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5 janvier 2009 1 05 /01 /janvier /2009 19:04

 Vivre et veiller le temps

  Par Camille Bossuet


 

Henry Bauchau, écrivain prolixe venu à l’écriture au début des années soixante, n’a connu le succès de librairie que tardivement. A l’âge de quatre-vingt quinze ans, il publie un nouveau livre, Le Boulevard périphérique, travail au long cours donnant suite à une première ébauche dans les années 1980.

Le narrateur voyage en un pays urbain, où les noms des portes de la ville s’égrènent « comme les grains d’un chapelet[1] ». Le boulevard périphérique, flux continu, dicte un déplacement quotidien, machinal et moderne. Dessin d’un territoire, ce Styx désincarné symbolise aussi une ligne-frontière intérieure, interrogée sans faillir par le roman.

Paule, dans le temps d’aujourd’hui, est atteinte d’un cancer. Elle est hospitalisée près de Paris. Dans ses visites quotidiennes à sa belle-fille, le narrateur laisse sa pensée rejoindre Stéphane, son ami disparu quarante ans plus tôt à Mosane, en Belgique.

 

Le lieu du récit

Les trajets du narrateur, en voiture ou en transport en commun, s’apparentent à des plongées dans l’intime. Dans ce carnet de voyages répétés, à la géographie urbaine constellée de sorties autoroutières, de stations RER, l’écriture épouse le rythme des échappées instantanées, souvent incontrôlées, de la mémoire. Le véhicule est celui des mots, de la pensée, des rêves. La maladie de Paule, un signe avant-coureur, se donne comme temps, préalable fragile, espace sciemment dévolu au récit, afin que celui-ci s’ouvre, se déploie puis s’y referme.

Le narrateur ressent le besoin de dire, mais, pris dans l’épreuve, dans l’effort exigeant des déplacements quotidiens, il n’a pas le temps d’écrire, de faire son métier d’écrivain. Il n’a pas d’autre choix que celui de vivre, faisant se dérouler un fil, attache à sa pensée flottante, de vivre en homme tâchant d’être (au) présent. Quelques vingt ans plus tard, le récit finalement délivré nous est offert, récit déroulé de l’épreuve, d’une Odyssée intérieure.

La mort future de Paule convoque la mort mystérieuse, silencieuse, de Stéphane pendant la guerre. Tout le récit de Bauchau se construit sur l’alternance entre le temps de l’actuel et celui, tant antérieur qu’intérieur, du souvenir de Stéphane.

 

Rencontre

Au début des années quarante, le narrateur s’initie à la varappe auprès de Stéphane, maître unique et égal, avec lequel il noue une amitié intense. A la fin de la guerre, tentant de retracer le récit de la mort de son ami, il rencontre Shadow, chef SS, forme incarnée du mal. Personnage de l’ombre, d’une noirceur et d’une profondeur terribles, Shadow est venu gouverner le destin de Stéphane, celui dont le nom - formé sur le substrat grec de phanein, « faire briller » - évoque la lumière. L’ami solaire du narrateur, alpiniste prodige, maître de la légèreté jusqu'à la transparence, jusqu'à l’accomplissement de l’impossible, trouve ici un double opposé. Ces deux personnages aux traits puissants, le SS et le résistant, l’opacité et la transparence, se rencontrent et se rejoignent pourtant dans une force commune ; l’antagonisme se résorbe dans le spirituel. Peu à peu, la voix de Shadow, enfoncée dans les profondeurs, devient presque intérieure. Shadow, Stéphane, proches d’une dimension universelle, deviennent alors deux pôles inhérents à la nature humaine. Le narrateur commence à s’entrevoir lui-même :

 

Une pesanteur satanique où tout est puissance, métaux, lourdes matières de l’esprit. […] Moi aussi je pèse lourd avec ma cargaison d’espoirs, de désirs, d’amours en regard de la petite barque et de la grande voile blanche de Stéphane[2].

 

La présence de Shadow transforme le narrateur, lui fait opérer en lui-même une nouvelle rencontre, qu’il remet cependant à plus tard : « quand je serais terrassé, je suivrai la voie de l’allègement de l’apesanteur. J’essaierai de porter mon poids[3]. »

Il faut un troisième temps, celui de Paule, de la maladie et d’une modernité décalée, violente au corps vieilli du narrateur, pour que ressurgissent les mots de Shadow, l’ambivalence irrésolue entre le bien et le mal, entre Eros et Thanatos.

 

L’acte d’écrire : du langage à la pensée

Le narrateur questionne, met en doute le bien fondé de la parole proférée, comme par réflexe de méfiance vis-à-vis de l’autorité que symbolise toute parole prise. Dans la chambre d’hôpital, chaque mot compte, et peut faire basculer des émotions en balance : espoir de guérison, honte, amour maternel, volonté de combattre… Aux prises avec cette tension, le narrateur hésite : « Ces mots, je me les suis arrachés. Je ne voulais pas parler, être celui qui sait[4]. » Stéphane, « homme de l’acte[5] », par sa capacité à être, à jouir sans les mots, ou sans le détour sinueux de la pensée, gagne a contrario son admiration : capable de se fondre dans le ici-maintenant d’un paysage, comme d’accepter sans question la peur ou la défaillance du corps, « il ne s’adonne pas à un plaisir, il n’éprouve pas la fraîcheur de l’ombre, il y est tout entier. Il est l’ombre, comme tout à l’heure il sera le rocher[6]. »

Questionnant la valeur du langage, le narrateur - psychanalyste et écrivain - fait en même temps l’aveu de sa nécessité : écrire, d’abord pour retrouver, se retrouver. L’écriture tend à imiter le rythme et le cheminement d’une pensée en cours, en marche. Cette souplesse creuse le lieu d’une approche détaillée, sensible, du travail de la pensée :

 

Qu’est ce que cela veut dire, l’humour solaire de Stéphane ? Des mots rien que des mots, en face de la mort ? Si j’attends, et j’attends, si je suis attentif, et je le suis, je m’aperçois que l’humour supérieur que j’attribuais à Stéphane est celui de ce ciel soudain dénudé, de cette embellie au cours d’une matinée qui ne finira pas sans orage[7].

 

Or, ce qui domine le récit du Boulevard périphérique, c’est bien cette perméabilité, le jeu inépuisable des vases communicants de la pensée, faisant circuler les images, transcendant les limites du temporel et du visible. Le langage révèle cette dimension, cet acte incessant de vivre :

 

Tout le bord de la route est submergé. Et moi aussi intérieurement je suis submergé. Comment supporter cette vie partagée entre le doute et l’espérance, comment ne pas la supporter[8] ?

 

Vivre et veiller le temps

La vieillesse du narrateur fait face aux corps jeunes de Paule et Stéphane :

 

Ces quarante ans qui semblent sur un autre plan ne pas exister puisque Stéphane, lui, n’a pas vieilli, n’a pas maigri, ne s’est pas démusclé. Puisque Stéphane sera toujours jeune dans ma mémoire[9].

 

La mémoire fait vivre les êtres disparus, mais « sur un autre plan ». L’espace s’ouvre, et fait sentir plus grande l’aridité de la vie moderne, « béton nu[10] » sans dieux, sans rites, dépourvue du dialogue avec la mort. Loin d’Antigone et de Polynice, dédouanée du sacré, la mort moderne se tient muette, médicale. « Est-ce qu’autrefois on se préparait à la mort ? Est-ce que c’est encore possible maintenant[11] ? », questionne une amie de Paule.

Le propos d’Henry Bauchau semble ici de continuer à dire, d’une voix humble et simple, ce fil tissé de la vie et de la mort. Nécessité d’écrire, pour apprendre à être d’ici, de ce temps de l’actuel, sans refouler le flux naturel de la mémoire, sans abolir l’interpénétration des temps. Et faisant vivre par l’écriture cette nécessaire perméabilité :

 

Je me dis qu’au moins je puis espérer devenir une de ces mares reflétant avec justesse dans sa boue ce qui se passe ailleurs et en même temps en moi[12].

 

Fil rouge du roman, la mort guide l’écriture qui veut approcher la condition humaine, sa dignité.

« Je n’en puis plus de penser à Paule, de vivre à travers elle la mort de Stéphane[13] ». L’écrivain dit dans un entretien comme l’acte d’écriture engage la force physique, dont la vieillesse est parcimonieuse. Quelques heures de travail par jour seulement lui ont été accordées pour mettre au jour le livre ; pour écouter en mots la mort.

 

Il faut payer, toujours payer, et on ne paye pas avec des pensées. Il faut payer de sa personne. Payer avec sa vie[14].

 



[1] Henry Bauchau, Le Boulevard périphérique, Actes sud, 2008, 250 p.

[2] Ibid., p. 89.

[3] Ibid., p. 98.

[4] Ibid., p. 103.

[5] Ibid., p. 7.

[6] Ibid., p. 56.

[7] Ibid., p. 64.

[8] Ibid., p. 67.

[9] Ibid., p. 90.

[10] Ibid., p. 66.

[11] Ibid., p. 66.

[12] Ibid., p. 64.

[13] Ibid., p. 13.

[14] Ibid., p. 35.

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26 décembre 2008 5 26 /12 /décembre /2008 17:27

 

 

Analyse

 

« L’Art est un anti-destin[1] »

Par Virginie Brinker

 







Dans Œdipe sur la route (1990), Henry Bauchau narre l’exil d’Œdipe, accompagné de sa fille Antigone, chassé de Thèbes après la révélation du parricide et de l’inceste ainsi que le suicide de Jocaste. La réécriture
[2] qui s’appuie sur les deux œuvres de Sophocle, Œdipe Roi et Œdipe à Colonne,  est centrée sur le voyage initiatique d’Œdipe et l’amplifie.

 

Fatalité et intertexte culturel

La reprise du mythe de Sophocle enferme à double titre... Pour lire la suite cet article sur notre nouveau blog, cliquer ici

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19 décembre 2008 5 19 /12 /décembre /2008 13:34

Analyse

Loin de Dieu, le poème exalté

 Par Ali Chibani

 

 


Avec La Pierre sans chagrin[1], Henry Bauchau répond à une demande de la collection « Le Souffle de l’esprit » qui a voulu rassembler les méditations, les réflexions et les prières de différentes personnalités dont l’abbé Pierre, Maurice Béjart ou encore le Dalaï Lama. Avec La Pierre sans chagrin, Henry Bauchau participe à un effort collectif d’ouverture au monde, un monde qu’il saisit dans une abbaye.

 


Une lecture spatiale

 

Le titre est à lui seul évocateur du but auquel tend l’ensemble du recueil. La paronomase implicite de la « pierre » et de son paronyme « prière » ainsi que le choix opéré par l’auteur pour la première nous pose déjà dans un monde figé. Contrairement à la prière qui sous-entend une adresse intérieure vers l’extérieur, du plus profond au plus élevé, la pierre est stable et fixe. Quand la « prière » est motivée par la volonté de changement pour se libérer de l’instant, la pierre subit le monde et ses intempéries de tout instant. Tout ce réseau de significations, Bauchau va le retravailler en se fondant sur la figure stylistique de la synecdoque. Il fait ainsi de la pierre le contenant déterminant de la prière, à telle point que la pierre devient un signe plein de sens, signe historique et ontologique.

 

Dans la première partie de l’œuvre, « Poèmes du Thoronet », le poète aborde l’abbaye de l’extérieur, d’un point de vue architectural. Les titres des poèmes désignent des structures de l’abbaye : « Faîte », « La tour », « La nef »… La première structure qui ouvre cette partie, dans un tercet, est intitulée « Pierre » :

 

Brise tes pensées sur elle

Qui ne pense plus la pierre

La pierre le pensera[2].

 

Ce tercet résume à lui seul la première partie du recueil. Le rapport au monde que cherche à établir l’auteur, à travers les liens institués entre l’être, porté par les pronoms possessif et relatif (« tes », « Qui »), et l’étant (« la pierre ») passe par une structure d’œuvre ascétique. À la brièveté du poème s’ajoute les répétitions phoniques. Le verbe « penser » revient dans les trois vers avec ses dérivations « pensées », « pense » et « pensera », cela renforce l’allitération en « p » ou son équivalent sonore « b ». L’harmonie qui caractérise ce poème ne l’empêche pas de donner l’impression de dépeindre un monde figé dans un langage minimaliste. Mais l’apparence est trompeuse ! L’usage de la catachrèse – figure stylistique qui consiste à étendre le sens d’un mot vers de nouvelles acceptions – donne à l’ensemble de l’édifice poétique une nouvelle vie riche et inattendue. L’abbaye du Thoronet, comme le texte lui-même, se transforme en espace qui s’invente sa propre temporalité. Plus qu’une fonction, l’espace s’accorde une existence.

 

Rites et rythmes.

 

C’est cette temporalité qui est le sujet de la seconde partie. La seconde partie du recueil est consacrée à la vie de l’abbaye. Comme l’indique son intitulé, « Les heures », nous quittons l’espace pour entrer dans son corollaire le temps. Les titres des textes insistent sur sa tendance à évoquer les périodes rituelles à travers les offices monastiques : « Matines », « Laudes », « Tierces »… Le poème adopte de nouvelles formes. Des quatrains octosyllabiques et/ou ennéasyllabiques avec une rime croisée ou encore des dizains…, ils sont tous marqués par des temps de lecture contrairement aux édifices de la première partie généralement construits sous forme de blocs de texte. Les temps de lecture varient d’un vers à un autre. Ils sont définis par le déplacement des coupes qui donnent un rythme variable, chantant, aux poèmes :

 

Lumière/, bergè//re/, lucide

Est/ l’envol du// martin-pêcheur

Car/ l’amour est// prompt /et limpide

Est le/ coura//ge du bon/heur[3].

 

Les modulations rythmiques montrent la possibilité d’agir sur le temps historique. La pierre, l’immortelle, par sa rudesse est le synonyme de la réalité dont l’homme doit se détacher pour respirer. Il faut se libérer du souci (« Brise tes pensées sur elle ») et oser s’inventer une nouvelle vie, même fantasmatique, afin que l’homme domine son angoisse de la mort. Ce bouleversement, transcrit par le chiasme des deux derniers vers, donne à l’homme la possibilité de réinventer la mort au lieu de la subir car

 

... la règle est d’apprendre à rire

Homme

avant de mourir[4].

 

« Poème du Thoronet » est justement un hommage au créateur. L’Abbaye du Thoronet, lieu sacré où l’on rencontre Dieu, est avant tout l’œuvre d’un homme qui s’élève ainsi, dans la langue de Bauchau, au rang de Créateur. C’est ce qui ressort de « La tour » :

 

Conçue dans l’équité des songes

Par le naturel de la main[5].

 

L’hommage au créateur est un hommage à l’art comme espace habité par l’amour. Et l’auteur ne prie nullement pour gagner l’amour divin mais se tourne vers l’amour du prochain. La similitude avec le message des religions monothéistes paraît être une coïncidence inspirée par l’effet de l’abbaye comme « maître d’œuvre » et non comme lieu de prière :

 

Ce que je ne vois pas dans la lumière de l’amour

je l’ignore.

Je suis passé dans ce monde

sans le voir, sans l’entendre

et je dors près de mes outils[6].

 

L’ascétisme n’est pas la seule caractéristique de ce recueil qui mérite d’être relevée. Il y a aussi le mystère. Il teint l’ensemble du parcours poétique qui se forme sous nos yeux ; un mystère qui n’est pas fortuit. Chaque texte se rapproche du Texte qui parle par allégories et paraboles sur un ton souvent sentencieux. La magie sature l'œuvre poétique comme elle sature le texte mystique. En comptant sur nos habitudes de lecture, la poésie change de niveau pour quitter le monde profane et gagner le sacré. Elle est l’abbaye d’une religion nommée « Amour ». Là est la Nouvelle portée par la structure et le rythme du poème comme par son utopie. Chaque mot est une pierre qu’on déplace pour lui faire trouver sa place adéquate avec, pour seul souci, la venue au monde d’une œuvre d’art à l’esthétique la plus en-chantante possible, notamment avec l’usage de l’hyperbate et de l’ellipse. L’ensemble du destin de La Pierre sans chagrin se résume dans « None » :

 

Dans la mémoire douloureuse

ne consumez plus votre vie

en travaux de terre ou de briques

car Dieu est mort.

A moins que syllabe chantée

ou l’aventure psalmodiée

que règle une assomption de pierre

à le ressusciter ne vienne.

Enfant dans le château d’amoureuse entreprise[7].

 

Conjuration.

 

Henry Bauchau propose avec La Pierre sans chagrin une œuvre qui, par son assomption, veut atteindre les cimes de l’espoir. Il établit un nouveau parallélisme entre la pierre et le poème : deux éléments de construction qui ne souffrent d’aucune peine, d’aucun chagrin mais ils en sont le produit. La pierre devenue mot et le mot devenu pierre se rejoignent dans les mêmes fonctionnalités qui font d’eux des espaces de conjuration du mal historique et de communion dans l’humilité :

 

Si tu ne crois pas en la parole du monde

Qui te croira ?

 

Si tu n’aimes pas la matière

Qui t’aimera ?

 

Et si tu n’entends pas son rire ?

Qui te brisera ?[8]

 

La Pierre sans chagrin se clôt sur deux poèmes inédits. Le dernier, « L’événement futur », est dédié à Nancy Huston. L’auteur rappelle le martyr quotidien de l’homme :

 

On a vécu les guerres, le règne, l’imposture,

L’abomination des puissants.

[…]

Chacun attend le cri de la femme sauvage.

Chacune entend monter de sa femme profonde

L’événement futur en patience et lumière[9].

 

Henry Bauchau distingue ainsi la femme, comme valeur suprême que tout homme devrait atteindre, et la femme-humanité démoniaque.

 



[1] Henry Bauchau, La Pierre sans chagrin, Paris, éd. Actes Sud, coll. « Le Souffle de l’esprit », 2001.

[2] Ibid., p. 11.

[3] Ibid., « Laudes », p. 26.

[4] Ibid., « La règle », p. 12.

[5] Ibid., p. 16.

[6] Ibid., p. 21.

[7] Ibid., p. 31.

[8] Ibid., “Tierce”, p. 28.

[9] Ibid., p. 39.

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