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Présentation du blog

                                                                            Animés par une même p assion, nous sommes un groupe d'amis qui, étudiant à l'université les littératures francophones, avons voulu construire un espace d'analyse et de promotion des diverses créations artistiques francophones venues du monde entier, tout en y intégrant notre regard sur l'actualité.

Nous proposons, à travers ce blog, différentes rubriques enrichies, chaque mois, par un dossier thématique ou portant sur une personnalité francophone. Des indications en tête d'article vous informent sur les différents publics "Tout public" "Didactique" "Analyse" auxquels s'adressent les articles.

Nous espérons ainsi vous faire découvrir et surtout apprécier de nouveaux horizons culturels.

 

L'équipe du blog

Vendredi 8 février 2008

La nuit
par Lama Serhan et Sandrine Meslet
 

Le thème de la nuit amène un questionnement plus large que l’opposition attendue entre l’obscurité et la clarté. Elle peut offrir une meilleure visibilité des objets contrairement à l’idée de dissimulation dont elle est souvent affublée. C’est ainsi que Senghor l’exprime dans le poème liminaire « Chant pour Signare » qui ouvre le recueil Nocturnes (1961) « Une main de lumière a caressé mes paupières de nuit ». Dans le roman Le Jeune homme de sable du guinéen Williams Sassine, le soleil se présente comme une clarté aveuglante rappelant le pouvoir absolu du Guide alors que la nuit est vécue par le peuple comme refuge. La nuit concentre également des peurs enfantines. Marie Ndiaye l’évoque dans son conte La diablesse et son enfant, illustré par la dessinatrice Nadja. La Diablesse, figure de l’ombre par excellence, vient illuminer la nuit des villageois ouvrant la voie à la tolérance.

Les auteurs, que nous avons choisi d’étudier adaptent donc le thème nocturne par le biais de trois allégories : celle de la nuit lyrique avec Senghor, celle de la nuit « prose politique » avec Sassine et enfin celle de la nuit fantastique avec Marie Ndiaye

Par La plume francophone - Publié dans : Dossier n°23 : La nuit
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Vendredi 8 février 2008
Analyse
Les réprouvés de la montagne
par Ali Chibani
 
 
 

La Grande Peur dans la montagne[1] est sans doute le roman le plus obscur de l’écrivain Suisse romand Charles-Ferdinand Ramuz. Il est difficile de prétendre saisir toute la portée de sa signification. Tout reste dans l’hypothèse, donc.
Ce roman rapporte l’histoire d’un village de Suisse où le Président vient de décider le réinvestissement du pâturage délaissé de Sasseneire en haute-montagne. Celle-ci est frappée du sceau de l’interdit après un événement, considéré comme une malédiction, qui n’est jamais explicité par l’auteur. On sait seulement que des bergers y ont perdu la vie successivement, il y a vingt ans. A cette décision, s’opposent tous les vieillards du village. Mais le Président et ses compagnons, après moult manipulations et pressions, organisent un vote où le « Oui » l’emporte car le Clan des jeunes ne croie pas à la force de la montagne, à tel point que l’amodiateur Pierre Crittin crie au Président : « Moi, cette montagne, je la prends quand tu voudras. » (p. 8). Le Maître-fromager, son neveu, quatre autres hommes et le boûbe y vont. Ce dernier, un enfant qui accomplit les menues corvées du village, est le premier à s’affoler. Le vieux Barthélemy, lui, ne peut s’interdire d’évoquer les morts mystérieuses de ses compagnons d’il y a vingt ans. Car lui était du groupe. Les bergers et leurs bêtes, qui viennent d’attraper une étrange maladie mortelle, finissent par être isolés du village. Mais rien n’empêche « le malheur » de se déplacer.
 
            Le viol de l’espace interdit, où la trace de l’homme a été définitivement effacée, a donc eu lieu. Et la montagne – l’insoumise – ne se laisse pas faire. Elle jette un voile entre elle et les hommes et les condamne à voir l’invisible, à savoir l’insu d’eux-mêmes à leur insu, puis à mourir.
 
Sentir le monde
           
La montagne tient à se démarquer de l’homme en l’impressionnant et en l’aveuglant, deux attitudes manifestement opposées, puisque la première l’oblige à se montrer et la seconde à se cacher. Tout est massif dans cette montagne : ses rochers, ses glaciers, ses parois… Mais surtout la montagne est une et indivisible contrairement à l’homme divisé : il est ce qu’il est et ce qu’il croit être – division dont il ne s’aperçoit qu’une fois face à la force de la nature ou que celle-ci se dérobe à ses yeux. Ainsi, la montagne établit un voile entre elle et les bergers qui la pénètrent. La fumée ou la brume, la neige ou la pluie noire sont autant de voiles portés par la montagne pour se couper des bergers. Mais le voile le plus épais reste la nuit : « Il faut se représenter que la nuit, dans ces fonds, on ne voit même plus ses mains, ni ses pieds et on doit se creuser son chemin avec le bout des doigts, comme les aveugles. » (p. 111). Celle-ci, non seulement sépare l’homme de la nature et par-là de Dieu[2], mais aussi de lui-même, ou du moins de l’image qu’il se fait de lui-même. L’homme est face à sa vérité qu’il tente par tous les moyens d’éviter.
Pour s’éviter dans leur solitude, les bergers développent leurs sens tactiles et cherchent à se relier au monde. Il s’agit dès lors de se reconnaître parmi les autres dans le monde : « … ils n’ont reconnu que c’était Barthélemy qu’à sa voix… » (p. 42) ou encore : « … parce que peut-être ces oreilles-là sont plus sensibles et plus fines et que la chair nous tient liés les uns aux autres étroitement… » (p. 146). C’est que l’arrivée de la nuit fait peur, non seulement aux bêtes, mais également aux hommes. Barthélemy se souvient, qu’il y a vingt ans, la malédiction frappait la nuit et on mourait d’un rien car l’homme n’est rien. Le premier à avoir été victime de cette malédiction était mort d’une « écharde qu’il s’était planté dans le pouce… » (p. 48). C’est d’ailleurs pour cela que Barthélemy s’est armé d’un talisman. Il compte arrêter le « Grand Malin » avec les quelques lignes qu’il suspend à son cou. Cependant, la nuit terrifiante au début devient réconfortante, ayant accompli son œuvre diabolique. Chacun des bergers, conscient de sa petitesse, de sa faiblesse face à la force de la montagne, est heureux de n’être vu de personne grâce à la nuit qui cache la honte de l’homme : « Mais, patiemment, il attendait, il regardait, il écoutait, laissant la nuit venir qui heureusement vous dérobe aux yeux en vous rendant semblable à elle… » (p. 140).
 
            Le passage d’une perception de la nuit à une autrese justifie par la fonction dia-bolique. Cette montagne, qui a recouvert sa virginité avec le temps pour se transformer en véritable éden, finit par être la scène infernale où l’homme se dévoile à lui-même : « … alors, on a pu connaître l’étendue de notre malheur, le terrain s’étant trouvé dégagé [des bêtes] ; on a commencé à connaître notre malheur, ici aussi, et notre honte…. » (p. 131). L’homme est ainsi coupé de lui-même et de la nature – de Dieu – comme l’indique la parabole du lait tiré à perte s’étalant sur le sol. La Vérité amène la nuit dans l’homme. Le Mal n’est plus extérieur mais intérieur[3].
 
La nuit en soi
 
La nuit finit par contaminer l’homme et par exercer son pouvoir en lui : « Le maître l’a regardé avec un regard pas habité, un regard gris, un regard plein de brume ; il fait signe qu’il ne sait plus. » (p. 125-126). L’homme devient finalement l’incarnation de la limite présentée comme zone du tout-vivant où, pourtant, la vie est interdite. L’être est élevé contre lui-même. C’est le cas avec le personnage de Joseph qui ne peut se fier à ses sens : « Joseph se passe la main sur les trous des yeux qui servent à voir et à connaître, mais peuvent mentir ou se tromper… » (p. 144). Comment exister alors ? Il semble que tout soit fade pour les protagonistes de ce roman : le monde et ce qu’il leur en arrive. C’est ce qui ressort de ce passage : « … mais quand on ne peut pas les voir, les mots, c’est comme la pipe, les mots eux non plus n’ont point de goût. Les hommes ont fini par ne plus rien dire du tout ; c’est ainsi qu’on a mieux entendu le torrent quand il est revenu avec son bruit… » (p. 14). Ce passage est particulièrement représentatif de la teneur du récit.
L’obscurité qui prévaut sur le sens du roman finit, d’après l’auteur qui occupe ainsi la place du lecteur, par détacher ce dernier de l’objet de sa lecture. La difficulté réside en effet dans l’expérience d’une lecture sans avancée. La Grande peur dans la montagne pose ainsi la question d’une méthode de lecture d’une œuvre sans aboutissement et sans objectif, dont l’élément fondateur est : « Etre pour être ». L’auteur se pose également la question de la méthode d’une écriture sans destination autre que sa pure existence. Il établit donc des points d’accroche qui, bien qu’ils ne nous permettent pas de nous installer définitivement dans la lecture car non-orientés, ils nous aident à nous suspendre au livre jusqu’au bout. C’est ce qui justifie la présence de l’itération qui insiste, dans ce monde insu, sur le « su » et nous inspire confiance pour la suite du parcours de lecture : « Ses yeux étaient blancs, c’est-à-dire qu’on n’en voyait plus que le blanc. » (p. 86).Ses itérations percent dans la nuit et élargissent les passages dans le mystère du récit : « … c’est bien comme ça que ça va toujours, parce qu’il y a des ruelles plus étroites et moins claires que d’autres. » (p. 140).
 
C’est en allant et revenant que l’exploration de l’auteur et du lecteur peut ouvrir une voie vers la signification : « On voyait qu’il faisait le cercle, et de plus en plus il fermait ce cercle comme s’il cherchait à en faire se rejoindre les deux bouts ; ayant été amené pour finir à un col au-dessous duquel était le village. » et de conclure : « Alors, on a compris où il allait. » (p. 138-139). Bien que rien ne soit définitivement acquis.
 

[1] Paris, Bernard Grasset, 1925, p. 185.
[2] « … c’était la paroi même de la montagne, c’est-à-dire un ouvrage de la nature, et non de l’homme, mais de Dieu. » (p. 46)
[3] C’est peut-être pour cela que La Grande peur dans la montagne évoque une longue parabole biblique. Il y a quelque chose de contre-religieux en elle puisque, contrairement à ce qui se pratique dans les religions, les bergers – portant des noms évocateurs à cet effet –, isolés du monde pour que la malédiction ne s’étende pas, finissent par s’imposer une conduite rituelle qui les amène à ré-intérioriser le Mal et non à l’extérioriser.
Par La plume francophone - Publié dans : Dossier n°23 : La nuit
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Jeudi 17 janvier 2008

Littérature de jeunesse



La Nuit comme métaphore des mystères du récit

par Virginie Brinker

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            Marie NDiaye, née en 1960 de mère française et de père sénégalais, rédige en 2000 La Diablesse et son enfant, son premier ouvrage de littérature de jeunesse. Cette œuvre, à mi-chemin entre le conte et l’album (pour l’alchimie entre le texte et les images) est illustrée par Nadja, née en Egypte et ayant vécu au Liban, fille d’Olga Lecaye et sœur de Grégoire Solotareff, deux autres grands noms de la littérature de jeunesse.

 

La nuit comme cadre spatio-temporel du conte

Une diablesse en quête d’enfant, voilà à quoi pourrait se résumer l’intrigue. Le personnage éponyme erre dans le village et demande inlassablement : « Où est mon enfant ? Je l’ai perdu. Avez-vous vu mon enfant ? [1]». Mais elle est exclue par les villageois, qui jamais ne lui ouvrent leur porte, en raison de sa difformité. A la place de pieds, elle a en effet « de petits sabots noirs et fins comme ceux d’une chèvre, séparés par une longue fente[2] », ce qui affole les villageois et alimente les rumeurs.

La nuit donne au conte sa dimension atemporelle, ce qui est relayé par l’obscurité des illustrations de Nadja. En effet, elle renforce l’anonymat des personnages qui sont présentés tels des spectres en noir et blanc, et n’ont dans le texte, ni noms, ni prénoms, ce qui leur donne un caractère universel, mais renforce également le manichéisme propre au conte. En effet, les personnages sont antagonistes et la nuit renforce cette opposition : là où les villageois sont caractérisés par les petites lampes jaunes, la diablesse trouve refuge dans la nuit. La diablesse se trouve ainsi désignée par la périphrase : « celle qui cherchait son enfant à la nuit[3] ». Et au-delà, l’espace-temps de la nuit et le personnage ne font qu’un. Tout se passe comme si la diablesse était en effet une allégorie de la nuit. On parle dans le texte d’ « ouvrir sa porte à la nuit », le complément désignant ici la diablesse[4].

 

La diablesse, créature nocturne ? Vers le fantastique du texte

Marie Ndiaye a vécu 6 mois en Guadeloupe et ce séjour l’a profondément influencée, lui donnant par exemple envie de se rendre sur la terre natale de son père en Afrique. N’oublions pas non plus que Rosie Carpe, qui lui a valu le prix Fémina, se passe en Guadeloupe. Or, le personnage de la diablesse est un archétype récurrent dans les superstitions antillaises, celui d’une belle jeune femme aux pieds de chèvre, mi-démon, mi-humain, qui enlève les enfants. Il s’agit de l’équivalent du loup dévoreur d’enfants occidental. Autrement dit, ce personnage, qui apparaît au fil du conte comme une victime, un « bouc [5]»-émissaire, pour lequel le lecteur prend parti, ne serait-il pas finalement une créature maléfique et nocturne qui dort le jour et sort la nuit ? Impression que renforce la présence de la pleine lune sur la première de couverture, accentuant le possible parallèle avec le loup-garou. On pourrait d’ailleurs dire que la référence à l’archétype se trouve posée dès l’incipit du texte par la formule liminaire : « Une diablesse », comme s’il s’agissait d’une catégorie existante, au même titre que les ogres ou les sorcières.

De même l’apparition soudaine et surnaturelle d’une maison chaleureuse dans la forêt après la découverte de la fillette accentue l’impression d’étrangeté du récit.

Plus que de merveilleux ici, nous préférons parler de fantastique. D’abord parce que la peur est très prégnante dans le conte, la double page 12-13 fantomatique et très obscure en atteste. Mais surtout parce que la diablesse est un personnage ambigu. On ne sait pas vraiment qui elle est et les maigres informations que l’on possède sur son passé restent énigmatiques. On ne sait pas, par exemple, l’acte qu’elle a commis pour être privée de son enfant. Mais au-delà, la diablesse apparaît comme l’allégorie de l’ambiguïté dans le texte, via la figure de l’oxymore, ses beaux yeux un peu humides « brill[ant] dans l’obscurité[6] ». De même le portrait de la diablesse par Nadja est scindé en deux (haut du corps à la page 8 et reste du corps à la page 11), une façon, certes, de montrer que ces sabots sont le seul élément de différenciation avec le reste des villageois, mais aussi de suggérer qu’il est impossible de faire un portrait de plain-pied du personnage, tant elle est empreinte de mystère.

L’indécidable est ainsi plus profond. Les villageois ont-ils raison de se méfier ou les représentations terrifiantes qu’ils projettent sur la diablesse sont-elles de l’ordre du fantasme ? La dernière phrase du texte sème également le doute dans l’esprit du lecteur. Après la rencontre de la fillette et la métamorphose de la diablesse (qui perd alors ses sabots de chèvre) en mère aimante, on peut ainsi lire : « Je ne pensais pas qu’une aussi petite fille était aussi lourde à porter[7] ». Est-ce à dire qu’elle nous a menti ? N’a jamais eu d’enfant ? La diablesse est-elle folle ? Todorov a défini le registre fantastique par le sentiment de doute et d’hésitation que le texte fait naître chez le lecteur (par rapport aux registres du merveilleux et de l’étrange). Nous avons ici la sensation d’être confrontés à une œuvre profondément fantastique, ce que relaient les illustrations de Nadja à la gouache ou à la craie grasse, qui tracent des images floues, aux contours indéfinis, symbolisant l’atmosphère de mystère qui émane du texte.

 

L’alchimie de la nuit, la nuit comme espace-temps de la métamorphose par la maternité

La diablesse erre de maison en maison, posant comme on l’a dit inlassablement la même question. Cela semble plaider pour l’hypothèse de la folie du personnage. Toutefois, dans la littérature africaine francophone, le personnage du fou n’est pas le moins sage des hommes. Il n’y a qu’à penser au fou de L’Aventure ambiguë de Cheikh Hamidou Kane. Or, on l’a vu, Marie Ndiaye joue sur le mélange des référents culturels, sur une sorte de syncrétisme. La « sagesse folle » de la diablesse est ainsi suggérée à la fin du conte. Lorsqu’elle rencontre la fillette abandonnée par les villageois, la diablesse retrouve ainsi toute son humanité : « Soudain la diablesse se rendit compte qu’elle n’entendait plus le tip-tap, tip-tap de ses petits sabots noirs[8] », et les attributs des humains du conte tels que la maison et la lampe jaune. Le conte semble donc délivrer un message de sagesse : qui que l’on soit, l’amour de son semblable nous fait exister en tant qu’humain. Et c’est l’amour, l’amour maternel plus particulièrement qui détient ce pouvoir de transformer les êtres. Or, dans les contes africains, la tombée de la nuit est associée à la mère et à la fécondité…

La nuit comme espace-temps refuge, ou encore maléfique, finit par être celui des métamorphoses. On comprend dès lors combien elle constitue le fil d’Ariane de ce conte magnifique, opaque et étrange, symbolisant à la fois le personnage éponyme et le texte lui-même.

 



[1] Marie Ndiaye, La Diablesse et son enfant, Ecole des Loisirs, collection Mouche, 2000, p. 7.

[2] Ibid., p. 10.

[3] Ibid., p. 10.

[4] Ibid., p. 9.

[5] Nous mettons ici le terme entre guillemets pour mieux faire ressortir le jeu sur la symbolique de ses sabots de chèvre.

[6] Op. cit., p. 9.

[7] Ibid., p. 39.

[8] Ibid., p. 35.

Par La plume francophone - Publié dans : Dossier n°23 : La nuit
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Jeudi 17 janvier 2008

Analyse

 

Fable en trois actes

par Camille Bossuet

 

 

Un mal qui répand la terreur

Mal que le ciel en sa fureur

Inventa pour punir les crimes de la terre

(…)[1]

 

La Fontaine

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Durée de l’action : du lever au coucher du soleil, quatre fois. Dans la nuit s’amorce le récit, puis se ré-enroule sur lui-même. Le roman de Williams Sassine met en scène Oumarou, jeune-homme renvoyé du lycée pour avoir organisé une manifestation contre le pouvoir. Dans son errance intérieure, le héros désorienté cherche une possible ouverture pour échapper au cauchemar quotidien. La nuit habite le roman comme espace-temps. Rêves, limbes, folie ou voix intérieures : l’alternative au jour contient cet « autre monde », pérenne, fascinant, vital et inquiétant.

 

 

Le Lion

 

Vision hallucinée, le roman s’ouvre sur une scène où un « je », pantelant, se déplace de cases en cases, harcelé par un soleil lancinant et la présence renouvelée d’un œil unique, globe volatile et inquiétant. Contre la sécheresse, le Guide, surnommé « le Lion du désert », a préconisé la conquête du soleil. Le chapitre liminaire mêle le sang et les cris, la surenchère de violence et d’hémoglobine à la dérision pour tourner en ridicule les comportements humains : « si je manque à mes promesses, que mon corps se couvre de moutons, non, de boutons..  [2]»

Un « je » égaré est pris dans un flot d’événements dont le seul fil conducteur semble être la violence. Les images se succèdent avec la facilité « conductrice » du rêve : un simple mot peut faire rouage vers un autre détail de la scène de procès et de torture, perçue par la lueur de l’incendie. Le narrateur est bien dominé par une force extérieure : « quelqu’un », puis simplement « on » le manipule à travers l’espace. Le corps est vu sous un angle mécanique, réduit à des membres agissants : « une tête », « une main bandée de blanc », « un bras [qui] repousse », « de longs doigts glacés [qui] palpent»… Les corps des suppliciés, d’un tronc et d’une tête, peuvent se reconstituer. Le son, matérialisé, « bondit et rebondit » entre les murs et les tôles ; les hommes-lions rugissent, le prisonnier se cabre… Leitmotiv de ce tableau infernal, comme conscience retranchée du narrateur, une petite phrase se donne en écho : « L’école est juste derrière les grosses montagnes de cailloux ». Cette scène initiale se clôt par une bataille, des « hommes-à-crinière », partisans du guide, contre les persécutés, ou les morts, gouvernés par d’« inintelligibles voix qui jaillissent des entrailles de la terre ».

 

Jour. Un « Je », éveillé, s’identifie en « Oumarou », qui « se demand[e] combien d’heures le sépar[ent] du crépuscule » : C’est que tout le jour la ville est aux prises avec une lumière harassante, une sécheresse-pandémie qui brutalise hommes et bêtes. Le personnage déambule, pris de vertige dans l’atmosphère pesante. Se livre sa perception aiguë des mouvements du ciel, des chiens, des mendiants, d’un lézard sur le goudron chaud : « il s’arrêta à la porte, mal à l’aise. Le soleil semblait toujours à la même place, au milieu d’un lac de lumière ardente, bordé de flocons de nuages[3] ». Conscience en léthargie ou sorte de sur-conscience que celle de ce héros apathique, qui semble savoir par avance ce qu’il voit, ce qu’on lui dit? « que se passe-t-il ? demanda un policier. Il sut alors qu’il ne se passerait plus rien. » Une seule chose à faire : attendre la nuit.
 Le métronome des heures et des jours ne coïncide plus avec la conscience du personnage. A l’inverse, c’est le corps d’Oumarou qui est en prise directe avec le temps cosmique et sollicite le quotidien basculement du soleil : « Jusqu’au bout des nerfs, il éprouvait la lente descente du soleil derrière le lit du fleuve mort qui ceinturait la ville[4]. »

 

La nuit  est un havre de paix, la seule trêve possible dans un combat inégal et permanent contre le soleil. Le moment où, sa vigilance apaisée, on tentera de panser ses blessures, de se réconcilier avec les absents ou avec soi-même, au son mélancolique de la cora que gratte l’ancien employé du père. L’instrument a un véritable pouvoir prophylactique ; car la musique, associée à la nuit, peut redonner vie :

 

Lorsque qu’après avoir adressé leurs prières gonflées d’espérance dans toutes les mosquées, ses concitoyens ressortiraient un peu plus courbés, comme si leurs prières trop lourdes pour monter jusqu’au ciel les avaient attendus pour les accabler, ils prendraient la nuit à témoin de leur vaillance et de leur patience en la remplissant de sons de vielle, de bruits de calebasse et de claquements de main, musique immobile et plaintive à laquelle s’abandonnait toujours, jusqu’à l’embrasement matinal, tout son être, écrasé d’abord de résignation, puis parcouru de l’angoissante impuissance de connaître ou de donner le bonheur ; et, enfin, livré à la fureur de refaire le monde selon une image insaisissable[5].

 

            La même étoile ? « Comme chaque soir il se contenta de regarder au-dessus de lui l’immense paroi du ciel pointillée d’étoiles[6] ». L’étoile, que l’enfant essaie d’atteindre de sa fronde, peut-elle suivre l’homme en exil ? La langue française donne des noms aux étoiles, et certifie qu’elles sont les mêmes, au village ou à la ville, si petites soient-elles ; la langue chantée du vieux Bandia révèle les secrets de vie inconnus des livres.

 

En contraste pur, à la douceur et à la fraternité du clair de lune propice aux visions nostalgiques d’un pays lointain, vient s’opposer le jour guerrier. Le soleil personnifié conquiert la cité, nourrissant le jeu d’analogie entre la sécheresse, et le régime dictatorial. Le « Guide », animalisé, prend pour emblème le lion « ça parlait d’un lion qui…[7] ». Les éléments disposés se prêtent ainsi au jeu de l’apologue et rappellent la fable du bouc émissaire. Le Guide se donne du moins pour devoir de faire « respecter la fatalité et pourchasser partout le mal[8] », mais aussi de distinguer les honnêtes hommes des coupables : « les brebis galeuses, les élèves pervertis », que l’on « rencontre chaque jour parmi nos enfants, nos frères. » Au centre, « le jeune homme de sable » cherche une voie, par delà la ligne d’horizon. Il avance entre le bien et le mal, le juste et l’injuste, sans attendre ni le soutien ni l'aide d’un Dieu. Seule une voix semble le révéler à lui-même : « Tu ne sais même pas qui tu es ; tu es un jeune-homme de sable : à chaque coup de vent, tu t’effrites un peu et tu te découvres autre[9] .»

Le soleil lancinant dévoile paradoxalement l'ombre d'une absence. L’homme, livré à lui-même, cherche des boucs émissaires, et condamne le récit à s’enrouler sur lui même. Les rêves prennent la nuit à témoin de leurs prémonitions. La première partie se clôt sur un nouveau jour.

 

Le mouton

 

La seconde reprend le fil d’un monologue intérieur. La fatigue guette le personnage : «Tout est maintenant plus long. Le soleil a dilaté les distances[11]. » Délire du jeune homme en dialogue imaginaire avec son ami emprisonné, un récit prend forme par l’adresse intérieure, porté par les vapeurs de l’alcool. Quel accord trouver avec un passé d’acceptation de l’ordre établi, patriarcal, injuste et violent ? L’éveil d’une « bête » intérieure vient qualifier « demain » de chant de prisonnier, et exiger le « tout tout de suite », scansion de la révolte.

Le jeune homme de sable met en scène un personnage en quête de lui-même, torturé par des contradictions. Cette « construction identitaire » se double d’un enjeu politique : le rejet du père, remplacé par un père symbolique, prend une dimension collective, et le destin d’Oumarou une valeur allégorique. L’alcool recrée un environnement rassurant, brumeux, ombragé, qui protège des agressions extérieures. Sous-jacente, l’entreprise francophone travaille à un déracinement intérieur : « A présent, parles-tu toujours ainsi ? demanda Tahirou. (…) Je ne sais pas si tu serais capable de composer dans notre langue des expressions aussi belles et aussi poétiques[13] ». Faudra-t-il choisir un camp, une langue, une culture ?

 

C’est la nuit. L’étoile filante est un mauvais présage pour le vieux Bandia, l'exilé, qui prend la nuit pour refuge et y cherche des signes. Pour le religieux d’Etat au contraire, la clairvoyance doit se faire par la lumière : « Plus près vous serez du soleil, plus vous serez purifiés. » Sous la « torche aveuglante et brûlante » d’Allah, il convient de « sortir des ombres de vos péchés et [d’ouvrir] vos cœurs dans sa lumière…[14] ». 
         Oumarou s’élance : « quelque part au fond de lui, il s’en alla pour essayer de retrouver une terre immense, éternelle et nue, où jouaient le vieux Bandia et Tahirou
[15] ». Au sein du monologue intérieur, la narration peu à peu reprend les rythmes et les fêlures de la séquence liminaire. La perception du réel est altérée, ne saisissant que par bribe les corps en présence, déshumanisés : les doigts « soudés à deux manches grises, avalées au niveau des coudes par l’obscurité», et « Tout est plat et confus (…) comme un rêve[16]. » 
         Le récit du début du jour se fait dans l’économie rétrospective propre au roman, où la narration joue un effet de repli : les lacunes du récit se comblent peu à peu par une pensée à rebours des personnages. La focalisation interne, la neurasthénie des personnages aux pensées « différées » mettent alors l’action à distance. 
Oumarou décide de se soumettre au dieu-soleil, comme voie possible de réconciliation :

 

Je sentais confusément […] que désormais je devais accomplir chacun de mes actes dans la lumière de ce nouveau dieu qui me tendait les bras.[17] […]

 

         De nouveau, « La nuit s’est installée dans le ciel[18]. » Sous la lune, Oumarou entreprend le bilan d’une vie de « personnage de roman, héros assumant, entre les brûlures d’un soleil implacable et le confort familial, toutes les vicissitudes d’un combat entre le bien et le mal[19] ». Dans une danse folle il entrevoit un futur, une mue vers la vie d'adulte. Mais la petite voix intérieure, bête ou araignée, excavation magique, lui interdit la réconciliation avec le passé, lui rappellant sa duplicité :

 

Un étranger, c’est quelqu’un qui dit toujours : demain je ferai ceci, demain je ferai cela, pendant que ses frères désespèrent ; c’est quelqu’un qui a la tête encombrée de connaissances qui l’empêchent de penser dans sa langue[20].

 

Le futur se referme alors, sur « la ligne emprisonnante de l’horizon[21]. » La langue du vieux Bandia, « responsable de la nuit », pourra s’atteler à traduire une « conscience du désert ». La langue laborieuse des livres ne décrit que la lune, imposant une « froide clarté au-dessus du désert nu et ridé, semblable à une mer figée[22]. »

 



[1] Jean de La Fontaine, Les Fables, Livre 7ème, « Les animaux malades de la peste »

[2] SASSINE Williams, Le Jeune homme de Sable, Présence africaine, 1979, p.20

[3] Ibid, p.48

[4] Ibid, p.51

[5] Ibid

[6] Ibid, p.71

[7] Ibid, p.38

[8] Ibid, p.83

[9] Ibid, p.208

[10] Ibid, p.87

[11] Ibid, p.92

[13] Ibid, p.122

[14] Ibid, p.141

[15] Ibid, p.144

[16] Ibid, p.170

[17] Ibid, p.175

[18] Ibid, p.181

[19] Ibid, p.189

[20] Ibid, p.207

[21] Ibid, p.210

[22] Ibid, p.218

Par La plume francophone - Publié dans : Dossier n°23 : La nuit
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