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10 août 2010 2 10 /08 /août /2010 23:58

Romuald Fonkoua, Aimé Césaire (1913-2008)

Compte rendu de lecture

   

Aimé Césaire (1913-2008) de Romuald Fonkoua

Ou la liberté comme lien entre poétique et politique

Par Victoria Famin

 

 

Fonkoua_aime_cesaire.gifDepuis le décès d’Aimé Césaire en avril 2008, les intellectuels du monde francophone ont consacré des ouvrages au grand poète martiniquais, geste qui leur permet de lui vouer un hommage. Tel est le cas de Romuald Fonkoua, professeur à l’université de Strasbourg, spécialiste des littératures et cultures de l’Afrique subsaharienne et des Antilles, qui a publié récemment une biographie d’Aimé Césaire aux Editions Perrin. Ce vaste et riche travail sur la vie de cette figure tutélaire de la francophonie met en relief la complexité du parcours de Césaire en tant que poète et homme politique.

Dans une démarche qui suit un fil chronologique, l’auteur retrace les années d’effervescence poétique et la genèse littéraire de l’œuvre de Césaire. Ensuite, il évoque le réveil politique du poète, sa rencontre avec Senghor et la création de la notion de négritude qui marque définitivement son œuvre. Ces premières tentatives de combiner la création poétique et l’activité politique se prolongent et se répètent dans le travail de Césaire d’abord au sein du Parti Communiste Français, ensuite comme cofondateur du Parti Progressiste Martiniquais, période que Fonkoua analyse en profondeur dans son ouvrage. Ce qui apparaît aux yeux du poète comme une scission définitive entre littérature et politique semble se résoudre dans la production théâtrale de Césaire. En effet, l’auteur consacre les derniers chapitres de sa biographie à cette activité qui représente selon lui un moment de fusion équilibrée et satisfaisante entre engagement politique et création littéraire. 

Romuald Fonkoua dans son Prologue propose un ouvrage qui semble inspiré par des instantanés qui mettent en évidence une admiration personnelle, presque intime à l’égard du grand poète martiniquais, admiration nourrie par quelques rencontres définitives. Mais en même temps, l’auteur fournit un travail exhaustif de recherche documentaire qui dévoile des aspects de la vie de Césaire jusqu’alors ignorés voire délaissés car considérés comme insignifiants. Or, Fonkoua montre au lecteur la possibilité de trouver dans cette multiplicité de nouveaux éléments des approches novatrices pour cette biographie du poète.

Ainsi, ce parcours chronologique structuré en onze chapitres met en lumière des périodes de la vie d’Aimé Césaire qui permettent de mieux connaître cette figure centrale de la littérature francophone. 

 

Naissance intellectuelle du poète

            L’auteur relève la place centrale du paysage antillais dans la poétique de Césaire et le transforme en fil conducteur de l’enfance du poète : « La jeunesse antillaise d’Aimé Césaire se confond avec la géographie de la Martinique[1] ». Les différents lieux de résidence de la famille Césaire marquent les étapes de l’enfance du poète qui, selon Fonkoua,  préfigurent et expliquent d’une certaine façon les décisions postérieures de l’écrivain. De Basse-Pointe au Lorrain, puis à Fort-de-France, l’auteur propose un parcours rétrospectif qui ramène le lecteur aux ancêtres de Césaire, dans le but d’exposer le contexte familial dans lequel grandit l’enfant. Aussi bien le grand-père Nicolas Louis Fernand Césaire, premier Martiniquais à suivre les cours de l’Ecole normale de Saint-Cloud, que Man Nini, « femme matador » qui représente pour le poète l’Afrique pure et parfaite, sont présentés par Fonkoua pour reconstruire le passé familial qui guide les premiers pas de Césaire et qui lui permet plus tard de préciser ses pensées.

Ces premières années d’étude en Martinique ont préparé le séjour de Césaire à Paris, la « jeunesse parisienne » du poète. Fonkoua évoque cette période en analysant de manière précise les activités que Césaire réalise pendant les années d’hypokhâgne et khâgne au Lycée Louis-le-Grand. L’auteur évoque la déjà célèbre rencontre du jeune Césaire avec Léopold Sédar Senghor, mais il met l’accent sur le rôle fondamental de la formation reçue pendant les classes préparatoires pour le concours de l’Ecole Normale Supérieure : « En définitive, c’est l’autonomie de penser qui est le but ultime de la formation intellectuelle proposée par la khâgne[2]. » Après l’entrée à l’Ecole Normale Supérieure, Césaire s’engage de façon active dans les activités culturelles et politiques menées par les étudiants antillais et africains de Paris. L’auteur évoque ainsi la revue mythique L’Etudiant noir qui permet à Césaire et à Senghor de commencer à développer la pensée de la négritude. La richesse des échanges avec les étudiants africains et antillais prépare aussi la création de la notion de négritude qui est pour Césaire « la simple reconnaissance du fait d’être noir, et l’acceptation de ce fait, de notre destin de Noirs, de notre histoire et de notre culture[3] ». Cette période de prise de conscience et de proclamation de la dignité des hommes noirs du monde est également marquée par la rédaction du Cahier d’un retour au pays natal, commencée lors d’un séjour à Zagreb, chez Petar Guberina, étudiant croate que Césaire rencontre à Paris. Fonkoua évoque le long processus d’écriture du Cahier et analyse les détails qui ont contribué à rendre ce texte mythique de par sa naissance. Il est intéressant de noter que Fonkoua établit une relation étroite entre ces activités intellectuelles de Césaire et son parcours scolaire : « La revue L’Etudiant noir est le fruit de la khâgne, le Cahier d’un retour au pays natal sera le produit de son passage à l’Ecole Normale Supérieure de la rue d’Ulm[4] ». Ainsi, les informations que l’auteur de la biographie fournit devraient éclaircir certains aspects de la vie du poète antillais.

Les années de jeunesse parisienne de Césaire sont marquées par des rencontres importantes, la plus citée est peut-être celle avec Senghor, mais Fonkoua évoque une autre rencontre essentielle : celle de Suzanne Roussi. Cette jeune étudiante qui épousera Césaire devient une interlocutrice nécessaire pour le développement de la négritude et pour le renouveau culturel que la jeune génération d’intellectuels antillais entreprend.

En 1939 Suzanne et Aimé Césaire rentrent en Martinique et se consacrent à l’enseignement. Mais ce retour aux Antilles constitue le point de départ pour une nouvelle étape d’effervescence intellectuelle, cette fois-ci consacrée exclusivement à la culture antillaise. Fonkoua analyse les activités du groupe constitué par Césaire, Suzanne Césaire, René Ménil, Aristide Maugé, Georges Gratiant et Lucie Thésée, les collaborateurs de la revue Tropiques : « Ces professeurs engagés vont puiser dans leurs pauvres bibliothèques personnelles, rassembler leurs souvenirs scolaires, mobiliser leur savoir du moment et toutes les connaissances accumulées durant leur séjour dans les grandes écoles parisiennes et françaises pour élaborer un discours sur la culture antillaise[5] ».  Ce mouvement de résistance et de revalorisation de la culture des Antilles se fait par les mots et Césaire satisfait ainsi le besoin de conscience culturelle et identitaire par l’écriture poétique.

 

La ferveur politique

            L’engagement politique pour la défense des droits des Antillais et contre toute forme de colonialisme est de plus en plus important pour Césaire et après la Libération, il est élu maire de Fort-de-France en 1945. Romuald Fonkoua propose un parcours du travail du nouveau maire qui cherche à éliminer la misère qui règne dans la ville et dans ces multiples quartiers, ce qui est enrichi dans l’ouvrage par des données précises et illustratives. 

L’intensité de l’activité politique de Césaire au sein du Parti Communiste Français est également étudiée par l’auteur,  qui offre au lecteur des documents qui mettent en évidence un véritable travail d’archive. Tel est le cas du « questionnaire biographique » que Césaire remplit pour le PCF, fiche qui permet de mieux saisir certains aspects de sa vie politique et du contexte dans lequel il évolue. Elu également député pour la Martinique, Césaire se voit obligé de s’installer à Paris et travaille au Parlement pour la reconnaissance des droits des Antillais. Son combat se voit reflété par le projet  pour transformer les vieilles colonies d’outre-mer en départements français. Cette loi est adoptée à l’unanimité par le Parlement le 19 mars 1946 et Fonkoua signale que : « Six mois seulement après son entrée au Palais-Bourbon, Césaire et ses camarades élus d’outre-mer ont obtenu ce qu’avaient réclamé en vain tous les députés des Antilles à l’Assemblée nationale depuis la fin du XIXe siècle[6] ».

Romuald Fonkoua retranscrit également des extraits des discours du député martiniquais, ce qui permet de saisir d’une certaine façon non seulement la pensée de l’homme politique mais également les qualités d’orateur du poète engagé.

La publication du Discours sur le colonialisme confirme la volonté de Césaire de revendiquer les droits de tous les peuples opprimés, critiquant toute forme de colonisation, car il montre dans son texte : «comment la colonisation travaille à déciviliser le colonisé, ou comment la civilisation, par la colonisation, conduit à la barbarie[7]. » Ce texte de Césaire, publié d’abord sous forme d’article et ensuite aux Editions Réclames, donne pour la première fois une certaine popularité à la littérature de Césaire, mais Fonkoua n’hésite pas à dévoiler dans son ouvrage le long processus d’écriture du célèbre Discours pour mieux montrer la complexité de la démarche.  

Dans son parcours de la vie politique d’Aimé Césaire, l’auteur évoque la démission du député martiniquais du PCF en 1956 et la façon de procéder qu’il choisit. Il s’agirait d’une véritable stratégie politique que Fonkoua reconstruit minutieusement, pour expliquer la décision qui va déterminer la position politique du Martiniquais :

 

Il accuse  en somme le comité central d’avoir fait du PCF un parti bourgeois, dont la seule préoccupation est la satisfaction de l’ego de quelques-uns, et non plus un Parti dans lequel la réflexion intellectuelle, le questionnement permanent, la remise en question du statu quo, bref, la dynamique et le mouvement devaient être les signes avant-coureurs de l’esprit de progrès[8].

 

La Lettre à Maurice Thorez, publiée d’abord par l’hebdomadaire France-Observateur et ensuite par Présence africaine constitue non seulement une proclamation de l’engagement de Césaire aux côtés des peuples opprimés par la colonisation, mais aussi une rupture nécessaire qui lui donne la possibilité « d’être enfin soi-même », ce qui se traduit par la fondation du Parti Progressiste Martiniquais en 1958.

Mais cette activité politique intense semble poser à Césaire un dilemme : malgré la force de son engagement politique et la profondeur de sa recherche littéraire, le Martiniquais ne réussit pas à réunir les deux passions qui guident sa vie : « un écrivain écrit dans l’absolu ; un politique travaille dans le relatif ; je n’y peux rien[9] ». Néanmoins, l’incursion dans un genre jusqu’alors inexploré lui permet de tisser un lien entre ces deux domaines du poétique et du politique : le théâtre.

 

 

La tragédie comme fusion du poétique et du politique

            Romuald Fonkoua évoque dans son ouvrage le discours d’Aragon sur la littérature nationale et la querelle que cette position suscite entre Césaire et Depestre. Les positions de ces écrivains oscillent entre la revendication d’un « art poétique nègre » pour Césaire et une tendance à « l’assimilationnisme »  pour Depestre. Ce débat met en évidence la recherche poétique constante du Martiniquais et le besoin qu’il ressent de donner une cohérence à son activité poétique et politique. Pourtant, Fonkoua cite les paroles de Césaire qui explique lui-même son impossibilité de réunir ces deux domaines, car « il s’agit simplement de deux niveaux différents d’action ».

Au début des années soixante, Aimé Césaire commence à développer son projet de théâtre militant, par le biais de la création d’un triptyque : La tragédie du roi Christophe[10], Une saison au Congo et Une tempête[11]. Il conçoit ce projet comme le miroir du « drame des nègres dans le monde moderne ».

Le premier volet du triptyque naît de l’histoire d’Haïti, il évoque le processus que Christophe tente de mettre en marche pour la reconstruction du pays après l’indépendance. Mais l’auteur s’interroge sur la question du pouvoir et les dérives de l’autoritarisme, ce qui rend la pièce contemporaine, car elle permet d’aborder les problèmes du gouvernement dictatorial de François Duvalier, dans une sorte de parallélisme historique.

Une saison au Congo représente le volet africain du projet. Cette pièce est construite à partir d’un procédé similaire d’évocation d’un épisode de l’histoire africaine mais cette fois-ci en abordant une réalité politique contemporaine : cette pièce  met en scène les premières années d’indépendance du Congo belge, l’insurrection de l’armée, l’opposition au président Kasavubu et l’assassinat de Patrice Lumumba. La publication de ce texte fait preuve d’un engagement extrême, car elle se produit seulement six ans après la fin tragique de Lumumba et la situation des pays africains reste toujours critique.

Le troisième volet est celui d’Une tempête, pièce construite à partir d’un procédé d’intertextualité avec La tempête de Shakespeare et qui évoque le drame des Noirs des Etats-Unis. En ce sens, Fonkoua affirme que :

 

En ce penchant sur le cas d’Haïti au début du XIXe siècle, du Congo au début de son indépendance en 1960, et des Etats-Unis d’Amérique en plein période de ségrégation raciale, le dramaturge expose au monde l’histoire des vaincus nègres, qui n’ont jamais été considérés comme des figures de l’Histoire[12].

 

Ainsi, en rejoignant les idées de Brecht, Césaire écrit un théâtre critique et social qui est en totale cohérence avec les principes de la négritude et de l’anticolonialisme des années de jeunesse. 

 

Deux ans après la mort d’Aimé Césaire, Romuald Fonkoua lui rend hommage en rappelant qu’il est le dernier des poètes de la négritude, qui combine le poétique et le politique grâce à une liberté toujours revendiquée. Les traces de son activité intense dans le domaine de la littérature sont encore bien présentes pour les nouvelles générations d’écrivains francophones, même si elles suscitent encore des polémiques, des rencontres, des divergences… Le progrès des luttes contre toute forme de colonialisme et d’oppression des peuples sera pour toujours lié à la pensée d’Aimé Césaire. Ainsi, le grand poète martiniquais, le « nègre fondamental », restera éternellement présent non seulement dans la mémoire des peuples noirs du monde mais aussi dans l’esprit de tous ceux qui ont trouvé avec lui la possibilité d’associer la littérature à une cause universelle.



[1] Romuald Fonkoua, Aimé Césaire (1913-2008), Perrin, 2010, p.25.  

[2] Ibidem, p. 49.

[3] Ibidem, p. 54.

[4] Ibidem, p. 56.

[5] Ibidem, p. 73.

[6] Ibidem, p. 123.

[7] Ibidem, p. 151.

[8] Ibidem, p. 253.

[9] Ibidem, p. 315.

[10] Voir notre article intitulé « Une humaine tragédie du pouvoir », dans le dossier N°29 « Hommage à Aimé Césaire », http://la-plume-francophone.over-blog.com/article-19757347.html

[11] Voir notre article intitulé « Faire lire Une Tempête d’Aimé Césaire en classe de première », dans le dossier N°29 « Hommage à Aimé Césaire », http://la-plume-francophone.over-blog.com/article-19757466.html

[12] Ibidem, p. 340.

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2 juillet 2010 5 02 /07 /juillet /2010 12:00

(Re)découvrir  Aimé Césaire  

Par Marie-Noëlle Recoque

                           

 

 

Cesaire-biographie.jpgDavid Alliot, auteur connu pour être un spécialiste de Louis-Ferdinand Céline, nous a proposé, en 2008, une biographie intitulée Césaire, le Nègre universel, publiée aux Editions Infolio. Cette biographie, rédigée à partir de certaines sources inédites, synthétise différents éléments historiques et culturels et permet de mieux cerner l’apport littéraire d’Aimé Césaire. Le lecteur peut, par ailleurs, approfondir le lien existant entre la vie du poète martiniquais, son combat politique et l’édification de son œuvre. Cet ouvrage est riche en renseignements sur des points clés. Outre une lecture guidée de la lettre écrite par Césaire à Thorez, lors de sa démission du parti communiste français, David Alliot nous invite notamment à faire, avec lui, l’exégèse du Cahier du retour au pays natal , dans sa première version.  

La biographie fourmille aussi de renseignements qui retiennent l’attention. Le saviez-vous? Les premiers textes de Césaire n’existent plus : Aimé Césaire a détruit ses premiers poèmes qu’il trouvait trop classiques ainsi que le manuscrit d’un roman dont il n’était pas satisfait.

Par ailleurs, on apprend que Césaire n’en finissait pas de retravailler ses écrits et d’intégrer dans certains recueils des poèmes isolés au départ. Il  était donc difficile, de son vivant, de publier une édition définitive de ses œuvres. On ne compte pas moins de neuf variantes du Cahier.

Il faut savoir aussi que de nombreux autographes du poète ont disparu car ils ont été vendus à des particuliers. C’est le cas d’un exemplaire d’épreuves avec manuscrits du Cahier d’un retour au pays natal (Editions Bordas, 1947), intercalé entre les variantes V et VI, dédicacé à l’auteur brésilien Mario de Andrade et contenant de nombreuses modifications, ajouts et remaniements. David Alliot fait remarquer que l’acheteur étant anonyme, il n’est donc pas possible de connaître la genèse de l’édition en date de 1956.

Le biographe nous apprend aussi que depuis 1992, l’Assemblée nationale possède la version originelle du Cahier d’un retour au pays natal, de Césaire. On la croyait disparue. Ce tapuscrit (seules quelques pages sont écrites à la main) montre l’évolution du travail exécuté sur l’écriture. Ainsi le célèbre passage où l’on peut lire : « Ma bouche sera la bouche des malheurs qui n’ont point de bouche, ma voix la liberté de celles qui s’affaissent au cachot du désespoir » est une réécriture de : « Ma bouche sera la bouche des misères qui n’ont point de bouche, ma voix la liberté de celles qui pourrissent au cachot du désespoir». Ce précieux document est accompagné d’une lettre inédite, en date du 28 mai 1939, adressée par Césaire (26 ans) à son éditeur Georges Pellerson (Revue Volontés), dans laquelle il lui dit, concernant le Cahier : « J’ai modifié la fin dans le sens que vous m’avez indiqué. Plus vertigineuse et plus finale, je crois. »

Cette biographie consacrée par David Alliot à Aimé Césaire est incontournable pour tous ceux qui aiment « le Nègre universel » ou voudraient le découvrir.

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2 juillet 2010 5 02 /07 /juillet /2010 11:58

 Céline et Césaire ont de nombreux points communs

 

 Par Marie-Noëlle Recoque

 

 

 

 

 

 

Marie-Noëlle RECOQUE : Vous êtes connu pour être un spécialiste de L.F. Céline, pourquoi avez-vous eu envie de rédiger une biographie d’Aimé Césaire ?

 

David ALLIOT : J'ai eu un coup de foudre en lisant le Cahier d'un retour au pays natal. Cela fait une vingtaine d'années que je lis Aimé Césaire, c'est un auteur qui me passionne. Comme je suis un peu fouineur, j'ai commencé à accumuler des documents, des éditions rares. Et au final, j’ai commencé à écrire sa vie. C'est arrivé très naturellement, mais sur le long terme

 

Marie-Noëlle RECOQUE : Quelles difficultés avez-vous rencontrées dans votre travail et quelles lacunes n’avez-vous pas réussi à combler ?

 

David ALLIOT : Je n'ai pas eu de difficultés si ce n'est le décès de Césaire lui-même qui m’a fait anticiper la publication de l’ouvrage; je devais me rendre à Fort-de-France, fin mai 2008, et rendre mon manuscrit en septembre 2008, pour une publication en janvier 2009. Je n'ai pas eu le loisir de rencontrer les enfants de Césaire, Pierre Aliker et d'autres témoins capitaux. Je vais le faire sous peu, en vue d'une édition « longue » de ma biographie, pour le centenaire de la naissance de Césaire en 2013. J'ai encore beaucoup de matériaux biographiques qui n'ont pas servi.

 

Marie-Noëlle RECOQUE : Faut-il faire (ou pas) le grand écart pour passer de Céline à Césaire ?

 

David ALLIOT : En fait je pense (mais cela n'engage que moi) que Céline et Césaire ont de nombreux points communs. Ce sont des poètes qui ont eu une vie palpitante et passionnante, ils se sont engagés politiquement (même si on peut critiquer l'engagement), ils avaient un profond rejet du système en place et une aversion de l'injustice. D’un auteur à l’autre, bien sûr, les styles diffèrent et les résultats également. Mais cela ne m'a pas demandé un effort considérable pour passer de l'un à l'autre. J’aime les hommes de conviction et les gens qui s'engagent.


Marie-Noëlle RECOQUE : Dans quelles circonstances des manuscrits de Césaire ont-ils pu être conservés à l’Assemblée nationale ? Je veux parler des œuvres littéraires, notamment un manuscrit du Cahier d’un retour au pays natal.

 

David ALLIOT : Ce manuscrit est une merveille conservée à la bibliothèque de l’Assemblée nationale. Il a été acheté à un libraire d’autographes, qui lui-même l’avait acheté à des particuliers, à la fin des années 80, et il est bien conservé. C’est la version la plus ancienne connue du Cahier, il y a des ratures, des ajouts, des corrections, des passages supprimés, ce qui laisse entrevoir comment Césaire travaillait ses poèmes. Sa façon de créer se révèle passionnante. J’étudie d’ailleurs d’autres manuscrits et prépare d’autres ouvrages sur Césaire.

 

Marie-Noëlle RECOQUE : Vous attirez l’attention dans votre ouvrage sur le fait que l’étude des manuscrits de Césaire est primordiale pour la compréhension de la genèse de son œuvre mais vous précisez que cette étude n’en est qu’à ses balbutiements. Que faudrait-il pour qu’elle soit rendue possible ?

 

David ALLIOT : Pour qu’il y ait une étude des manuscrits, il faut qu’il y ait un marché de bibliophiles ou de collectionneurs. Pour la simple raison qu’un papier qui n’a aucune valeur marchande est jeté et disparaît. Jusqu’à une date très récente Aimé Césaire n’avait pas une grande valeur bibliophilique et l’on pouvait acheter des autographes, des éditions rares et/ou signées pour une bouchée de pain. Par ignorance ou par préjugé, le marché n’existait pas. Le tapuscrit du Cahier d’un retour au pays natal a été acheté par la bibliothèque de l’Assemblée nationale à peu près 1300 euros (8000 francs) en 1992, un prix dérisoire. Mais les choses changent et la cote de Césaire grimpe très vite. Du coup, les manuscrits commencent à sortir des tiroirs. Cela permet de les étudier au passage. Maintenant il faut que les bibliothèques et les archives les préemptent pour que ces documents littéraires et historiques puissent rejoindre définitivement les collections publiques et deviennent le patrimoine de tous.

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21 mai 2008 3 21 /05 /mai /2008 11:42

 

Didactique

 

Faire lire Une Tempête d’Aimé Césaire en classe de 1ère

Par Virginie Brinker

 

 

Une « adaptation pour un théâtre nègre » de La Tempête de Shakespeare

 

Aimé Césaire écrit la pièce Une Tempête en 1969 qui se veut une « adaptation pour un théâtre nègre » de celle de Shakespeare... Pour lire la suite de l'article sur notre nouveau blog, cliquer ici

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21 mai 2008 3 21 /05 /mai /2008 11:35

Analyse

 

Une humaine tragédie du pouvoir

Par Sandrine Meslet

 

 

Les pays coloniaux conquièrent leur indépendance, là est l’épopée. L’indépendance conquise, ici commence la tragédie.

Aimé Césaire

 

 

Aimé Césaire signe une tragédie sombre et énigmatique au cœur du pouvoir haïtien au début de l’Indépendance. Premier état à proclamer son Indépendance par la puissance et la force de son insurrection, Haïti est également le premier état à faire l’expérience de la démocratie et de la difficulté à surmonter les ambitions personnelles de chacune des figures de la décolonisation. Comment alors prendre et affirmer le pouvoir sans tomber dans la tyrannie ? Quels vieux démons guettent les jeunes démocraties dans un moment de transition où le pire redevient possible ? C’est autour de cette tragédie de l’histoire que va se jouer la folie et la démesure des hommes et de leurs actes.

 

 

Le ballet des symboles

 

La scène inaugurale de la tragédie césarienne du roi Christophe[1] propulse littéralement le spectateur au beau milieu d’une arène où se déroule un combat de coqs, dernière  occupation en date à laquelle s’adonnent avec passion les haïtiens de l’Indépendance. Les deux champions qui concourent portent ainsi chacun le nom d’un des deux leaders politiques autour desquels se cristallise la politique d’Haïti. D’un côté, Christophe, le futur roi, et de l’autre, Pétion, le président de la République se disputent la suprématie de l’Ile, chacun proposant une vision distincte et personnelle du pouvoir. Le prologue permet également une mise en contexte de la pièce par l’intermédiaire d’un présentateur-commentateur venu résumer les forces en présence dans l’île :

 

Une fois l’indépendance acquise, Haïti née sur les cendres fumantes de Saint-Domingue, une république noire fondée sur les ruines de la plus belle des colonies blanches, Christophe devint tout naturellement un des dignitaires du nouvel Etat[2].

 

On passe alors de l'arène du combat de coq à une joute verbale, que se livrent les deux leaders politiques à l’ouverture de l’acte I, l'affrontement rend compte de la difficulté à concilier les différentes tendances issues de l’insurrection. La parlure des personnages, marquée par la troisième personne, offre la possibilité d’entendre un méta discours. Ils construisent leur propre mythe à travers leur dialogue, ce ne sont plus deux hommes qui s’affrontent mais deux systèmes, cette extrapolation s’avère dangereuse et néfaste pour mener à bien l’Indépendance de Haïti. La guerre qu’ils se livrent dans la suite de la pièce est à la hauteur de ces représentations initiales du pouvoir à jamais inconciliables, rappelons que Pétion refusera la paix proposée par Christophe avant de la vaincre définitivement. Le combat, comme dans l’arène, s’achèvera par la mort d’un des champions.

Les éléments propres à la tragédie viennent renforcer la dimension symbolique de la pièce, on note ainsi l’intervention ponctuelle d’un chœur, comme celui des Erénnies dans la tragédie grecque, annonçant la fin de la fortune du roi Christophe et préparant le renversement de situation qui s’opère au milieu de la pièce.

 

De l’antichambre au marché populaire, la tragédie se déroule aussi sur la place publique et permet au roi de prendre la parole devant ses sujets. Le spectateur y trouve une preuve de la ferveur populaire autour du roi, qui prône le recours massif au travail pour reconstruire une identité haïtienne. Cependant, la répétition du couronnement laisse entrevoir un pouvoir aux accents grotesque et farcesque, les titres honorifiques accordés à la Cour Duc de Trou bonbon, Duc de la limonade, Duc de la Marmelade, emplis de dérision, offre une parodie de démocratie encore trop calquée sur le pouvoir colonial. Mais l’onomastique révèle aussi, et surtout, le caractère ridicule des noms donnés par les colons aux noirs d’Haïti.

 

 

Christophe tyran ou bien rêveur ?

 

            Christophe représente avant tout l’ascension d’un homme du peuple. Il mêle des traits de tyran et de monarque éclairé et semble à la hauteur du paradoxe de l’Indépendance ; tout à la fois tourné vers l’avenir mais condamné à vivre avec un héritage trop lourd. C’est un homme face aux hommes qui tente de prouver l’auto gérance de l’homme noir « Oui, je ne hais rien tant que l’imitation servile[3]… » mais tombe dans le piège de la reconduction tyrannique et échoue dans sa tentative de changer le système.  

Il n’hésite pas à éliminer ses opposants et réduit la justice à une simple mise à mort. Ainsi, Métellus l’insurgé et l’Envoyé du roi de France sont-ils exécutés au nom de la suprématie du pourvoir christophien. Comme le laissent entendre les dernières paroles de Métellus, aucun des deux systèmes proposés n’est le bon pour garantir à Haïti son Indépendance :

 

Christophe ! Pétion !

je renvoie dos à dos la double tyrannie

celle de la brute

celle du sceptique hautain

et on ne sait de quel côté plus est la malfaisance[4] !

 

L’épouse du roi rappelle dans une longue tirade l’ascension qui mène Christophe du statut d’esclave à celui de maître incontesté de Haïti.

 

Christophe !

Je ne suis qu’une pauvre femme, moi

j’ai été servante

moi la reine, à l’Auberge de la Couronne !

Une couronne sur la tête ne me fera pas

devenir

autre que la simple femme,

la bonne négresse qui dit à son mari

attention !

Christophe, à vouloir poser la toiture d’une case

sur une autre case

elle tombe dedans ou se trouve grande !

Christophe ne demande pas trop aux hommes

et à toi-même, pas trop !

Et puis je suis une mère

et quand parfois je te vois empoté sur le cheval

et ton cœur fougueux

le mien à moi

trébuche et je me dis :

pourvu qu’un jour on ne mesure pas au malheur

des enfants la démesure du père.

Nos enfants, Christophe, songe à nos enfants.

Mon Dieu ! Comment tout cela finira-t-il[5] ?

 

Elle prend seule la mesure de l’échec à venir de son mari, il n’existe pas pour Christophe de devenir heureux à sa cause, son exigence lui sera fatale. Cet avertissement se fait sous la forme d’une prière qui se transforme en la litanie suite à la réprise de l’apostrophe « Christophe ».

 

 

De la tragédie de la démocratie à la solitude d’un homme

 

« Antiblanc tout comme un autre, mais j’avoue que le champagne[6]. »

 

A l’intérieur de la pièce, le peuple est divisé en deux catégories, celle des paysans et celle des militaires, dont les intérêts apparaissent inconciliables puisqu’ils désirent posséder la même chose : de la terre. Cependant pour régner Christophe se doit de récompenser une classe plus qu’une autre afin d’assurer la sécurité de l’Etat. En délaissant les paysans Christophe ouvre une brèche et condamne ces derniers à prendre parti pour son adversaire. Il continue à décevoir en faisant preuve de clémence face à Pétion et en ne laissant pas son armée l’écraser :

 

Laissons cela, vous dis-je. Il n’y aura pas d’assaut. J’abandonne toute idée de campagne, et d’abord le siège de cette ville. J’ai dépêché un émissaire à Pétion. J’espère qu’il comprendra que le moment est venu d’en finir avec nos querelles pour édifier ce pays et unir ce peuple contre un danger plus proche qu’on ne suppose et qui menacerait jusqu’à son existence même ![7]

 

Le dialogue entre deux paysans, au moment de l’intermède entre les actes II et III, laisse entendre une lassitude, eux qui pensaient pour la première fois que leur travail leur permettrait d’accéder à la propriété se sentent trahis « Nous sommes l’armée souffrante, Monsieur Patience… même, tous colonels de l’armée souffrante, et même que je vous dis que quand elle aura perdu patience, compère Patience, ils en auront  pour leur grade au château[8]. »

 

Le roi Christophe pense dompter les éléments et les asservir, mais l’orage et la foudre se déchaînent contre ce qu’il installe, ses travaux titanesques se soldent par une destruction massive. Tout ce qu’il croyait maîtriser lui échappe comme si le roi Christophe avait péché par orgueil en pensant venir à bout de choses qui le dépassent. Le mauvais œil guette le roi Christophe et la cérémonie vaudou ne fait que retarder de quelques jours l’issue fatale. La paralysie puis la mort de Christophe symbolisent l’impuissance et l’inefficacité de l’action de l’homme dans ces moments de l’histoire où les événements se présentent comme hors de portée. Christophe est le premier maillon d’un échec annoncé, ne prenant pas suffisamment la mesure des paradoxes propres à l’Indépendance.

 

 

La tragédie illustre l’incontournable devoir, pour les dirigeants des Indépendances, de concilier l’héritage de la colonisation et des racines africaines. Le jeu dangereux des mémoires ne doit pas conduire à l’impossible synthèse mais à l’émergence d’un nouveau regard :

 

Savez-vous pourquoi il travaille jour et nuit ? Savez-vous, ces lubies féroces, comme vous dîtes, ce travail forcené… C’est pour que désormais il n’y ait plus de par le monde une jeune fille noire qui ait honte de sa peau et trouve dans sa couleur un obstacle à la réalisation des vœux de son cœur[9].



[1] Aimé Césaire, La tragédie du roi Christophe, Paris, Présence Africaine, 1963, 153 p.

[2] p.15

[3] p.53

[4] p.43

[5] p.58

[6] p.54

[7] p.46

[8] p.111

[9] p.82

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