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20 octobre 2011 4 20 /10 /octobre /2011 23:54

« S’inventer un modèle d'homme rebelle à nos lois »

Par Ali Chibani

           

             

                                                                        « Notes pour un court volume : L'auto-émissaire ou le paria.

                                                                                      Je me suis toujours senti déparé. »

 

                                                                             Jean El Mouhoub Amrouche, Journal.

 

 

 

 

            Jean Amrouche, l’auteur qui ne laisse rien au hasard. Ainsi, puisque le père fondateur de la littérature maghrébine est connu pour sa riche correspondance avec ses amis du monde littéraire et politique (André Gide, Jules Roy, Henry Bauchau, El Hachemi Cherif, Ferhat Abbas…), chaque lettre par sa main écrite était, disait-il, une « lettre pensée ». De même pouvons-nous dire sans abus de langage que son Journal est un « Journal pensé ». Longtemps attendu par le public, le Journal[1] a été enfin publié cette année (2011).

            Dans cet ouvrage qui n’est en fait qu’une partie sélective des 1000 pages manuscrites laissées par l’auteur du célèbre essai L’Eternel Jugurtha, on découvre un Jean Amrouche sans concession envers lui-même. Ses jugements sur sa propre personne sont d’une sévérité extrême. On voit également l’évolution de son jugement littéraire et de ses orientations politiques qui ont fait de lui « le pont » initiateur de la rencontre de Ferhat Abbas avec Charles de Gaulle. Ces positions indépendantistes, pour rappel, lui ont coûté son poste de journaliste à l’ORTF. On y trouve aussi une très belle lettre intitulée « El Mouhoub à Jean[2] » où le poète revient sur sa double culture kabyle et française. Il écrit également sur son appartenance à l’Algérie et à la France :

 

Parodiant le très cher et très aimé Jean Arthur je peux dire : c'est qu'il y a toujours dans mon équation intime un terme en surnombre que personne ne peut prendre en compte, et qui fait de moi ce monstre inclassable : plus français que les Français et plus algérien que les Algériens. Les Algériens se disent la même chose que les Français : il ne peut pas être tout à fait des nôtres, car il excède nos normes. Il s'est inventé un modèle d'homme, auquel il se conforme et ordonne ses actes, et que nous ne pouvons ni comprendre ni tolérer car il est par essence rebelle à nos lois[3].

 

Mais dans cette présentation, nous allons nous attarder sur la conception que se fait Amrouche de la poésie dans ses notes.

 

La poésie, à la fois grecque et aztèque

       Pour le cofondateur et codirecteur de la revue L'Arche, la poésie doit être le lieu de l’alliance du Beau et de l’interprétation. Le vrai poète est celui qui peut être la « lèvre », pour reprendre un terme de Nabile Farès, où impression et expression, « [p]ureté de substance » et « [r]igueur subjective » trouvent leur équilibre. Selon Amrouche, la magie aztèque est inséparable de la sagesse grecque : « … je tiens la proportion et la mélodie indispensables à toute beauté, qu’un art trop expressif limite à un aspect la signification et la portée d’un ouvrage. Qu’il n’y a pas à choisir entre aztèque et grec : mais que l’art grec ne vaut que dans la mesure où l’on y sent l’aztèque et inversement[4]. »

            Peut-on parler d’éthique de la poésie chez Jean Amrouche ? La question doit être posée lorsque l’on note la récurrence d’une terminologie d’ordre éthique dans plusieurs des notes du Journal. L’innocence, la pureté, l’authenticité et la sincérité sont autant de valeurs soulignées par le poète. Elles sont toutes présentées dans de fines analyses qui les rattachent à la création littéraire et leur donnent une connotation très subjective. Nous voyons là une forme d’auto-analyse qui mérite de servir de base à tout travail d’interprétation de l’œuvre amrouchienne. C’est le cas par exemple de la « sincérité » :

 

Je comprends mieux à présent ce que Gide entend par sincérité. Il ne s'agit pas tant de l'exactitude et de la réalité de tel ou tel aveu, que de la correspondance qui l'exprime. S'agit-il de soi ou d'un personnage quelconque. Étant donné que ce personnage n'est sincère qu'autant que l'auteur épouse son émotion ou sa pensée, et les traduit dans le ton approprié. En bref, la sincérité est cause de la justesse de la voix, et cette dernière est la pierre de touche de la sincérité[5].

 

Cette liaison du poétique et de l’éthique permet au poète de lier la figure du poète à la figure de Dieu, qui devient un lieu liturgique et d’unité ontologique. Car la figure divine, dans la poésie d’Amrouche, est celle qui crée le lien entre la culture ancestrale kabyle et la culture française d’adoption. Lier les deux cultures est essentiel dans la vie du créateur des entretiens littéraires. D’où l’élection de la « litote » comme figure rhétorique fondatrice dans le processus de l’« ensemencement » poétique : « Litote – économie : art suprême chez les Kabyles en même temps qu’elle est l’essence du classicisme français. (Poésie : toucher ce qui seul éveille dans le subconscient l’image mère, l’archétype de la chose dans sa réalité spirituelle, concrète et éternelle)[6]. » Amrouche cite le philosophe et mystique allemand Meister Eckhart : « Tiens-le toi pour dit : être vide de tout le créé, cela veut dire être plein de Dieu, et être rempli du créé, cela veut dire être vide de Dieu. » Il confirme ainsi l’importance que revêt à ses yeux l’une des fonctions qu’il attribue à la poésie : le renoncement : « Par analogie, tirer d’importantes considérations sur le détachement du poète en état de création, sur le vide créateur[7]. »

 

« Le Premier Témoin »

 

Ce détachement est censé ouvrir la voie à une poésie cathartique. Mais le poète découvre la réalité de son existence faite d’une insatisfaction perpétuellement grandissante : « … tout le drame de l'écrivain que je pourrais devenir. Écrire le livre dans l'espoir de se purifier en expulsant le limon ; et au-delà de cet espoir le style aigu de la lucidité trace un secret : on ne chasse l'esprit impur que pour préparer la maison où viendront les autres esprits, plus terribles, et l'on se retrouvera plus habité que devant[8]. »

            Le renoncement, la catharsis ont un intérêt personnel. Sur le plan collectif, Amrouche se sait engagé plus que quiconque dans le destin de la France occupée et de l’Algérie colonisée : « Ma plume est plus qu’un instrument, elle est mon témoin devant moi, devant ceux qui n’ont pas perdu tout espoir, devant mes morts et mes vivants qui se taisent et de qui je suis le Premier Témoin[9]. » L’utilité collective aboutit toujours à une utilité personnelle de la poésie et inversement, car ce que Amrouche a longtemps attendu et n’a jamais obtenu ni des Algériens, ni des Français, c’est la reconnaissance dont le besoin était pourtant bien grand chez lui : « Tellement miné intérieurement que je ne saurais plus me contenter de ma propre attestation[10]. » Il lui reste alors la poésie comme « recours suprême contre le découragement[11]. »

            Quoi qu’il en soit, Jean El Mouhoub Amrouche a toujours agi avec le charisme et la liberté d’esprit qui l’ont caractérisé. C’est ce qu’il affirme dans la dernière page du Journal qui est une lettre écrite, quelques jours avant son décès d’un cancer du pancréas, à El Hachemi Cherif : « Dans notre situation commune, je vois plus qu'une leçon, plus qu'une indication du destin, un signe non-équivoque qu'adresse à chacun de nous la divine Providence. Nul ne peut servir deux maîtres, dit l'Evangile. La maladie nous ramène rudement à cette vérité. Nous ne pouvons pas être à la fois les serviteurs de l'esprit et des maîtres de l'heure[12]. » Ainsi, jusqu’à son dernier souffle Amrouche est resté attaché à l’authenticité de l’être, joignant dans son souffle « maladie » et « vérité » comme origine et destination de tout effort créateur.

 



[1] Jean El Mouhoub Amrouche, Journal 1928-1962, édité et présenté par Tassadit Yacine Titouh, Paris, éd. Non Lieu, 2011.

[2] « 1946 », « 30 octobre », op. cit., p. 163.

[3]  « 1961 », « 28 mai », op. cit., p. 353.

[4] « 1946 », « 14 mai », op. cit., p. 158.

[5] « 1949 », « 18 février », op. cit., p. 207-208.

[6] « 1943 », « 16 septembre », op. cit., p. 114.

[7]  « 1942 », « 14 août », op. cit., p. 90.

[8] « 1950 », « 29 avril », op. cit., p. 236.

[9] « 1942 », « 28 au 29 août », op. cit., p. 91.

[10]  « 1930 », « 3 novembre », op. cit., p. 47.

[11] « 1945 », « 6 mars », op. cit., p. 140.

[12] « Lettre à H. C. 15. 3. 62 », op. cit., p. 355.

 

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7 septembre 2011 3 07 /09 /septembre /2011 14:27

Fin de culture et grève de la faim - En soutien au Lavoir Moderne Parisien

par Célia SADAI

 

 

J'ai découvert le Lavoir Moderne Parisien il y a plus de dix ans. A cette époque, le "XVIIIème" prenait une résonance forcément inquiétante pour toute jeune parisienne respectable. Le quartier de Château-Rouge abritait alors en ses entrailles (les rues Myrrha, de la Goutte d'Or et Dejean) un bon nombre de dealers et autres parias qui tentaient de conjurer les conséquences d'une politique d'immigration déjà en échec. 

 

Je me souviens d'un jour de grippe de 2003. J'étais allée voir L'Entre-deux rêves de Pitagaba de Kossi Efoui, dans une mise en scène de Françoise Lepoix. Auparavant, j'avais avalé un pot de miel entier par crainte que ma toux ne dérangeât la représentation. Après la pièce, j'ai marché à pas pressés vers la station de métro, repoussant au loin les menaces de l'obscurité. Variations sur un théâtre : un foyer dont les portes ne sont jamais fermées, un jus de gingembre mythique, une scène sans tréteau, brute, où les sièges grincent au moindre mouvement. Un décor dépouillé qui compense l'excès presque baroque des rues alentour. Fraîcheur humide sur les murs. 

 

Depuis, du bitume ont fleuri d'autres lieux de culture : le Centre Barbara de la Goutte d'Or, l'Institut des cultures d'Islam... Il fait mieux vivre à la Goutte d'Or. Pourtant, on doit la première pierre artistique à Hervé Breuil, fondateur et directeur du Lavoir Moderne Parisien, qui a entamé il y a quelques jours une grève de la faim pour sauver son théâtre.

 

Son théâtre est un lieu détourné, de bien des manières. Ces anciens lavoirs sont aujourd'hui un laboratoire dramaturgique où l'on mènera parfois l'enquête sociologique.  En effet, Hervé Breuil s'est toujours associé à une vie de quartier, n'hésitant pas à organiser un combat de lutte sénégalaise hors les murs de son théâtre, pour le plaisir de partager. La Goutte d'Or est devenu, par simple transfert de dignité, la petite Afrique parisienne. Remotiver des objets culturels mis au ban ou dispersés, les débusquer dans des huis clos en attente de passeurs… Hervé Breuil est depuis le début ce passeur de voix, de Koulsy Lamko à Mamane. C'est pourquoi je soutiens le Lavoir Moderne Parisien, au nom de toute l'équipe de La Plume Francophone 

 

 

lmp

Danielle Fournier, conseillère de Paris et élue Vert - Hervé Breuil, directeur du LMP. Photo par Célia SADAI.  

 

COMPTE-RENDU de la Conférence de Presse du 6 Septembre 2011 à l'Olympic Café

 

Hervé Breuil a invité, le 6 Septembre 2011, un certain de nombre de journalistes à assister à la conférence de presse donnée à l'Olympic Café, l'annexe du Lavoir Moderne Parisien. Le directeur du LMP vient d'entamer une grève de la faim et on le sent affaibli et agité. Vous trouverez ici les informations administratives sur la situation du Lavoir Moderne Parisien qui pourrait fermer ses portes le 21 septembre prochain.

 

Depuis quelques années, l'émergence de petites ou moyennes structures culturelles, associatives ou non, s'est accrue : les Trois Baudets, le 104, bientôt le Louxor. Les conséquences sont paradoxalement néfastes pour des structures plus petites. Cet afflux a causé un déséquilibre dans la distribution des subventions municipales, et aujourd'hui trois lieux emblématiques en paient les frais: la Maison de l'Europe et de l'Orient, la Bellevilloise, et le Lavoir Moderne Parisien.

 

Il y a deux ans,  le Maire de Paris a commandé un audit auprès des services d'inspection générale. Trois inspecteurs de la Ville ont, pendant sept mois, fait le bilan sur dix ans de collaboration entre le LMP et la Mairie de Paris. Au titre du fonctionnement, le LMP perçoit de la Mairie 38 000 € annuels, soit 12% du budget et quelques financements supplémentaires liés à des activités ponctuelles comme le Festival Rue Léon, dont la 12é édition est en cours. 

 

L'audit à n'a relevé dans la comptabilité aucune irrégularité grave : le LMP est en redressement judiciaire depuis 2005, et ses comptes sont de fait extrêmement contrôlés par un administrateur judiciaire.

 

L'association peine aujourd'hui à trouver une solution en raison de l'accumulation des difficultés financières, entre un cumul de dettes liées à l'augmentation incessante du loyer et des charges, et des subventions dont le montant n'a pas changé depuis dix ans.

 

Non seulement l'administration exerce une pression forte et constante sur les gestionnaires de l'association, mais il faut aussi savoir que la création de lieux neufs comme l'Institut des Cultures d'Islam, sur le trottoir d'en face, provoque de nouvelles pressions car les lieux du LMP doivent désormais s'adapter aux normes. Or, l'Olympic Café date de 1834, le LMP date de 1950... Pour Hervé Breuil, c'est une fierté d'avoir sauvé ce lieu qui était destiné à être sacrifié sur l'autel foncier : selon lui, on devrait intégrer le théâtre au patrimoine culturel du quartier de la Goutte d'Or. De plus, en 10 ans de subventionement par la Ville, le LMP compte 154 créations théâtrales; 3 016 représentations - soit 500 par an; 38 000 spectateurs payants.

 

Comparant sa situation avec celle des théâtres municipaux, Hervé Breuil constate qu' "à bilan égal on coûte 20 fois moins cher aux Parisiens", et invite à réfléchir sur le concept associatif : "Nous sommes des lieux-laboratoires. Beaucoup de nos spectacles ont été repris par des équipements municipaux et des théâtres privés, et partent en tournée en France et dans le monde entier. L'audit a été très dévalorisant et ne tient pas compte de nos réalisations artistiques." 

 

En date du 6 septembre, le LMP est au bord de l'expulsion: l'échéance du bail arrivera le 21 septembre prochain et l'association a 60 000 € de loyers de retard.

Laurence Angel, de la Direction des Affaires Culturelles de la Mairie de Paris, a récemment adressé une lettre d'audit, "un botin" de prescriptions et analyses pour conclure que le LMP ne correspondait pas à la politique municipale et que la Mairie allait suspendre ses subventions.

L'équipe du LMP a alors adressé 500 courriers aux élus, jusqu'à faire intervenir les représentants des Verts au Conseil de Paris pour que soit votée une subvention annuelle de fonctionnement, vitale pour le LMP. 

  

En Juillet dernier, Danielle Fournier, co-présidente du groupe Europe Ecologie à la Mairie de Paris, a inscrit auprès de la Mairie une ligne budgétaire de 40 000 € pour faire fonctionner la structure du LMP. Présente ce jour à l'Olympic Café, elle dit regretter un contexte de politique culturelle "où l'on rogne sur tout, où l'on tronque des sommes ridicules dans des petites associations". Selon Danielle Fournier, les subventions ont globalement diminué et seules les grosses structures s'en sortent bien, contrairement aux petites structures où le phénomène a entraîné une dégradation dramatique de la situation. Cependant elle prévient : "Il ne faut pas tomber dans l'opposition". Certes, l'Orchestre Philarmonique de Paris reçoit de la ville 350 millions d'Euros annuels. Danielle Fournier, peu favorable aux grandes structures, rappelle pourtant que ces univers artistiques différents impliquent des fonctionnements différents. En conclusion, "le problème de Paris, c'est le problème du foncier et du loyer."

 

Quelles solutions pour le LMP ? Hervé Breuil se bat pour retrouver une convention de 3 ans - il s'agit d'obtenir un partenariat avec la Ville et une reconnaissance sur la durée. Le 6 septembre, Christophe Girard (adjoint au Maire de Paris, chargé de la culture) a adressé un fax à Hervé Breuil, qui propose une subvention de 49 600 € qui serait votée au prochain Conseil de Paris le 26 septembre prochain. 


Hervé Breuil reste pourtant déterminé "Cela ne suffit, nous devons aller plus loin. J'attends des solutions de l'extérieur, c'est un signal d'écoute, d'ouverture, on s'en remet aux autres et au hasard".

 

Une pétition est en ligne sur le site du théâtre : www.rueleon.net 

 

 

LETTRE DU 5 SEPTEMBRE 2011 D'HERVE BREUIL AU MAIRE DE PARIS

Lettre ouverte au Maire de Paris 


"Monsieur le Maire de Paris,

 

Depuis 25 ans le Lavoir Moderne Parisien dynamise la vie artistique de ce quartier au nom de la démocratie culturelle.

 

A l’image de cette sixième édition du festival des cultures d’islam, crée ensemble en 2006 et repris par la Mairie de Paris, le lavoir moderne parisien est à la source de la création et inspire largement les projets de développement culturel.

 

Malgré un bilan reconnu par ses pairs, La Direction des Affaires Culturelles de la Ville de Paris considère que Le Lavoir Moderne Parisien « ne correspond pas à la politique culturelle de la municipalité » et met en œuvre depuis des mois ses services pour effacer du paysage culturel Parisien ce patrimoine de la Goutte d’Or.

 

Et le résultat est là : le Lavoir Moderne Parisien est en survivance dans un refus obstiné de la Mairie, de répondre à nos demandes.

 

Quelle place reste t-il aujourd’hui pour l’action artistique, la culture populaire de quartier et la démocratie culturelle ?

Où pourront s’exprimer la créativité, le désir de civilisation, et l’identité multiple ?

De quels laboratoires émergeront les idées les talents et les formes nouvelles ?

 

C’est pourquoi, je demande solennellement que les pouvoirs publics prennent en considération nos demandes et répondent à nos interrogations sur l’avenir du Lavoir Moderne Parisien.

 

Vu l’ampleur de la situation, et me sentant personnellement blessé en tant que fondateur et directeur du Lavoir Moderne Parisien, j’ai pris la décision d’entamer une grève de la faim et de lier mon sort à cette entité culturelle, en danger.

 

Dans l’attente de vous rencontrer, de trouver une solution digne et viable, Monsieur le Maire de Paris, je vous prie d’agréer l’expression de ma considération distinguée.

 

 

Paris le 5 Septembre 2011

 

Hervé Breuil,

Directeur du Lavoir Moderne Parisien"

 

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22 août 2011 1 22 /08 /août /2011 10:00

Fest’Africa Monde : Appel à tous les lecteurs de La Plume Francophone

Par Nocky Djedanoum et Virginie Brinker

 

                                                         « Les rêveurs diurnes sont des hommes dangereux car ils peuvent jouer leur rêve les yeux ouverts pour le rendre possible. »

D. L. Lawrence

 

Fest'africaEn 2007, des membres de l’équipe de La Plume Francophone avait déjà pu assister à Lille au Fest’Africa[1], un festival de littérature africaine fondé en 1993 et dirigé pendant 15 ans par Nocky Djedanoum. Le festival, pendant ces nombreuses années a pu se dérouler en France, au Rwanda, en République Démocratique du Congo et au Tchad.

Aujourd’hui, Nocky Djedanoum a un nouveau projet en tête, et qui compte bien voir le jour : « Fest’Africa monde », et c’est encore lui qui en parle le mieux :

« Il s’agit d’un festival de musique, de la diversité et de la solidarité autour duquel graviteront d'autres événements littéraires et artistiques.

Le premier événement phare de ce festival est un appel aux artistes pour un concert dit de la diversité, de la fraternité et de la solidarité au Stade de France. Il s'agit d'un "concert solidaire" dont les recettes permettront de :

- implanter le festival à Lille.

- relancer le festival pluridisciplinaire "Fest'Africa sous les étoiles" du Tchad dont les deux premières éditions ont eu lieu en 2003 et 2005 à N’Djamena.

- créer la Fondation Fest'Africa Monde (FFAM)


Les objectifs de la Fondation Fest'Africa Monde en France :


- faire la promotion de la diversité, par exemple en faisant intervenir régulièrement dans les écoles, collèges, lycées et universités, des écrivains, artistes, chercheurs etc.
- mener des campagnes de communication massive et nationale sur les questions de la diversité.

- engager un travail de mémoire sur l’histoire de l’esclavage et de la colonisation.
- créer un site internet et un magazine papier spécialisés sur les questions de la diversité et de la solidarité.

- mener des actions de solidarité en faveur des personnes vulnérables parmi lesquelles de nombreux artistes.

- soutenir des créations littéraires et artistiques mettant en avant le "vivre ensemble".
- intervenir sur le plan littéraire et artistique dans les quartiers défavorisés.
- créer un Espace Fest'Africa Monde (Es-FAM) à Lille et si possible dans d’autres villes de France, voire d’Europe.

Les objectifs de la FFAM en Afrique :


- relancer et pérenniser le festival "Fest'Africa sous les étoiles" au Tchad
ainsi que le "Nouveau congrès des écrivains d'Afrique et de ses diasporas"

- soutenir la création africaine dans son ensemble

- fonder la Campagne « EN-JEU-AFRIQUE » (Enfance-Jeunesse Afrique). Il s’agit à travers une telle campagne de mener des actions concrètes en direction des enfants, des adolescents, et des jeunes africains. Champs d’actions : Éducation, Culture, Santé…

- soutenir les différentes actions menées par la société civile africaine (médias, démocratie, droits de l'homme, prévention et résolution des conflits…)

- mobiliser les artistes et les médias pour mener des actions de prévention contre les épidémies telles que le paludisme, le sida...

- s'investir dans la recherche de la paix.

- Fest’Africa Monde au Rwanda en 2014. Commémorer le XXe anniversaire du génocide des Tutsi et le massacre des Hutu modérés du Rwanda.

- créer à N’Djamena un Centre de Recherches Internationales pour la Paix en Afrique et dans le Monde (CRI-PAM).

- éduquer à la culture de la paix.

- créer des Espaces Fest’Africa Monde (Es-FAM) »

LE PROJET FEST'AFRICA MONDE et son premier événement phare, le concert Fest’Africa Monde de la diversité, de la fraternité et de la solidarité au stade de France a donc besoin du soutien d’artistes et de médias notamment. Alors n’hésitez pas à diffuser largement cet appel et à visiter le site détaillant le projet.

Un ouvrage de Nocky Djedanoum, Fest’Africa Monde, Ma quête d’Humanité est également à paraître, et fera, bien sûr, l’objet d’un article sur La Plume Francophone.



[1] N’hésitez pas à relire les différentes chroniques que nous avions alors publiées sur La Plume Francophone : « Besoin d’une nouvelle Afrique, d’un nouvel humanisme », « Fest’Africa » par Circé Krouch-Guilhem, et « Fest’Africa » par Virginie Brinker.

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19 août 2011 5 19 /08 /août /2011 12:06

    De la difficulté d'être

Par Lama Serhan

 

 

 

 

 

 

envers-copie-1.jpgKaouther Adimi, jeune écrivaine algérienne, déjà récompensée pour ses nouvelles par le Prix du jeune écrivain francophone de Muret (2006 et 2008) et par le Prix International de la littérature et du livre de jeunesse d'Alger (2008) nous offre son premier roman, L'envers des autres publié chez Actes Sud en 2011.

Lire l:a suite ici

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4 août 2011 4 04 /08 /août /2011 14:24

« Ô peuple-alibi que ton martyre est insondable »

Par Ali Chibani

 

 

Noel-Ebony.jpgC’est une poésie fulgurante, entraînante par son rythme révolté et exaltante par l’espoir qui la porte et qu’elle transmet, que Jean-Pierre Orban a rééditée dans sa collection « L’Afrique au cœur des lettres » chez l’Harmattan. Lire la suite ici

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30 juillet 2011 6 30 /07 /juillet /2011 00:33

Coup de cœur

Nutrisco et extinguo

Par Virginie Brinker

 

 

 

Stanley Péan est né à Port-au-Prince et a grandi au Québec. L’intrigue de son dernier roman, Bizango[1], se passe d’ailleurs à Montréal. Dans ce roman polyphonique, plusieurs personnages, délicieusement croqués se croisent : Lire la suite ici

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9 juin 2011 4 09 /06 /juin /2011 20:57

Une lecture de L’expiation des innocents d’Ali Chibani

Par Virginie Brinker

     

chibani expiation innocentsIl est toujours difficile de parler de poésie, doit-on se réduire à parler « sur », quitte à dénaturer ? Parler de poésie, une gageure… sous forme de défi à relever au nom de l’amitié mais aussi et surtout de l’admiration. La Plume Francophone a en effet de quoi se réjouir aujourd’hui en comptant parmi ses fondateurs et rédacteurs un poète, Ali Chibani, qui a publié cette année son premier recueil, aux Éditions du Cygne, L’expiation des Innocents[1].

Florilège d’images, puzzle labyrinthique de citations, traces des échos subjectifs et enfouis que cette lecture a pu susciter, le présent article se veut avant tout invitation à la lecture et à la méditation, partage d’une parole vibrante et salutaire, dialogue subjectif des âmes et des consciences à travers les espaces, la mort et les mots.

 

 

La première section intitulée « Prières et sacrements », s’ouvre sur un « Départ », un exil :

 

Va mon fils

Prends ce burnous pour te protéger du froid

Leur froid est effilé[2]

 

La terre à laquelle on s’arrache, celle où « la montagne se mire[3] », n’a rien à envier à celle des étrangers, terre urbaine où « même l’amour se donne avec mesure[4] », terre menaçant l’intégrité du moi, ou plutôt l’identité collective d’un « nous » : « Nous sommes devenus les étrangers de nos vies[5] », dédoublé d’ailleurs en « vous » de façon tout à fait symbolique dans « Consolation pour l’exilé[6] ».

 

Alors que je cherchais une occupation mineure pour rémunérer mes jours et mes humiliations on me demanda :

-         Vos qualités, monsieur ?

-         Je suis un être humain.

-         Et vos défauts ?

-         Je suis un être humain.

-         Cela ne veut rien dire, monsieur !

-         Rien, nous sommes d’accord !

On ferma mon dossier en me priant de sortir[7]

     

Les morsures du rejet et celles de l’exil, aussi bien réelles que métaphysiques, se font pourtant source d’enchantement, ode au poème lui-même :

Dans votre noyade

Hommes de cœur

Gardez vos tambours

Vos hautbois[8]

 

Elles se muent également en appel en creux de l’autre - « Il n’y a pas de mur / Le mur est en toi[9] » - ce que traduisent les dialogues, les apostrophes, l’exilé apparaissant comme « deux fois endeuillé » au sens de « se perdre et perdre les autres[10] ». Cet autre étranger, cet autre moi-même, appelé en creux par le recueil et aussi l’autre radical. Celui qui n’est plus, et ne parlera plus, et dont on attend pourtant, à l’instar d’un Chercheur d’os[11], toutes les révélations-, sceau tragique de l’humaine condition. À l’image de cette femme décédée au pays qui « scrutait tous les cadavres/ Se souvenait de leurs blessures » et  « cherchait dans les corps qui ne répondaient plus/La réponse[12] ». C’est que la terre quittée (« hélas[13] »), peuplée d’ombre et d’os, n’est autre qu’une « Patrie dont le sang définitif a fait le tour du Tombeau[14] », ravagée par « des siècles carnassiers[15] » et absurdes.

Si vos soldats sanguinaires tombent

Au champ d’honneur

Si vos combattants sanguinaires tombent

Au champ d’honneur

Qu’est-ce que l’honneur[16]

 

Seuls l’humour noir, l’ironie – le trait saillant d’un esprit vif et révolté - peuvent alors restaurer le sursaut, empêcher le naufrage de la bassesse : « Algériens / Galériens / C’est dans le désordre des lettres[17] ».

C’est que la mort rôde partout, « sur cette terre, la mort est à portée de tous[18] », dans le « temps blanc[19] » des cadavres. Elle qui est rupture semble pourtant seule restauration possible du lien, et le poète se fait funambule, toujours susceptible de « perdre le fil[20] » et voir les liens qui le rattachent à cette terre « amère aimée[21] », au passé, à l’Histoire et à la vérité des hommes se distendre.

Algérie

Égérie de mes rêves (…)

Ma terre

Tamurt-iw (…)

Que me restera-t-il de toi

Le jour où je serai de retour

Que te restera-t-il de moi[22] 

 

Il n’a pourtant pas le choix : « Nous irons là où les âmes égorgent leurs passés/ Faire des faisceaux avec les os de nos morts[23] ». Et le poète a ceci de commun avec les disparus qu’il est lui-même un « Revenant[24] », homme de l’éternel retour au pays natal, L’Algérie[25], au passé qui ne passe pas.

Pourtant, cet appel en creux de l’ « autre » dans le recueil, notamment par la prégnance de l’emploi symbolique du « nous », c’est peut-être aussi l’ « alternative », quête espérée d’un nouveau lieu, d’un espace réconcilié de l’entre deux, dans lequel le « ou » peut peut-être se faire « où », et l’utopie, le « sans lieu[26] », trouver son point d’ancrage :

 

Comme notre destin est de bifurquer

Ou de revenir puiser dans notre hameau

De quoi reconsidérer nos lendemains

Là où l’amour du monde nous portera

Où les mauvaises nouvelles nous chasseront

Nous irons fonder une famille[27]

 

Point d’ancrage à partir duquel poète et lecteur pourront s’abandonner et croire - sans héroïsme mais simplement - « En nos capacités/ De battre la rapacité/ Des hommes[28] », puisque…

 

Vivre la tête haute n’a jamais

Été impossible aux hommes

Habités par le néant[29]



[1] Ali Chibani, L’expiation des innocents, Éditions du Cygne, 2011.

[2] Ibid., p. 13

[3] Ibid., p. 12.

[4] Ibid., p. 13.

[5] Ibid., p. 14.

[6] Ibid., p. 16.

[7] Ibid., p. 108.

[8] Ibid., p. 17.

[9] Ibid., p. 18.

[10] Ibid., p. 77.

[11] Tahar Djaout, Les Chercheurs d'os, Éditions du Seuil, 1984. Réédition dans la Collection « Points' » n° 824, Éditions du Seuil, 2001.

[12] Ibid., p. 24.

[13] Ibid., p. 29.

[14] Ibid., p. 33.

[15] Ibid., p. 46.

[16] Ibid., p. 48.

[17] Ibid., p. 49.

[18] Ibid., p. 51.

[19] Ibid., p. 63.

[20] Ibid., p. 37.

[21] Ibid., p. 46.

[22] Ibid., p. 107.

[23] Ibid., p. 53.

[24] Ibid., p. 54.

[25] Voir « Lamentations masculines », ibid., p. 104-.

[26] Ibid., p. 39.

[27] Ibid., p. 35.

[28] Ibid., p. 61.

[29] Ibid., p. 100.

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8 juin 2011 3 08 /06 /juin /2011 13:23

Vous êtes comme des animaux ! gueule le cuistot[1].

par Sandrine Meslet

 

 

Nous étions tous pareils, enchevêtrés dans nos petites laideurs.

I.B.

 

 

Publié chez Gallimard en 2010, Même le silence a une fin est le témoignage, sous forme de récit, que nous livre Ingrid Bétancourt retraçant la longue captivité de cette opposante politique. Aux travers des quatre-vingt deux chapitres du récit, l'auteur nous plonge dans sa longue catabase au cœur de la jungle colombienne. Tour à tour enchaînée, enfermée, battue, humiliée, l'auteur médite sur le sens à donner à sa propre existence et sur le choix des valeurs à refonder dans cet univers hostile.

La littérature des camps dans laquelle s'inscrit ce texte est loin d'être un genre littéraire facile à s'approprier, de grands noms jalonnent le parcours de cette littérature née au sortir de la Seconde Guerre Mondiale. Pourtant le témoignage est également à verser dans cette tradition testimoniale tant l'expérience de la négation humaine semble similaire. La haine de l'autre côtoie la haine de soi et le parcours le plus long n'est pas celui qui conduit d'un camp à un autre mais le combat personnel qui mène à l'acceptation de soi, celui, dépouillé et nu, que peu d'expériences permettent de connaître.

 

 

D'impossibles renoncements

 

L'auteur analyse sa situation d'être humain à la lumière d'un Jorge Semprun[2] ou encore d'un Robert Antelme et c'est le même combat, celui du caractère inaliénable de l'humanité, qui se rejoue alors dans la jungle. On reste et demeure un être humain même en se découvrant autre face aux privations et aux manques :

 

 

Mais en captivité j'avais découvert que mon égo souffrait si j'étais dépossédée de ce que je désirais. La faim aidant, c'était autour de la nourriture que les combats silencieux entre prisonniers avaient lieu. J'observais une transformation de moi-même que je n'aimais pas. Et je l'aimais d'autant moins que je ne la supportais pas chez les autres [3].

 

La force du récit naît de l'extrême pudeur de l'auteur à dévoiler les travers de son âme et du combat qu'elle mène contre ce qu'elle pressent être sa propre monstruosité. Dans le chapitre 38 « Le retour à la prison », l'auteur évoque le miroir que les autres prisonniers reflètent de sa propre laideur intérieure « Je me découvrais dans le miroir des autres. La haine, la jalousie, l'avarice, l'envie, l'égoïsme, c'était en moi que je les observais[4]. » Misérable et vile, la captive cherche à assurer sa subsistance ; elle n'est plus qu'un être conditionné par le besoin même si ce dernier empiète sur celui des autres « Les relations étaient inversées : les prisonniers se voyaient comme des rivaux, auxquels ils vouaient de l'aversion et de l'animosité[5]. »

 

Malgré le manque, une chose n'a pas quitté l'auteur lors de ces années de séquestration : l'envie de s'évader. Le récit s'ouvre d'ailleurs sur une tentative d'évasion au cours de laquelle Ingrid Bétancourt se retrouve pour la première fois seule face à la jungle. Le choix d'ouvrir ainsi son récit témoigne de l'importance psychologique que revêt cette évasion, Ingrid Bétancourt ne renonce jamais. C'est un défi sans cesse renouvelé et jeté aux visages de ses geôliers. Cependant la leçon de cet échec est marquante car l'auteur se reproche sa peur face aux soldats qui la reprennent. Elle réalise soudain qu'elle n'est pas encore immunisée contre leurs sarcasmes :

 

Alors, dans cette réflexion qui me dénudait honteusement devant moi-même, j'ai compris que j'étais encore un être médiocre et quelconque. Que je n'avais pas encore assez souffert pour avoir dans le ventre la rage de lutter à mort pour ma liberté. J'étais encore un chien qui, malgré les coups, attendait la gamelle[6].

 

D'autres récits d'évasion sont relatés, palpitants, ces derniers permettent de maintenir possible l'idée de liberté, ils sont le moyen pour la captive de rétablir l'équilibre et d'instaurer un rapport de force avec ces geôliers. L'envie de fuir est aussi celle de vivre, elle prouve que la guérilla FARC ne parvient pas à tuer l'espoir des prisonniers. L'exemple le plus marquant demeure le succès de l'évasion d'un camarade, un dénommé Pinchao, qui parvient avec les conseils d'Ingrid Bétancourt et de Luis Eladio à s'échapper. L'humour n'est pas absent de leurs échanges car il leur permet d'évacuer le caractère périlleux de l'entreprise qui peut conduire au meilleur comme au pire :

 

 

- Tu t'arrêtes toutes les quarante-cinq minutes et tu fais le point. Et tu en profites pour lancer un appel là-haut, pour qu'Il te donne un coup de main.

 

- Je ne crois pas en Dieu.

 

- Ça ne fait rien. Il n'est pas susceptible. Tu peux quand même l'appeler. S'Il ne répond pas, tu appelles la Vierge Marie, elle est toujours disponible [7].

 

Ingrid Bétancourt précise d'ailleurs l'importance qu'a joué le rire pour surmonter les situations difficiles, les prisonniers sont amenés à relativiser des sujets dramatiques parce qu'ils n'ont aucun moyen matériel de les résoudre comme lors de la maladie de Luis Éladio dit Lucho :

   

Je ne savais pas comment m'y prendre. Je ne connaissais aucun mode d'emploi pour atteindre un niveau supérieur d'humanité et une plus grande sagesse. Mais je sentais que le rire était le début de la sagesse qui m'était indispensable pour survivre[8].

 

  

Leçons de survie

 

Le style d'une grande sobriété épouse avec élégance la pudeur d'un récit qui dévoile la cruauté, la violence et le mépris par le biais d'un discours explicatif qui fait obstacle à tout épanchement. Ce choix rend les moments de doute et de désespoir d'autant plus marquants comme lorsque l'auteur apprend la mort de son père :

 

Je me tournai d'un bond, rouge d'indignation. Je ne voulais pas qu'il me voie. Il n'avait aucun droit de me regarder. J'allais mourir, j'allais imploser, j'allais crever dans cette jungle de merde. Tant mieux, j'irai le rejoindre. Je le voulais. Je voulais disparaître.[9]

 

 

Le contrôle de la forme et le quasi-vérouillage stylistique mettent à distance le récit traumatique. L'expérience carcérale n'en ressort que plus forte. Le lecteur est ainsi frappé par l'analyse froide autant que distante de l'auteur, l'emprisonnement s'accompagne ainsi d'une véritable perte de repères, les prisonniers sont contraints de s'adapter au milieu et à s'organiser pour survivre. Il faut vivre, ou, plutôt, trouver la force de ne pas mourir. Le corps et l'esprit fatiguent, la lutte est avant tout un combat personnel. Loin de se présenter comme une charge politique, le récit laisse le lecteur juge et s'interroge Qui est-on vraiment et que devient-on en fréquentant l'abject? La prolepse tient un grand rôle dans le récit qui n'est pas chronologique. En effet, il aurait été impossible pour l'auteur de restituer six années de captivité. Un choix s'imposait dans l'ensemble des anecdotes qui ont fait de sa captivité, un moment de vie.

Le discours explicatif permet aussi à l'auteur, tout en maintenant son expérience à distance, de donner de nombreuses explications sur le fonctionnement des FARC. La guérilla FARC et l'idéologie révolutionnaire qui conduit à l'endoctrinement de ses membres est à ce titre édifiante. Le trafic de drogue, les lacunes culturelles, le mépris d'un savoir intellectuel qualifié de bourgeois rendent impossible l'échange de vues politiques avec les prisonniers, seul le travail manuel leur permet de temps à autre de communiquer :

 

En finissant la ceinture qu'il m'avait aidé à commencer, perdue dans mes méditations, je le remerciai dans le silence de mes pensées pour le temps qu'il avait passé à parler avec moi, plus que pour l'art qu'il m'avait transmis, car je découvrais que ce que les autres ont de plus précieux à nous offrir, c'est le temps auquel la mort donne sa valeur.[10]

 

 

Le récit se fait alors essai politique sur l'opposition farc et sur les dérives de l'organisation marxiste.

 

Mais l'auteur nous plonge surtout au cœur de la captivité et nous rend témoin de la dissémination du moi. Loin de se ménager, Ingrid Bétancourt se juge, cherche à expliquer les mesquineries, les jalousies, dont elle est coupable autant que victime. Le long témoignage se mue alors en un voyage au plus intime dans les méandres de la nature humaine, tels que ceux offerts par les survivants de l'expérience concentrationnaire :

 

Dans le partage des souvenirs, une évolution se poursuivit. Certains faits sont trop douloureux pour être racontés : en les dévoilant, on les vit à nouveau ; en les taisant on a l'espoir que, le temps passant la douleur disparaîtra, qu'il sera possible ensuite de partager ce que l'on a vécu avec d'autres et de s'exonérer de son propre silence. […] Raconter certaines choses, c'est leur permettre de rester vivantes dans l'esprit des autres, alors qu'il nous paraît finalement plus convenable de les laisser mourir à l'intérieur de nous-mêmes.

 

Tout ne peut être dit. La pudeur et le silence s'imposent d'eux-mêmes car la brutalité et la violence sont parfois indicibles. Dans un monde où tout doit être dit et inscrit, l'auteur fait le choix de l'ellipse qui donne beaucoup plus de poids à son témoignage. L'oubli est aussi salvateur, des événements peuvent être tus pour permettre aux hommes d'avancer.

 

Le récit captivant nous confronte au quotidien et à l'habitude qui guette la vie des otages. A travers les mots d'Ingrid Bétancourt, il faut lire l'enjeu de cette résistance, elle ne se résigne jamais à cette existence qu'elle n'a pas choisie. Passant de petites misères aux grandes détresses, de minces espérances aux incommensurables joies, l'auteur dresse le portrait paradoxal d'un être en quête de son identité. Car Ingrid Bétancourt n'existe plus dans la jungle, le récit est alors la longue conquête de celle qu'elle a été et ne sera plus, de ce qu'elle deviendra à la suite de cette expérience :

 

Il n'avait plus d'emprise sur moi parce que j'avais déjà accepté la possibilité de mourir. J'avais cru, ma vie durant, que j'étais éternelle. Mon éternité s'arrêtait là, dans ce trou pourri, et la présence de cette mort toute proche me remplissait d'une quiétude que je savourais. Je n'avais plus besoin de rien, je ne désirais rien. Mon âme était mise à nu : je n'avais plus peur d'Enrique.[11] 

 

 

Vaincre la peur et accepter de disparaître loin des siens rend la dernière partie du témoignage poignante. Le long cheminement intérieur mène l'auteur au renoncement, elle s'autorise ainsi le droit de mourir face à ceux qui souhaitaient la maintenir en vie. Son dernier combat, comme une dernière bravade à ses oppresseurs, était symbolisé par ce renoncement à vivre et cette acceptation de la mort. Car même la mort sous la plume de l'auteur se mue en acte de résistance.   

 



[1] Robert Antelme, L'espèce humaine, Paris, Gallimard, 1957, p.68

[2] Jorge Semprun, L'écriture ou la vie, Paris, Gallimard, 1994, 319 p.

[3] Ingrid Bétancourt, Même le silence a une fin, Paris, Gallimard, 2010, p.277

[4]Ibid., p.356

[5]Ibid., p.399

[6]Ibid., p.25

[7]Ibid., p.590

[8]Ibid., p.315

[9]Ibid., p.119

[10]Ibid., p.177

[11]Ibid., p.642

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6 juin 2011 1 06 /06 /juin /2011 00:09

 

 

Une gazelle tuée par le mauvais temps

Par Ali Chibani

 

            Dans son premier livre publié sept ans après sa rédaction, Rachid Mimouni aborde le thème de la « Révolution » qui a arraché l’Algérie à plus d’un siècle de colonialisme. Le Printemps n’en sera que plus beau est un ouvrage atypique qui s’intéresse, sans mystification, précisément à la guerre d’indépendance. L’histoire est celle de Djamila, une jeune militante pour l’indépendance, que se disputent un militaire français et Hamid. Ce jeune algérien est lui aussi engagé dans la guerre pour l’indépendance. C’est lui qui, parce qu’il perd le contrôle de son destin, finit par tuer la femmequ’il aime sous les yeux de son rival. Le jeune capitaine, lui, arrive juste de France. Grand spécialiste des guerres urbaines, il est en mission pour neutraliser l’« organisation terroriste de la ville » dirigée par le vieux Si-Hassan.

 

« Djamila, c'est mon étoile »

 

            Djamila est comparable à Nedjma de Kateb Yacine. Séduisant à la fois les Algériens et les Français, elle est belle et insaisissable. D’ailleurs, Hamid dit : « Comprenez-vous, Djamila, c’est mon étoile ? » (p. 114), sachant que Nedjma signifie en arabe l’« étoile ». C’est cette étoile qui attise les désirs et les tensions, métaphore de l’Algérie, et prête son corps à l’œuvre. Un corps instable déchiré par les violences coloniales et tiraillé par ses cinq branches qui lui indiquent des directions historico-littéraires multiples et différentes. Le Printemps n’en sera que plus beau est une œuvre qui veut concilier tous les genres littéraires qui s’imposent à elle : la poésie, le roman et le théâtre. Les personnages naviguent en permanence dans un hors-temps de violence. Ils ne leur reste que la généalogie pour les garder accrochés à leurs propres histoires. Mais c’est une généalogie qui revient avec les signes de la culpabilité des « ancêtres » dans l’infortune de leur descendance. Ils sont ainsi disqualifiés et jetés dans une forme de routine de la continuité qui leur ôte toute leur autorité. À Djamila qui lui demande pourquoi il s’est engagé dans l’armée, le capitaine répond : « Je n’en sais trop rien. Un peu par vocation, un peu par habitude. Mon père, mon grand-père et l’arrière de mes aïeux ont servi dans l’armée. » (p. 29). Par moments, la généalogie affirme son autorité, c’est pour montrer qu’elle a scellé le cours de l’Histoire dès ses premiers pas. Tous les personnages algériens n’héritent que des suppliques et des misères de leurs parents qui avouent leur échec à mettre un terme à une « défaite » séculaire provoquant – par cet aveu – l’humiliation de leurs enfants. C’est le cas de Malek à qui son père dit : « Un jour, il vous faudra réinventer l’Histoire. » (p. 61)

            Les Français ont donc hérité d’une victoire par hasard et, peut-être par une forme d’habitude historique dont les mécanismes sont rôdés : « Elle [la maîtresse de l’école] ne comprenait pas qu’elle n’était, somme toute, que l’accidentelle héritière d’une vieille victoire, dont elle ne pourrait jamais, ignorant tout de l’histoire, bénéficier de son problématique usufruit. » (p. 64) Les Algériens, pour leur part, sont les légataires d’une vieille défaite qui est toujours hermétique à l’interprétation et dont Djamila est devenue l'incarnation physique : « Dans l’effervescence qui régnait alors on parla de malédiction de la tribu, et tu ne tardas pas à personnifier cette malédiction dans l’esprit de certaines vieilles femmes. Rien n’est plus contagieux que ce genre de croyance et tu devins bientôt une enfant maudite même aux yeux des hommes les plus sages de la tribu. » (p. 105) Il n’y a guère plus que le Poète qui puisse prêter une signification à tout ce qui se produit sous ses yeux et auquel il ne participe pas. En effet, le Poète occupe le même (non-)rôle que le chœur dans les tragédies grecques, c’est-à-dire celui qui commente l’histoire en restant en dehors de sa temporalité. Le Poète, dans l’œuvre de Mimouni, ouvre le monde à la signification et met en relief ses absurdités : « Il est toujours des limites au pouvoir des magiciens, un moment où le carrosse redevient citrouille. Celui de Hamid ne pouvait résister à la première et fondamentale séparation. » (p. 111) Il déflore symboliquement l’hymen de Djamila avec ses mots contrairement aux rivaux qui se disputent cette « vierge » qui s’est auto-érigée à la fois en totem et en tabou, en silence du sens et en moteur pour les imaginaires des uns et des autres.

Djamila est l’être total malgré elle. À ce titre, elle est, d'une part, le miroir qui renvoie aux autres leurs images avec leurs manques et leurs défauts et, d'autre part, le feu qui attise tous les désirs d’appartenance à un espace et à une autre Histoire : « Le rival éconduit, déclare Malek, devrait ainsi se réjouir de voir supplanté le fiancé en titre, se retrouvant somme toute contre un adversaire de moindre envergure. Mais je ne puis admettre de voir la gazelle – disputée, certes, mais néanmoins nôtre – abandonnée aux mains de l’étranger, aux mains du vainqueur. Que nous reste-t-il aujourd’hui, si même nos vierges nous désertent ? » (p. 36). Djamila est la femme merveilleuse que les convoitises ont transformée en être fantastique.

 

Le piège d'une ville triste à mourir

 

            L'héroïne sacrifiée comme être merveilleux constitue une possibilité théorique face à la grande et implacable impossibilité historique vers laquelle elle se dirige entraînant dans ses efforts tous ses prétendants. Elle suggère à tous les esprits un autre espace-temps que celui qui règne dans la ville aux rues grises et désertes où se déroule l’histoire. L’espace urbain décrit est oppressant et ennuyeux. Tous les personnages voudraient se libérer de cet espace-humeur sans jamais pouvoir le quitter. La ville est l’otage du « mauvais temps » censé augurer une nouvelle destinée. C’est ce qui ressort de cet échange entre Djamila et le jeune capitaine qui vient de lui offrir une cigarette :

 

     - Merci, Monsieur. Mauvais temps, n’est-ce pas ?

- Le printemps n’en sera que plus beau. (p. 17)

 

La ville, c’est aussi le commencement du champ d’expérimentation langagière du jeune Mimouni qui n’a que 20 ans quand il a écrit cette œuvre. Consciemment ou inconsciemment, l’auteur exprime quelque chose qui pourrait ressembler à du métatexte et qui rapproche implicitement l’expérience de la littérature de l’expérience militaire, celle-ci n’ayant rien d’exaltant : « Vous pouvez trouver ici un large champ d’expérimentation pour vos théories. Voyez-vous, capitaine, le travail que nous faisons ici n’a en soi rien d’exaltant. Il est fort peu spectaculaire et exige un effort continu et une patience à toute épreuve. Néanmoins, son importance est très grande dans la poursuite de la guerre que nous menons. » (p. 11). Contrairement à l’expérience militaire qui ajoute la fumée des incendies au mauvais temps, l’expérience littéraire nous éclaire sur la signification de l’Histoire à travers des réseaux multiples de métaphores, pour ne pas dire de mythes : « Cette ville n’a jamais pu s’accommoder du mauvais temps, ne s’y étant jamais préparée. Sa laborieuse architecture perd alors toute sa signification. Cette ville a été créée pour briller au soleil levant. Et je n’ai jamais vu pareil mois de décembre. Tout se dérègle. » (p. 30).

            Djamila a été sacrifiée sur ordre de Si Hassan pour qui « la mort de la gazelle apparaissait comme la suppression de l’insoluble problème ». Hamid a eu la lourde tâche de transformer la malédiction en acte. Que peut-on attendre de ce geste ? La fin de l’histoire ne règle rien au drame qui s’est noué en Algérie. Le printemps n’en sera sans doute pas plus beau. À moins que le voile qui se lève sur les mécanismes de la violence et la conscience qui en émerge ne poussent au changement. Hamid crie son désespoir et dénonce la répétition de la violence qui reste toujours fermée au sens puisqu’il confond sa réalité avec une fiction qui se répète sans se renouveler : « Je refuse de jouer plus longtemps, cette pièce est ridicule. Je ne veux plus jouer plus longtemps cette pièce est ridicule. Je ne veux plus jouer cette stupide pièce. Je m’arrête. Rideau, machiniste, rideau ! » (p. 113). Dans l’ensemble de sa production littéraire après Le Printemps n’en sera que plus beau, Rachid Mimouni n’a fait qu’écrire sur l’hiver incessant et la grande Malédictionqui oppressent son pays.

 

Rachid Mimouni, Le Printemps n’en sera que plus beau, Alger, Enal, 1978.

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14 février 2011 1 14 /02 /février /2011 02:23

Récit de vie d’un dictateur condamné

Par Ali Chibani

 

 

 

            Si l’on devait distribuer un livre aux peuples actuellement en révolte contre les dictatures de la rive sud de la Méditerranée, Une paix à vivre[1], de l’écrivain algérien Rachid Mimouni, serait tout indiqué tant il décrit avec réalisme et déconstruit avec lucidité les mécanismes de domination et de perpétuation de ces régimes.

            Tout le long de ce récit, on entend la voix d’un condamné à mort. Celui-ci est dos au « polygone » des fusillés. Dans ce court instant, ce hiatus dans le récit principal, qui le sépare de l’application de sa peine, il se souvient de l’histoire de sa vie jusqu’à ce moment fatidique dans un monologue intérieur qui, écrit, devient un manuel pour dictateurs. Le condamné était « Maréchalissime ». Mimouni nomme ainsi tous les militaires qui prennent le pouvoir par des coups d’Etat, règnent sans partage pendant des années où ils ne pensent qu’à perpétuer leur autorité pour préserver leurs avantages en semant la mort et le désarroi, avant d’être renversés chacun leur tour par d’autres militaires qu’ils auront eux-mêmes aidés à entrer dans le cercle fermé de la société du Palais. Plus précisément, « Maréchalissime » est le titre que ces chefs du Palais se lèguent l’un à l’autre comme ils se laissent en héritage une seule et même politique faite de corruption et de prédation, d’enlèvements et de meurtres. Pour mettre en exergue cet état de fait, Rachid Mimouni a choisi de priver de noms tous les personnages de son œuvre. Aucun d’eux n’est nommé. Ils ont tous un titre de fonction qui reflète leur rôle et leur position au Palais ou au sein de l’armée. Cet anonymat renforce le sentiment d’inanité et d’immobilisme qui caractérise ces régimes de cautèle(s). Le parcours du Maréchalissime-narrateur n’est donc que le parcours exemplaire de tous ceux qui l’ont précédé et de tous ceux qui vont lui succéder. Il s’applique aussi bien à l’Algérie, qu’à la Tunisie ou à l’Egypte.

 

Une enfance « calamiteuse »

            Le narrateur commence par raconter « sa calamiteuse enfance d’orphelin » (p. 24). Abandonné par sa tribu après que ses parents ont été emportés par une rivière en crue, adopté par un « parent à la froideur marmoréenne » (p. 19), il va travailler dans un champ de tabac. L’odeur et la couleur de cette plante qui lui collent à la peau le rendent complètement malade tant sur le plan physique que psychique. Il va donc s’employer toute sa vie à lutter contre le tabac de son enfance et à étouffer de cette « peine », les « feuilles de tabac » étant une métaphore qui pourrait désigner à la fois le complexe d’infériorité résultant de son enfance difficile et l’idée noire du pouvoir. Si le « pouvoir » attire tout être humain qui désire, d’une manière ou d’une autre, affirmer son autorité dans le monde, il est des personnes chez qui ce désir d’autorité semble maladif au point de dominer toute leur vie :

Durant plusieurs semaines, j’eus à disposer feuille après feuille sur la saignée du bras. Non, ce n’était pas un travail de forçat. Mais le rugueux parenchyme enduisait peu à peu de résine noire la peau des mains, des avant-bras, de la poitrine, du cou puis du buste tout entier. Et surtout, surtout, cette molle gomme imprégnait mon être d’une écœurante odeur. J’en eus des nausées à vomir toutes mes entrailles, des toux qui déchiraient mes poumons. (p. 79).

Ce qui motive le personnage locuteur à tout sacrifier pour prendre le pouvoir, c’est un désir de vengeance et de revanche :

Auparavant, jamais, au grand jamais je n’étais parvenu à me débarrasser de ce complexe originel qui pesait si fort sur mes épaules que je ne voyais le monde que l’échine courbée. Je ne pouvais concevoir d’établir un rapport d’égalité avec autrui. Je restais toujours l’inférieur. Le fils de bohémiens que j’étais n’avait jamais pu envisager de regarder les autres de la même hauteur. Si je m’étais inconsciemment dirigé vers la carrière militaire, c’est que j’avais senti que l’uniforme allait me conférer ce surcroît de taille qui me manquait. […] J’eus enfin l’audace de fixer le soleil. La première étoile qui vint orner mon épaulette fit gonfler ma poitrine. Je me sentais grandir et épaissir à mesure que mes épaules se chargeaient d’insignes dorés. (p. 219).

L’Etat est l’endroit où le narrateur peut réaliser toutes ses ambitions en la matière puisque l’Etat est l’outil grandiose de la vengeance. Chez ce personnage, l’obsession est liée à un manque de reconnaissance qui est survenu à un âge précoce. Dès son enfance, il est victime d’une hémorragie narcissique et d’une forme de mutilation physique qui devient rapidement ontologique. La gomme du tabac recouvre la peau du personnage comme elle recouvre son humanité pour ne laisser transparaître qu’un être mystérieux et malfaisant, qui va étouffer le monde comme les travaux dans les champs de tabac l’ont étouffé.

 

L’itinéraire d’un dictateur

L’histoire du Maréchalissime principal dans Une peine à vivre est celle d’une lente mais sûre ascension vers le sommet de l’Etat. L’orphelin, petit voleur puis travailleur dans les champs de tabac entre dans l’armée à seize ans. Analphabète, fragilisé par une adolescence difficile, il gagne le respect des anciens en poignardant le plus autoritaire d’entre eux qui voulait le violer. Après avoir accompli les basses tâches dans la caserne, il gagne ses galons d’adjudant-chef. Il réussit, en menant dans le lit de son sergent la femme d’un honnête avocat, à se faire admettre à l’Académie Militaire, où sont formés, pour ainsi dire, les « énarques » des régimes militaires. Même s’il n’arrive pas à surmonter son illettrisme, le futur Maréchalissime réussit tous ses examens. En effet, il fait chanter le lieutenant responsable des dossiers des élèves de l’école pour qui il vient de récolter des informations sur les autres élèves, tout en profitant de cette opportunité pour découvrir des nouvelles compromettantes sur lui : « Tu dois me procurer les sujets des examens. Comme tu le feras aussi l’année prochaine et les deux qui suivront. Après cela, tu oublieras les anomalies de mon dossier comme j’effacerai de ma mémoire tout ce qui te concerne. » (p. 57). Fort de son succès immérité aux examens de l’Académie, il est affecté à l’état-major général où il fait un premier constat sur l’oisiveté du personnel :

Je devais me rendre compte que nous étions ainsi des centaines, éloignés du lieu essentiel, à errer sous surveillance le long d’interminables couloirs, discrets ou cabotins, silencieux ou prolixes, choyés mais oisifs, sans fonction ni pouvoir réels. […] Les plus blasés s’occupaient tranquillement de la construction de leur villa, de la scolarité de leurs enfants à l’étranger, de l’aménagement de l’appartement de leur dernière maîtresse ou de la quantité des derniers produits importés par les coopératives spéciales de l’armée. Il n’en restait que quelques-uns qui, comme moi, sans cynisme désabusé ni excessive jobardise, se contentaient d’attendre en expédiant les petites tâches qu’on voulait bien leur attribuer. (p. 63).

Pour atteindre le « lieu essentiel », le jeune militaire devient « l’homme à tout faire de l’officier » supérieur. Celui-ci est aussi pris au piège de l’ambitieux personnage qui le menace de le jeter en pâture sur la scène publique en dévoilant ses mœurs scandaleuses, à moins de lui confier des missions plus rehaussantes. Ce qui est fait rapidement pour l’engager à devenir l’espion envoyé dans les réunions du Parti central où « [l]e présentateur présentait, l’orateur parlait, les assistants applaudissaient, puis tout le monde se dispersait. » (p. 65). C’est ensuite à « la faune diplomatique » (p. 70) d’être traversée par l’œil scrutateur de l’agent militaire qui y découvre un monde fait de compromissions avec les dictateurs, de faux-semblants et où tout se gagne et se donne sur le dos des femmes. Le narrateur réussit ensuite à faire son entrée au Palais et devient responsable de la Sécurité d’Etat, un poste qu’il occupe malgré les risques encourus. Celui dont il veut prendre la place au sommet du pouvoir le prévient sans craindre la contradiction : « Que tu me serves mal ou trop bien, que je prenne ombrage de ta puissance ou que je sois excédé par tes bourdes, et tu aboutiras au polygone. » (p. 85). Et le même d’ajouter : « Tu seras alors étonné de découvrir que la servilité humaine n’a pas de limite et que la dignité n’est qu’un mot creux. » (p. 85). Après une période passée au service du Maréchalissime, le personnage-narrateur, qui a retrouvé son compagnon des champs de tabac, orchestre un coup d’Etat et prend le pouvoir les pieds pataugeant dans le sang. Il découvre alors que son ascension au Palais a été voulue et habilement orchestrée par sa « victime ».

 

L’amour : rétablissement du lien défectueux et l’Autre comme miroir

            À travers le personnage principal, Rachid Mimouni expose l’itinéraire des militaires à la tête de l’Etat algérien parallèlement à un itinéraire littéraire qui réduit les généraux, qui impressionnent tout un peuple, à leur stature minable de calculateurs mégalomaniaques que la paranoïa pousse à commettre des crimes gratuits. L’itinéraire littéraire est parsemé d’hyperboles et d’épithètes péjoratives. La figure de la répétition reste la première caractéristique du récit puisqu’il s’agit de divulguer un mécanisme de domination inlassablement réitéré par les militaires.

            Cependant, l’auteur fait vivre à son personnage une parenthèse – hiatus dans le hiatus – qui le coupe des intrigues du Palais. Quand le premier Maréchalissime lui fait part de sa volonté de le nommer à la tête de la Sécurité d’Etat, le narrateur demande un temps de réflexion qu’il va passer dans un hôtel situé dans un lieu perdu du monde. Dans cet hôtel, il rencontre une jeune étudiante qui va lui faire découvrir l’amour et la vie. Ce personnage apprend que la femme ne se réduit pas à un objet sexuel que les pères, les frères ou les fils en mal de promotions offrent aux personnages haut-placés afin de les amadouer. Mais cette idylle est contraire au code de conduite des militaires comme le montrent les propos du premier Maréchalissime : « Un conseil cependant : ne te laisse mener par aucune passion, c’est dangereux. » (p. 85).

            Le personnage narrateur vivra toute sa vie dans le questionnement : cette fille est-elle réellement une étudiante en architecture comme elle le prétendait où un agent au service du Palais envoyé pour lui faire prendre du bon temps et lui soutirer des informations sur son enfance dont il n’a jamais rien révélé à ses collaborateurs ? Après avoir pris le pouvoir, assuré ses arrières en éliminant ou en emprisonnant tous ses opposants et tous ceux qu’il juge dangereux et susceptibles de convoiter sa place, le Maréchalissime narrateur refuse toutes les femmes que lui propose la gouvernante du Palais. Le souvenir de son idylle le hante et il décide de retrouver la jeune fille mystérieuse en employant les grands moyens. Il mobilise toute la Sécurité d’Etat et la Contre-Sécurité d’Etat pour qu’elles passent au peigne fin tout le territoire national. Elle est finalement  retrouvée à Paris et enlevée par un mercenaire qui est immédiatement exécuté par les agents de la Sécurité d’Etat. L’affaire, divulguée par la presse étrangère, est vite étouffée après que le Maréchalissime s’est engagé à signer tous les contrats pétroliers en attente avec les entreprises du « pays ami ».

            Pour séduire la jeune femme qui refuse de le voir, le Maréchalissime lui promet monts et merveilles : il plante des fleurs dans le Palais, il amène toute sorte d’oiseaux car son aimée apprécie leur chant, il décide de la création d’un orchestre national pour qu’elle écoute la radio nationale et non plus la musique diffusée sur les ondes étrangères… Bref, on assiste à un retour à/de la culture et du Beau comme formes de contre-pouvoir effectif. Il faut dire que la jeune fille est quasiment le seul personnage à se positionner dans l’altérité par rapport au Maréchalissime. Elle refuse de se soumettre à son autorité et la flagornerie[2] n’est pas sa spécialité. Par ce positionnement, elle amène son ancien amant à être face à lui-même, notamment grâce à son journal intime – cette parole dans la parole qui donne un autre visage au succès du militaire – que le Maréchalissime fait voler pour le lire. Il se découvre en dictateur qui fait honte à son peuple. Celui qui « … n’avai[t] guère de goût pour l’introspection… » (p. 87) est contraint à faire son examen de conscience : « Je me suis contenté d’appliquer les préceptes de mon prédécesseur afin de faire partout régner la terreur. J’ai passé mon temps à dégrader ou assassiner tous ceux qui me menaçaient ou me déplaisaient. J’ai gouverné selon mon plaisir, c’est-à-dire sans remords et sans miséricorde » (p. 246). Une nouvelle fois, la peau narcissique du personnage se déchire. Celui-ci va alors tout mettre en œuvre pour la réparer mais sans aucune sincérité. C’est ce que dénote ce discours qui n’est pas sans nous faire penser aux stratégies employées par Zine El Abidine Ben Ali, Hosni Moubarak et Abdelaziz Bouteflika pour duper leurs populations et prolonger la durée de leur présence à la tête de l’Etat  : « Grâce à elle, j’ai pris conscience de la nécessité d’améliorer mon image de marque. […] Ne crois-tu pas qu’il est temps pour nous d’élaborer une constitution qui serait soumise au peuple et par conséquent approuvée à une écrasante majorité ? » (p. 237). Cette prise de conscience l’a déjà amené à « procéder à un remaniement ministériel gouvernemental, afin de marquer le début d’une nouvelle ère. » (p. 201). Quelques pages plus loin, nous pouvons lire cette mise en emphase de la répétition comme moyen d’envoûtement de la population et le renouvellement du discours comme opération magique destinée à duper les médias internationaux :

 

Il faut que tu saches que tout est dans le verbe et l’incantation. Il suffit de réaffirmer impudemment et indéfiniment les choses, et elles finissent par pénétrer les caboches les mieux blindées. […] Je veux que la presse internationale se fasse l’écho de toutes nos belles décisions. Nous allons supprimer la Cour de sûreté de l’État, instituer l’indépendance de la justice, instaurer la liberté de la presse, abolir la limitation de vitesse sur les autoroutes, bannir la torture et les sévices corporels, interdire aux flics d’arrêter ceux qui portent des moustaches semblables aux miennes sous inculpation de faux et usage de faux, punir les auteurs de malversations, même s’ils appartiennent à ton cabinet, pénaliser tous les contrevenants, acquitter les innocents, quel que soit l’outrage commis. Tu commenceras par le claironner bien haut avant de l’appliquer prudemment. (p. 241).

L’antithèse qui caractérise la conclusion de ce passage (« claironner bien haut », « appliquer prudemment ») prouve que le Maréchalissime orchestre tout avec doigté et application. Mais cela ne suffit pas pour séduire la jeune étudiante prisonnière du Palais. Conséquemment, le Maréchalissime, qui va jusqu’à exiger du directeur des services météorologiques de faire apparaître le soleil alors qu’il fait un temps hivernal, se soumet au sentiment amoureux qui motive ses nouvelles décisions. La fille, comme le soleil qu’il ne peut pas forcer à se montrer, est le rempart contre lequel vient s’écraser sa toute-puissance. Les rapports s’inversent alors et le Maréchalissime n’est plus le dépositaire d’une quelconque autorité mais un être soumis. Lui qui avait l’habitude de gérer jusqu’au quotidien des individus propose à son aimée de faire de son quotidien ce qu’elle veut :

 Je lui avais promis qu’elle pourrait régenter le Palais à sa guise, décider de tout, régir le personnel, ordonner ou annuler les réceptions, changer les dates des fêtes légales et la couleur des draps de toutes les chambres, renouveler l’ameublement, choisir mes costumes, définir la longueur idéale des poils de ma moustache, corriger les recettes du cuisinier et même m’interdire de pisser chaque matin sur le rosier qui ornait le perron. (p. 211-212).

 

Pour le Maréchalissime, s’il faut choisir entre le pouvoir et l’amour, il faut choisir l’amour. Il regrette alors sa position et découvre que son autorité n’est qu’illusion, que ceux qui subissent sa colère ont le pouvoir qui lui échappe, celui d’être heureux : « Justement, à quoi me sert d’être Maréchalissime si je ne peux influer sur ce qui m’importe le plus ? Un paysan aimé de sa femme est plus heureux que moi. » (p. 218).

            Ultime décision, le Maréchalissime démissionne de son poste. C’est l’acte qui lui est fatal et lui coûte la vie. En effet, son compagnon des champs de tabac est mandaté par les généraux pour prendre d’assaut le Palais et occuper sa place les protégeant ainsi des mains de la justice. Les vengeurs qu’ils sont redoutent en premier lieu la vengeance de leurs peuples. Alors que l’Histoire se répète, que les soldats font feu sur lui, le personnage narrateur et ex-Maréchalissime goûte à la victoire d’avoir rétabli le lien social suprême qu’est l’amour puisque, au moment de s’effondrer, il voit la personne aimée courir vers lui.



[1] Rachid Mimouni, Une peine à vivre, Paris, éditions Stock, 1991.

[2] C’est le fait que le dictateur soit entouré de « flatteurs » intéressés qui pourrait expliquer le suffixe à valeur superlative « issime » dans le néologisme « Maréchalissime ».

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Published by La plume francophone - dans Coups de cœur
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