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10 août 2010 2 10 /08 /août /2010 23:58

Romuald Fonkoua, Aimé Césaire (1913-2008)

Compte rendu de lecture

   

Aimé Césaire (1913-2008) de Romuald Fonkoua

Ou la liberté comme lien entre poétique et politique

Par Victoria Famin

 

 

Fonkoua_aime_cesaire.gifDepuis le décès d’Aimé Césaire en avril 2008, les intellectuels du monde francophone ont consacré des ouvrages au grand poète martiniquais, geste qui leur permet de lui vouer un hommage. Tel est le cas de Romuald Fonkoua, professeur à l’université de Strasbourg, spécialiste des littératures et cultures de l’Afrique subsaharienne et des Antilles, qui a publié récemment une biographie d’Aimé Césaire aux Editions Perrin. Ce vaste et riche travail sur la vie de cette figure tutélaire de la francophonie met en relief la complexité du parcours de Césaire en tant que poète et homme politique.

Dans une démarche qui suit un fil chronologique, l’auteur retrace les années d’effervescence poétique et la genèse littéraire de l’œuvre de Césaire. Ensuite, il évoque le réveil politique du poète, sa rencontre avec Senghor et la création de la notion de négritude qui marque définitivement son œuvre. Ces premières tentatives de combiner la création poétique et l’activité politique se prolongent et se répètent dans le travail de Césaire d’abord au sein du Parti Communiste Français, ensuite comme cofondateur du Parti Progressiste Martiniquais, période que Fonkoua analyse en profondeur dans son ouvrage. Ce qui apparaît aux yeux du poète comme une scission définitive entre littérature et politique semble se résoudre dans la production théâtrale de Césaire. En effet, l’auteur consacre les derniers chapitres de sa biographie à cette activité qui représente selon lui un moment de fusion équilibrée et satisfaisante entre engagement politique et création littéraire. 

Romuald Fonkoua dans son Prologue propose un ouvrage qui semble inspiré par des instantanés qui mettent en évidence une admiration personnelle, presque intime à l’égard du grand poète martiniquais, admiration nourrie par quelques rencontres définitives. Mais en même temps, l’auteur fournit un travail exhaustif de recherche documentaire qui dévoile des aspects de la vie de Césaire jusqu’alors ignorés voire délaissés car considérés comme insignifiants. Or, Fonkoua montre au lecteur la possibilité de trouver dans cette multiplicité de nouveaux éléments des approches novatrices pour cette biographie du poète.

Ainsi, ce parcours chronologique structuré en onze chapitres met en lumière des périodes de la vie d’Aimé Césaire qui permettent de mieux connaître cette figure centrale de la littérature francophone. 

 

Naissance intellectuelle du poète

            L’auteur relève la place centrale du paysage antillais dans la poétique de Césaire et le transforme en fil conducteur de l’enfance du poète : « La jeunesse antillaise d’Aimé Césaire se confond avec la géographie de la Martinique[1] ». Les différents lieux de résidence de la famille Césaire marquent les étapes de l’enfance du poète qui, selon Fonkoua,  préfigurent et expliquent d’une certaine façon les décisions postérieures de l’écrivain. De Basse-Pointe au Lorrain, puis à Fort-de-France, l’auteur propose un parcours rétrospectif qui ramène le lecteur aux ancêtres de Césaire, dans le but d’exposer le contexte familial dans lequel grandit l’enfant. Aussi bien le grand-père Nicolas Louis Fernand Césaire, premier Martiniquais à suivre les cours de l’Ecole normale de Saint-Cloud, que Man Nini, « femme matador » qui représente pour le poète l’Afrique pure et parfaite, sont présentés par Fonkoua pour reconstruire le passé familial qui guide les premiers pas de Césaire et qui lui permet plus tard de préciser ses pensées.

Ces premières années d’étude en Martinique ont préparé le séjour de Césaire à Paris, la « jeunesse parisienne » du poète. Fonkoua évoque cette période en analysant de manière précise les activités que Césaire réalise pendant les années d’hypokhâgne et khâgne au Lycée Louis-le-Grand. L’auteur évoque la déjà célèbre rencontre du jeune Césaire avec Léopold Sédar Senghor, mais il met l’accent sur le rôle fondamental de la formation reçue pendant les classes préparatoires pour le concours de l’Ecole Normale Supérieure : « En définitive, c’est l’autonomie de penser qui est le but ultime de la formation intellectuelle proposée par la khâgne[2]. » Après l’entrée à l’Ecole Normale Supérieure, Césaire s’engage de façon active dans les activités culturelles et politiques menées par les étudiants antillais et africains de Paris. L’auteur évoque ainsi la revue mythique L’Etudiant noir qui permet à Césaire et à Senghor de commencer à développer la pensée de la négritude. La richesse des échanges avec les étudiants africains et antillais prépare aussi la création de la notion de négritude qui est pour Césaire « la simple reconnaissance du fait d’être noir, et l’acceptation de ce fait, de notre destin de Noirs, de notre histoire et de notre culture[3] ». Cette période de prise de conscience et de proclamation de la dignité des hommes noirs du monde est également marquée par la rédaction du Cahier d’un retour au pays natal, commencée lors d’un séjour à Zagreb, chez Petar Guberina, étudiant croate que Césaire rencontre à Paris. Fonkoua évoque le long processus d’écriture du Cahier et analyse les détails qui ont contribué à rendre ce texte mythique de par sa naissance. Il est intéressant de noter que Fonkoua établit une relation étroite entre ces activités intellectuelles de Césaire et son parcours scolaire : « La revue L’Etudiant noir est le fruit de la khâgne, le Cahier d’un retour au pays natal sera le produit de son passage à l’Ecole Normale Supérieure de la rue d’Ulm[4] ». Ainsi, les informations que l’auteur de la biographie fournit devraient éclaircir certains aspects de la vie du poète antillais.

Les années de jeunesse parisienne de Césaire sont marquées par des rencontres importantes, la plus citée est peut-être celle avec Senghor, mais Fonkoua évoque une autre rencontre essentielle : celle de Suzanne Roussi. Cette jeune étudiante qui épousera Césaire devient une interlocutrice nécessaire pour le développement de la négritude et pour le renouveau culturel que la jeune génération d’intellectuels antillais entreprend.

En 1939 Suzanne et Aimé Césaire rentrent en Martinique et se consacrent à l’enseignement. Mais ce retour aux Antilles constitue le point de départ pour une nouvelle étape d’effervescence intellectuelle, cette fois-ci consacrée exclusivement à la culture antillaise. Fonkoua analyse les activités du groupe constitué par Césaire, Suzanne Césaire, René Ménil, Aristide Maugé, Georges Gratiant et Lucie Thésée, les collaborateurs de la revue Tropiques : « Ces professeurs engagés vont puiser dans leurs pauvres bibliothèques personnelles, rassembler leurs souvenirs scolaires, mobiliser leur savoir du moment et toutes les connaissances accumulées durant leur séjour dans les grandes écoles parisiennes et françaises pour élaborer un discours sur la culture antillaise[5] ».  Ce mouvement de résistance et de revalorisation de la culture des Antilles se fait par les mots et Césaire satisfait ainsi le besoin de conscience culturelle et identitaire par l’écriture poétique.

 

La ferveur politique

            L’engagement politique pour la défense des droits des Antillais et contre toute forme de colonialisme est de plus en plus important pour Césaire et après la Libération, il est élu maire de Fort-de-France en 1945. Romuald Fonkoua propose un parcours du travail du nouveau maire qui cherche à éliminer la misère qui règne dans la ville et dans ces multiples quartiers, ce qui est enrichi dans l’ouvrage par des données précises et illustratives. 

L’intensité de l’activité politique de Césaire au sein du Parti Communiste Français est également étudiée par l’auteur,  qui offre au lecteur des documents qui mettent en évidence un véritable travail d’archive. Tel est le cas du « questionnaire biographique » que Césaire remplit pour le PCF, fiche qui permet de mieux saisir certains aspects de sa vie politique et du contexte dans lequel il évolue. Elu également député pour la Martinique, Césaire se voit obligé de s’installer à Paris et travaille au Parlement pour la reconnaissance des droits des Antillais. Son combat se voit reflété par le projet  pour transformer les vieilles colonies d’outre-mer en départements français. Cette loi est adoptée à l’unanimité par le Parlement le 19 mars 1946 et Fonkoua signale que : « Six mois seulement après son entrée au Palais-Bourbon, Césaire et ses camarades élus d’outre-mer ont obtenu ce qu’avaient réclamé en vain tous les députés des Antilles à l’Assemblée nationale depuis la fin du XIXe siècle[6] ».

Romuald Fonkoua retranscrit également des extraits des discours du député martiniquais, ce qui permet de saisir d’une certaine façon non seulement la pensée de l’homme politique mais également les qualités d’orateur du poète engagé.

La publication du Discours sur le colonialisme confirme la volonté de Césaire de revendiquer les droits de tous les peuples opprimés, critiquant toute forme de colonisation, car il montre dans son texte : «comment la colonisation travaille à déciviliser le colonisé, ou comment la civilisation, par la colonisation, conduit à la barbarie[7]. » Ce texte de Césaire, publié d’abord sous forme d’article et ensuite aux Editions Réclames, donne pour la première fois une certaine popularité à la littérature de Césaire, mais Fonkoua n’hésite pas à dévoiler dans son ouvrage le long processus d’écriture du célèbre Discours pour mieux montrer la complexité de la démarche.  

Dans son parcours de la vie politique d’Aimé Césaire, l’auteur évoque la démission du député martiniquais du PCF en 1956 et la façon de procéder qu’il choisit. Il s’agirait d’une véritable stratégie politique que Fonkoua reconstruit minutieusement, pour expliquer la décision qui va déterminer la position politique du Martiniquais :

 

Il accuse  en somme le comité central d’avoir fait du PCF un parti bourgeois, dont la seule préoccupation est la satisfaction de l’ego de quelques-uns, et non plus un Parti dans lequel la réflexion intellectuelle, le questionnement permanent, la remise en question du statu quo, bref, la dynamique et le mouvement devaient être les signes avant-coureurs de l’esprit de progrès[8].

 

La Lettre à Maurice Thorez, publiée d’abord par l’hebdomadaire France-Observateur et ensuite par Présence africaine constitue non seulement une proclamation de l’engagement de Césaire aux côtés des peuples opprimés par la colonisation, mais aussi une rupture nécessaire qui lui donne la possibilité « d’être enfin soi-même », ce qui se traduit par la fondation du Parti Progressiste Martiniquais en 1958.

Mais cette activité politique intense semble poser à Césaire un dilemme : malgré la force de son engagement politique et la profondeur de sa recherche littéraire, le Martiniquais ne réussit pas à réunir les deux passions qui guident sa vie : « un écrivain écrit dans l’absolu ; un politique travaille dans le relatif ; je n’y peux rien[9] ». Néanmoins, l’incursion dans un genre jusqu’alors inexploré lui permet de tisser un lien entre ces deux domaines du poétique et du politique : le théâtre.

 

 

La tragédie comme fusion du poétique et du politique

            Romuald Fonkoua évoque dans son ouvrage le discours d’Aragon sur la littérature nationale et la querelle que cette position suscite entre Césaire et Depestre. Les positions de ces écrivains oscillent entre la revendication d’un « art poétique nègre » pour Césaire et une tendance à « l’assimilationnisme »  pour Depestre. Ce débat met en évidence la recherche poétique constante du Martiniquais et le besoin qu’il ressent de donner une cohérence à son activité poétique et politique. Pourtant, Fonkoua cite les paroles de Césaire qui explique lui-même son impossibilité de réunir ces deux domaines, car « il s’agit simplement de deux niveaux différents d’action ».

Au début des années soixante, Aimé Césaire commence à développer son projet de théâtre militant, par le biais de la création d’un triptyque : La tragédie du roi Christophe[10], Une saison au Congo et Une tempête[11]. Il conçoit ce projet comme le miroir du « drame des nègres dans le monde moderne ».

Le premier volet du triptyque naît de l’histoire d’Haïti, il évoque le processus que Christophe tente de mettre en marche pour la reconstruction du pays après l’indépendance. Mais l’auteur s’interroge sur la question du pouvoir et les dérives de l’autoritarisme, ce qui rend la pièce contemporaine, car elle permet d’aborder les problèmes du gouvernement dictatorial de François Duvalier, dans une sorte de parallélisme historique.

Une saison au Congo représente le volet africain du projet. Cette pièce est construite à partir d’un procédé similaire d’évocation d’un épisode de l’histoire africaine mais cette fois-ci en abordant une réalité politique contemporaine : cette pièce  met en scène les premières années d’indépendance du Congo belge, l’insurrection de l’armée, l’opposition au président Kasavubu et l’assassinat de Patrice Lumumba. La publication de ce texte fait preuve d’un engagement extrême, car elle se produit seulement six ans après la fin tragique de Lumumba et la situation des pays africains reste toujours critique.

Le troisième volet est celui d’Une tempête, pièce construite à partir d’un procédé d’intertextualité avec La tempête de Shakespeare et qui évoque le drame des Noirs des Etats-Unis. En ce sens, Fonkoua affirme que :

 

En ce penchant sur le cas d’Haïti au début du XIXe siècle, du Congo au début de son indépendance en 1960, et des Etats-Unis d’Amérique en plein période de ségrégation raciale, le dramaturge expose au monde l’histoire des vaincus nègres, qui n’ont jamais été considérés comme des figures de l’Histoire[12].

 

Ainsi, en rejoignant les idées de Brecht, Césaire écrit un théâtre critique et social qui est en totale cohérence avec les principes de la négritude et de l’anticolonialisme des années de jeunesse. 

 

Deux ans après la mort d’Aimé Césaire, Romuald Fonkoua lui rend hommage en rappelant qu’il est le dernier des poètes de la négritude, qui combine le poétique et le politique grâce à une liberté toujours revendiquée. Les traces de son activité intense dans le domaine de la littérature sont encore bien présentes pour les nouvelles générations d’écrivains francophones, même si elles suscitent encore des polémiques, des rencontres, des divergences… Le progrès des luttes contre toute forme de colonialisme et d’oppression des peuples sera pour toujours lié à la pensée d’Aimé Césaire. Ainsi, le grand poète martiniquais, le « nègre fondamental », restera éternellement présent non seulement dans la mémoire des peuples noirs du monde mais aussi dans l’esprit de tous ceux qui ont trouvé avec lui la possibilité d’associer la littérature à une cause universelle.



[1] Romuald Fonkoua, Aimé Césaire (1913-2008), Perrin, 2010, p.25.  

[2] Ibidem, p. 49.

[3] Ibidem, p. 54.

[4] Ibidem, p. 56.

[5] Ibidem, p. 73.

[6] Ibidem, p. 123.

[7] Ibidem, p. 151.

[8] Ibidem, p. 253.

[9] Ibidem, p. 315.

[10] Voir notre article intitulé « Une humaine tragédie du pouvoir », dans le dossier N°29 « Hommage à Aimé Césaire », http://la-plume-francophone.over-blog.com/article-19757347.html

[11] Voir notre article intitulé « Faire lire Une Tempête d’Aimé Césaire en classe de première », dans le dossier N°29 « Hommage à Aimé Césaire », http://la-plume-francophone.over-blog.com/article-19757466.html

[12] Ibidem, p. 340.

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