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14 décembre 2011 3 14 /12 /décembre /2011 22:35

A la recherche de l'origine perdue

Par Ali Chibani

 

            Dans son dernier ouvrage Rue Darwin[1], Boualem Sansal raconte, en toute confiance, l'histoire autobiographique[2]d'une perte et d'une quête. Yazid, le personnage narrateur, vient de perdre sa mère à l'hôpital de la Pitié-Salpêtrière à Paris. La voix maternelle lui commande d'aller visiter la rue Darwin dans le quartier populaire de Belcourt à Alger. C'est là qu'il a passé une partie de son enfance.

Cette quête se veut réparatrice. L'auteur part ainsi à la rencontre de la Vérité et ne trouve que sa vérité à lui, celle qu'il s'est employé à refouler sa vie durant. En d'autres termes, la mort de la mère va amener le fils à se donner une deuxième naissance pour survivre à ce qu'il aura enterré de lui-même en même temps que sa maman. Ce personnage qui entend sa mère lui parler de l'au-delà doit aller dans l'en-deça de ses délires et de ses folies pour retrouver la matrice constitutive de son identité et de son appartenance au monde: « Il y a aussi que ces tableaux se regardent d'une certaine manière, sous un certain angle, qu'il faut trouver. Et peut-être est-ce d'abord vers soi qu'il faut porter le regard. Le seul véritable inconnu c'est soi-même. » (p. 47)

La figure de la mère ne tarde pas à devenir une allégorie de la Mère du monde. Karima est la veuve d'un fils de grande tente (en quelque sort de la « noblesse »). Parce que celui-ci est stérile et qu'il faut une descendance masculine pour l'héritage, elle se retrouve forcée à adopter le fils de Ferroudja, la prostituée et mère naturelle de Yazid. L'enfant, ignorant qui est son père, se considère comme le fils de tous les hommes. À l'exception de Yazid resté avec sa mère en Algérie,  tous les autres enfants de Karima sont à l'étranger. Ils ont tous des histoires qui reflètent l'Histoire contemporaine : Nazim, établi en France où il dirige une multinationale, Mounia travaillant dans un cabinet de communication à Ottawa, Souad, anthropologue aux Etats-Unis, Karim, le touche-à-tout vivant aussi en France, et le benjamin, Hédi, engagé dans les rangs d'Al Qaïda en Afghanistan. Tous ces personnages sont inscrits dans des espaces de conversion, souvent forcée, à l'autre pour fuir le pays maternel et ses violences : « Au pays, en Algérie, les choses sont ce qu'elles sont, brutales et incompréhensibles, on meurt comme on mourait dans les temps médiévaux, dans l'effroi et le grouillement de la misère. » (p. 21). Daoud est le cas symbolique de ces conversions. Quittant l'Algérie pour la France, il assume son homosexualité et transforme son prénom en David.

Dans ce monde « cafouilleux et hors normes » (p. 173), on atteint la contrainte suprême qui est celle des exils : exil du pays, exil des langues et exil de soi : « Dieu que notre situation était étrange, nous étions des gens étranges qui parlions de choses étranges dans un monde étrange où le temps suit un cours des plus étranges. » (p. 248) Comme une tour de Babel reconstituée et faisant rivaliser la mythologie avec l'histoire scientifique (darwinisme, bien que la rue Darwin existe réellement), la figure de la mère rassemble ses enfants autour d'elle comme dans un effort de reconstitution de toute la communauté humaine mythique d'avant les divisions. Il ne manque que Hédi qui s'est perdu pour cette humanité alors qu'on ignore dans quels lieux géographique et symbolique il se situe.

A son tour, Boualem Sansal fait de l'hôpital le lieu macabre où la société algérienne se divulgue dans ses souffrances et ses violences. Comme dans Tombéza de Rachid Mimouni, ami défunt de Boualem Sansal, les médecins manquent de professionnalisme et sont indifférents à la souffrance des patients. La pénurie de sens est dite à travers le manque de médicaments et de savoir médical. Tout cela produit des contraintes, notamment celle d'emmener une mère en fin de vie dans un hôpital étranger pour qu'elle y meure dignement : « Je voulais échapper à cela, coûte que coûte. Or nous avions l'extraordinaire possibilité d'aller ailleurs pour y mourir... » (p. 22). La France, que le personnage principal visite pour la première fois, devient ainsi cet objet symbolique, mythique, que l'individu s'invente pour contenir sa folie. Mais là aussi, la déception attend : les médecins, rodés à voir la mort, annoncent la disparition de la mère avec une indifférence choquante.

 

Les prières répétées de Yazid mises en exergue par les italiques reflètent un certain accablement du personnage narrateur. Il doit en effet faire le récit de toutes les insuffisances du monde, comme l'insuffisance de la technologie à nous rapprocher les uns des autres. La mère attend toujours des nouvelles de ses enfants partis aux quatre coins de la planète. Mais ne recevant rien, Yazid doit ruser pour distraire sa mère :

… maman me reprenait en fronçant le sourcil : « Tu es sûr que ton ordinateur fonctionne ? » Et moi d'endosser ses craintes, je le vérifiais aussitôt devant elle, les connexions, le tableau de configuration, puis je lui passais énergiquement l'antivirus […]. C'était de la magie, elle voyait cela comme un exorcisme impitoyable, et me voir manipuler avec cette dextérité ce mystérieux clavier et ces CD magnifiques de brillance fluo la rassurait, flattait son orgueil maternel, et au bout du compte... la plongeait dans le sommeil. (p. 25)

Enfin, la lecture de Rue Darwin ne peut nous empêcher de sentir par moments que Boualem Sansal cherche autre chose qu'il n'a peut-être pas formulé dans ce roman. On a en effet l'impression que cet auteur arrive au bout d'un cheminement littéraire – celui où sa plume engagée devait le mener – mais qu'il a besoin de passer à une nouvelle étape que lui seul pourrait définir.



[1] Boualem Sansal, Rue Darwin, Paris, Gallimard, 2011. Vous pouvez aussi découvrir notre dossier consacré à l’auteur.

[2] Sur la part autobiograhique, lire « “Rue Darwin”, la vie presque tronquée de Boualem Sansal », un entretien accordé à RFI.

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21 décembre 2010 2 21 /12 /décembre /2010 18:34

Analyse

 

 

La question de l’héritage et de l’altérité dans Le village de l’Allemand de Boualem Sansal

 

Par Sandrine Meslet

 

 

Elle dit qu’il y a des parallèles dangereux

qui  pourraient me valoir des ennuis.

Je m’en fiche, ce que j’avais à dire,

je l’ai dit, point, et je signe :

                                                                                              Malrich Schiller

 

 

Paru en 2008, Le village de l’Allemand[1] est le dernier roman de l'écrivain algérien Boualem Sansal. Il apparaît dans l’œuvre de l'auteur comme le plus abouti et le plus riche de ses romans. La puissance de ce dernier livre naît du parallèle que l'auteur construit entre le nazisme et l'islamisme. Encore une fois l'auteur bouscule et dérange, évoquant avec lucidité les liens profonds qu'entretiennent entre eux les génocides de notre histoire.

Le récit fait alterner, sous la forme de deux journaux intimes, les voix de deux frères ; Malrich, le plus jeune, se retrouve à la mort de Rachel, son frère aîné, en possession du journal intime de ce dernier. Rachel y relate les derniers mois de son existence et sa propre descente aux enfers dans les secrets du passé familial. Une question, et même un défi, est alors lancée au jeune Malrich, se montrera-t-il plus à même de déterrer le passé et de survivre à ce terrible secret ? Le romancier choisit de questionner l'Homme et de mettre en jeu son habileté à relever les défis que la vie lui inflige.

Les frères Schiller, Rachel et Malrich, se penchent ainsi sur le berceau plein de contradictions de leur propre famille, mais aussi plus largement sur l'étrange destin des hommes. Tour à tour despote, barbare et résistant, l'identité du père côtoie les contradictions de l'âme humaine. Les frères Schiller se présentent comme les deux moitiés d'une seule et même âme qui se débat pour gagner sa légitimité remise en cause par les mensonges du père. Endosse-t-on le crime de son père ? Comment procéder pour ne pas s'en rendre complice ? Comment assumer la honte ? L'un choisit de s'approcher si près du crime de son père qu'il en fait presque le sien, il finit par prendre à son compte un crime qui n'est pas le sien. Le second le parcourt à travers l'expérience de son frère, au lieu d'étouffer sous son poids, il préfère dévoiler la vérité en choisissant de ne pas l'assumer seul.

Tour à tour maître et jouet du destin, le romancier laisse au personnage l'espace du questionnement mais aussi l'étoffe du renoncement pour agir et trouver sa voie. 

 

 

Le silence d'un père, enquête et conclusions

 

 

            Une véritable enquête policière, qui ménage un certain suspense, voit ainsi le jour dans le roman. En effet, si nous savons, et ce dès le début, que Rachel s’est suicidé, les circonstances de son suicide apparaissent bien mystérieuses au lecteur. L’enquête que va mener Malrich, en parallèle de sa lecture du journal de Rachel, va permettre au lecteur de mieux comprendre son geste. Les voiles se lèvent les uns après les autres et font place à l'insoutenable vérité au centre de laquelle s'organise le récit : la révélation de l'identité tortionnaire du père, ancien ingénieur nazi, qui entraîne Rachel de Paris au village de l’Allemand, d’Istambul au Caire, jusqu'à Auschwitz où ce dernier cherche à comprendre l’inexplicable. L'intégrité de Rachel est directement remise en cause par cette révélation, la monstruosité serait-elle héréditaire ? « Me voilà face à cette question vieille comme le monde : Sommes-nous comptables des crimes de nos pères et de nos enfants[2]. »  L'existence toute entière de Rachel tourne désormais autour de cette nouvelle réalité, l'obsession ravage les certitudes d'un homme serein. Là où Klaus Eichmann, malgré les lettres que lui avait adressées Günter Anders et dans lesquelles il l'enjoignait à mettre à distance la faute paternelle[3] et à lutter contre toute tentation de révisionnisme, faisait le choix du soutien inconditionnel au père tortionnaire, le personnage de Rachel, lui, assume le caractère monstrueux de son père, même s'il ne parvient pas à le surmonter.

 

            Le talent de l'écrivain réside dans cette ingénieuse alternance des voix, la descente aux enfers du premier laisse présager celle de l'autre. Mais, aux lois de l'attraction répond l'appel du combat, et finalement la chute de l'un n'entraîne pas dans son sillage celle de l'autre. L'expérience de son frère préserve Malrich : il sait finalement le danger qu'il encourt. Malgré la peur, il faut se montrer à la hauteur et vaincre la honte : « J’étais glacé de l’intérieur. Je n’avais qu’une envie : mourir. J’avais honte de vivre. »[4] Le parcours initiatique de l'un sert d'expérience limite au second : « Il [le vent] a manqué de me précipiter dans le vide, mais lesté de ma grosse valise d’émigré, j’ai seulement chancelé. »[5]

            Le traitement romanesque de la réalité des camps et la psychologie des bourreaux, longuement évoqués dans cette longue enquête, sont relatés par l'intermédiaire d'un discours explicatif, quasi didactique, qui se passe de tout ornement. Il révèle le naturel de la cruauté et sa banalisation à travers le discours du vieil homme, nostalgique du IIIème Reich, dont le discours laisse Rachel impuissant :

 

 En d’autres circonstances, je me serai follement amusé à me balader dans sa tête.   J’aurais découvert des grottes et des précipices que ce pauvre diable lui-même ignore, le crétinisme ne se réduit pas à ce que l’on voit, il y a la partie immergée. J’avais envie de le… le… rien. On ne tue pas les fous, on n’achève pas les incurables, on prie pour eux[6].

 

            L'impuissance que mesure Rachel n'est pas celle des hommes, comme il le croit à tort, mais bien la sienne. En s'enfermant dans la honte et le secret, il éloigne de lui tout espoir d'être aidé et scelle son destin : « J’étais comme l’étranger de notre clairvoyant Camus, un extraterrestre sur terre, tout est là mais le sens est absent. J’étais peut-être mort et je ne le voyais pas[7]. » Il souffre de n'avoir pas eu connaissance de la vérité plus tôt, sans se douter que certaines choses ne dépendent pas de notre volonté et ne sont pas soumises à notre approbation. Toute vérité n'est ainsi pas bonne à dire comme le résume Malrich plus loin dans le texte : « Mon père ne m’a rien dit, disait Rachel. Parfois, c’est vrai, les pères n’ont rien à dire[8]. »

 

 

Prométhée enchaîné


 

            Sans aller jusqu'à assimiler, voire substituer, les prises de position de Rachel à celle de Boualem Sansal, il serait malvenu d’ignorer les fortes prises de position politique du personnage à l’intérieur du roman. Les critiques envers l’Etat algérien, turc ou encore égyptien sont avant tout l’œuvre d’un homme révolté, en rupture avec la société dans laquelle il évolue. Rachel emprunte la voie de l'impartialité, les vérités éclatent alors sans retenue. « […] il a dans sa propre histoire un génocide d’autant plus pénible à supporter qu’il a l’effroyable indécence de ne pas le reconnaître[9]. » La retenue serait ici indécente voire dérangeante, le souci de la vérité devient le seul garde-fou que se réserve Rachel. Les faux semblants ont disparu du discours d'un personnage libéré de la peur :

 

Ce pays est invivable, il n’est pas fait pour les hommes, ni pour les saints, et toutes les cartes postales du monde n’y changeront rien. Je plains l’Egyptien qui  n’est ni policier ni fanatique[10].

 

Le réalisme politique a pour conséquence, le rejet. Il n’y a plus de retour envisageable pour le personnage, Rachel au sein de sa lucidité perd la possibilité d’agir dans le monde. Le réalisme dont fait preuve Rachel est empli de désillusion, il jette une nouvelle fois un éclairage amer sur l’attitude des gouvernances algérienne et française, d'après lui, incapables de surmonter l’histoire : « L’Algérie était autre, elle avait sa vie, et déjà il était de notoriété mondiale que ses grands dirigeants l’avaient saccagée et la préparaient activement à la fin des fins[11] ».

 

Son réquisitoire, sans concession, s'achève sur un constat lucide et tragique, que se disputent la colère et la déception. L'homme répète ses erreurs et prouve, une nouvelle fois, son incapacité à vivre en dehors de la cruauté :

  Cette terre est conçue pour être vide, elle ne supporte l’homme que le temps de trouver le moyen de s’en débarrasser […] Si j’en suis parti, c’est le père qui l’a décidé, devançant le verdict de la terre et celui des fous d’Allah qui, vingt-cinq ans plus tard, trouveront dans le vide de leur tête l’idée d’en effacer les dernières traces de vie[12].

 

            Jamais spectateur du crime, la plume de Boualem Sansal incarne la lutte. Celle menée par Rachel échoue mais a eu le mérite d'exister, et c'est en cela qu'elle vaut d'être retracée. Pourtant les crimes d'hier sont perpétués par les mêmes idéologies, d'Auchswitz au génocide turc, en passant par la guerre civile algérienne, l'ignominie survit et s'accommode de toutes les bassesses.

 

            À son tour, Malrich prend le chemin de la lutte et affronte les démons du passé, pourtant la sienne est tournée vers le militantisme. Sa première visite en Algérie est l'occasion de réaliser l'étendue de la corruption et son pouvoir de nuisance « Le pays est fermé comme un coffre et le mobile est le même : plus les gens sont pauvres, racistes et pleins de colère, plus facilement on les dirige[13]. » Dévoiler la vérité en la soumettant aux yeux des autres, ne pas la garder comme une honte individuelle mais en faire une honte collective. Le salut se trouve dans le partage de l'horreur, car l'ignominie individuelle n'est que le reflet de la barbarie des hommes : « Le silence est la perpétuation du crime, il le relativise, il lui ferme la porte du jugement et de la vérité, et lui ouvre tout grande celle de l’oubli, celle du recommencement[14] ».

 

 

"La vérité d'un homme, c'est d'abord ce qu'il cache" (André Malraux)

 

 

            Les deux frères se présentent comme les pendants d’une même âme, leurs personnalités apparaissent complémentaires et leurs deux quêtes finissent par se rejoindre. Lorsque le premier flanche et se détruit, le second relève le défi et décide d'aller jusqu'au bout. L'échec de l'un prépare le succès de l'autre car le combat individuel doit rejoindre un autre combat, universel cette fois, dans lequel chaque homme doit se retrouver quel que soit son passé. La menace est toujours présente et le fanatisme aux portes de l'humanité :

 

Nous voilà démunis, misérables et fragiles, et déjà prêts à toutes les concessions, à tous les silences, à toutes les lâchetés. Nous sommes des morts, pauvres de nous, des moutons, des déportés[15].

 

Un idéal demeure présent dans le roman et affirme l'existence d'un cycle. Dans le village de l'Allemand, Malrich découvre d'un idéal de vie, certes ébranlé par le fanatisme depuis le massacre, mais cependant toujours présent à Aïn Deb[16] :

 

 Les années passent les unes après les autres, on prend le pli on se règle sur les saisons et un          jour on meurt sans que ça fasse drame mais aussi sans que ça passe inaperçu. Et le cimetière est tout à côté, c’est la même famille, on retrouve les siens et on continue avec eux dans l’au-delà[17].

 

Mais le personnage ne perd pas de vue son objectif, ou encore la mission, qu'il s'est fixé et qui résume en partie le message du roman :

 

            Un jour, quand la paix reviendra, je retournerai à Aïn Deb avec tata Sakina, et je raconterai           l'histoire de Hans Schiller à Mohammed, le fils du cordonnier, à charge pour lui de l'apprendre au village. Il saura mieux que moi leur parler. Ils deviendront fous, ils refuseront de croire, ils se disputeront, me maudiront, mais la vérité est la vérité, elle doit être sue.[18] 

 

 



[1] SANSAL Boualem, Le Village de l'Allemand, Paris, Gallimard, 2008

[2] Ibid., p.52 (Journal de Rachel).

[3] « La lignée n'est pas une faute, personne n'est l'artisan de ses origines, vous pas plus que les autres » (Günter Anders, Nous, fils d'Eichmann, Rivages, Paris, 1999, publication allemande 1988, p.27).

[4] Ibid., p.14 (Journal de Malrich).

[5] Ibid., p.181.

[6] Ibid., p.113.

[7] Ibid., p.156.

[8] Ibid., p.131.

[9] Ibid., p.200.

[10] Ibid., p.211.

[11] Ibid., p.21.

[12] Ibid., p.33.

[13] Ibid., p.197.

[14] Ibid., p.98.

[15] Ibid., p.187.

[16] Le village de l'Allemand porte ce nom dans le récit.

[17] Ibid., p.189.

[18] Ibid., p.197.

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31 octobre 2008 5 31 /10 /octobre /2008 16:01

 

Analyse

 

LA VIEILLE MAISON

Par Ali Chibani

 

 

 

 

            Comme l’a évoqué Charles Bonn dans une conférence organisée en Sorbonne, le thème de l’émigration a rarement été central dans les œuvres littéraires francophones algériennes, bien qu’il soit abordé généralement par tous les auteurs. Justement, Boualem Sansal consacre son quatrième roman à l’émigration clandestine. Le terme Harraga, vient de l’arabe « brûleurs ». Les Algériens désignent par cette dénomination les « brûleurs de route », ces jeunes – hommes et femmes – qui tentent de rejoindre clandestinement l’Europe sur des embarcations de fortune et qui, le plus souvent, y laissent leurs vies ou sont arrêtés par la police maritime avant d’être jetés dans les geôles algériennes.

            On peut s’interroger sur le succès de l’auteur à rendre compte de ce phénomène. L’histoire concerne plus Lamia, le personnage principal et la seule narratrice d’une histoire véridique. Vivant seule à Alger, la jeune fille reçoit la visite inattendue de Chérifa qui va bouleverser son quotidien. Arrivée d’Oran, l’adolescente attend un enfant « illégitime ». Elle est venue se réfugier à Alger sous les conseils du frère de Lamia. Ce jeune garçon a quitté Alger pour la ville maritime d’Oran afin de prendre le large clandestinement vers l’Europe. Lamia attend de ses nouvelles, tente vainement de retrouver son frère avec l’aide des associations qui s’avèrent rapidement grossièrement prétentieuses et magistralement impuissantes. Le lecteur est donc face à l’histoire d’une jeune fille de la capitale algérienne, enfoncée dans sa solitude et occupée à rechercher son frère. Le récit tourne autour de la situation sociale et politique algérienne pour comprendre le désarroi de la jeunesse qui n’a plus d’autre issue que celle de traverser la mer au péril de sa vie. Finalement, l’émigration – qui devait être la préoccupation centrale de l’œuvre – occupe une place secondaire. Elle se heurte au besoin de rendre compte de ce qui fonde le malheur algérien, notamment son Histoire. Celle-ci prend plusieurs voies pour se manifester notamment à travers la topographie spatiale de la maison et du quartier de Rampe-Vallée.

 

Du connotatif au dénotatif

 

            L’espace urbain et son architecture sont des thèmes obsessionnels chez Boualem Sansal. On relève dans tous ses ouvrages une sémiotique spatiale procédant par analogie et déplacement de sens pour désigner l’état de l’être. Métaphores, allégories et zeugmas se relayent a priori pour éclairer et définir des phénomènes qui ne se manifestent que sur le tard, une fois leur conception et perception arrivées à maturité. Dans Harraga, la métaphore de l’espace est l’objet d’une longue digression interprétative de l’histoire algérienne.

            La narratrice habite une vieille demeure sise à Rampe-Vallée, à Alger. Elle renferme une partie non négligeable de l’histoire algérienne dont elle est la métaphore :

 

[La maison] a deux siècles bien sonnés, je dois constamment la surveiller mais je le vois, je le sens, un jour, elle me tombera sur la tête. Elle date de la régence ottomane, les chambres sont minuscules, les fenêtres lilliputiennes, les portes basses, et les escaliers, de vrais casse-gueule, ont été taillés par des artistes ayant probablement une jambe plus courte que l’autre et l’esprit certainement très étroit. S’il faut une explication elle résiderait là, dans la famille nous avons tous un mollet plus gros que l’autre, le dos courbé, la démarche en canard et le geste court. La génétique n’y est pour rien, la maison nous a faits ainsi. La perpendiculaire était une énigme à cette époque, nulle part l’angle droit n’épouse l’équerre, de fait ils ne se sont jamais rencontrés sous la truelle du maçon. L’œil en prend un coup. Le nez aussi, l’odeur du moisi fait partie des murs. Parfois, je me prends pour une fourmi tâtonnant dans le labyrinthe et parfois pour Alice au pays des merveilles.

 

Avec la description et l’établissement de l’histoire de la maison, Sansal veut retrouver la rupture originelle. Celle qui pourrait expliquer les violences du présent : « Tout dans cette auberge dit le mystère des origines. » On comprend donc le foisonnement des adjectifs qualificatifs à connotation péjorative relativement au comparé qu’est l’actualité sociale algérienne : « minuscules », « lilliputiennes », « basses »… Tout cela est porté par des superlatifs en mesure de mettre en exergue la démesure de la violence ambiante : « plus courte », « très étroit »… Les substantifs convoqués (« moisi », « énigme », « labyrinthe ») renvoient à un milieu sombre et en décomposition, ce qui n’exclu pas la lumière de l’émerveillement dont la nécessité est vitale pour la jeune fille qui se prend pour Alice au pays des merveilles. Face à l’anarchie du monde, Lamia n’a d’autre recours pour se sauver que l’utopie.

            De la description de la maison, l’auteur nous fait passer à la description du quartier caractérisé par l’absence d’harmonie. On passe alors de la connotation à la dénotation. Le rapport du comparant au comparé n’est plus passif et implicite mais actif et explicite. La topographie du lieu est le fait de la réalité. Tout est enchevêtré, étriqué et inextricable. On peut énumérer infiniment les nœuds « né[s] » de l’intolérance des gouvernants et des bureaucrates qui favorisent tous les extrémismes et ferment tous les horizons à leurs victimes :

 

Le quartier prit un coup. Il devint sinueux. Des choses ont poussé ici, là, à l’endroit, à l’envers, de guingois, des galetas pouilleux et des demeures exotiques, puis des ruelles en lacis, des culs-de-sac tombés du ciel, des escaliers bizarres, des décharges, des égouts à bouillasse, des caniveaux bien gras, des étables, des gargotes, une église, une synagogue, sept mosquées, un vague temple qui a disparu dans la foule, trois cimetières, des échoppes minuscules et sombres, des maisons de joie, des dégorgeoirs, des forges, et plus tard, deux trois écoles en raphia et tôle ondulée érigées sur les aires de jeux des enfants, ainsi qu’un bureau des doléances qui fut incendié le jour et à l’heure de son inauguration par monsieur le maire et son cortège de marchands de biens. Une favela était née dans la douleur pour le siècle des siècles.

 

A nouveau, l’utopie est établie comme nécessité pour fuir le quartier et ce qu’il évoque. Lamia se souvient de son adhésion « … à certaine utopie, je découvrais Gandhi, Mère Teresa, d’autres, Rimbaud et compagnie, j’avais la nostalgie de Calcutta, Mogadiscio, les ghettos de Pretoria, les favelas de Bahia. (…) À présent que la coupe est pleine, je ne rêve plus que de palais, de carrosses, de mondanités et de belles intrigues intenses et éphémères. »

 

            La référence au conte merveilleux insiste sur deux espaces liés : la maison et le livre. En fait, il semble que la maison, qui accule au rêve, n’est que la trace transitoire d’un passé déterminant l’avenir et l’identité des personnages.

 

Nom-lieu en héritage

 

            En disant « ma maison », Lamia s’approprie l’histoire de ses fondateurs et de ses anciens occupants ainsi que les légendes venues colmater les brèches laissées par une mémoire défaillante. La vieille demeure porte en effet les noms et les pseudonymes de tous ses habitants :

 

Les anciens du village qui avaient élu quartier général dans un café maure au fond du ravin n’ont rien trouvé de mieux que le palais du Français, la forteresse du Converti, le repaire du Juif, le nid du corbeau, la tanière du renard, pour désigner la citadelle du Turc. Les formules sont restées et nous ont causé du tort. S’appliquant à nous, des croyants de naissance, dans un pays libre, indépendant et supertatillon dans son quant-à-soi arabo-islamique, que veut dire converti sinon apostat, Français sinon harki, et que peut bien signifier juif sinon voleur ?

 

En d’autres termes, la maison a une « carrière », une fonctionnalité, celle d’un miroir sur lequel se manifeste, par contamination, l’identité de la dernière habitante ; identité formée par l’histoire de l’habitation : « … les gens du quartier disent la maison Moustafa en parlant de nous. C’est gênant, l’homme a laissé derrière lui une épouvantable réputation de pédophile. » Le commentaire subjectif de Lamia qui évoque sa « gêne », montre à quel point l’acquisition de sa nouvelle identité s’est faite malgré elle, bien qu’elle s’en amuse parfois.

            La bâtisse délabrée, hantée par le souvenir de Moustafa le fondateur turc, Louis-Joseph de La Buissière le colonel français converti à l’islam, Ben Chekroun le Juif, « d’un immigrant fraîchement débarqué de sa lointaine Transylvanie », est une trace transitoire et déterminante. Lamia s’interroge sur la profession qu’elle aurait choisie si elle avait habité ailleurs : « Aurais-je choisi la médecine si les manuels du docteur Montaldo ne m’avaient pas surprise dans ma jeunesse ? » Juste avant cela, la narratrice dit : « J’ai baigné dans cette atmosphère, alors forcément ma perception du temps s’en ressent. Elle serait autre si ma vie durant j’avais mariné dans une HLM super-bondée plantée sur un plateau bourbeux balayé par les vents d’usines au centre d’une banlieue sinistrée. » Il y a ici un certain déterminisme historique, qui est en soi une lutte pour maintenir et assumer la véritable Histoire falsifiée par les idéologues, mais relativisé par l’émergence de l’utopie, de la fabulation, qui viennent combler les ellipses temporelles et, en même temps, permettre de résister à la violence sociale.

            Le docteur Montaldo est un médecin qui a été au service des pauvres et qui a voulu vivre comme eux, loin du luxe. Lamia, enfant, a retrouvé ses livres qu’elle a lus et qui l’ont prédestiné au même métier que le précédant habitant. Les livres ne sont pas la seule trace du passé de la maison. Elle a été façonnée, transformée, par chacun de ses résidants dont elle porte l’empreinte et le nom pour toujours. Influencée, elle est une véritable mosaïque historique adaptée et réadaptée à différentes cultures dont elle devient le lieu de communion : « …les coutumes des uns et des autres, leur histoire et la nôtre entremêlées… ». Le cas le plus révélateur de la communion des cultures et du rapport d’influence mutuelle entre l’espace et le moi est celui du « … colonel Louis-Joseph de La Buissière, vicomte de son état. Son nom et ses armoiries sont inscrits à main droite du fronton sur un marbre enguirlandé limé par les ans. » Le vicomte « fut aussi un naturaliste émérite, on trouve son nom dans les honorables catalogues qui tapissent le grenier. » Lamia expose :

 

Nous devons au sieur Louis-Joseph l’ajout d’une belle cheminée dans le salon d’hôte, l’ouverture d’un couloir donnant sur le jardin, la transformation du hammam en salle de bains et du four à pain en cuisine moderne. (…) Devenu Youcef, il décora son bureau-oratoire de belles faïences émaillées de versets coraniques calligraphiés par de grands poètes et coupa le salon du bas en deux, un versant pour les hommes, l’autre pour les femmes, en dressant un adorable moucharabieh sur la ligne médiane. (…) Il suréleva le mur de clôture et le hérissa de tessons, ce qui renforce l’effet prison dont je souffre à présent que la guerre occupe la ville, que j’ai blindé portes et fenêtres, que je ne sors plus.

 

Il semble, d’après ce dernier extrait, que le lieu transforme l’identité de l’homme qui, à son tour, transforme le lieu. L’espace entre ainsi dans une continuité historique semblable à la continuité de l’âme.

 

Chez elle et étrangère

 

La figure de l’officier Louis-Joseph devient métonymique. Elle est l’occasion d’une digression dans la digression qui fait le tour de l’Algérie pour suivre son parcours de naturaliste. De même la maison de Lamia est métonymique. La narratrice est obsédée par les histoires et légendes qui entourent son lieu d’habitation. Outre le voyage temporel induit par les traces diverses qu’elle évoque, le jeune médecin découvre des espaces lointains qu’elle ne pourra jamais connaître autrement puisqu’il lui est difficile, sinon impossible de voyager : « Ces histoires me courent dans la tête, se mélangent, se nourrissent les unes des autres, se répondent dans leur langue, vêtues de leurs coutumes. Je vais d’un siècle à l’autre, un pied ici, la tête dans un lointain continent. De là me vient cet air d’être de partout et de nulle part, étrangère dans le pays et pourtant enracinée dans ses murs. Rien n’est plus relatif que l’origine des choses. » Se définir comme « étrangère » dans son propre pays est lourd de sens intra et extradiégétique.

            Grâce à l’identité qu’elle acquiert à Rampe-Vallée, Lamia entre dans l’altérité qui fera à la fois sa force et sa faiblesse. Elle est marginale car le poids de l’héritage historique l’étouffe. Que faire de tant d’histoires, de tant de traces ? Et surtout comment préserver tout ce temps ? Lamia sait qu’elle est la fin d’une période longue de plus de deux siècles : « Ainsi est notre histoire. La maison en est le centre et le temps son fil d’Ariane qu’il faut dérouler sans casser. Je suis la dernière à l’occuper. Après moi, elle s’effondrera et tout sera dit. » Sansal, par l’effondrement de la maison, réfère à l’ensevelissement dit atavique de l’Histoire en Afrique du Nord. Il semble que le peu de traces qui nous restent des dernières cultures à avoir marqué l’Algérie – souvent au fer rouge – soient vouées à disparaître. Il faudra alors la reconstruire, mais sur quelles fondations ?

            La « vénérable demeure » menace ruine. Il faudra donc que Lamia la quitte. La dernière résidante doit se préparer à partir ou accepter que le toit lui tombe sur la tête. La narratrice se sacrifiera-t-elle pour finir ses jours chez elle ? Le récit ne le dit pas. En tout cas, cette possibilité révèle le sens extradiégétique de la chute de la demeure. Harraga n’est pas seulement l’histoire de Sofiane, mais aussi celle de Lamia et de tous les habitants de la maison Algérie. La traduction que fournit l’auteur du titre « brûleurs de route » devient plus générale. Il ne s’agit plus des « route[s] » comme passages maritimes, terrestres ou aériens, mais aussi des lois, traditions et coutumes, de tout ce qui est contraignant, qui fait la Malédiction algérienne et qu’il faut fuir en changeant de patrie fût-il par le rêve :

 

… chasser ses enfants n’est pas le rêve d’une mère et personne n’a le droit de déraciner un homme du lieu ou il est né. C’est une malédiction qui se perpétue de siècle en siècle, depuis le temps des Romains qui avait fait de nous des circoncellions hagards, des brûleurs de fermes, jusqu’à nos jours où faute de pouvoir tous brûler la route nous vivons inlassablement près de nos valises. Le pays est vaste, il pouvait accueillir du monde et du monde, ils n’ont pas tant besoin d’espace, mais non, à un moment ou à un autre la malédiction revient et le vide s’accroît violemment. Nous sommes tous, de tout temps, des harragas, des brûleurs de routes, c’est le sens de notre histoire.

 

Nous ne sommes plus dans l’émigration mais dans l’exil dans son sens le plus large qui inclut la solitude pour laquelle Lamia a optée.

 

            Le délabrement de la maison de Lamia reflète la dégradation continue de la situation sociale en Algérie. La narratrice rend compte des difficultés quotidiennes que vivent ses compatriotes. Elle est en effet amenée à sortir de chez elle pour chercher son frère mais aussi Chérifa la fugueuse. Boualem Sansal nous invite à découvrir cette histoire vraie dans un rythme déchaîné où pourtant la passion est loin de l’emporter sur la raison.

            On a acquis désormais l’habitude de parler de « littérature de l’urgence » sur tout ce qui s’est écrit après l’interruption du processus électoral en 1991 et, étonnamment sur ce qui continue de s’écrire aujourd’hui. Appellation inadapatée et qui fausse le regard qu’on peut porter sur la littérature algérienne de la troisième génération. Comme le prouve Sansal, le temps d’interroger l’ensemble de l’histoire algérienne est (re)venu. On sort de l’immédiateté pour un regard global qui vise à dénoncer, non seulement l’acte barbare qui se commet sous nos yeux e ses conséquences directes, mais tout ce qui conduit l’homme à répondre à la violence par la violence. C’est cela que les écrivains de la troisième génération doivent interroger au risque de répéter leurs aînés : la violence fondatrice.



Maghreb littéraire, le 27 octobre 2008.

Boualem Sansal, Harraga, Gallimard, Paris, 2005. L’auteur a déjà publié trois autres romans chez le même éditeur : Le Serment des barbares (1999), L’Enfant fou de l’arbre creux (2000), Dis-moi le paradis (2003).

Ibid., p. 65-81.

Ibid., p. 65-66.

Ibid., p. 80.

Ibid., p. 76.

Ibid.

Ibid., p. 70.

Ibid., p. 66.

Ibid., p. 79.

Ibid., p. 67.

Ibid., p. 80.

Ibid., p. 67.

Ibid., p. 67.

Ibid., p. 70.

Ibid., p. 74.

Ibid., p. 80.

Ibid., p. 75.

Sur la malédiction dans la littérature algérienne, voir http://la-plume-francophone.over-blog.com/article-4555512.html

Ibid., p. 80.

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27 octobre 2008 1 27 /10 /octobre /2008 14:37

Analyse

 

Plongée nostalgique dans l’histoire des « Hommes libres » 

Par Virginie Brinker

         

Boualem Sansal, écrivain algérien, nous invite à un voyage à travers l’espace et le temps, le voyage de son peuple, dans Petit éloge de la mémoire. Quatre mille et une années de nostalgie. L’auteur affirme dès le premier chapitre les modalités du voyage. La nostalgie, définie comme « le mal du pays », « une richesse, un formidable gisement », sera notre guide. Il s’agit, via la métaphore spéléologique employée par l’auteur, d’une véritable introspection, une plongée mémorielle dans les abîmes de l’Histoire : « La nostalgie est comme la spéléologie, une démarche risquée, on entre en soi, on avance pas à pas dans les profondeurs de son âme, de sa mémoire, de son histoire, avec toujours, l’espoir d’atteindre le fond et de pouvoir retrouver le chemin du retour ». La subjectivité est ainsi affirmée comme une valeur suprême, à la fois modalité et objet de la quête, comme dans cette injonction préalable à la portée méta textuelle : « Alors, mettons-nous en mouvement, donnons libre cours à nos émois et partons à la recherche de nous-mêmes et de ce que fut notre mère patrie ».

            « Lire l’histoire ne suffit pas, il faut chercher en soi et imaginer »

La subjectivité du narrateur est constamment assumée comme le montrent les modalisateurs dans les énoncés du type : « Je crois me souvenir que les miens sont venus de cette contrée », « je veux croire qu’il en a frémi d’émotion », « à la suite de je ne sais quelle goutte de trop »… ou certains commentaires très entiers, comme après l’évocation du savant Firnas : « Cet homme, je l’adore ».

L’art de la narration est, de la même façon, tout à fait intéressant puisque se superpose au souffle épique de rigueur dans tout récit légendaire, une sorte d’autobiographie fictive, retraçant, au fil des lieux (l’Egypte, la Numidie) et des époques (la christianisation, l’islamisation, la colonisation), les différentes morts et renaissances du narrateur. « C’est là que je suis né pour la première fois et que ma vie s’en est allée un soir, tranquillement dans le royaume des morts, attendre la résurrection comme le grain se mortifie dans la terre pour revenir un jour à la lumière de l’été ». L’œuvre se fait par là-même forme-sens et la quête des origines, quête des racines, quête de soi, surtout si l’on considère que renaître à soi c’est mieux se con-naître. Mais la subjectivité ne saurait concerner que le narrateur.

L’auteur se fait passeur et conteur, enrôlant le lecteur dans sa quête à travers des énoncés ancrés dans la situation de communication, véritables traits d’oralité de l’œuvre, qui renvoient sans doute aux modes de transmission ancestraux de la mémoire collective : « Ecoutez-moi raconter mon pays, l’Egypte, la mère du monde », « Ecoutez-moi vous raconter Massinissa ». Mais l’auteur entend aussi nouer un pacte avec son lecteur, il attend de ce dernier qu’il se mette en nostalgie, comme en atteste ce commentaire malicieux et provoquant :

Vous-mêmes qui me lisez, venez peut-être d’Egypte, d’une de ses colonies ou du Pays Noir comme mes ancêtres. Nous nous sommes croisés, forcément, en ce temps il n’y avait pas tant de chemins que cela sur terre. Vous ne vous en souvenez simplement pas, ou bien la question des origines ne vous branche pas, ou bien la nostalgie chez vous a la vue courte.

            Fonctions collectives de la nostalgie

En effet, si la nostalgie est une plongée en soi pour mieux se découvrir et se connaître, elle a aussi une portée collective : « A leur côté, je faisais l’apprentissage de la nostalgie et découvrais combien elle aide à passer les jours, à se reposer de ses peines, à échanger des rêves, à se construire un avenir commun ». Cet énoncé prend une résonnance particulière eu égard à la situation contemporaine de l’Algérie dont Boualem Sansal est un témoin impitoyable.

            Cette plongée nostalgique dans l’histoire est notamment l’occasion de « croiser » des résistants, des héros, telle Kahina, qui nous renvoient et renvoient l’ensemble des Algériens à leur problématique condition d’hommes libres. Ainsi, à propos de la figure de Massinissa peut-on lire :

Ses exploits ont nourri l’imaginaire de générations de Berbères, et encore aujourd’hui que la Numidie est retournée à ses vieux démons : la division, les querelles, les haines inextricables, insatiables, le culte de la violence sous la houlette de potentats grossiers et avides et de sorciers fanatiques.

 Plonger dans l’histoire des « Hommes Libres », c’est nécessairement parler du présent, comme la structure même de l’ouvrage (en trois parties : l’Egypte, la Numidie, l’Algérie, le dernier chapitre étant intitulé « Le temps présent ») nous y invite, et en cibler les carences : « La nostalgie que j’ai de ces braves s’accompagne de ce sentiment de culpabilité dont je ne peux guérir », « On voudrait revivre tout cela, apporter sa part à l’évolution du monde, à la lutte immémoriale pour la liberté ».

Mais loin de s’en tenir là, l’œuvre de Boualem Sansal éclaire ce passé mêlé et obscur, plonge les hommes en nostalgie et contribue ainsi à leur libération, puisqu’il s’agit de lutter contre ce constat : « En définitive, nous savions peu de choses de notre histoire, presque rien, beaucoup nous a été caché, tant de choses ont été effacées, pour nous protéger sans doute, pour nous garder dans la foi et la fidélité au souverain ». Avec Boualem Sansal, non seulement le savoir est une arme, mais il est condition de l’émancipation et de la renaissance à soi.

Les « Hommes libres » – Imazighen - est le nom que se sont donnés les « Berbères ».
Boualem Sansal, Petit éloge de la mémoire, Folio, 2007, p. 9.
Ibid., p. 9-10.
Ibid., p. 11. Nous soulignons.
Ibid., p. 51.
Ibid., p. 13.
Ibid., p. 58. A propos de Spartacus qui aurait entendu parler du héros berbère Massinissa.
Ibid., p. 61.
Ibid., p. 92.
Ibid., p. 15-16.
Se con-naître (au sens de naître avec)
Ibid., p. 13.
Ibid., p. 49.
Ibid., p. 24
Boualem Sansal, op. cit. , p. 18. Nous soulignons.
Cf. dans ce même dossier l’article consacré par Ali Chibani à Poste restante : Alger, intitulé « Appel à la révolte » : http://la-plume-francophone.over-blog.com/article-23734004.html
Boualem Sansal, Petit éloge de la mémoire, p. 54.
Ibid., p. 62.
Ibid., p. 129.

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14 octobre 2008 2 14 /10 /octobre /2008 17:27

Présentation


Appel à la révolte

Par Ali Chibani

 

 

 

Poste restante: Alger[1] est une lettre de Boualem Sansal qui s’adresse exclusivement aux Algérois. L’auteur sait que la Révolution qui renverserait la dictature algérienne ne pourrait avoir lieu sans la participation de la population de la capitale. D’ores et déjà, nous comprenons que ce livre ait été censuré en Algérie. Il constitue un brûlot contre le pouvoir algérien et un véritable appel subversif au soulèvement populaire : « C'est à nous qu'il revient de donner à notre pays une place gratifiante. Vous connaissez le moyen, on en parle tout le temps entre nous : tout démolir et tout rebâtir. » (p. 74-75). Dans un style épistolaire d'une grande simplicité dominé par le cynisme et un rythme saccadé comme dans toute discussion orale, l'auteur se sachant « disqualifié aux yeux de beaucoup » par les GAT (les gardiens autoproclamés du temple) est quelque peu mal à l'aise : « … je ressens une terrible gêne à venir vous parler ainsi. Qui suis-je ? Pas le mieux indiqué… » (p. 29).

 

            Boualem Sansal rappelle en quelques mots l’histoire de l’Algérie depuis l’indépendance. Il évoque les présidents successifs : « Boumediene le ténébreux », « Chadli, le gandin magnifique dit Jeff Chandler parce qu’il avait une bouille de cow-boy somnolant… » (p. 17), Boudiaf, « l’innocent qui a cru que le pandémonium céderait devant la sainteté… » (p. 18) et à qui le livre est dédié, avant d’arriver à l’actuel dirigeant M. Bouteflika qui a annihilé toutes les libertés sociales acquises depuis l’indépendance au prix de tant de sacrifices. Sansal revient sur le soulèvement d’Alger en octobre 1988, un soulèvement orchestré par le pouvoir lui-même puisque c’est le président Chadli qui a appelé les Algérois à se soulever. L’échec de cette révolte, qui a fait plus de huit cents morts, était donc annoncé : « les jeunes eurent à peine le temps d’incendier les murs de l’administration et les magasins d’État que tout est rentré dans l’ordre. » (p. 20). L’auteur de continuer : « En règlement du solde, il nous fut accordé de dire ce que nous voulions à la fin. » (p. 21) Il fait référence à la naissance du multipartisme qui donnera lieu à une situation politique absurde avec plus de soixante partis politiques, dont le « deuxième front, le monstrueux FIS [Front islamique du salut], pour redorer le blason du vieux front, l’inusable FLN [Front de libération nationale] ! » (p. 22) « [N]os revendications, continue-t-il, sont parties dans toutes les directions et elles étaient rien de moins que folles : la charia ou la mort, l’islam et la liberté, la démocratie pleine et entière sur-le-champ, le parti unique à perpète, le marché et l’État, l’autarcie et l’économie de guerre, le communisme plus l’électricité, le socialisme plus la musique, le capitalisme plus la fraternité, le libéralisme plus l’eau au robinet, l’arabité avant tout, la berbérité de toujours… » (p. 21).

 

            Tout le long de sa lettre, l’auteur pourfend les opinions toutes façonnées par le pouvoir pour s’assurer une longue vie : condamner la dictature, c’est être complice de la France coloniale ; s’opposer au système politique, c’est être contre l’islam… Par souci d’objectivité, Sansal a « sondé les amis, tâté les connaissances (…) sans délaisser ceux-là qui cultivent l’allégorie et le faux-fuyant… » (p. 40) sur « les raisons du mal-être qui ravage le pays… » Les réponses tournent autour des mêmes thèmes : « l’identité, la langue, la religion, la révolution, l’Histoire, l’infaillibilité du raïs. Ce sont là ces sujets tabous que le discours officiel a scellés dans un vocable fort : les Constantes nationales… » (p. 41) qui « font qu’un Algérien est un Algérien dévoué corps et âme à son église, le FLN[2]. » (p. 43) L'auteur procède par la suite au démantèlement de ces « Constantes nationales ». Il compare la réalité culturelle et identitaire du pays à l'image qu'en donnent les dirigeants ; il se souvient du colonialisme et de ses procédés meurtriers et négationnistes repris tels quels par la dictature actuelle ; il condamne l'usage de l'islam par l'Etat donnant plus de poids aux extrémistes et réduisant le simple croyant ou le non musulman au silence...

 

            L'actuel dirigeant, Abdelaziz Bouteflika, est particulièrement visé par la dernière partie de la lettre : « Il nous faut parler de la guerre des islamistes et des commanditaires de 1992-1999, et du référendum pour la réconciliation et la paix... » (p. 68). Le 29 septembre 2005, un référendum était organisé. Il portait sur la Concorde civile qui préconisait la libération de tous les terroristes n'ayant pas commis de « crime de sang » et l'interdiction de parler de « terrorisme » mais de « tragédie nationale ». Sans surprise, le vote a été entaché d'une fraude massive en faveur du « oui ». Cela vaut un commentaire de Sansal : « Il est des paix qui sentent la mort et des réconciliations qui puent l'arnaque. Il n'y a rien de juste, rien de vrai dans l'affaire. » (p. 68)

           

            Poste restante : Alger est une lettre personnelle dont nous n'avons évoqué que les grandes lignes. Sansal ne dit pourtant rien d'autre que ce qui s'entend dans les rues algériennes tous les jours, ce qui se voit dans les rues d'Alger au quotidien. C'est là une « manière improvisée d'engager le débat loin des vérités consacrées... » (p. 85) comme s'il fallait se tenir prêt pour le jour où le peuple algérien sera face à sa « peur » et à son destin : « ... le devoir de vérité et de justice ne peut tomber en forclusion. Si ce n'est demain, nous aurons à le faire après-demain, un procès est un procès, il doit se tenir. Il faut se préparer. » (p. 72)



[1] Boualem Sansal, Poste restante : Alger, Paris, Gallimard, 2006.

[2] Le Front de libération nationale, du nom de l’aile politique indépendantiste de l’Algérie coloniale, a longtemps été le seul parti politique algérien. Depuis les années quatre-vingt-dix, il partage le pouvoir avec son frère jumeau le RND (Rassemblement national démocratique) et le MSP – ex HMS – (Mouvement de société pour la paix), dit « parti islamiste modéré », un parti politique, où l’on compte des anciens du FLN, censé représenter l’aile islamiste de la classe politique et calmer les ardeurs des électeurs du FIS.

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