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16 janvier 2013 3 16 /01 /janvier /2013 16:14

 

Moisson de crânes. Textes pour le Rwanda, Abdourahman A. Waberi (2000)

 

"Texte et Intertextualité. Une étude de Moisson de crânes, textes pour le Rwanda"

par Zakaria Soumare, Faculté des Lettres de Limoges

 

Moisson de crânes, textes pour le Rwanda est le récit douloureux de ce crime sans précédent dans l'histoire du continent africain. Ce texte est construit d'une manière particulière. Contrairement à la méthode traditionnelle de narration dans la fiction romanesque africaine francophone, consistant à narrer linéairement une histoire du début à la fin, l'auteur de Moisson de crânes émaille son texte des citations d'auteurs africains et étrangers. Ce qui, du reste, crée une sorte de dialogue des textes (nous y reviendrons) qui donne l’impression d’assister à une sorte d’échanges d’idées entre le texte (A) et ses intertextes. C'est ce dialogue entre le texte d'origine - que nous désignerons tantôt texte (A) - et les autres textes que nous nous proposons d'étudier dans cette étude. Mais avant d'analyser le rapport existant entre texte et intertextualité dans Moisson de crânes, revenons sur la notion de texte et d'intertextualité à la lumière de quelques théories. Il s'agira particulièrement de donner quelques idées sur la relation entre texte et intertextualité, surtout en nous appuyant sur le rôle joué par la citation et l'épigraphe.

 

Découvrez la suite ainsi que de nombreux autres articles sur le nouveau site de La Plume Francophone, en cliquant ICI

 

 

 

 

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15 mai 2007 2 15 /05 /mai /2007 19:05

Né en 1965 à Djibouti, Abdourahman Ali Waberi est l’auteur d’une thèse en littérature sur Nuruddin Farah. Actuellement en résidence à Berlin, depuis août 2006, il vivait depuis 1985 à Caen où il enseignait l’anglais. Il enseignera les littératures francophones aux États-Unis à partir de la rentrée prochaine. Nouvelliste au départ, attiré par le fragment, inspiré de contes, son recueil de nouvelles Cahier nomade publié au Serpent à Plumes en 1994 puis réédité en 1999, a reçu le Grand Prix de l’Afrique noire 1996. Cahier nomade est le deuxième recueil d’une trilogie sur Djibouti entre Le Pays sans ombre et Balbala.

 

En 2000, il publie Moisson de crânes chez Le Serpent à Plumes, l’un des dix textes écrits dans le cadre du projet initié par Nocky Djedanoum et proposé à dix écrivains africains non rwandais en 1998 : « Rwanda : écrire par devoir de mémoire ». L’éditeur présente ainsi cet ouvrage, p. 7 : « Saisi par l’urgence de rendre compte, en artiste, du génocide survenu au Rwanda, il a choisi l’essai, le témoignage, mâtiné de fiction. Il s’est pour cela rendu sur place, à deux reprises, en 1998 et en 1999, et il y a vu cette horreur qu’il décrit dans Moisson de crânes : les massacres à la machette, à la grenade, les émasculations, les viols, la mutilation de corps encore vivants, le désarroi, la peur, le dénuement… Une vérité historique quasi indicible dont il restitue les échos avec la force de l’écrivain et du poète ». 

 

Il publie chez Gallimard dans la collection « Continents noirs » Rift Routes Rails, variations romanesques en 2001 puis Transit en 2003. Son dernier ouvrage, Aux Etats-Unis d’Afrique a été publié chez Jean-Claude Lattès en 2006.

 

Abdourahman Ali Waberi, également critique, est signataire du Manifeste des 44.

 

 

 

Il dispose d’une interface web :

 

http://waberi.free.fr/

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15 mai 2007 2 15 /05 /mai /2007 19:01


Le miracle de l’écriture ou une poétique de la sécheresse

« Je vous écris d’un pays sans terre… » 
par Sandrine Meslet

 

« Ici, c’est-à-dire Djibouti, mon pays inabouti, mon dessein brouillon, ma passion étourdie […] »

 

 

WABERI-Cahier-nomade.JPGLe recueil de nouvelles Cahier nomade du djiboutien Abdourahman Ali Waberi se penche sur le berceau de la Mère-Patrie, Djibouti, ce morceau de terre improbable où s’échangent et se croisent les destins d’hommes blessés par l’histoire. Traces et Trames constituent les deux parties de ce recueil composé de douze nouvelles, tout entier tourné vers une quête des signes qui annoncent l’avenir et expliquent le passé. Nous orienterons notre lecture vers la constitution d’une poétique de la sécheresse, et tenterons d’étayer le choix de cet éloge paradoxal.

 

 

Circonscrire un sinistre

 

La nouvelle qui inaugure le texte « L’équateur du cœur » se fait l’écho d’une situation paradoxale inhérente à la contrée, à la fois bordée par l’eau et dans un même temps infertile. Le naufragé se présente ainsi comme une métaphore de son propre pays ballotté par une eau qu’il ne réussit pas à maîtriser et qui se contente de le faire dériver selon son désir. Ne charriant plus que des cadavres putréfiés, l’eau sépare, noie, fait disparaître et se présente comme un suppôt de la mort et de la folie « La folie : l’avant dernière porte avant l’antichambre de l’Enfer. » L’écriture se heurte au plein de l’eau mais qui instaure un état de vide, de solitude, elle apparaît à la recherche d’une âme bien complexe : celle d’un pays qui se noie. L’oppression prend ici le visage de l’océan et la question du jaillissement et de surgissement de l’écriture lorsqu’elle se heurte au vide s’impose. Elle se métamorphose en une charge littéraire contre une immobilité, une décadence politique qui violente Djibouti. L’outrage, la violence, le mépris sont alors décriés par l’ironie ; l’écriture de Waberi est incisive, l’ironie distillée dans le texte ouvre sur une nouvelle dimension, celle du non espoir. Car il n’y a rien à épargner, rien à sauver. Le système colonial autant que l’immobilisme des régimes issus de l’indépendance ne sont épargnés, Waberi débusque la moindre silhouette de l’opportunisme et de la lâcheté. Les étudiants revenus au pays après avoir séjourné à l’étranger n’apportent rien, ce sont des cerveaux modelés par un système qui n’est ni celui de Djibouti ni celui de ses réalités. Ils forment une nouvelle horde de colons plus insidieuse, qui ne cherche de solutions qu’en regardant vers l’Occident. La politique tourne en rond et chaque communauté est guidée par son besoin de reconnaissance, de pouvoir « Chaque ethnie a placé au sein et dans les entrailles du gouvernement un porte-parole qui ne doit jurer, prier ou gesticuler que dans sa langue d’origine[1]. » Le parlement ressemble ainsi à une piste de cirque au milieu de laquelle s’agite de tristes animaux politiques « Dés l’ouverture dons le Parlement grouille, chahute, clapote, jure, injurie, crie et pleure dans toutes les langues du pays[2]. » Quant au général qui gouverne le pays, il est représenté sous les traits d’un être lubrique dont la fertilité est apparentée à celle d’un animal « Le président, taureau géniteur de la population nationale[3] ». Cette image sera d’ailleurs reprise par la métaphore de la spermathèque dans la nouvelle « Chronique d’une journée d’Eden », cet établissement fécond dans lequel le pays tente de pourvoir à sa survivance y est célébré sous couvert de dérision. La fécondité verbale et sensuelle tente d’apporter un balancement à l’omniprésence de la sécheresse, symbole d’infertilité où semble réduit Djibouti. La population elle-même est présentée comme hachée, chaque ethnie faisant passer son propre intérêt avant celui de la jeune nation ; les hommes agissent tels des pantins n’agitant que du vent comme semble le dénoncer la nouvelle « L’éolienne ». Waberi ironise ainsi sur l’érection de ce monument devant lequel tous s’extasient « Les femmes et les enfants, coiffés et habillés avec recherche comme seul le bas peuple peut se le permettre, dansaient et chantaient pour accueillir l’organe de presse officiel et les irresponsables politiques[4]. » Et à l’auteur de conclure sur une antiphrase « Que voulez-vous notre peuple a toujours été sensible aux mots, faute de biens[5]. » et de considérer que le faste lié à cet événement ne réussit pas à occulter le caractère satirique des apparences.

Mais la politique n’est pas le seul problème qui pousse le pays vers le désespoir, il y existe des destins brisés auquel s’attache l’auteur. Dans « Une affaire à suivre », une femme prend la parole pour parler des souffrances endurées par les femmes « Il est bien connu le cannibalisme des hommes, ils abusent de nous et ce à tout âge[6]. » Une des principales oppressions que dénonce la narratrice concerne le culte de la virginité qui emprisonne les femmes dans leur corps. Mais elle évoque également la menace sourde qui pèse sur la vieillesse des femmes « Nos tempes blanchissent plus vite et plus sûrement que celles des hommes afin que ces derniers puissent nous rejeter plus vite[7]. » Ainsi le corps féminin est-il l’objet de toutes les dérives masculines, offert à leur moindre caprice « Ames silencieuses face aux cœur fanatiques. Terre de femmes occultées, abusées, contrôlées, excisées[8]. » Ces premières réflexions font place à une confidence inavouable et honteuse que la narratrice a longuement ménagé « Circoncise pour toujours, je porte dans ma chair les épines de la brousse[9]. » La sécheresse fait partie intégrante de ces femmes de Djibouti, elle se cherche un destin au milieu du capharnaüm imposé par les hommes et les éléments.

 

 

En marche vers un destin

 

L’impasse semble guider ces ombres de destins qui planent sur Djibouti, la nouvelle se prête alors au jeu du désenchantement dans Trames le second temps du recueil. La nostalgie y tient une place plus grande et donne un bref aperçu des rares distractions accordées aux habitants de Djibouti. Ainsi les salles de cinéma se présentent comme des lieux en pleine mutation dans lesquels les habitants ne reconnaissent plus leurs anciennes habitudes. La nouvelle « Odéon, Odéon ! » se présente comme un hommage à cet âge d’or du cinéma à jamais perdu. Mais la tombée en désuétude des lieux de l’image dans la capitale sonne surtout la mise à mort de l’imaginaire et marque profondément la société. L’apparition des vidéos annonce la fin de l’essor du cinéma, non épargné par la censure « Par une voie de conséquence, le seul cinéma ne fonctionne qu’une fois par semaine avec l’aide discrète de l’état qui redoute l’équation « un pays sans cinéma = une pays sans âme » mais censure, avec une belle inconstance, la moindre scène d’amour[10]. » Le cinéma se présente comme un art de la construction, de la représentation et le narrateur semble en mesurer l’importance pour pallier à la sécheresse intellectuelle, morale et politique qui règne sur Djibouti « Qui pourrait nous aider à en redessiner les contours sur la nappe du présent[11] ? »

La nouvelle « Ahmet », éponyme du nom du héros, intrigue par sa profondeur, un simple individu se retrouve ainsi mis au centre du questionnement sur la survie de la culture et des traditions du pays. Y est abordée le conflit des origines et de la dimension tragique que celui-ci revêt pour chaque homme « O cruelle parenté ! O destin tragique[12] ». Il tente ainsi d’expliquer le déclenchement des guerres fratricides entre les hommes d’un même clan, d’une même famille. Ahmet, blessé par l’histoire, réfléchit sur son propre drame familial et nous invite à basculer dans les ressorts de la tragédie. Les valeurs traditionnelles renversées laissent l’homme démuni face aux vicissitudes de son temps et dénotent l’obligation qui lui incombe de se positionner face à la dispersion qui semble menacer son univers.

Les figures du savoir sont largement sollicitées dans le texte, elles apparaissent comme des remparts face à la dispersion des richesses, des valeurs et à l’avènement d’une société sans croyance. Dans « Homme lambda et temps atomique », l’individu à la recherche de son identité se trouve écartelé au sien d’une époque où règne la dispersion. La recherche de figures titulaires passe par la célébration du mendiant, étrange passeur :

 


Chaque année, il a encore l’âge de ses rêves. Refusant de conjuguer l’avenir au passé, il tente de percer, pour nous, les longs couloirs du présent obscur
[13]
 

 

mais aussi par celle du père mort comme l’enfant de « Feu mon père revient ». La pureté qui émane de la mort permet à l’enfant de mesurer l’impureté de l’espace vital dans lequel il évolue et qui, plus que la mort, le sépare de son père ; par le biais du paradoxe, la vie devient effrayante à l’inverse de la mort vécue comme rassurante « Ma vie ne tient que sur un fil ténu : j’agonise de peur[14]. » La prière faite au père ne change rien, la fatalité est inscrite dans le destin, nul besoin de fuir « Où que tu ailles, quoi que tu fasses, tu emporteras ton pays sur ton dos et n’en déplaisent à ceux qui veulent se persuader du contraire, on ne peut pas s’exiler de soi-même[15]». L’appel pathétique sur lequel se clôt le texte renvoie le lecteur à la forme même du recueil, voué au morcellement, au fragment « Reviens, mon père, reviens pour recoller les morceaux de mon cahier nomade[16]. »

Le rêve d’un homme providentiel qui ferait le lien entre les cultures et les savoirs, qui les mêleraient jusqu’à les rendre équivalents est appelé de ses vœux par le narrateur de « Face de lune ». Le destin de cet enfant, entièrement tourné vers la cause de son pays, instrument de sa reconnaissance, apparaît comme l’ultime espoir « Elle savait créer un monde-fils à partir du monde-père qu’elle avait connu et choyé pendant une volée d’années[17]. » La solution transparaît dans l’évocation d’un savoir en marche, d’un futur de la connaissance comme le précise le muezzin de « Vues sur un mausolée ». Est-il question de la rencontre avec la mort ? Le narrateur laisse l’interprétation ouverte « Moi je consigne dans mon cahier étroit ce qu’il me fera comprendre[18]. »

Le recueil se clôt sur le portrait des « Gens de D. » dont l’identité ne fait pas de mystère, le pays n’est pas nommé par ce qu’il apparaît non fondé, en attente d’une véritable identité. Pourtant la célébration de la terre passe par l’adhésion de l’homme à sa propre fin, une sorte de memento mori conclue le texte et laisse envisager la mort comme une quête vers laquelle s’oriente la destinée humaine. Cette terre improbable se fait ainsi l’écho d’une réalité humaine, celle de la disparition, de la dispersion, de la sécheresse des corps ; une série de termes poétiques tentant de qualifier l’inqualifiable. La mort pareille à Djibouti se dérobe à l’assaut des mots « Mais l’important c’est la relation entre présence et absence, entre deuil et éveil, la vraie vie, c’est le seuil entre vie et mort[19]. » Sans toutefois basculer dans la mort la description du pays passe par l’évocation d’un état intermédiaire entre vie et mort, étrange lieu où l’écriture doit se frayer un sens entre la tentation de la disparition et celle du silence.

 

 

 

 



[1] Cahier nomade, Le Serpent à plumes « Collection Motifs », Paris, 1994, p.37

[2] Ibid, p.38

[3] Ibid, p.40

[4] Ibid, p.48

[5] Ibid, p.39

[6] Ibid, p.54

[7] Ibid, p.55

[8] Ibid, p.56

[9] Ibid, p.59

[10] Ibid, p.91

[11] Ibid, p.94

[12] Ibid, p.99

[13] Ibid, p.112

[14] Ibid, p.119

[15] Ibid, p.121

[16] Ibid, p.122

[17] Ibid, p.132

[18] Ibid, p.139

[19] Ibid, p.153

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15 mai 2007 2 15 /05 /mai /2007 18:47



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NOUVELLES UTOPIES AFRICAINES

A.A. WABERI – Aux Etats-Unis d’Afrique

SYLVESTRE AMOUSSOU – Africa Paradis

« Le nez de Cléopâtre, s'il eût été plus court, toute la face de la terre aurait changé » (Pascal, Pensées, 90).

 

L’utopie africaine au cinéma

En Février 2007 sortait sur les écrans le film du Béninois Sylvestre Amoussou, Africa Paradis. L’histoire se déroule en 2033, aux Etats-Unis d’Afrique, premier monde prospère. La parcours relaté, c’est celui d’un couple issu d’une France tiers-mondiste – l’ouverture du film dévoile un Paris apocalyptique qui rappelle les faubourgs des Misérables. Le lieu clé, c’est l’Ambassade des Etats-Unis d’Afrique, où les Français se rendent dès l’aube dans l’espoir d’obtenir un Visa. C’est dans une scène cocasse et subversive que l’on découvre Olivier, ingénieur, et Pauline, institutrice, candidats à l’exil. Le chef de l’immigration leur propose des emplois d’ouvrier ou d’employée de ménage – leur précisant que les Etasuniens possèdent déjà de prestigieuses écoles formant ingénieurs et instituteurs. Au même moment, aux Etats-Unis d’Afrique, les députés se rassemblent autour de la Présidente, pour discuter de nouvelles lois sur l’immigration. Dans un amphithéâtre aux allures de vaisseau spatial, deux députés s’affrontent : Yokossi, du parti radical africain, et « extrémiste anti-blancs » ; et Koudoussou, du parti libéral africain, qui souhaite intégrer les européens à la vie citoyenne des étasuniens.

A Paris, le couple, déçu, recourt aux services d’un passeur, et atterrit aux Etats-Unis d’Afrique … aux pieds des gardes-frontières. Ils sont alors transférés dans un camp de transit en attendant leur expulsion. C’est ici que le couple se sépare. Olivier s’enfuit du camp et Pauline décide de l’attendre en France. Cependant, Olivier est la proie d’une chasse à l’homme et Pauline, inquiète, parvient à rester en Afrique et devient l’employée de ménage du Député Koudoussou. Olivier erre clandestinement, jusqu’à intégrer un foyer communautaire où s’entassent les immigrés d’Europe – et où s’organisent des actions militantes en faveur de leurs droits. Evoluant chacun seul, Olivier et Pauline connaissent donc des sorts différents. Pauline est courtisée par le Député, et entame une relation. Lors d’une manifestation pour les droits des immigrés, elle retrouve Olivier. Mais la romance s’achève quand elle choisit d’épouser Koudoussou : Olivier est expulsé hors des Etats-Unis.

 

africa-2.jpg
            L’utopie africaine dans les lettres

Le film d’Amoussou présente peu d’intérêt du point de vue cinématographique, vu la pauvreté des moyens de la réalisation. En revanche, ce qui séduit, c’est le regard utopique qu’Amoussou porte sur l’Afrique. Posture inédite ? Quelques mois avant la sortie du film, le djiboutien A.A.Waberi publie le roman Aux Etats-Unis d’Afrique. Après le célèbre Cahier Nomade, Aux Etats-Unis d’Afrique est un nouveau récit de voyage : au départ, le nouvelliste cherchait à « fabriquer une mythologie djiboutienne » à partir d’un espace mythique – sable dévorateur, soleil accablant, léthargie fiévreuse des « brouteurs de khat ». Ici, l’écriture cartographique subvertit la mappemonde. Le globe s’est divisé en deux pôles, dominants au Sud (les Etats-Unis d’Afrique) et dominés au Nord (l’Euramérique).

Comme dans Rifts, Routes, Rails (2001) qui portait la mention « variations romanesques », Aux Etats-Unis d’Afrique est un recueil de fragments impressionnistes, épistolaires, ou de pastiches scientifiques ; sans unité propre. Chaque chapitre est le lieu d’un récit où l’utopique rencontre l’absurde, et l’ensemble du roman fonctionne par accumulation et amplification.

Le roman raconte l’exil des Caucasiens, et explique la particularité africaine – le goût de l’archive et le lexique savant sont des traits de l’effet de réel. A la sphère collective des exilés répond le trajet intime de Maya, personnage central absent et muet, sauvée de la misère normande par Docteur Papa, médecin humaniste « […] vaquant dans des dispensaires de bocage en Gironde, en Andalousie ou dans les Carpates portant sur ses épaules toute la misère de Manhattan, menant des campagnes de vaccination, contribuant à l’éradication de la poliomyélite qui fait encore rage dans la lagune paludéenne de Venise […] » (114). Le narrateur, comme s’il était sa propre conscience, raconte l’exil intérieur de Maya : songes, fantasmes, angoisses et souvenirs, toutes les formes de l’imaginaire sont convoquées. Ainsi, le roman alterne entre le drame collectif des exilés d’arrière plan ; et l’odyssée intime de l’artiste Maya.

 

            Le pays rêvé

Comme il figurait un Sahel mythologisé dans la trilogie djiboutienne, Waberi travaille à l’acte d’image, ou la refonte des représentations ; selon l’idée que le monde est une fabrique d’images qui scelle le destin des continents – du réel à la fiction. Ainsi, manipuler l’imaginaire sur l’Afrique, c’est en relire les symboles et les traces qui vont nourrir la fiction utopique. L'utopie se définit comme une fuite du réel vers la représentation d’une idéalité. Dès lors, on s’interroge : la fable utopique est-elle le lieu d’un fantasme irrationnel, ou le miroir inversé d’un réel condamné ? De même, étymologiquement, c’est « ce qui n’a pas de lieu ». Après la trilogie et ses images terrestres, penser l’Afrique dans son rapport au monde conduit à une approche par le regard qui fait chuter le réalisme.

Le siège du Narrateur, c’est Asmara, capitale de l’Erythrée, mais aussi l’Asmara de fiction, la capitale des « Etats-Unis d’Afrique ». Ainsi étendue à l’espace continental, la ville pose le principe d’inversion d’une cartographie imaginée. Dès l’incipit, le regard en contrepoint dépayse et fait sourire :

 

Il est là, fourbu. Silencieux. La lueur mouvante d’une bougie éclaire chichement la chambre du charpentier, dans ce foyer pour travailleurs immigrés. Ce Caucasien d’ethnie suisse parle un patois allemand et prétend qu’il a fuit la violence et la famine à l’ère du jet et du net. Il garde pourtant intacte l’aura qui fascina nos infirmières et nos humanitaires. Appelons-le Yacouba, primo pour préserver son identité, deusio parce qu’il a un patronyme à coucher dehors. Il est né dans une insalubre favela des environs de Zurich, où la mortalité infantile et le taux de prévalence du virus du sida – un mal apparu, il y a bientôt deux décennies dans les milieux interlopes de la prostitution, de la drogue et du stupre en Grèce, et devenu une endémie universelle aux dires des grands prêtres de la science mondiale réunie à Mascate, dans le preux royaume d’Oman – restent parmi les plus élevés selon les études de l’Organisation mondiale de la Santé (OMS), installée, comme chacun le sait, chez nous, dans la bonne et paisible ville de Banjul. Elle accueille également la crème de la diplomatie internationale censée décider du sort des millions de réfugiés caucasiens d’ethnies diverses et variées (autrichienne, canadienne, américaine, norvégienne, belge, bulgare, britannique, islandaise, portugaise, hongroise, suédoise…), sans mot dire des boat people squelettiques de la Méditerranée septentrionale qui n’en peuvent plus de zigzaguer devant les mortiers et les missiles enténébrant les infortunées terres d’Euramérique.[…] Des petits écoliers français, espagnols, bataves ou luxembourgeois malmenés par le kwashiorkor, la lèpre, le glaucome et la poliomyélite ne survivent qu’avec les surplus alimentaires des fermiers vietnamiens, nord-coréens ou éthiopiens depuis que notre monde est monde. Ces peuplades aux mœurs guerrières, aux coutumes barbares, aux gestes fourbes et incontrôlables ne cessent de razzier les terres calcinées d’Auvergne, de Toscane ou de Flandre quand elles ne versent pas le sang de leurs ennemis ataviques, Teutons, Gascons et autres Ibères arriérés. (11-13)

 

De fait, la mimesis subversive contamine discours et symboles ; l’image agit par substitution.

Les Caucasiens sont des marginaux déshumanisés : la posture ironique du Narrateur est la clé des effets. L’incipit raconte l’irruption dans « la cahute de notre pouilleux charpentier[1] germanique […] Il est à mille lieues de notre confort sahélien le plus courant. Qui est le plus éloigné de nous : la Lune astiquée par des astronautes maliens et libériens ou cette créature ? » (14). Les bouviers du Sud, la police montée du Maghreb, les crotales du Tibesti, les sherpas du Kilimandjaro, sont autant de « cavaliers de l’Apocalypse », gardiens des frontières aux « pectoraux gonflés d’orgueil et de préjugés, cervelle au ras de la gamelle.» (45). Le récit collectif s’intéresse aux personnages secondaires qui parasitent le décor ;  hors-temps et hors-monde. C’est le cas des vendeuses ambulantes et des prostituées, femmes réfugiées au corps agonisant, support d’un pamphlet sur les rythmes de l’Histoire. La seule frontière entre les mondes est temporelle :

 

Depuis leur arrivée en Afrique, c’est motus et bouche cousue. Délaissées, les grandes questions qui n’ont pas de réponses immédiates. Oubliées, les interrogations brûlantes du genre qui elles étaient, pourquoi elles étaient ce qu’elles étaient. Elles étaient nées, apprendras-tu plus tard, dans un petit village normand au milieu de frustes cultivateurs. Mais la guerre contre les Bretons, leurs frères ennemis, ravageait cycliquement cette contrée damnée. Tout était bon pour déterrer la hache de guerre : le statut du Mont Saint Michel, le partage des puits et des zones de pâturages, la concurrence des clochers, ou la bataille de la sardine. […] Elles ont mis six ans pour arriver dans ce pays et huit mois pour se retrouver ici même, devant cette banque, au milieu de cette foule qui ne se prosterne que devant le billet vert, la précieuse guinée qui lui permet d’engloutir les Mc Diop par tonnes et la bière Safari par hectolitres. (121)

 

Comme dans le film d’Amoussou, Paris est « la lèpre urbaine, l’architecture de la résignation ». En revanche, l’Ubermensch africain est l’homme au centre du monde – la géocosmogonie pour preuve :

 

Il a mis sur pied une échelle de valeurs où son trône est au sommet. Les autres, les indigènes, les barbares, les primitifs, les païens, presque toujours blancs, sont ravalés au rang de parias. [A l’origine] L’Afrique se trouvait au sud d’un bloc unique appelé le Gondwana. Plus tard, le Gondwana se disloquera en moult continents dérivant, mais seule l’Afrique restera fixe, au centre du monde. Tu retiendras l’essentiel : l’Afrique était déjà au centre, et elle le reste encore. (67)

 

La référence panafricaine

Le procédé d’inversion affecte l’ensemble des signes du réel au point que le roman tend parfois vers la saturation et l’effet « catalogue ». Tout est systématiquement africanisé, comme le carnet de voyage de Maya, « ce genre de carnet de moleskine, muni d’un élastique, rendu célèbre par Aimé Césaire, Chéri Samba, Jean-Michel Basquiat, Farid Belkahia et Kateb Yacine […] ». De même, le récit de voyage d’André Gide, Voyage au Congo, devient « Un soir sur le Danube de Nzila Kongolo wa Thiong’o (1786-1852) » (66). Le poème « Femme noire » de Senghor est revisité : «  Femme blanche, femme pâle / Huile que ne ride nul souffle,  huile / Calme aux flancs du marin […] Mzee Maguilen Joal. » (176). Ainsi, quand « l’exception culturelle africaine » est menacée, les Africans Queens et alii, s’investissent d’une mission patriotique, « Comme de coutume, ils se mettront à geindre que mille hydres enserrent notre civilisation et recommanderont la reconduite à la frontière de ces nymphettes à la blancheur immaculée, striées de vices. » (93)

Lors du voyage à Paris de Maya, l’inversion affecte la langue : c’est le Somali qui est la « langue de la diplomatie et du négoce universel » :

 

 N.B. : Quelques remarques à retenir : 1.Notre son C guttural n’existe pas en français. A tort, cette langue orthographie le son K par la lettre C, voire par la lettre Q. Ce qui manque singulièrement de logique. 2. La lettre X se prononce à peu près comme eks, rien à voir avec notre soyeux X comme dans xarirr. […] 4. Enfin, contrairement à nos langues à tons, à accents et à clics, le français est  une langue monotone, dépourvue d’accent et de génie. […] Une langue en mal d’écriture et de savoirs fixes. Une langue en manque de gloses, d’analyses, de manifestes, de conciles ou de séminaires. Une langue sans revue et, bien entendu, sans académie ni panthéon. Pas étonnant que le moindre de nos infirmiers s’improvise ethnopsychiatre commerçant avec les esprits des bois tout en jonglant avec leurs totems ; que le plus insignifiant de nos clercs se fasse passer pour linguiste expert en langues indo-européennes. (193-194)

 

            De l’utopie à l’uchronie

A l’origine du projet utopique, on hésite : relecture vengeresse des théories de la « table rase » ? Regard lucide et résigné sur l’impossibilité africaine? Invitation à défendre une posture orgueilleuse, comme Senghor érigeant la figure mythique de Chaka Zulu dans l’épopée des Ethiopiques[2]? Comme le mythe, les récits utopiques répondent à un besoin social : y a-t-il une relation possible entre l’Afrique et le Monde ?

Les récits du béninois et du djiboutien ont une posture commune et révélatrice d’une sensibilité nouvelle chez les artistes africains. Tout se passe comme si l’on faisait désormais fi d’un tragique qui colle à l’image de l’Afrique. Le dépassement a pour lieu la métamorphose des imaginaires : il s’agit de remotiver l’orgueil d’un continent.

Pourtant, même si l’Afrique est le premier monde, le monde n’a pas changé pour autant. Il n’y a pas de métamorphose, juste une heureuse inversion. Ainsi, au-delà d’une utopie fantasmatique, Waberi s’abandonne à la spéculation du récit uchronique, qui repose sur le principe du détournement historique, et propose une « histoire alternative » : du non-lieu (u-topie), on glisse vers la non-histoire (u-chronie) : « Et si l’Afrique était le premier monde ? ».

L’uchronie permet certes d’annuler la « table rase » historique. Collecteur et enquêteur, Waberi recense les indices et les noms d’une Grandeur africaine :

 

Les grands noms de l’Histoire fédérale ont quitté leurs postures majestueuses tout en statues, cariatides, obélisques et bronzes érigés aux quatre coins des villes, pour  finir en petits Jésus sous cloches à cinq guinées pièce. […] Cela nous fait de la peine de voir Nelson Mandela, Hailé Sélassié, Zumbi, Julius Nyerere, Sarraouina, Ousmane dan Fodio ou le géant Muhammad Ali captifs dans ces petites boîtes de plastique, dressés sur un minuscule monticule de sable, sans une once de canonisation cosmétique qu’on réserve d’ordinaire aux morts illustres. (ch.11, 72)

 

Pourtant, malgré la défaite occidentale, il y a 23 ports esclavagistes dans le « Nord-Est africain béni par la Providence. » (65). C’est l’occasion de pasticher le Discours sur le colonialisme (Aimé Césaire):

 

Ports enfin nourris, pendant une trâlée de siècles, par le bois d’ivoire en provenance de toute l’Europe, surtout des pays slaves, acheminé jusqu'au cul de l’Afrique en passant par l’Asie Mineure, la Palestine et l’Arabie heureuse. Or donc, de cette traite millénaire, de ces comptoirs, de ces plantations de céréales et de canne à sucre, pas d’échos dans la mémoire. Peu de traces dans la pierre à Asmara, à Massawa, à Obock, à Port-Saïd ou à Benghazi, les plus vieilles cités de la région, d’où la civilisation africaine a envoyé ses soldats et ses missionnaires, ses clercs et ses géographes. (66)

 

Deux postures s’offrent à l’artiste : affronter le « serpent du réel » et être le « greffier du temps » ou bien sortir du réel et se faire « fabricant de mythologies » en s’emparant des territoires de l’imaginaire - comme Maya, personnage à la pensée périphérique et « douée pour le nomadisme fertilisant ». Nécessité salutaire, la fable dans l’œuvre wabérienne est la seule sortie possible de la crise européenne – comme de la détresse africaine : le projet utopique de Maya rejoint le projet réel de l’écrivain djiboutien :

 

Or, ici, il est pour ainsi dire impossible d’échapper au nous fièrement claironné. Fierté d’être français ; fierté d’être normand ou breton ; fierté d’être catholique ; fierté d’être orthodoxe ; fierté d’être protestant. Les autochtones consomment des surdoses d’identité à s’en éclater la cervelle. Pire, ils sont dressés et éduqués pour s’entre-détester, s’entre-nuire, s’entre-dévorer. […] Un brin d’imagination ne fera de mal à personne et surtout pas à la Banque mondiale, sise à Asmara. Il suffit d’une poignée de guinées de plus au chapitre de l’aide au développement pour traduire en français, en anglais, en allemand, en flamand ou en italien non seulement les grands romans africains, brésiliens et européens mais également toute la grande littérature du monde. Et il faut insister pour que les enfants d’Europe puissent découvrir, outre la Bible et la Torah, les fleurons de toutes les civilisations, les proches comme les lointaines. Si les récits refleurissent, si les langues, les mots et les histoires circulent à nouveau, si les gens apprennent à s’identifier aux personnages surgis d’outre-frontière, ce sera assurément un premier pas vers la paix. Le mouvement d’identification, de projection, de compassion, voilà la solution. Et c’est tout le contraire de l’identité inquiète et inquiétante largement cultivée. Au lieu du « nous » fièrement claironné, « nous » roulant les mécaniques, gonflant les pectoraux, c’est un autre « nous » en diffraction, en interaction, en traduction, un « nous » en attente, en écoute, bref un « nous » en dialogue qui viendra. (202) 

                                                                                                                                               Celia SADAI




[1] « Yacouba le charpentier » est à l’image de Job ; personnage biblique du Juste dont la foi est mise à l’épreuve par Dieu. L’analogie biblique dévoile-t-elle un hommage à l’exilé ?

[2] Senghor L.-S., Ethiopiques, 1956. Le projet de la Négritude consistait à définir un « essentialisme nègre » qui émanciperait l’art du regard occidental. Voir aussi le projet de Cheikh Anta Diop in Nations nègres et cultures (1954), ou les théories panafricanistes de N’Krumah, cité à plusieurs reprises dans le roman.

 

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15 mai 2007 2 15 /05 /mai /2007 13:41


 

 

Par Virginie Brinker

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Le quatuor subversif


C’est en 1997, 20 ans après l’Indépendance de Djibouti, qu’Abdourahman A. Waberi écrit Balbala, son premier roman, qui clôt sa trilogie sur Djibouti, initiée par deux recueils de nouvelles,  Le Pays sans ombre et Cahier nomade.

Balbala est une galerie de portraits, ceux de quatre résistants distingués par quatre parties dans l’œuvre. Le premier est celui de Waïs, un marathonien sportif de haut niveau, internationalement reconnu. Il est incarcéré en raison de sa « conduite à l’égard du pouvoir ». Elle ne nous est pas précisée exactement. Tout ce que nous savons, c’est que l’ « éditorialiste de l’unique organe de presse officiel » attaque violemment « la jeunesse mordorée qui crachine dans la soupe nationale, parce que en proie à un désarroi d’ordre existentique[1] ». On apprendra à la fin de la partie qui lui est consacrée que Waïs est jugé par un tribunal clanique pour les chefs d’accusation suivants : « insubordination et injure envers le Père de la Nation, réactivation d’association dissoute[2] ».

Vient ensuite le portrait de Dilleyta, un fonctionnaire révolté et poète. Suivent ceux de Yonis, docteur en pneumologie, et de sa femme Anab, sœur de Waïs, incarnant la résistance quotidienne : « Partout on l’exclut parce que, avoue-t-elle, je dis la vérité à une époque et dans un milieu où personne n’ose le faire[3] ». Après la mort de son frère Waïs, elle cherchera à éviter à son mari Yonis « la même fin tragique », « la même nuit carcérale ».

Dans le texte ces quatre personnages sont désignés par des périphrases telles que « le quartette de séditieux[4] » ou encore « les quatre chevaliers de cette dérisoire apocalypse[5] », non sans ironie. Il s’agit, en effet, de singer les expressions utilisées par les journalistes pour désigner le groupe, mais aussi de frapper son entreprise d’inefficacité, de stérilité, d’où l’ambivalence de l’ironie dans l’œuvre.

 

Un essai tragique


Balbala a des accents de tragédie car l’entreprise de Résistance paraît vouée à l’échec. Pour comprendre pourquoi, il s’agit de remonter aux sources de l’Histoire et du livre. Le titre désigne d’abord « le gros bidonville de tôles et de rocaille qui s’étend au sud de la capitale ». Il s’agit ainsi de circonscrire l’action dans un lieu frappé par le « destin-taudis[6] ». La pauvreté s’inscrit en effet dans un destin historique que l’auteur prend soin de retranscrire, si bien que l’on quitte la fiction pour le domaine de l’essai. C’est la colonisation, en tant que source de misère qui est d’abord vivement attaquée : « Depuis que les puissances européennes ont saucissonné l’Afrique, les territoires de la douleur sont légions dans cette Corne déshéritée[7] ». L’auteur prend ensuite soin de raconter, toujours par le biais du registre polémique, l’arrivée des premiers Européens à Djibouti (I, chapitre III ; I, chapitre IX).

Par ailleurs, l’essai historique prend des allures de véritable pamphlet lorsqu’il s’agit de démontrer la mainmise de l’Europe, et en particulier de la France, sur le pays, en dépit de la décolonisation, et donc de critiquer le régime en place :

 

La réputation de BMC (Bordel militaire de campagne) nous colle à la peau malgré l’époque avide d’ordre moral et de rigorisme islamique. Un désordre magmatique règne depuis la soi-disant indépendance octroyée par Giscard, l’ami des rois nègres, le diamantaire de l’Elysée[8].

 

L’écriture entre ici en résistance et bat en brèche toute forme de censure ou d’autoritarisme. Ainsi, le chapitre V, en prenant l’exemple de la chanteuse du groupe Gacan Macan, illustre l’absence de liberté d’expression. Comme Waïs, la chanteuse est emprisonnée car « elle a dit des choses, à ce qu’il paraît, des choses que personne ne voulait entendre[9] ». De même, le chapitre XVI de la deuxième partie, s’appuie sur l’exemple de Dabaleh Houmed, artisan incarcéré pendant une dizaine d’année, qui est devenu expert en torture, égrenant la liste des actes de tortures ignobles auxquels il a assisté (ou qu’il a subis) en prison[10].

 

Ecrire, un acte de résistance


L’œuvre, à bien des égards, apparaît comme une méditation sur les pouvoirs de l’écriture face à ce régime politique de douleur. Chaque personnage se livre à des réflexions sur l’acte d’écrire et l’on peut considérer (comme une remarque méta textuelle nous invite d’ailleurs implicitement à le faire) que les quatre résistants sont autant de figures de l’auteur : « On chuchote encore que les quatre personnages ne seraient que les voix intérieures d’un seul et même individu[11] ». Or, à travers ces médiations multiples, peuvent apparaître trois fonctions essentielles de l’écriture. D’abord, ce que nous pourrions appeler la fonction cathartique : « La plus terne des étoiles éclaire le pays et Waïs se doit d’écrire une longue et interminable lettre, une logorrhée pour ne plus penser, ne plus gémir, ne plus frémir, ne pas fermer les yeux[12] ». Mais écrire procède aussi d’une fonction testimoniale, dans la mesure où le régime autoritaire frappe l’écrit d’interdit. Ainsi, au sujet des échauffourées entre Issas et Afars ayant fait onze morts, nous pouvons lire :

 

Pourtant ce n’est écrit nulle part dans les cahiers d’écoliers et dans les archives de la petite République. D’ailleurs cette dernière n’a rien consigné pour l’instant ; elle se complaît dans l’anémie entretenue par les hautes sphères du pouvoir. Surtout ne rien écrire, ne rien dire : la vieille peur de toutes les autocraties. Ne rien garder, tout doit disparaître, pour ne pas transparaître. Falsifier, oublier[13].

 

Il s’agit donc par l’écriture de « rendre conte », pour reprendre le jeu de mots de l’écrivain congolais Tchicaya U’Tam’si, mentionné à la page 20. On peut enfin parler de « fonction monumentale » dans la mesure où l’écriture-témoignage lutte contre l’oubli et la mort :

 

Ecrire, voilà mon ultime parapet contre l’ennui, le silence et la béance infinie de la nuit. Chaque page est un pas vers la mort. Parler avant de disparaître, crier de toutes ses forces, écrire avant de mourir sous les coups des nervis moustachus[14].

 

Mais la question fondamentale ici concerne la manière, la façon d’écrire, d’autant que le dit et l’écrit apparaissent comme « colonisés » dans l’ouvrage. On peut le voir lorsque le ministre visite la prison où se trouve Waïs : « Visiblement [les détenus] sont déçus par l’ânonnement de l’apparatchik qui, ô Soubhanallah ! agrémenta son discours de maintes expressions françaises, pur jus journalistique[15] ». Le langage est un des instruments de la néo-colonisation ; il s’agit donc de s’attaquer à la langue française pour forger un nouveau langage. Ainsi, la presse désigne-t-elle Waïs et ses compagnons comme « le groupe de tous les dangers », et nous pouvons alors lire ce commentaire :

 

Dans cette expression naïve, tout plaide contre le mauvais goût des films de série B que nous offre généreusement la télévision publique française au titre de la coopération culturelle Nord-Sud et pour la défense de la langue de Rabelais, de Michelet et de… Mohamed Dib[16].

 

Dans cette mise à mal de la langue et la culture françaises comme instruments d’oppression, il est intéressant de constater le rejet de deux figures poétiques perçues comme négatives et ethnocentristes, Rimbaud et Mallarmé, comme s’il s’agissait, à travers eux, de rejeter la poésie. Balbala compte pourtant de nombreux passages de prose poétique tels que le début du chapitre IV : « Saisons nomades, saisons drapées dans les lambeaux du silence. Saisons de migration. Saisons de migraine et de rudes caravanes. Des ancêtres, souffrant d’insolation mentale, pataugent dans la boue de l’incurie[17] ». Mais l’écriture-résistante sera celle du pamphlet, l’écriture crue qui s’oppose aux euphémismes. A cet égard, le « troubadour » emprisonné, figure de l’auteur et allégorie de l’écriture, n’éveille l’attention de Waïs que lorsqu’il quitte le langage euphémistique pour « ses mots dès qu’il enfourche les Pégase de la colère[18] ».

            C’est de cette dernière réflexion que naît l’étrangeté générique de cette œuvre entre roman et essai, entre poésie et pamphlet. Les méditations sur l’écriture, son pouvoir et ses modalités, auxquelles se livrent les personnages, sont donc retranscrites par l’écriture même de cette œuvre, perpétuellement en quête de son propre style. A.A. Waberi signe donc ici une véritable « forme-sens », qui en dépit de son appellation « roman », peut donc être qualifiée d’œuvre poétique au sens large.

            Enfin, tout en nous signifiant que la Résistance est souvent un questionnement sur les moyens d’agir (les moyens stylistiques ici), l’auteur nous montre que la finalité, elle, ne doit nullement être questionnée. Elle va de soi : il faut (ré)agir, quoi qu’il en coûte, même si « la tâche est titanesque[19] ».

 

 



[1] Abdourahman A. Waberi, Balbala, Gallimard, Folio, 2002, p. 13 [1ère édition : Le Serpent à Plumes, 1997].

[2] Ibid, p.75

[3] Ibid, p.187

[4] Ibid, p.88

[5] Ibid, p.185

[6] Ibid, p.108

[7] Ibid, p.20

[8] Ibid, p.171

[9] Ibid, p.42

[10] Ibid, p.103

[11] Ibid, p.88

[12] Ibid, p.18

[13] Ibid, p.98

[14] Ibid, p.19

[15] Ibid, p.24

[16] Ibid, p.87

[17] Ibid, p.35

[18] Ibid, p.26

[19] Ibid, p.111

BALBALA, HYMNE A LA RESISTANCE

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