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28 novembre 2010 7 28 /11 /novembre /2010 14:11

 

 

 

 

(Mauvaises) impressions sur Vénus noire d’Abdellatif Kéchiche

Par Célia SADAI

 

 

 

 

 

http://idata.over-blog.com/2/04/62/62/Photothek-C/Ectac.Venus-noire-Film-de-Abdellatif-Kechiche.03.jpg



 

J’ai longtemps attendu la sortie de Vénus noire, le dernier film d’Abdellatif Kéchiche[1]. Le réalisateur multi-césarisé y porte à l’écran l'histoire de Saartjie Baartman, mieux connue comme La Vénus Hottentote ; l’histoire d’un corps-vitrine, un corps montré au public vivant, puis mort. Au point qu’en 1994, quand l’Afrique du Sud réclame sa dépouille, la communauté scientifique française objecte : le squelette de Saartjie est constituant du patrimoine inaliénable du musée de l’Homme. La controverse ne se résout que bien plus tard, après qu’est votée la « loi n°2002-323 du 6 mars 2002 relative à la restitution par la France de la dépouille mortelle de Saartjie Baartman à l’Afrique du Sud [2]».

 

De nombreux récits hagiographiques la désignent comme une martyre, sacrifiée sur l’autel des esclavagistes et des colonialistes ; sans compter l’acharnement scientifique. Dans ces récits, elle naît symboliquement en 1789, et l’on sait qu’elle appartient à une famille de bushmen khoisan – Hottentots disent les colons. Jeune orpheline, elle est capturée par des Boers et devient un animal de foire à Cape Town, sous la domination de Henrick Caesar, un fermier afrikaner. Elle est ensuite exhibée, parmi bateleurs et montreurs d’ours, à Londres puis à Paris où elle meurt en 1815. Sur l’affiche du film pourtant, on la prendrait volontiers pour une reine adorée par sa Cour…

 

 

 

De Saartje Baartman à Kim Kardashian


En 2000, je découvre cette figure historique malgré elle dans 53 cm, le roman de Bessora[1]. L’auteure suisse-fang-gabonaise-née-en-Belgique s’y inspire de l'histoire cruelle de la Vénus Hottentote pour dénoncer subtilement les survivances de l’idéologie colonialiste, et déconstruire le catalogue des clichés raciaux sur la femme noire. Zara, narratrice épicomique, raconte avec théâtralité sa quête du Mont Préfectoral pour obtenir une « ca't de séjou' ». Ses doubles sont deux femmes ; incarnations d’un acharnement séculaire : Pocahontas et Saartjie Baartman : « J’ai adoré Pocahontas, de Walt Disney, l’histoire de cette Indienne bronzée amoureuse de John Smith, ce chasseur de Peaux-Rouges pédophile. ». Quant à Saartjie Baartman, elle donne son titre au roman car le drame de Zara, c’est d’être une femme noire avec un périmètre fessier de 53 cm … seulement.

Depuis 2000, trois « épiphénomènes » ont investi le champ du corps féminin, perturbant l’Histoire occidentale des représentations : Jennifer Lopez, Beyoncé Knowles et Kim Kardashian. Trois femmes qui sont exclusivement photographiées de dos. Trois « artistes » dont le fonds de commerce est leur légendaire arrière-train. Dès lors, il y a un hiatus culturel qui s’opère entre deux publics occidentaux, dont l’un (en 1815) est horrifié par ce qu’il perçoit comme une excroissance diabolique, indice d’une infériorité raciale postulée par Darwin, Cuvier et alii ; et l’autre (en 2010), acculturé par un mainstream nord-américain désormais mondial, et qui voue une gloire absolue aux postérieurs bien galbés. Certains me rappelleront que la stéatopygie n’est point la callipygie : parmi ces trois icônes, aucune n’est pourtant d’ascendance grecque.

Ainsi durant 2h44, j’ai pu observer sous tous les angles d’une caméra peu subtile la géométrie d’un fessier qui ne convoque rien d’autre en moi que la banalité : Saartjie Baartman est devenue « the girl next door ».

 

 

 

La leçon de Kechiche               


La première apparition de Saartjie à l’écran revient sur l’épisode le plus humiliant de son martyr : son exploitation post-mortem. Dès sa mort, sa dépouille devient le fétiche des perversions de la science positiviste, qui valide la thèse darwinienne[1] de l’infériorité des races. Le zoologue Georges Cuvier[2] dissèque son corps – du cerveau aux organes génitaux – qu’il conserve dans des bocaux de formol. La « collection » de Cuvier est ainsi exposée au muséum d’Histoire Naturelle, puis au Musée de l’Homme. Dans la première séquence du film, Cuvier fait un exposé à l’Académie de Médecine de Paris. Dans les rangs de l’amphithéâtre, des bocaux circulent, dont un qui contient l’organe génital de Saartjie, le « tablier hottentot ». Puis Cuvier démontre que l’Hottentot est un « Négroïde divergent », un rameau aberrant de la souche des Caucasiens. Le tout sous le regard du moulage de Saartje, au bord des larmes.


Aussitôt, le moulage prend vie et s’anime dans une cage recouverte d’une peau de félin. Bestiale et déshumanisée, Saartjie s’agite comme une démente et ne parle pas. Hors-scène, elle s’exprime couramment en Afrikaner et titube, fortement alcoolisée. Une scène d’ouverture différée donc,  avec un impact fort – peut-être un peu trop. Pourquoi nous duper ainsi ? Durant l’ensemble du film, j’ai eu le sentiment d’une confusion évidente. Kéchiche a pris le parti que nous étions le public des foires de 1815, voyeur et raciste à ses heures : coupables, nous méritons une leçon. Le réalisateur avance donc en déséquilibre entre les ressources de la catharsis et les techniques de la Distanciation (Verfremdungseffekt).


Kéchiche connaît ses classiques, c’est sûr. C’est le Petit Organon pour le théâtre à l’écran. Montage imprécis et brutal, gros plans nauséeux, silences imposés par le règne de l’image-choc composent un film violent, qui perd très vite la maîtrise d’une ruse épistémologique louable à souhait : proposer une réflexion sur les limites de la représentation et, par extension, sur notre société de spectacle. Pour saisir la situation, je n'ai pas besoin que l'on m’affiche ces grands panneaux brechtiens : « Ceci est une scène d'une cruauté extrême et toi public, tu jouis de ce spectacle ». Quant au commerce des corps, le travail sur les zoos humains de Bancel, Blanchard et Lemaire[3] a été largement édifiant.


On regrette donc cette échappée hors de la chronique sociale ; genre qui fait le sel de l’œuvre de Kéchiche. La reconstitution historique est maladroite et binaire : Londres est sale et populaire, Paris est raffiné et bourgeois. Il est dommage aussi d’avoir phagocyté la parole par l’image : on se souvient des soliloques improvisés d’Aure Attika dans La faute à Voltaire[4], ou de Hafsia Herzi dans La graine et le mulet[5]. Ici Kéchiche les sacrifie au profit d’une esthétique de la cruauté, supposément plus efficace, comme dans la scène sadienne des salons libertins de Paris.


Kéchiche a finalement manqué son propos. En cette période où les controverses sur l’Histoire nationale se multiplient, il eût été pertinent d’historiciser plutôt qu’esthétiser le scénario. À ce titre, la scène du procès est tout à fait éclairante. Alors que l’esclavage est aboli en Grande-Bretagne, Saartjie déclare devant la Cour qu’elle s’exhibe dans les foires de son plein gré. Les associations africanistes sont consternées et y voient le signe d’une « dégénérescence mentale des Hottentots ». Kéchiche pointe du doigt un détail historique crucial. En effet ces mêmes associations de défense des Droits de l’Homme sont aussi celles qui ont initié une tradition d’exploitation anthropologique du corps noir, laquelle a légitimé l’émergence des zoos humains dès la fin du 19ème siècle. De plus, la résistance qu’oppose Saartjie à toute forme de « protectionnisme » fait le procès des acteurs humanistes de toute époque ; ici taxés d’ingérence. C’est la leçon paradoxale que j’ai tirée du film.

 

 




[1] Charles DARWIN - Naturaliste anglais du 19ème siècle. Connu pour sa « théorie de l’évolution » fondée sur le principe de « sélection naturelle ».

[2]Georges CUVIER – Anatomiste français du 19ème siècle.

[3] Nicolas BANCEL, Pascal BLANCHARD, Sandrine LEMAIRE et alii, Zoos humains, au temps des exhibitions humaines, éd. La Découverte « poche » / Sciences humaines et sociales n°182, août 2004.

[4] Abdellatif KECHICHE, La faute à Voltaire, sortie février 2002, 2h10. Avec Sami Bouajila, Elodie Bouchez, Bruno Lochet, Aure Attika. Distribué par Rezo Films.

[5] Abdellatif KECHICHE, La graine et le mulet, sortie décembre 2007, 2h31. Avec Habib Boufares, Hafsia Herzi, farida benkhetache. Distribué par Pathé Distribution.



[1] BESSORA, 53 cm, éd. du Serpent à Plumes, 1999. Prix Félix-Fénéon 2001.



[1] Abdellatif KECHICHE, Vénus noire, sortie octobre 2010, 2h44 min. Avec Yahima Torres, André Jacob, Olivier Gourmet. Distribué par MK2 Diffusion.

[2] Le texte est disponible sur le site du gouvernement : http://www.legifrance.gouv.fr/affichTexte.do?cidTexte=JORFTEXT000000776900

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Published by La plume francophone - dans Cinéma-Théâtre-Musique-Peinture-BD
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