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24 février 2007 6 24 /02 /février /2007 22:34

 

Jean Metellus et l’amour de l’engagé

Par Lama Serhan

 

 

 

 

 

Dans une interview qu’il accorde à l’émission « La langue française vue d’ailleurs » sur Radio Méditerranée le 24 décembre 2000, il explique que Voix nègres Voix rebelles paru en 2000 aux éditions Le Temps des cerises est un miroir de cette lutte dans les années 1960. Cette oeuvre réunit donc un ensemble de poèmes autour de figures de proue de la lutte pour la reconnaissance de la négritude. Nous y retrouvons Martin Luther King, Albert Luthili, le champion Cassius Clay, Lumumba le grand, Amstrong, Steve Biko et Mandela. Les poèmes n’ont pour titre que le patronyme de ces figures.

Ce projet qui a vu naissance dans ses années étudiantes connaît une première édition en 1992 avec pour titre simplement Voix nègres. L’édition de 2000 fut réajustée non seulement au niveau du contenu mais aussi dans l’appellation, Metellus entend ainsi soumettre l’attention du lecteur sur le caractère combatif des personnes évoquées. Puis en janvier 2007, fleurit une nouvelle édition intitulée Voix nègres voix rebelles voix fraternelles dans laquelle il ajoute des personnages qui ont en commun non plus uniquement le combat pour la négritude mais également celui pour la liberté. C’est ainsi que nous retrouvons Ernesto Che Guevara, Lucien Gontran...

A travers des personnages que Metellus estime essentiels au monde, il entend offrir à ses lecteurs un panorama de l’engagement qui prend l’être tout entier. Cette volonté de revenir sur son ouvrage laisse penser que le livre est une œuvre ouverte. Mais ici c’est l’auteur lui-même qui le décide et non plus le lecteur comme le suggère Umberto Eco dans L’œuvre ouverte. Ce « work in progress » parait plus aisé dans le genre poétique, puisque celui-ci coordonne une œuvre autour d’un thème, d’un sentiment, d’un état des lieux au moment de l’écriture. En choisissant de mettre en œuvre un ouvrage hommage, Metellus crée une  sorte de porte « ouverte » dans laquelle se fondent les multiples pourfendeurs de l’esclavage et de l’anéantissement des droits humains.

Notre étude portera essentiellement sur le second recueil de cette série, c'est-à-dire sur Voix nègres Voix rebelles. Elle se limitera à dégager l’intrusion historique dans l’écriture poétique. Comment la poésie peut dépasser l’esthétique et devenir elle aussi le lieu de l’Histoire.

Chaque poème est un chant de louanges sur les prises de position de chaque sujet. Ils se lisent comme des leçons de vie. Tel un saltimbanque informant les hommes, Metellus offre une poésie didactique. Il reprend ainsi une ancienne voie de la poésie qui consistait à incarner les exploits de figures mythologiques. Même si les personnes dont il évoque les traits sont des êtres « vivants », celles-ci sont devenues, de par leur parcours, des emblèmes. Que ce soit martin Luther King et son fameux discours, Cassius Clay et son initiative de créer des championnats du monde à l’intérieur de l’Afrique, ou encore Mandela qui connut une longue période d’emprisonnement due à sa lutte contre l’apartheid avant de devenir président de l’Afrique du Sud… Dans l’interview précédemment cité, Metellus définit ce style de poésie comme des « biographies poétiques ».

Nous pouvons d’ailleurs le constater dans la construction des poèmes qui se composent aussi bien de portraits, au sens descriptif du terme, que de références  historiques.

Prenons par exemple le poème « Martin Luther King 1929-1986 », nous notons dès le titre une indication biographique, tandis que les premiers vers sont quant à eux fictionnels :

 

Dans le miroir, dès l’aube, au moment du rasage

Il contemplait les joues pulpeuses de son visage

Une moustache sans faute sur les lèvres éloquentes

Témoin des ruses déjouées, des mensonges traqués

Illuminait son teint, son sourire et sa bouche

Et avivait encore l’éclat de son regard[1]

 

Le lecteur partage avec Metellus le bonheur de voir apparaître grâce au pouvoir de la fiction, la figure de Martin Luther King dans son intimité. Cependant le projet de l’auteur est de mettre en écrit dans une forme poétique des véritables récits de vie, la fiction n’y est que partielle, la réalité quant à elle est surtout décelable dans la transposition de la parole. Ce procédé surgit de différentes manières, soit dans la précision de l’émanation d’une idée : « la liberté n’est jamais libre, murmurait-il » (page 21), soit par la prise de parole du personnage lui-même : « Je pique comme l’abeille / Je vole comme un papillon / Mes gants t’effleurent[2] » ou encore dans la transposition d’un écrit qui se trouve alors mis en valeur typographiquement par des guillemets : « A la rédaction de la Charte de la liberté : / ‘ nous lançons un appel… ‘ » (page 123). Ainsi que le titre du recueil l’explicite, ce sont les voix de ces hommes que Metellus désire retranscrire.

Le poète alterne donc entre une vision inventée du personnage et la réalité de ses actions comme nous l’avons vu par des reprises de discours, textes, paroles mais aussi par une datation précise des événements survenus dans la vie des personnages :

 

                        La libération de cette Afrique australe

                               Enserrée dans les filets de l’apartheid

                               (…)

                               Obtiennent sa libération 27 ans et 190 jours plus tard

                               Mandela sort libre à 71 ans[3].

 

                        Mais avant Steve Biko que de morts sans témoin

                               Constatées froidement par la police

                               A Pretoria, depuis le 5 septembre 2003[4].

 

                        Martin Luther King imagina le boycott

Des transports en commun, des promenades aux squares

Son association non-violente assigna

Toutes les compagnies devant les tribunaux

Ce fut le triomphe du droit, de la justice[5]

 

 

Dans ce poème sur Martin Luther King nous pouvons aussi remarquer que le champ lexical dominant est celui de la spiritualité et de la foi « refusant l’anathème, bénissant les ennemis », « rendez grâces/ Entrelacez la passion vive à la joie pure », « en prêchant le pardon » « terre promise » « à prier. /A aimer Dieu ». Cet agencement est un rappel de la profession de Martin Luther King, pasteur. De cette manière Metellus entend mettre en filigrane la base même de son personnage. Chaque hommage véhicule des impressions appartenant totalement à l’univers de la figure invoquée. Ainsi le poème sur Cassius Clay qui allie dans sa forme l’univers du boxeur. Et cela notamment dans les strophes décrivant son jeu :

 

Dansant autour du challenger

Il en prédit la chute

Avec une précision chaque fois plus étonnante

Il fixe le round pour Moore

Et il a raison

Il le prédit pour Liston

Et il voit juste

Dès la fin du combat

En épigrammes impertinentes

Il annonce ses futures victoires[6]

 

Des vers courts traversent l’ensemble du poème, imitant ainsi les coups portés à l’adversaire.

C’est ici que convergent poésie et histoire, dans le désir d’allier esthétique et mémoire. Les effets de style sont nombreux mais ils soutiennent un véritable discours historique. Dans le livre d’entretien avec Françoise Naudillon, Metellus formule cette concordance en citant Sartre : « la poésie noire n’a rien de commun avec les effusions du cœur : elle est fonctionnelle, elle répond à un besoin qui la définit exactement[7] ». Là, dans Voix nègres voix rebelles, le besoin est de dire d’une autre manière que dans les manuels d’Histoire, de celle qui rappelle l’oralité des origines, de celle qui entend clamer dans la beauté, la force de la lutte pour la liberté et cela à travers un homme qui se sent appartenir totalement à la négritude : « L’histoire de mon pays me permet de vivre verticalement car c’est le pays qui, malgré toutes ses difficultés, a donné sa carte d’identité au nègre où qu’il vive. »[8]

 

 



[1] In Voix nègres voix rebelles, Jean Metellus, éditions Le Temps des cerises, 2000, page 7.

[2] Ibid., page 49.

[3] Ibid., page 132.

[4] Ibid., page 98-99.

[5] Ibid., page 9.

[6] Ibid., page 48.

[7] In Des maux au langage à l’art des mots, entretiens de Metellus avec Françoise Naudillon, éditions Liber de vive voix, 2004, page 118.

[8] Ibid., page 132.

 

 

 

Au-delà d’un véritable ancrage de son écriture dans l’imaginaire haïtien, nous allons souligner dans cette réflexion une des inspirations de la personnalité si multiple (écrivain, dramaturge, essayiste, poète et médecin spécialiste en neurologie, docteur en linguistique) de Jean Metellus : celle de son admiration pour les hommes engagés dans la cause du peuple noir. 
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20 février 2007 2 20 /02 /février /2007 11:50

  « La poésie sera voyance ou ne sera pas »

Par Caroline Tricotelle

 

 


« La poésie sera voyance ou ne sera pas ». Phrase péremptoire remarquable[1]. Phrase qui nous amène à réfléchir sur ce qu’est la poésie plutôt que sur ce qu’elle dit.

Bien sûr, il suffit de la lire dans les lignes et de se reporter à l’œuvre de Jean Métellus. Voyance. C’est ainsi qu’il intitule l’un de ses recueils publié en 1984. Métellus écrit des romans[2], du théâtre, des essais et encore de la poésie avec La peau et autres poèmes en 2006 chez Seghers. Également en 2006, il reçoit le Grand Prix international de Poésie de Langue Française Léopold Sédar Senghor pour l’ensemble de son œuvre. Dans son métier de neuro-linguiste, il soigne l’aphasie, traite la dyslexie et enseigne au Collège de Médecine des Hôpitaux de Paris[3]. Mais pour en revenir à la poésie, nous pouvons rapprocher l’expérience personnelle de Jean Métellus des écrits de René Char, Sur la poésie : « La poésie vit d’insomnie perpétuelle[4] ». En effet, Jean Métellus est insomniaque. Il connaît cet état tendu qui provient de l’impossibilité ou de la difficulté de dormir. Et sa poésie, comme nous le verrons, commence par là : l’obsession de l’absence du repos et de la paix du corps. L’absence surtout, comme celle de son île natale Haïti qu’il quitte en 1959 pour ses études mais qu’il ne peut rejoindre à cause de la dictature des Duvalier. Il est contraint à l’exil[5]. Mais c’est le caractère perpétuel soulevé par René Char qui rappelle à notre attention le mot voyance lui-même. La poésie est nouée à ce qui se refuse perpétuellement mais en contre partie de la souffrance, elle est un don qui s’écrit et qui prend forme. Voyance : lire dans le passé et prédire l’avenir. Voix, vue et vouloir en action, en lutte, de toutes puissances, pour atteindre la sérénité du chant de l’être et sa liberté.

Aussi, pour entendre, voir et vouloir la poésie comme la victoire de l’espoir, il faut prendre le temps, à notre tour, d’accueillir les premiers mots de Voyance : « Dans les replis de la nuit une colère pourpre raconte l’histoire de la fraîcheur[6] ». Quel état permet l’écoute de cette histoire ? N’est-il pas celui d’un vrai commencement, celui qui est débarrassé de l’a priori et de nos affects hérités de l’histoire passée ? « La première pensée est un blanc… », écrit Métellus dans le dernier poème[7]. Et la disponibilité nécessaire aux révélations, dont la première est celle de soi, s’acquiert par la volonté pour dire le vrai du réel.

Car c’est bien ce que projette Voyance : un désir de voir le langage s’animer sous nos yeux. Métellus l’appelle. C’est voyance. Il scande son nom et déjà l’acte de nommer est la première synthèse, la première tentative de retour vers l’Un du monde non mondanisé. Voyance, c’est aussi la voie que prend le verbe à partir de ce mot pour parvenir à la synthèse ultime, opérée par la sémiose poétique en renouant avec l’épiphanie du monde. Voyance se déploie dans l’invention poétique, multiple : « Voyance l’oreiller du soleil, […] rosée luxuriante de la méditation[8] », « Voyance peuplée d’angoisse enchevêtrée dans des battements d’ailes[9] ». Voyance, source intarissable d’un langage créateur que le poète ne rencontre qu’en s’abandonnant. Pour se défaire de l’emprise du monde et de ce qu’il est, exilé, il doit accéder à un autre état de conscience en opérant un décentrement de soi. A l’inverse d’une poésie lyrique, il neutralise ses émotions pour ne plus les ressentir dans le corps mais pour les voir et les dire. De ce fait, tout prend forme. Les affects et les sensations se personnifient ou deviennent des images et le sensualisme devient accès à l’invisible. Le corps est enfin réhabilité parce qu’il raconte lui aussi, il donne la vérité : « L’homme mâche sa faim […] a soif de céleste abondance[10] ». C’est pourquoi Métellus développe le motif de la révolution. Par exemple les cyclones, les cendres, les décombres et tout un champ lexical, suggérant la destruction et la disparition de ce qui fût, côtoie celui de l’ouverture, du matin et bien sûr des nuits. Métellus réduit la contradiction et l’antithèse. L’univers est l’image de l’homme, et inversement, comme le poète et sa plume. « Rien n’était absent mais tout manquait[11] ». Tout se tient, tout est relié, comme le mot, le son et le sens. « L’intimité essentielle de la terre et du corps […] Humeur des hommes, humus des terres, humiliés[12] ». Métellus réaffirme donc la permanence de l’existence avec sa part d’horreur et d’effroi et la poésie comme une voie toujours possible : « De très belles histoires naissaient quand la mort ravageait[13] ». Spectateur de lui-même et du monde à travers d’autres sujets que lui, le poète lutte contre l’altération mais la représente puisqu’elle est la vie elle-même : « Un souci resurgi dans l’aura d’une vision / Une flamme altérée par la caresse du vent[14] ». Le poète élabore le sens de sa poésie : une démultiplication illimitée de l’être.

Pourtant, la poésie demeure engagée. Dire le vrai du réel ? Est-il possible d’en faire un objet ? Métellus déconstruit davantage l’objet pour y préférer les structures de l’objectivité, d’où le matérialisme des émotions et la représentation de l’altération. On peut y retrouver un certain idéalisme transcendantal. Voyance est la source vivante qui s’éteint dans ce qui émane d’elle, comme le poème de la page 26 « Que d’éclairs chez cet homme […] Il nous contait un avenir envoûtant […] La voix chancelait / Et pourtant la vie bourdonnait ». Mais ce qui anime les mots est cette présence subjective. C’est justement la distance que le poète impose qui permet les révélations. « Dans la cale des mots[15] ». La démultiplication abolit le temps et l’espace et la voyance relient toutes les pages de l’humanité pour faire apparaître l’immuable processus d’altération humaine en évoquant Charlemagne Péralte, Albert Luthuli, Patrice Lumumba, Martin Luther King, Jacques Stephen Alexis, Jean-Jacques Dessalines Ambroise et Che Guevara : « L’hypocrisie, l’hystérie, la haine ont entravé leur chant / La veulerie, la vengeance, la violence leur ont ravi la vie[16] ». A l’image des ombres qui recouvrent le paysage intérieur, les hommes sont vulnérables et doivent lutter contre la domination et l’adversité naturelle. Dans la seconde partie du recueil d’ailleurs, Métellus évoque des figures féminines : « Elles dénoncent les ronces de l’ambition[17] ». Les femmes symbolisent surtout un rapport au corps et à la vie traversé de sensualité en opposition à « la vacance virile du silence[18] ». Métellus chante alors la transmission de la vie et surtout de la mémoire. La relation. C’est cette mémoire qui habite les mots. C’est la fulgurance de la mémoire aussi qui sous-tend la démultiplication de l’être. La mémoire des mots est aussi celle du mot et du verbe étant donné qu’on assiste au processus de sa création (apparition, signification, disparition). Le mot est bien métaphore et la poésie est conte, parabole ou chant qui s’installe dans les replis du temps et de l’être. Elle est ce qui reste alors que déjà s’effondrent les projections. Car c’est bien le réel et le monde qui tremblent et non pas ses représentations. C’est pourquoi Métellus s’échappe de la conception binaire du langage (signifié-signifiant) puisqu’il restitue en plus « la pulpe de la vie[19] » qu’ils contiennent. La poésie est donc la révélation de l’enchantement des mots.

Aussi affirme-t-il la part divine du langage lorsqu’il devient chant. En effet, la poésie de Métellus, comme une pensée religieuse, relie ce qui est épars comme elle relie l’homme au créateur. Elle est sacrée du fait de l’union primitive des mots et des choses que la méditation et la représentation ont permis de révéler. Mais elle est aussi divine parce que le sujet n’est pas annihilé. « Mon chant est licite[20] ». Seul le doute ébranle la représentation comme les illusions. Aussi Métellus développe tout au long du recueil cette distinction entre la foi et différents services religieux, « La bêtise des églises, les querelles des chapelles[21] », pour mettre en évidence le lien de l’homme et du divin : « L’homme est agréé / Qu’il honore le ciel / Et dialogue avec le soleil[22] ». Le poète, l’homme se mêlent aux figures de l’ascète et du houngan[23]. De plus, l’espoir et la ferveur, qui les animent, transmuent leur corps et leur chant en hymne. Ils jouissent alors de l’instant présent. En cet instant, le destin est alors mis à distance. Et la part de méconnaissance et d’ombre demeure le cœur du verbe en même temps que sa sève. L’homme est maître de lui-même, souverain dans la parole qu’il adresse à soi et à l’autre. Par ailleurs, grâce à Voyance, le langage permet d’invoquer et d’aller vers les dieux : « langage des visionnaires […] prestige des mages […] M’identifiant aux grands voyants ». La fraîcheur vient alors en cet instant d’ouverture et de sérénité : « Ah ! la rencontre musicale de la foi et de l’amour / Dans la tête fraîche de l’ignorant / En pleine voyance[24] ». Voyance, de page en page, tend à produire de nouvelles prières. Elle prend forme. La récurrence de rythmes anaphoriques autour du sujet « nous » transforme le recueil en une célébration. Il chante la victoire de l’homme, la réussite du poète quand « L’instinct du verbe resurgit[25] ». Mais le chant n’est pas un baume, un nouvel opium du peuple. Il révèle l’être. Rien de plus. Il est la voie du retour à la genèse du mot, au processus de création et par là même à un état primitif antérieur au verbe lui-même, « L’homme des feuilles[26] », avant d’être saisi par le mouvement de l’existence. Même si « la solitude flue et reflue[27] », le désir du poète reste inaltérable.

« C’est l’insaisissable saison qui défie la raison[28] »

 

 

 

[1]  Voir l’hommage à Jean Métellus sur internet, http://www.tantou.com/1994/Spring/Metallus.htm

[2] Voir l’article de Marine Piriou au sujet du roman Une Eau-Forte, chez Gallimard en 1983 et celui d’Ali Chibani sur le recueil Les Dieux pélerins paru aux éditions Janus en 2005, sans oublier la bibliographie de l’auteur sur le site http://www.jeanmetellus.com à commencer en 1978 avec la poésie Au pipirite chantant, chez Maurice Nadeau.

[3] Il obtient le P.C.B. en 1960 à la Faculté de Paris, est Docteur en médecine en 1970, docteur en linguistique en 1975, lauréat de l’Académie de médecine en 1973, 1976 et 1984, est l’auteur d’un ouvrage sur la dyslexie, et préside le GRAAL (groupe de recherche sur les apprentissages et les altérations du langage)

[4] René Char, Sur la poésie, 1936-1974, G.L.M, 1974, p. 26.

[5] Né à Jacmel le 30 avril 1937 en Haïti, il y fait ses études secondaires au Lycée Pinchiniat et de 1957 à 1959, il enseigne les mathématiques avant de s’installer définitivement en France. Le roman Jacmel au crépuscule paru chez Gallimard en 1981 ou encore Les Cacos, en 1990 qui convoque les héros de la résistance haïtienne suffit à montrer l’attachement de Jean Métellus à Haïti.

[6] Nous nous reporterons à notre exemplaire de Voyance, paru aux éditions de Janus, en 2005 sous le titre Voyance et autres poèmes, page 19.

[7] Ibid., page 112.

[8] Ibid., page 19.

[9] Ibid, page 42.

[10] Ibid., page 33.

[11] Ibid., page 22.

[12] Ibid., page 68 et 75.

[13] Ibid., page 60.

[14] Ibid., page 28.

[15] Ibid., page 66.

[16] Ibid., page 35.

[17] Ibid., page 63.

[18] Ibid., page 42.

[19] Ibid., page 19.

[20] Ibid., page 67.

[21] Ibid., page 80.

[22] Ibid., page 85.

[23] Le houngan ordonne les séances vaudoues.

[24] Ibid., page 73.

[25] Ibid., page 110.

[26] Ibid., page 72.

[27] Ibid., page 111.

[28] Ibid., page 66.

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15 février 2007 4 15 /02 /février /2007 23:53


POUR QUELLE GLOIRE CHANTERONS-NOUS ?

Par Ali Chibani

 

 

 

                                                               Tuer de l’idolâtre c’était comme chasser le tigre : une entreprise
                                                                                  d’assainissement. Et aux idolâtres le reste était donné par surcroît,
                                                                                  le reste c’est-à-dire le salut de leur âme. Ils perdaient cette vie mais
                                                                                  c’était pour l’éternité de l’autre : ils gagnaient au change. (…)
il est
                                                                                  clair à la mesure que les années passent, des portions de plus en
                                                                                   plus vastes d’humanité se fourrent dans les voies royales de la
                                                                                  civilisation occidentale technicienne, matérielle, efficace et
                                                                                    programmée.

                                                                                    Mouloud Mammeri, La Mort absurde des Aztèques.

 

 

 

Ainsi donc, l’Histoire est une grosse machine à broyer les hommes ; l’Histoire faite par des hommes de cœur qui sèment pour que récoltent les fous, détenteurs d’un pouvoir usurpé à des peuples condamnés à vivre sous le joug de l’injustice et du despotisme qui la produit. Mais voilà, même un homme broyé, tant que le corps reste uni, ressent le besoin de relever la tête, d’être réhabilité dans ce monde qui est toujours sien. Et quand il lève les yeux pour implorer une compagnie, une main tendue, c’est le poète qui pointe ses mots : « Je suis, je crois, la voix des sans voix[1]

.


 

Dieu guérisseur, dieu guerrier, dieu maternant, dieu alchimiste transformant le silence en « une patiente prière », dieu bâtisseur de peuples, le mouvement n’est pas seulement dans le temps mais il est également inscrit dans la fonction même d’Ogoun ; un dieu rivalisant avec le Dieu hébraïque : « J’ai fondé un peuple au front d’horizon/ Licence vous est donnée de construire villes et citadelles/ De remplir ce pays comme une page sans fin/ D’en faire une terre harmonieuse./Un grand champ fertile » (p. 72). Sa Passion, Ogoun aussi l’a connaît. C’est la trahison et l’hérésie, le détournement des siens vers l’autre Dieu : « Mais vous nagez maintenant dans les eaux du mensonge et du simulacre/ Vous adorez un Dieu qui se baigne dans le sang de ses enfants ». Se pose la question de la Vérité. Est-ce la Vérité dans le Bien ou la Vérité par le Bien ? La réponse est donnée entre les tremblements d’un corps qui chancelle. La seconde à été préférée par des « Fils ingrats » et la volonté de l’oubli – ce qui est plus ravageur que l’oubli – condamne le passé-étai à sombrer dans l’obscurité. Temps qui, parce que passé, est condamné à l’anonymat de l’avenir, un avenir déjà lui-même anonyme.

 

 

Mais les Dieux ne reculent pas. Ils se détournent à leur tour des hommes vers la « terre ». L’éternité s’adresse à l’éternité. La seconde est le réceptacle qui s’emplira des richesses promises par la main d’Ogoun. Une nouvelle saison fertile s’annonce. Demain verra donc une autre « moisson ». En attendant demain, force est de constater qu’aujourd’hui est fait par des hommes sans attaches au Port qui les a vus débarquer sous la force et « l’encan » des génocidaires des Indiens, sous l’ombre de deux éternités, Ogoun et Haïti, en usure, en souffrance, en agonie. Des sursauts de vigueur font briller les mots comme des sémaphores orientant le navire de la vie. Ils s’expriment dans la création qui aspire à une beauté apaisée et apaisante dans le tournis des violences historiques. Ainsi, une assonance ou une allitération prend une valeur transcendantale de repère pour les âmes perdues dans l’épais brouillard de l’Erreur humaine et d’une nouvelle forme de linéarité vivifiante par sa verticalité en [a] et par la vélaire occlusive sourde [ka] qui force à l’humilité : « Pourtant tu suces la cannelle, la carpelle avec ses akènes » (p. 74). L’angoisse de l’avenir est transmise aux dieux : « Suis-je moi aussi au seuil d’une éclipse » (p. 75). Le plus inquiétant pour les dieux forcés à l’exil est de laisser des orphelins qui se livrent au néant : « Je vous laisserai donc nus pendant mon sommeil » (p. 75) et inaugurent une ère de désordre et de sauvagerie : « Le pays se prépare des étreintes humiliantes, des passions orageuses » (p. 76). Les enfants d’Ogoun s’exposent à la Malédiction de vivre sous la permanente menace du coup de grâce : « Votre plénitude sera inquiète ». C’est pour tout cela que le poète devient le pivot des espoirs et des désespoirs de son peuple. Il remet en marche le projet historique ancestral et assure à « l’ancien monde » l’occasion de régler ses comptes avec le « nouveau monde », annonçant par la même occasion le fossé qui sépare désormais les dieux de leurs enfants en opposant le « vous » aux « nous ». Ce procédé n’est qu’un chemin détourné pour redonner au « nous », aux enfants d’Haïti, leur gloire ancestrale :

 

 

La fonction de l’écrivain peut être à la fois celle de conscience et de mémoire, et sa fonction est de conserver et de transmettre des valeurs, de travailler pour qu’en tout cas les siens et son pays connaissent un peu plus de prestige et de bonheur. Il faut travailler à la gloire de son pays.

 

 

Pour prendre la revanche des opprimés et leur rendre leur « honneur », Jean Metellus commence par redonner au « temple » sa sacralité. Par ailleurs, en étant la voix des dieux sans voix, le poète se présente comme le vigile des mémoires des peuples noirs, il est leur gardien. S’inscrivant dans la lignée des sages africains, il est celui qui transmet son héritage, le sens de ses vues sur les siens. C’est la solitude offerte au monde dans son éternité. Si la mémoire est un « Feu caché du rêve » (p. 59), c’est pour que la relation du passé et de l’avenir soit scellée dans l’intuition du présent. Sans mémoire, nul projet d’avenir, pour ainsi dire de manière tautologique, n’est possible. Et l’oubli est le moteur du silence. Les Dieux pèlerins est le recueil de la veillée contrainte : « Ma mémoire scélérate me vole mon sommeil ». C’est une « masse » de mots nés de la plus difficile épreuve du temps, en l’occurrence l’attente de rien, l’attente que nous savons, pendant la durée de son expérience conçue comme inexercice, non prometteuse. C’est ce rien qui est transformé en vie plongée dans le « verbe ignifuge », enfant de l’instant : « Le désert de l’instant occupe l’espace tremblant/ Marchant toujours en dehors de lui-même/ Sculpté par les rides monstrueusement âpre de la nécessité ». Ce passage met en lumière la valeur du texte poétique par rapport au temps historique. La poésie (apparemment) excentrée du monde est portée nécessairement vers un ailleurs menacé, angoissé. Elle s’exerce dans le saisissement de l’horreur du temps hors de ce même temps par ce qui est déjà un retour au temps en ce qu’il est l’espace atemporel qui permet l’élévation vers l’intemporel qui en étant contre-temps est déjà temps, fût-il autre : « L’homme arrose son chemin, diversement/Il se souvient » (p. 59).

 

           De cette extase protéiforme qui, en même temps qu’elle nourrit le monde, invoque le monde pour le nourrir, et de l’énergie de « l’homme entêté » pousse un « arbre ». Il est pousse sur un sol préparé par « La vérité [qui] bêche le silence de la terre » (p. 126). Nouvelle vigueur vitale qui troue le désert des meurtriers ; nouvelle verdeur qui refuse l’uniformité des hommes ; arbre qui sème « là où l’homme abandonnait ». C’est un arbre qui connaît les rites et la danse vaudou. Il est un « Masque vert/ Majestueux et sans ride ». Mais faut-il croire à la promesse d’un arbre « solitaire », à une prochaine trêve pour un moment respirer ? C’est la question qui se pose surtout quand la lucidité ne s’est pas encore égarée et qu’elle nous nargue par ses conclusions décourageantes. Le verbe est une puissance et non un pouvoir. Puis, de toute façon, « La paix n’intéresse pas les morts » (p. 95).  

 


 


Entretien réalisé par Nataša Raschi, Notre Librairie, « Littérature haïtienne, de 1960 à nos jours », n° 133, Paris, janvier-avril 1998, p. 135.

[2] Jean Metellus, Les Dieux pèlerins, éd. de Janus, Paris, 2004.

[3] Ibid., p. 69.

[4] Entretien réalisé par Nataša Raschi, op.cit., p. 149.

 

 

 

 

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15 février 2007 4 15 /02 /février /2007 15:39


Une Eau-forte de Jean Métellus, ou la peinture en clair-obscur de l’histoire universelle

Par Marine Piriou




 

A l’occasion de l’année Senghor, le Centre International d’Etudes Francophones de l’Université Paris IV – Sorbonne organisa, le 12 mai 2006, en partenariat avec l’Association des Chercheurs en Littératures Francophones et la Nouvelle Pléiade, une rencontre poétique en hommage à Jean Métellus dont l’œuvre venait d’être couronnée par le grand Prix de la Poésie Léopold Sédar Senghor. Lors de cet événement, Métellus nous fit l’honneur de nous lire quelques uns de ses poèmes inspirés de sa chère terre natale, Haïti. Au bord des larmes car probablement ému par la réminiscence de souvenirs d’enfance au cours de sa lecture, l’écrivain nous transporta le temps de cette balade poétique au sein d’un univers artistique transcendant, à la fois enraciné dans la matrice originelle haïtienne et sublimé par la beauté et la puissance émotionnelle de la langue. Cet instant singulier qui nous révéla d’une façon si émouvante toute la sensibilité du poète suspendit alors la linéarité chronologique de notre réalité en nous projetant dans un autre monde, non plus éphémère mais éternel, celui de l’art en tant que témoignage d’une histoire constitutive de la mémoire universelle.

 

Or la portée atemporelle et interculturelle des écrits de Métellus ne saurait se limiter à sa production poétique. Son livre publié en 1983 et intitulé Une Eau-forte démontre en effet l’intégration de cette double dimension au cœur même de ses romans. Cependant, contrairement à l’anecdote que nous venons de décrire en introduction, le récit d’Une Eau-forte se détache du contexte haïtien pour investir un nouvel espace, la Suisse romande et le village de Môtiers en l’occurrence, dans lequel évoluent des personnages éclectiques, issus d’origines diverses, tant en terme de classe sociale, d’éducation, que de racine géographique proprement dite. Le personnage principal est ainsi un peintre nommé Hermann von Doreckstein qui, bien que de nationalité suisse et de religion juive, semble avoir été tout au long de sa vie autant attaché à Singapour où il passa son enfance tandis que son père y exerçait le métier d’architecte, qu’à Paris, ville qui l’accueillit alors qu’il était étudiant à l’école des Beaux Arts. Outre ce personnage migrant, le récit recèle de nombreuses figures représentatives des différents milieux socioprofessionnels comme l’illustre notamment la famille von Doreckstein : l’épouse du peintre y est présentée comme l’héritière d’un riche industriel ; quant à ses quatre fils, ils exercent respectivement les métiers de pasteur, d’éditeur, d’ingénieur et de pharmacien. De surcroît, l’écrivain fait de Môtiers une sorte de carrefour où se croisent une multitude de pensées et de cultures. Il nous apprend ainsi qu’en érigeant le Musée Jean-Jacques Rousseau, Hermann von Doreckstein rendit possible le dialogue entre le microcosme local et le macrocosme international, entre l’habitant de Môtiers et les touristes cubains, chinois et africains attirés par ce monument à la gloire de l’écrivain-philosophe Rousseau. Toutefois, l’auteur ne nous cache pas que ce dialogue demeure en réalité illusoire, fragilisé par la peur persistante de l’Autre qui empêche la véritable rencontre intersubjective. En somme, dans ce village du canton de Neuchâtel, seul le peintre polyglotte semble réellement capable d’appréhender autrui dans toute sa différence, et de facto de s’enrichir de l’altérité de son prochain dès lors que celui-ci s’ouvre à lui, ce qui au vu de sa marginalité d’artiste ne semble pas se produire fréquemment.

 

Par conséquent, cet état des lieux sociologique du récit nous incite à poser les questions suivantes :  l’exposition d’une telle multiplicité humaine et de l’ambivalence de sa dynamique ne rappellerait-elle pas implicitement la mosaïque culturelle caribéenne, et plus particulièrement haïtienne, fruit de la rencontre douloureuse des peuples occidentaux et du Sud au cours de l’histoire coloniale, post-coloniale, et contemporaine ? De plus, le clivage entre les Môtisans et l’étranger, qu’il soit peintre marginal ou d’outre-mer, ne symboliserait-il pas la « mise-sous-relations[1] » des populations colonisées d’hier, ou encore des pays en voie de développement d'aujourd’hui, cause indubitable de la distanciation, voire de l’incompréhension entre l’Occident dominateur et l’Autre dominé ? A ce sujet, Métellus ne dénonce-t-il pas d’ailleurs à travers la voix du personnage principal l’impérialisme financier de la Suisse qui se perçoit, comme « La Plus Grande France » à son époque, tel l’ « idéal » ou le « modèle » à suivre « pour les autres nations occidentales[2] » ? L’écrivain nous indique en effet qu’Hermann avait l’habitude de déplorer à propos de son pays que : « quoique sans colonies, nous sommes cependant les plus grands colonisateurs des temps modernes[3] ». A l’instar de son père spirituel, à savoir Rousseau le panthéiste, il souhaitait au contraire que la beauté des paysages de la Suisse prenne le pas sur ses banques et « prélud[e] à une perception nouvelle du monde[4] », au regain d’un tiers et d’un quart monde enrichi et apaisé par la bénédiction d’une Nature fleurissante.

 

En outre, l’aporie de l’enquête analeptique que mène la famille von Doreckstein sur la vie d’Hermann, dont la mort nous est annoncée dès l’incipit du roman, reflète cette même incapacité à comprendre la complexité de la psychologie d’autrui à partir du moment où celui-ci se place, de son plein gré ou non, en marge du modèle social. En d’autres termes, Métellus semble substituer dans ce roman Hermann von Doreckstein au sujet colonisé, ou tout du moins victime de la dictature économique occidentale à l’époque moderne. Le peintre défunt devient ainsi l’objet de contradictions formulées par les villageois et ses proches au cours de leur tentative de reconstitution biographique. Le lecteur apprend par exemple que certains le percevaient de son vivant comme un homme orgueilleux, égocentrique, indifférent, fainéant, tandis que d’autres le croyaient au contraire humble, généreux, sensible, et perfectionniste tant il s’acharnait sur ses toiles jusqu’à ce qu’il en soit totalement satisfait. Cette « discordance de témoignages[5] » est en fait une manifestation symptomatique de la « civilisation du mensonge et de la violence[6] » que dénonce Métellus tout au long de son œuvre, civilisation asphyxiante et paradoxalement féconde d’une inéluctable stérilité en devenir.

 

C’est donc pour se protéger du vice de cette société occidentale à jamais coloniale selon l’auteur que le peintre von Doreckstein - nom provenant justement d’une déformation de l’expression hébraïque Ani Dorech qui signifie « je cherche[7] » - s’isole à Môtiers dans l’espoir d’y retrouver une plénitude de soi et d’y puiser une nouvelle source d’inspiration, vierge de toute perversion. Tel le promeneur solitaire rousseauiste, Hermann observait la nature environnante de ce canton neuchâtelois afin de « favoriser l’éclosion du génie doucement tapi au plus profond de son être que l’incessant grondement de la société menaçait d’éteindre[8] ». De cette errance régénératrice naît alors une eau-forte représentant étonnamment Rousseau en astronome. Nous y reviendrons plus loin. Avant cela, il convient de nous interroger sur la potentielle identification de Métellus à Hermann von Doreckstein : à l’image de la création picturale, l’acte d’écrire ne constituerait-il pas de même pour l’auteur un moyen de revenir à la Vérité si souvent occultée par notre civilisation au cours de l’histoire ? En effet, qu’elle se présente sous la forme d’une peinture ou d’un texte, l’œuvre d’art aspire au dévoilement de l’homme à lui-même, de son passé, de sa réalité tant matérielle que spirituelle. D’après Hermann von Doreckstein que nous nous autorisons à considérer ici comme le double de Métellus, l’art se doit de mener l’humanité vers « la fraîcheur de la lumière[9] », c’est-à-dire à la fois vers le savoir et l’éternel. Il suffit d’ailleurs d’analyser l’eau-forte dont nous venons de souligner l’existence fictionnelle pour s’en rendre compte. La description que réalise l’écrivain à son propos au début du roman permet au lecteur de percevoir la symbolique de cette toile. Comme nous l’avons mentionné, le peintre y transmue Rousseau en observateur sensible de l’univers céleste, c’est-à-dire de cette voûte étoilée réflectrice d’une lumière naturellement éphémère, déjà éteinte, et pourtant semble-t-il toujours ardente. Cette lumière solaire à la fois évaporée et perpétuelle grâce à la réflexion infinie des constellations incarne donc celle du passé, mais d’un passé ressurgissant dans le présent, d’un passé présent éclairant l’époque moderne. Via cette représentation de Rousseau en astronome, l’eau-forte nous expose en fait le regard d’un homme porté sur l’histoire. Autrement dit, en se focalisant apparemment sur les étoiles, Rousseau se plonge dans le passé ambigu de l’humanité, étape nécessaire à la prise de conscience de tout homme du processus constitutif de la réalité contemporaine. Par cet acte révélateur d’une profonde volonté de connaissance et de compréhension du réel, le philosophe devenu astronome sous le pinceau d’Hermann se distingue d’ailleurs sur cette toile du reste de la communauté humaine vraisemblablement indifférente à la germination du monde à travers les siècles. Ce manque, voire cette absence, de remise en question de l’homme et de ses œuvres passées, œuvres ambivalentes oscillant entre beauté et cruauté, pousse ainsi le peintre à déchaîner les éléments sur ces pécheurs incapables d’observer sensiblement le monde et d’apprendre les leçons de l’histoire. En voici l’illustration selon les termes descriptifs de l’auteur-narrateur :

 

« Mais l’astronome, debout, résiste aux mouvements impétueux de l’atmosphère, tandis que deux personnages, au pied de la butte, tentent de garder leur équilibre et de retenir leurs chapeaux. Plus loin, un homme, plié en deux, court après son couvre-chef, une femme vacille sous les assauts de la bise qui n’épargne que le savant[10] […] »

 

L’attachement commun du personnage fictionnel d’Hermann von Doreckstein et de son créateur Jean Métellus à la connaissance et à la transmission de l’histoire universelle provient sans conteste de leurs origines respectives : le premier est juif, le second natif d’Haïti. Le peintre et l’écrivain sont donc tous deux héritiers de l’histoire douloureuse de leur peuple propre, l’un meurtri notamment par la Shoah, l’autre par la Traite négrière et la colonisation occidentale. Ces deux artistes se font ainsi dépositaires d’un double devoir à la fois de mémoire et de médiation de leur héritage historique. Peindre une eau-forte suggestive de la nécessité de comprendre son passé pour appréhender le présent et le rendre meilleur, ou écrire un livre quasi philosophique sur l’altérité incluse de la nature et des relations humaines correspondent à un même acte engagé et didactique aspirant à la définition et à la transmission des fondations de notre monde dans leur globalité. Ce faisant, l’artiste tend à éclairer autrui sur son énigme existentielle via un retour aux origines, à l’inspiration première du pays natal, retour qui a fortiori permet à l’homme de se redécouvrir, de se re-connaître en tant que « je » individuel constitutif d’un « nous » collectif.

 

En un mot, Une Eau-forte est la peinture en clair-obscur de notre histoire universelle. Jean Métellus signe ici un chef-d’œuvre qui dévoile avec une extrême sensibilité toute la réflexion de l’auteur sur l’origine, la complexité et les dérives du monde moderne ainsi que sur l’ambiguïté de l’essence humaine.

 

 



[1] Patrick CHAMOISEAU, Ecrire en pays dominé, Paris, Gallimard, Coll. folio, 1997, p.298.

[2] Jean METELLUS, Une Eau-forte, Paris, Gallimard, 1983, p.125.

[3] Ibid., p.133.

[4] Ibid., p.31.

[5] Ibid., p.190.

[6] Ibid., p.66.

[7] Ibid., p.156.

[8] Ibid., p.27-28.

[9] Ibid., p.54.

[10] Ibid., p.12.

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