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Présentation du blog

                                                                            Animés par une même p assion, nous sommes un groupe d'amis qui, étudiant à l'université les littératures francophones, avons voulu construire un espace d'analyse et de promotion des diverses créations artistiques francophones venues du monde entier, tout en y intégrant notre regard sur l'actualité.

Nous proposons, à travers ce blog, différentes rubriques enrichies, chaque mois, par un dossier thématique ou portant sur une personnalité francophone. Des indications en tête d'article vous informent sur les différents publics "Tout public" "Didactique" "Analyse" auxquels s'adressent les articles.

Nous espérons ainsi vous faire découvrir et surtout apprécier de nouveaux horizons culturels.

 

L'équipe du blog

Samedi 1 septembre 2007
9782070573110-0-2005410921.jpg Aya de Yopougon (tome 1 et 2)
Texte de Marguerite Abouet
Illustrations de Clément Oubrerie


    C’est un prix du premier album au festival d’Angoulême 2006 bien mérité qu’a reçu cette bande dessinée pleine d’humour et de tendresse.
Projeté dans la Côte d’Ivoire fleurissante des années 70, loin des clichés pessimistes sur l’Afrique, on y retrouve le quotidien de trois jeunes filles habitant un quartier populaire de la capitale renommé « Yop city ». Tandis qu’Adjoua et Bintou ne pensent qu’à trouver un homme au bar « Ça va chauffer », Aya, de son côté, a l’ambition de devenir médecin afin d’échapper à la série des trois « c » : « coiffure, couture et chasse au mari » (p.18).  Leurs tribulations donnent lieu à de drôles de situations comme celle où le père d’Adjoua entre dans la chambre de ses enfants compter les pieds qui dépassent des couvertures afin de s’assurer qu’ils sont tous là. Les dialogues, eux, sont vifs et rythmés d’expressions truculentes où se mélangent l’argot ivoirien (nouchi) et le français. On y apprend, entres autres, qu’un « génito » est un jeune homme qui a de l’argent à gaspiller, que sortir faire la fête se dit « gazer » et danser  « décaler ».
   
    Premier album de la collection « Bayou » chez Gallimard, Aya est née de l’imagination d’une scénariste franco-ivoirienne, Marguerite Abouet qui a su puiser dans ses souvenirs d’enfance pour créer des personnages très proches du lecteur et d’une rencontre avec un illustrateur jeunesse Clément Oubrerie dont le talent a été de rendre compte de cette dynamique. Pour cela, il utilise un crayonné très précis et expressif ainsi que des couleurs vives qui rendent l’atmosphère très vraisemblable et ponctue les planches de type classique (gaufriers de 5 ou 6 cases) de pleines pages d’ambiance qui fonctionnent comme des ouvertures au lieu représenté. Certaines rappellent d’ailleurs le carnet de voyage et pourraient se suffire à elles-mêmes.

    Cette chronique sociale étant un véritable hymne à cette Afrique dont on ne parle pas assez mais qui existe, pleine de rires et de vie, on trouve à l’issu de chaque tome un « bonus ivoirien » contenant, entre autres, un lexique de nouchi, une recette de sauce arachide (« pour faire rentrer et garder son mari ») , ainsi que des conseils pour apprendre à nouer un pagne et rouler du tassaba ! Un régal!

                                                                                Jessica FALOT

 
Par La plume francophone - Publié dans : La bande dessinée francophone
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Dimanche 11 mars 2007

 

                           Marjane SATRAPI, auteure de PERSEPOLIS

Née en 1969 au bord de la Mer caspienne, en Iran, Marjane Satrapi est scénariste-dessinateur de langue française. Elle a étudié au Lycée Français de Téhéran et de Vienne, a fait les Beaux-Arts à Téhéran puis les Arts Déco en France. Elle fréquente ensuite le collectif L’Atelier des Vosges, où elle rencontre Joan Sfar, et surtout David B., qui la convainc de transposer son histoire en images. C’est la naissance de la série Persepolis (4 tomes, L'Association, de 2000 à 2003). En Janvier 2007, Marjane Satrapi fait la une de Télérama, car elle vient d’adapter sa B.D. au cinéma : le film sortira en Juin 2007.

 

                  PERSEPOLIS Du roman familial au mythe personnel

 

 

L’écriture de Persepolis s’inscrit au sein de trois tendances : récit épico-historique, légende des origines et autofiction. Pour la dimension collective, on parlera de « roman familial » ; mais sans adhérer totalement à la conception freudienne de la notion. Dans Persepolis, le roman familial est en fait inversé. Marjane Satrapi revient sur son enfance et l’écriture mémorielle révèle à la fois fantasme (amplification épique) et névrose (souvenirs traumatiques). L’écriture névrotique ouvre le récit à la seconde voie, le mythe personnel : Persepolis raconte des histoires édifiantes, autour d’un réseau d’images affectives ; en cela le recours au dessin permet  un rapport immédiat à l’affect. Ainsi, Marjane se met en abyme dans l’écriture, sous un masque double : elle est celle qui fait la chronique de l’Histoire iranienne, et elle s’efface devant la galerie des héros, martyrs, et autres mollahs corruptibles. L’autre manifestation du narrateur Marjane, c’est dans la peau d’une anti-héroïne subversive qui met en scène les étapes de sa vie.

Didactique ou thérapeutique, les deux pôles semblent nécessaires à la fois au devoir de mémoire, et à l’émancipation d’un sujet sans cesse en devenir. Ainsi, la fresque historico-autobiographique tranche avec les productions suivantes, Broderies (L’Association, 2003), et Poulet aux prunes (L’Association, 2004), dont l’écriture cynique et féminine évoque l’Agrippine de C. Brétécher.

 

 

Roman familial et Sujet collectif

 

 

Le tome 1 ouvre la voie historique de la série ; le travail mémoriel porte sur les années pivot 1979-1980, de la chute du Chah à la montée des Mollahs et l’espoir avorté d’une République. Chaque séquence est la chronique d’une époque où l’Histoire s’accélère : « - Tous ceux qui partent reviendront. Ils ont juste peur du changement. […] C’est comme ça pour toutes les révolutions. Ce n’est qu’une période de transition… » (Persepolis 1, « Les moutons »). Marjane a dix ans, elle fait le bilan de la révolution islamique : « […] un an auparavant on était dans une école française et laïque, où nous étions garçons et filles ensemble, et soudain en 1980… » (Persepolis 1, « Le foulard »). Désormais, c’est l’ère du repli sur soi et des dogmes idéologiques car l’ailleurs, c’est le danger double de la décadence et du capitalisme : « - Ainsi, tous les révolutionnaires d’hier devinrent les ennemis jurés de la république » (« Les moutons »). A travers la série, Marjane va montrer comment l’enfermement gangrène peu à peu le pays et inscrit les comportements dans l’absurde. Après la chute du Chah, le second tome restitue une nouvelle étape historique : l’entrée en guerre contre l’Irak, dont les contours sont flous. Tout se passe comme si les excès du régime des Mollahs masquaient une guerre interne au pays : la grande guerre cachant la petite guerre. Dans l’épisode des « F-14 » (Persepolis 2), Marji est tentée par l’option nationaliste, contre « l’invasion arabe » irakienne. C’est son père qui modère la doxa ambiante : il n’a pas l’intention de s’enrôler dans la guerre et pour lui, l’invasion islamique vient de l’intérieur et non de l’extérieur : « - C’est terrible ! Mon père est un défaitiste. Aucun sentiment national… », regrette Marji. Ainsi la narration dissémine les changements du nouveau régime : l’hymne perse est banni, Marjane n’apparaît plus sans foulard... Si la figure d’enfance convoque d’emblée l’abyme mémoriel, c’est aussi une figure de contrepoint  et de distance, qui permet de manipuler les points de vue. En effet qui parle ? Marjane Satrapi adulte écrivant, ou Marji, l’enfant souvenue ? Dans Persepolis, le temps de l’enfance est un temps mort, effondré sous le poids de l’Histoire. C’est pourtant l’enfant qui est à l’origine du récit ; Persepolis raconte l’éveil au monde, l’initiation particulière dans un pays en guerre, et Marjane en Candide iranien, dont les questions sur le monde dynamisent l’écriture. Deux rôles clés composent la structure du récit : la sphère publique (l’école, l’université, la doxa religieuse) et la sphère privée (la famille et les proches de Marjane). Dans « Moscou » (Persepolis 1),  l’oncle Anouche livre la clé des récits d’adulte, comme acte de transmission où Marji est le véritable relais de la parole. C’est un pacte mémoriel qui scelle l’écriture de Persepolis. Le souvenir contamine l’imaginaire et les rêves et constitue une sensibilité, une vision du monde en acte, qui fonde le récit du roman familial au mythe personnel.

Ainsi, chaque séquence est construite comme un apologue ou une parabole – il s’agit de toucher immédiatement. Dans « Les héros » (Persepolis 1), on se confronte aux récits de torture de Mohsen, prisonnier communiste libéré à la chute du Chah : « – En taule on m’appelait l’homme aux sept vies. […] – Nos bourreaux étaient spécialement entraînés par la C.I .A. – Des scientifiques ! !! Ils connaissaient chaque partie du corps. Ils savaient frapper là où il fallait ! ». Ici Marjane apprend la nécessité du pardon ; le récit initiatique fonctionne systématiquement  comme un apologue à l’envers, qui détruit le monde d’enfance. Ainsi, petite, Marjane célèbre les fêtes zoroastriennes et converse régulièrement avec Dieu. Quand l’oncle Anouche est exécuté (Persepolis 1 « Moscou »), il lui livre un message d’espoir marxiste: «  - Mais tu verras ! Un jour, le prolétariat règnera ! ». Au même moment, le lien est rompu avec Dieu. Dans l’initiation, la voie dialectique de l’érudition est l’issue systématique à la crise : la découverte de la doctrine marxiste est fondamentale dans Persepolis. Comme le personnage de Quino, Mafalda, Marjane s’affirme au monde comme sujet socio-collectif entre révolte et cynisme, hors de tout dogme. L’apprentissage du monde se fait par déception.

La séquence centrale du tome 1 intitulée « Persepolis », résout l’énigme du titre. La grand-mère y raconte la dynastie du fils du Chah, Mohammad Reza. Figure ubuesque et mégalomane, il est croqué dans un dessin caricatural ; on croit voir Charlemagne dans un manteau d’hermine et chargé d’une couronne… la démesure, c’est ce qui le conduit à sa chute et c’est la connotation portée par le titre Persepolis : récit de la démesure en toute chose.

Chez Satrapi, le dessin élimine la surcharge, on est dans une veine minimaliste : encre noire et page blanche. La case saisit essentiellement des visages, des corps et des scènes symboliquement stylisés. Ainsi le visage rédupliqué du « barbu » stéréotype les « exécuteurs de la justice divine» ; figure diabolique aux expressions figées – comme les gravures des contes pour enfant. La cruauté stylisée est généralisée à l’ensemble de la série : on peut parler d’une case-sépulture, la vignette est saturée de visions macabres, de morts avec épitaphes, de scènes de torture. Ce sont les martyrs de la révolution, les victimes exemplaires ou sacrificielles du régime islamique, ou les victimes enrôlées dans la guerre contre l’Irak. L’image funèbre, renforcée par le choix du noir et blanc, indique aussi la constitution d’une mythologie iranienne du martyr. Dans Persepolis 4 d’ailleurs, l’iconographie du martyr est l’art dominant ; s’étalant sur les façades des immeubles de Téhéran. Dans cette vignette, le martyr est en fait mort d’un cancer : sa veuve s’en explique : « - C’est pas grave ! C’est un héros ! » répond la foule.

 Dans un climat funeste de fin du monde, c’est la vie même qui est prohibée : le pays gangrène de l’intérieur. Au fil des épisodes, les personnages perdent leur liberté : les parents se confinent très vite dans l’intimité de l’appartement, toute vie sociale est rendue impossible (« Le vin »). Posséder des disques ou des cartes à jouer, c’est s’exposer aux coups de fouet. Lors d’une fête, une mère abandonne son bébé aux bras de Marjane en entendant les sirènes des gardiens de la Révolution  : la censure s’opère dans la démesure.

Le second tome est le récit de l’absurde, Marjane tourne systématiquement en dérision les « innovations » du nouveau régime. Le récit introduit une nouvelle instance discursive ; les « barbus » monopolisent l’écran de télé : « - Les cheveux des femmes contiennent des rayons qui excitent les hommes. Les femmes doivent les cacher ! Si se dévoiler est une preuve de civilisation, alors les animaux sont plus civilisés que nous. » (Persepolis 2, « Le voyage »). Dans cet univers dogmatique, Marjane apprend vite la transgression et le mensonge. Sa personnalité fondamentalement subversive inquiète ses parents. Dans « Kim Wilde », Marjane frôle le châtiment des Gardiennes de la Révolution en s’affichant dans une tenue décadente : jean, chaussures Nike et badge « Mickael Jackson ».

  Pendant la guerre, l’école devient le lieu de rituels funèbres qui rendent gloire aux martyres de la guerre : l’école sépulcrale et sa dérive clownesque est l’objet d’une satire, du tragi-comique au grotesque : « […] A l’école, on nous mettait deux fois par jour en rang pour pleurer les victimes de la guerre. La direction de l’école passait des musiques tristes et nous, on se frappait sur la poitrine. » («  La Clef  », Persepolis 2). Les garçons, eux, sont enrôlés dans la guerre par les religieux qui leur remettent « la clé du paradis ». Satrapi décrit la dérive tragique où s’embourbe l’Iran pour légitimer l’autorité du régime. Pour Marjane, c’est la nausée, et la première cigarette : « Cette première cigarette me sortit définitivement de l’enfance. Maintenant j’étais grande. ». La séquence se clôt sur la figure sacrificielle de l’enfant soldat; et son double, Marjane à sa première boum punk.

 

La parabole clausulaire « La dot » scelle le destin de Marjane qui doit se poursuivre ailleurs. La dot, c’est ce que reversent les Gardiens de la révolution aux familles des vierges qu’on a, selon la loi,  mariées et dépucelées avant de les exécuter. La question désormais est « Comment ne pas mourir ? » : l’exil à Vienne est une nécessité.

 

Mythe personnel et Sujet lyrique

 

 

Le tome 3 est le livre de l’exil et de la solitude. Marjane Satrapi poursuit son récit initiatique : c’est ici – pourtant loin de la guerre – que vont se dresser les épreuves les plus cruelles. C’est aussi ici, loin des autres, que commence à s’édifier le mythe personnel.

« La soupe », épisode liminaire au tome 3, évoque la soupe Knorr indigeste qu’avale Marjane. C’est la première rencontre de l’ailleurs culturel – tout aussi indigeste, qui marque l’entrée dans une triple souffrance : Marjane oscille entre nostalgie, solitude et culpabilité. A Vienne, c’est une déplacée : elle vit successivement dans une pension de bonnes sœurs, chez une amie de lycée, en collocation avec huit homosexuels, chez une matrone assez austère, et dans la rue. Du choc linguistique au choc culturel (« La pilule »), on retrouve les écueils des écritures migrantes. Elle manifeste contre la montée des nazismes en Autriche, sans pour autant comprendre cette position européocentriste ; restant désespérément au bord. Décentrée, Marjane traverse une crise identitaire : l’Iran est pour elle le fardeau funeste qui l’exclut des autres, mais aussi le drapeau salutaire qui attire le respect des autres (« Tyrol », « Les pâtes »). Le conflit se résout dans la marge : Marjane adopte très vite les us et coutumes d’une punk. Dans « Le légume », elle est au comble de sa métamorphose. Sa quête spéculaire est transgressive et négative ; Marjane consomme de la drogue, fréquente des amis au discours creux, et  ment systématiquement à ses parents : « - Si seulement ils savaient… S’ils savaient que leur fille se maquillait comme une punk, qu’elle fumait des pétards pour faire bonne impression, qu’elle avait vu des hommes en slip alors qu’eux se faisaient bombarder tous les jours, ils ne m’appelleraient plus leur enfant rêvée. ».

 « Et le soir en rentrant, je me suis souvenue de cette phrase que m’avait dite ma grand-mère : reste toujours digne et intègre à toi-même » (« Le légume »). C’est cette promesse souvenue, lien symbolique avec l’Iran, qui permet la réconciliation. Marjane chasse enfin ses démons identitaires. La visite de sa mère à Vienne (« Le cheval ») est fonction du décalage temporel de l’exil. La mère ne reconnaît pas la fille, leurs récits sont tronqués d’ellipses : pourtant dans une case, la bulle les isole du monde et du lecteur : ce qu’elles échangent est secrètement transcrit en caractères arabo-persiques, symbole irréductible du lien filial. 

Marjane entame ensuite une quête amoureuse. Dans « Cache-cache », le fiasco comique de sa première rencontre allège la douleur des premiers pas de l’exil. Conviée par Enrique à une fête anarchiste, sa révolte intestine se met en appétence. La fête en question consiste en fait en des jeux puérils : « Quelle déception… Mon enthousiasme fut vite remplacé par un sentiment de dégoût et de mépris profond. ». C’est pourtant l’heure du choix décisif : «  - Je me sentais prête à perdre mon innocence. Je ne voulais plus être une vierge effarouchée. Et tant pis si aucun iranien ne se marie jamais avec moi […] », mais rien ne se passe... L’anti-héroïne désespérément subversive est de nouveau sous le coup du sort : Enrique réalise qu’il est homosexuel. La quête de l’amour charnel aboutit finalement dans « Love Story » et « Croissant ». Elle fréquente régulièrement la communauté anarcho-hippie et entre dans une ère de grande décadence où les stupéfiants la sortent de l’ennui : « Peu à peu je ressemblais au portrait de Dorian Gray. Plus le temps passait, et plus j’étais marquée ». Cette même rébellion décadente attire à elle Markus : mais leur union dérange et Marjane demeure l’étrangère aux yeux de la mère de Markus : « Laß uns in Ruhe ! ». Cette relation l’entraîne dans sa propre démesure : on est au cœur du mythe personnel et loin de l’épique iranien. Le couple occupe l’essentiel de son temps à fumer de l’herbe et Marjane devient vite le « dealer attitré » de son lycée. Pourtant, on revient systématiquement au roman familial, qui répare toujours les égarements du mythe personnel : c’est en se rappelant les voix des absents que Marjane évite la chute. Ses excès ont finalement raison de son histoire d’amour : Markus devient vite le « Crapuleux Markus ».

La clôture du tome 3 ferme la boucle des Enfances. L’initiation s’achève sur « Le foulard » : le tome 1 s’ouvrait déjà sur « Le foulard ». Huit ans plus tôt, le symbole du foulard signalait le passage entre deux époques, et surtout l’échec démocratique. Huit ans plus tôt, Marjane écrit son roman familial et s’émancipe comme sujet collectif. Puis la rupture de l’exil et le repli sur soi amènent l’héroïne dans la sphère intime du monologue intérieur. L’écriture de soi et ses errances érigent le mythe personnel : la structure initiatique se clôt naturellement par le retour au pays natal. Accablée par le chagrin de sa rupture, Marjane chute : de punk à dealer, elle devient S.D.F. De cette époque, elle raconte ses trajets intérieurs, à l’image de ses incessants voyages en tramway. Elle constate qu’elle a survécu à la révolution, à la guerre, à l’exil, et que l’amour la terrasse. Le tome se clôt sur un échec, une impossibilité : le foulard s’impose comme une nécessité. Marjane n’est pas parvenue à résoudre ses contradictions : ce qu’elle était, ce qu’elle est devenue, et ce qu’elle aimerait devenir pour honorer sa filiation. Si les notions de devoir et de dignité la guident, ce sont les mêmes qui l’achèvent : « La honte d’être devenue une nihiliste médiocre ».

On peut dire de Persepolis qu’il s’agit d’une trilogie. Le tome 4 fonctionne comme un tomber de rideau ; césure avec le temps de la révolte et de l’initiation. Livre des décisions, il achève la voie des souvenirs et de l’identité et libère l’écriture pour de bon : Broderies (L’Association, 2003) et Poulet aux prunes (L’Association, 2004) en sont la preuve.

Dans « Le foulard » (Persepolis 3), Marjane noue le foulard de nouveau pour renouer avec l’Iran. Le tome 4 est comme un miroir du tome 2, avant l’exil à vienne. Rien n’a changé à Téhéran, si ce n’est que l’autorité des Mollahs s’est durcie.

 « Le retour » rappelle les efforts d’intégration à Vienne : Marjane bascule dans cet écueil des écritures migrantes, l’entre-deux. Elle vit le rapport aux iraniens, à l’espace ou aux mœurs comme une étrangeté, elle est figure de distance et d’écartèlement : « Il n’y avait pas que le voile auquel je devais me réhabituer, il y avait aussi tout le décorum : la présentation de martyrs par des fresques murales de vingt mètres de haut ornées de slogans les honorant, comme « le martyr est au cœur de l’histoire » […] surtout après quatre ans passés en Autriche où on voyait plutôt sur les murs  Meilleures saucisses à vingt schillings. […] J’avais l’impression de marcher dans un cimetière».

Les parents ne jouent plus le rôle de guide, car eux-mêmes sont lassés des états de siège permanents de Téhéran. Ainsi, depuis 1979, l’Histoire s’est accélérée si brutalement que les personnages ont fait le choix de sortir de l’Histoire :

 

« - Les gens ne savent plus pourquoi ils ont fait huit ans de guerre, pourquoi leurs enfants ont péri…L’Occident a vendu des armes aux deux camps et nous avons été assez bêtes pour rentrer dans ce jeu cynique… Huit ans de guerre pour rien ! Alors maintenant l’état donne des noms de martyrs aux rues pour flatter les familles des victimes. Ils trouvent peut-être ainsi un sens à toute cette absurdité. » (« Le retour »)

 

 

La guerre et la répression ont fait des ravages : elle retrouve son ami d’enfance, de retour du front, gravement mutilé. Cette séquence est cruelle, mais pourtant sauvée du tragique par l’humour et l’histoire de l’homme parti au front. A cause d’une grenade, il a été « recollé morceau par morceau », et se marie. Lors de la nuit de noce, la mariée découvre avec effroi que son pénis a été « recollé » sur sa hanche gauche, tandis que l’homme assure « - Et ben, ce n’est pas grave ! Elle fonctionne quand même !  - Je ne veux rien voir ! On m’a trompée sur la marchandise ! ». Marjane conclut la séquence en justifiant le mélange des registres dans son écriture : « On ne peut s’apitoyer sur soi que quand nos malheurs sont encore soutenables…Une fois cette limite franchie, le seul moyen de supporter l’insupportable, c’est d’en rire. » (« La blague »).

A Téhéran, Marjane se perd puis se cherche, fume des cigarettes et entre en dépression nerveuse. Ainsi, à travers l’épopée Persepolis, Marjane endosse la palette des rôles marginaux : l’apatride, la droguée, le dealer, le S.D.F. et la dépressive. Dans « Le ski », elle multiplie les consultations chez le psy, ressassant les traumas portés dans les trois premiers tomes, dont la honte, la solitude et la culpabilité. Seuls ses cachets la tirent de sa détresse : « [Sans eux] je n’étais rien. J’étais une occidentale en Iran, une iranienne en Occident. Je n’avais aucune identité. Je ne voyais même plus pourquoi je vivais. ». Elle rejoue donc une scène de suicide vue au cinéma… et survit. Alors, comme dans « Le légume » (Persepolis 3), Marjane change de peau et se métamorphose en « femme dans le vent » pour devenir professeur d’aérobic. On peut parler de mythe épico-personnel, Marjane a l’étoffe du Garp de J. Irving, ou du Marcovaldo d’I. Calvino.

Femme fatale, elle rencontre puis épouse Reza. Ils entament ensemble des études d’arts ; ici s’unissent roman familial (national) et mythe personnel (épico-absurde). L’union du couple reste secrète : seuls les couples mariés sont autorisés à déambuler dans les rues – avec pour preuve une copie de l’acte de mariage ; pour les autres, ils seront fouettés. Une nouvelle fois, toute forme de vie se confine chez soi. Persepolis est à lire ainsi : le conflit du vertical (Dieu, la morale terroriste, le tabou) et de l’horizontal (le spontané, l’expérience, la vie). Transgression ou obéissance en sont les traits d’union. Pourtant la visée pamphlétaire est contre l’intégrisme, jamais contre la religion. Ainsi, Marjane réfute l’argumentaire du doyen de l’université, qui impose aux étudiantes d’éviter toute conduite indécente (« Le maquillage ») : 

 

«  - Je pose la question : la religion défend-elle notre intégrité physique ou s’oppose-t-elle simplement à la mode ? […] Les frères ici présents mettent [parfois] des vêtements tellement serrés qu’on arrive même à voir leurs dessous. Comment se fait-il que moi, en tant que femme, je ne puisse rien éprouver en regardant ces messieurs moulés de partout […] ? »

 

Et, c’est en toute modération que l’imam l’invite à confectionner la tenue des étudiantes ; même si les élèves apprennent le nu en croquant une femme entièrement voilée… : « Nous apprîmes néanmoins à dessiner les drapés ». Désormais la résistance, c’est du marronnage, toute subversion doit être masquée. Marjane est arrêtée pour port de chaussettes rouges, montrer les racines de ses cheveux est un acte de rébellion : « Notre comportement public et notre comportement privé était aux antipodes. Cette disparité nous rendait schizophrènes. » (« Les chaussettes rouges »).

La trame intime est rattrapée par la grande Histoire et le début de la Guerre du Golfe : c’est le retour de la satire familiale – pourtant modérée - portée au monde et à l’Histoire :

 

« - Pourquoi vous rigolez ?

- On a vu à la télé des européens épouvantés par la guerre du Golfe, et on se disait qu’ils étaient certainement en manque de problèmes.

- Mais depuis quand vous vous fiez à nos médias ? Leur objectif consiste à faire de la propagande contre l’Occident

- Ne t’en fais pas maman ! Les médias occidentaux s’acharnent aussi contre nous. C’est de là que vient notre réputation d’intégristes et de terroristes !

- Tu as raison. Entre le fanatisme des uns et le mépris des autres, on ne sait que choisir […] mais je déteste tout autant le cynisme des alliés qui se nomment des « libérateurs » alors qu’ils sont là pour le pétrole. »

 

La position progressiste et éclairée des parents conduit Marjane vers une voie nouvelle. Ebi l’entraîne dans des cercles d’intellectuels. Si Marjane reste en marge, c’est en hauteur plutôt qu’en périphérie. Son mariage échoue, ses créations sont systématiquement censurées ; c’est le temps du départ pour les Arts Déco, et l’installation en France

 

[…] - Tu n’es pas faite pour vivre ici. Nous, les iraniens, nous sommes non seulement écrasés par le gouvernement mais aussi par le poids de nos traditions !

- Notre révolution nous a fait reculer de cinquante ans. Il faudra des générations avant que tout ceci évolue. Tu n’as qu’une vie. Tu as le devoir de bien la vivre. (« La fin », Persepolis 4)

 

S’instruire, c’est à la fois construire son jugement, mais aussi s’émanciper comme Sujet-Femme… et comme l’auteur qu’elle va devenir. En effet, à l’ouverture du tome 1, David B, auteur de B.D. qui a beaucoup influencé Satrapi, signe non pas une préface, mais une annexe historique qui situe l’Histoire perse depuis le Xè s. – démarche savante qu’on n’attend pas en B.D., qui inscrit Persepolis dans la veine de Joan Sfar, pour sa dimension didactique.

 

 

                                                                                                                   

                                                                                                                         Célia SADAI

 

 

N.D.A. Pour toutes les images, droits réservés à l’Association : Persepolis tome 1 à 4, Marjane Satrapi © L’Association, 2000 à 2003.

Par La plume francophone - Publié dans : La bande dessinée francophone
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Jeudi 1 mars 2007

 

L’histoire de la bande dessinée algérienne

 

La bande dessinée voit le jour en Algérie à travers la presse coloniale des années 50 qui publie quelques caricatures, mais il faut attendre l’Indépendance de 1962 pour que son histoire débute vraiment.

En effet, le pays va utiliser ce moyen d’expression afin d’illustrer la fierté de sa libération. Plusieurs magazines de presse, comme Algérie-Actualité font alors appel à des dessinateurs tels que Haroun et Chid. C’est d’ailleurs à cette époque qu’apparaît un des personnages phares de la bande dessinée algérienne, crée par Slim : « Mimoun » qui deviendra plus tard « Bouzid » un pauvre habitant de Oued Besbes qui doit affronter Sid Sadik, le seul riche du douar aussi affairiste qu’intégriste qui essaie de lui ravir sa compagne, Zina.

 

En 1969 apparaît la première revue de bandes dessinées sous le nom de M’quidech (nom d’un personnage mythique des contes populaires algériens) créée par un groupe de « bédéistes », et publiée en français et en arabe par la SNED (Société Nationale d’Edition et de Diffusion) afin de concurrencer les nombreuses publications françaises de l’époque. Pour cela, ils décident de privilégier les héros de type algérien, les décors et les costumes nationaux et narrent de manière distrayante l’histoire de l’Algérie. Par exemple, une des rubriques, intitulée « De nos montagnes », retrace les hauts faits de la guerre de libération. Ce qui est le plus étonnant dans ce projet c’est que la moyenne d’age des dessinateurs est alors de 16 ans !

Mais, en 1972 la SNED décide d’interrompre la publication de la revue. D’autres périodiques suivront avec un moindre succès. Pendant ce passage à vide, seul Slim continue de publier régulièrement dans différentes revues officielles.

 

Il faut attendre les années 80 pour voir un nouvel essor comme le prouve le premier festival de la bande dessinée et de la caricature de Bordj El Kiffan en 1986. L’Etat recommence alors à aider financièrement certaines publications. Les thématiques, elles, sont toujours très liées à l’actualité de la société algérienne notamment la question de la parité.

Après les manifestations de 1988 contre le parti unique, le président Chadli Ben Djedid qui désire une démocratisation du pays autorise la presse indépendante à critiquer librement le régime. Cela provoque un foisonnement de publications et favorise l’apparition de nouveaux talents. Parmi eux, la dessinatrice Daiffa qui est la première femme à s’être lancée en autodidacte dans le dessin de presse. Ses planches (regroupées dans le recueil L’Algérie des femmes) témoignent de la vitalité de la lutte des femmes algériennes et de leur humour féroce lors des situations difficiles.

Certains «  bédéistes » décident de créer un nouveau périodique El Manchar (« la scie ») qui mélange textes et dessins satiriques. Cette revue tirée à 200 000 exemplaires connaît un franc succès et fait découvrir de futurs grands dessinateurs tel que Gyps même si sa ligne éditoriale, libre et rebelle, effraie certaines personnalités du pouvoir qui essaient de museler le magazine. 

 

          Malheureusement, tout cet élan créatif s’écroule lors du déclenchement de la guerre civile en 1991. Les premières cibles des islamistes sont les intellectuels, les journalistes et les dessinateurs de presse. Certains sont assassinés, d’autres contraints à s’exiler. C’est le cas du bédéiste Gyps qui autoéditera en France des albums sur la guerre civile (FIS and love), ou encore sur la vie sexuelle des Algériens (Algé rien).

L’installation en France de nombreux dessinateurs fait alors connaître la bande dessinée algérienne de l’autre côté de la Méditerranée. Parmi les plus célèbres, Jacques Ferrandez et ses Carnets d’Orient qui retracent, depuis les années 1830 jusqu’à la guerre de libération, l’histoire de l’Algérie à travers un kaléidoscope d’histoires fragmentées, de personnages divers qui n’exclut ni les préjugés ni les violences mais qui échappe brillamment aux caricatures (à noter que le 9ème tome doit paraître en mai 2007). Citons également Farid Boudjellal. Né en 1953 à Toulon, il est à la fois humoriste, chroniqueur, scénariste et illustrateur de bandes dessinées. Son œuvre généreuse est à la fois humoristique et grave. Toujours innovant, il aborde divers sujets tels que les couples mixtes (Jambon-Beur), l’extrémisme religieux (Juifs-Arabes) ou encore l'histoire partiellement autobiographique d'un garçon atteint de la polio (Petit Polio et sa suite dont le dernier tome paraîtra prochainement et sera consacré à un cousin harki).

 

Pour en revenir à l’Algérie, depuis la fin de la guerre civile trop peu de choses ont changé concernant la liberté d’expression. Au niveau juridique, un amendement a même été adopté par le parlement en 2001 prévoyant des peines de deux à douze mois de prison ainsi que des amendes de 50 000 à 250 000 dinars (730 à 3 700 euros) pour toute « atteinte au président de la République en termes contenant l’injure, l’insulte ou la diffamation, soit par l’écrit, le dessin ou par voie de déclaration ». Ce genre de préjudices est également condamnable s’il concerne le Parlement, l’armée ou d’autres institutions publiques. Par exemple, Ali Dilem, dessinateur algérien du quotidien Liberté s’est vu assigner 24 procès réclamant des peines de prison ferme ou de lourdes amendes simplement pour avoir caricaturer le président Abdelaziz Bouteflika. Rien d’étonnant alors que l’organisation Reporters Sans Frontières place en 2006 l’Algérie dans son classement mondial de la liberté de la presse au 126ème rang sur 168.

 

En conclusion, bien qu’il ait été longtemps considéré comme le pays de la bande dessinée au Maghreb, l’Algérie produit actuellement un très faible taux de bandes dessinées, la plupart des planches apparaissant dans des revues et non dans des albums. Paradoxalement, son lien étroit avec l’actualité politique et sociale du pays lui permet de se renouveler et de rebondir constamment.

 

                                                                                        Jessica FALOT

  

 

 

Par La plume francophone - Publié dans : La bande dessinée francophone
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