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14 décembre 2011 3 14 /12 /décembre /2011 22:35

A la recherche de l'origine perdue

Par Ali Chibani

 

            Dans son dernier ouvrage Rue Darwin[1], Boualem Sansal raconte, en toute confiance, l'histoire autobiographique[2]d'une perte et d'une quête. Yazid, le personnage narrateur, vient de perdre sa mère à l'hôpital de la Pitié-Salpêtrière à Paris. La voix maternelle lui commande d'aller visiter la rue Darwin dans le quartier populaire de Belcourt à Alger. C'est là qu'il a passé une partie de son enfance.

Cette quête se veut réparatrice. L'auteur part ainsi à la rencontre de la Vérité et ne trouve que sa vérité à lui, celle qu'il s'est employé à refouler sa vie durant. En d'autres termes, la mort de la mère va amener le fils à se donner une deuxième naissance pour survivre à ce qu'il aura enterré de lui-même en même temps que sa maman. Ce personnage qui entend sa mère lui parler de l'au-delà doit aller dans l'en-deça de ses délires et de ses folies pour retrouver la matrice constitutive de son identité et de son appartenance au monde: « Il y a aussi que ces tableaux se regardent d'une certaine manière, sous un certain angle, qu'il faut trouver. Et peut-être est-ce d'abord vers soi qu'il faut porter le regard. Le seul véritable inconnu c'est soi-même. » (p. 47)

La figure de la mère ne tarde pas à devenir une allégorie de la Mère du monde. Karima est la veuve d'un fils de grande tente (en quelque sort de la « noblesse »). Parce que celui-ci est stérile et qu'il faut une descendance masculine pour l'héritage, elle se retrouve forcée à adopter le fils de Ferroudja, la prostituée et mère naturelle de Yazid. L'enfant, ignorant qui est son père, se considère comme le fils de tous les hommes. À l'exception de Yazid resté avec sa mère en Algérie,  tous les autres enfants de Karima sont à l'étranger. Ils ont tous des histoires qui reflètent l'Histoire contemporaine : Nazim, établi en France où il dirige une multinationale, Mounia travaillant dans un cabinet de communication à Ottawa, Souad, anthropologue aux Etats-Unis, Karim, le touche-à-tout vivant aussi en France, et le benjamin, Hédi, engagé dans les rangs d'Al Qaïda en Afghanistan. Tous ces personnages sont inscrits dans des espaces de conversion, souvent forcée, à l'autre pour fuir le pays maternel et ses violences : « Au pays, en Algérie, les choses sont ce qu'elles sont, brutales et incompréhensibles, on meurt comme on mourait dans les temps médiévaux, dans l'effroi et le grouillement de la misère. » (p. 21). Daoud est le cas symbolique de ces conversions. Quittant l'Algérie pour la France, il assume son homosexualité et transforme son prénom en David.

Dans ce monde « cafouilleux et hors normes » (p. 173), on atteint la contrainte suprême qui est celle des exils : exil du pays, exil des langues et exil de soi : « Dieu que notre situation était étrange, nous étions des gens étranges qui parlions de choses étranges dans un monde étrange où le temps suit un cours des plus étranges. » (p. 248) Comme une tour de Babel reconstituée et faisant rivaliser la mythologie avec l'histoire scientifique (darwinisme, bien que la rue Darwin existe réellement), la figure de la mère rassemble ses enfants autour d'elle comme dans un effort de reconstitution de toute la communauté humaine mythique d'avant les divisions. Il ne manque que Hédi qui s'est perdu pour cette humanité alors qu'on ignore dans quels lieux géographique et symbolique il se situe.

A son tour, Boualem Sansal fait de l'hôpital le lieu macabre où la société algérienne se divulgue dans ses souffrances et ses violences. Comme dans Tombéza de Rachid Mimouni, ami défunt de Boualem Sansal, les médecins manquent de professionnalisme et sont indifférents à la souffrance des patients. La pénurie de sens est dite à travers le manque de médicaments et de savoir médical. Tout cela produit des contraintes, notamment celle d'emmener une mère en fin de vie dans un hôpital étranger pour qu'elle y meure dignement : « Je voulais échapper à cela, coûte que coûte. Or nous avions l'extraordinaire possibilité d'aller ailleurs pour y mourir... » (p. 22). La France, que le personnage principal visite pour la première fois, devient ainsi cet objet symbolique, mythique, que l'individu s'invente pour contenir sa folie. Mais là aussi, la déception attend : les médecins, rodés à voir la mort, annoncent la disparition de la mère avec une indifférence choquante.

 

Les prières répétées de Yazid mises en exergue par les italiques reflètent un certain accablement du personnage narrateur. Il doit en effet faire le récit de toutes les insuffisances du monde, comme l'insuffisance de la technologie à nous rapprocher les uns des autres. La mère attend toujours des nouvelles de ses enfants partis aux quatre coins de la planète. Mais ne recevant rien, Yazid doit ruser pour distraire sa mère :

… maman me reprenait en fronçant le sourcil : « Tu es sûr que ton ordinateur fonctionne ? » Et moi d'endosser ses craintes, je le vérifiais aussitôt devant elle, les connexions, le tableau de configuration, puis je lui passais énergiquement l'antivirus […]. C'était de la magie, elle voyait cela comme un exorcisme impitoyable, et me voir manipuler avec cette dextérité ce mystérieux clavier et ces CD magnifiques de brillance fluo la rassurait, flattait son orgueil maternel, et au bout du compte... la plongeait dans le sommeil. (p. 25)

Enfin, la lecture de Rue Darwin ne peut nous empêcher de sentir par moments que Boualem Sansal cherche autre chose qu'il n'a peut-être pas formulé dans ce roman. On a en effet l'impression que cet auteur arrive au bout d'un cheminement littéraire – celui où sa plume engagée devait le mener – mais qu'il a besoin de passer à une nouvelle étape que lui seul pourrait définir.



[1] Boualem Sansal, Rue Darwin, Paris, Gallimard, 2011. Vous pouvez aussi découvrir notre dossier consacré à l’auteur.

[2] Sur la part autobiograhique, lire « “Rue Darwin”, la vie presque tronquée de Boualem Sansal », un entretien accordé à RFI.

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Published by La plume francophone - dans Dossier n° 33 : Boualem Sansal
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