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14 novembre 2011 1 14 /11 /novembre /2011 18:32

 

Chronique Théâtre 

 

Les monologues voilés

d'Adelheid Roosen

au Petit Théâtre de Paris (jusqu'au 1er janvier 2012), dans une mise en scène d'Adelheid Roosen, avec Jamila Drissi, Hoonaz Ghojallu, Hassiba Halabi, Morgiane El-Boubsi

par Célia SADAI

 

monologuesvoiles2.png

« Mon voile, je le porte dans mes yeux, dans mon regard » 

 

 

Avant le voile : Les Monologues du vagin d'Eve Ensler

 

En 1996, la dramaturge américaine Eve Ensler publie Les Monologues du vagin, un texte qui a renouvelé l'effort féministe à travers le monde. La pièce, traduite en 48 langues, va embarrasser des hommes dans une centaine de pays où elle est représentée quasi sans interruption. Ainsi, on a pu remarquer depuis quelques années le mot VAGIN écrit partout sur les murs du métro parisien.

Je n'ai découvert le texte d'Eve Ensler qu'en 2008, aux Etats-Unis. Ce qui m'a frappée lors de ma lecture, c'est que je ne parvenais pas à concevoir qu'Eve Ensler était américaine ; elle devait être française. J'ignore les raisons d'un tel blocage patriotique, sans doute inconscientes. Pourtant, dans mon déni, j'occultai l'apparition d'une théorie nouvelle pour le champ sociologique des années 1990 : la Théorie Queer.

Fleuron des Gender Studies, cette théorie radicalise les frilosités d'une tradition essentialiste du féminisme, en déconstruisant tout déterminisme génétique du genre sexuel. Elle s'attaque avant tout à la notion de « sexualité déviante », argument d'une pensée dominante qui tient l'homosexualité ou la transsexualité pour monstrueuses et contre-natures. Désormais, le genre est décrit comme un phénomène socio-culturel, une construction à laquelle rien ne préexiste. La théorie Queer s'inscrit de facto dans le prolongement des théories déconstructivistes de Michel Foucault ou Jacques Derrida.

C'est dans ce contexte de « scandale théorique » qu'Eve Ensler fait paraître, en 1996, ses Monologues du vagin, qui vont plus loin dans la mise à mal du tabou. La dramaturge y restitue des histoires (vraies) de vagins, personnifiant le sexe féminin qui prend voix et livre son histoire intime. Il y a des vagins coquins, mutilés, humiliés, goûtés, cousus ou coupés, adultères, trompés, polygames, amnésiques, refoulés, violés, fétichisés... Bref, le vagin exploré sous toutes ses coutures et boutures.

Et puis il y a cette histoire de mâle qui me dérange et qui ramène mon envol aux souterrains inféconds d'une pensée bien trop partiale. Ainsi, la femme et son vagin fait l'objet d'une célébration organique et oecuménique, telle un symbole en attente de glose. L'homme et son pénis, quant à lui, est décrit comme un bâtisseur d'ego, assoiffé de pouvoir et de domination, coupable d'oppression millénaire. Ou comment reconstruire l'a priori déconstruit.

 

Les Monologues voilés : le putsch derrière la rampe

« Ma honte a été dépucelée à l'arabe : un mariage puis un divorce »

Adelheid Roosen est une artiste hollandaise : actrice, auteur et metteur en scène, elle enseigne par ailleurs à l’Ecole de Théâtre d'Amsterdam depuis 1986. En 2003, elle a interprété Les Monologues du vagin en Hollande. Cette expérience scénique la conduit à développer le « concept des monologues » dans Les Monologues voilés. Pour cela, la dramaturge a interviewé 74 femmes musulmanes vivant en Hollande et toutes nées dans un pays musulman. Elles sont issues des immigrations marocaine, algérienne, turque, égyptienne, somalienne, iranienne, irakienne, pakistanaise, malienne... , de 17 à 85 ans.

Comprendre le contexte néerlandais est crucial pour saisir l'impact du texte d'Adelheid Roosen sur la vie socio-culturelle du pays. Le multiculturalisme en Hollande est toujours demeuré une question de second plan. Le pari pour la dramaturge a donc été de construire une représentation scénique à la fois pertinente et efficace – l'enjeu augmentant avec le succès grandissant du spectacle. De facto, la charge subversive et féministe a été atténuée, le texte proposant une « consultation » sur les minorités religieuses. Ainsi, la pièce a été retransmise par la télévision nationale devant le Parlement hollandais en plein débat constitutionnel.

L'humour à l'oeuvre dans Les Monologues voilés est salutaire pour construire une représentation de la femme musulmane, locus habituel des fantasmes et préjugés sur l'Islam. Ici il s'agit d'ôter le voile et d'exhiber le pouls de femmes a priori écrasées par le poids du dogme religieux et du potentat des hommes. Le résultat est plutôt baroque, et mêle les registres avec audace. Les récitantes célèbrent Allah avec piété, et leurs corps révèlent l'énergie sexuelle qui les habite.

Les monologues d'Adelheid Roosen déplacent les vues traditionnelles sur l'Islam, dont ils déconstruisent la charge dogmatique au profit de ses contradictions et « avant-gardes ». Ainsi, « Le zèbre », monologue inaugural du spectacle, raconte les « converties », ces chrétiennes unies à un musulman qui se découvrent une sexualité nouvelle : pudique, ritualisée, toujours chargée de gratitude envers Allah. « Le garçon manqué », en arabe « garçon sans couilles », parle d'une lesbienne marocaine qui célèbre à sa manière « la con ». A propos du Coran, elle se contente d'interprêter la sourate 7 sur « la négligence des femmes », adressée à ceux qui aiment les femmes. Dans « Le bélier », une femme regrette ses amants arabes depuis qu'elle vit avec Gerard, un hollandais sans grand talent de séduction, qu'elle imaginait « briseur de tabous ». Avec un arabe, raconte-t-elle, tout est si allusif que l'on nourrit une certaine naïveté, il n'y a pas de stratégie, c'est de l'amour organique : « Un Arabe vous appelle mon foie, mes tripes, mes yeux. Donnez-moi plutôt un Ousmane, un Mehdi ou un Soufien ! ».

Les Monologues voilés convoquent certes la question de l'identité sexuelle comme construction socio-culturelle. Pourtant, si le contexte hollandais est un facteur d'interprétation du texte, peut-on totalement adhérer à l'exploitation politique d'un nouvel archétype social, « la femme arbo-musulmane » ? Le texte obéit davantage à un principe pédagogique – un brin moralisateur – qu'à une intention dramaturgique, et c'est aussi le cas des Monologues du vagin. Si les vues offertes sur l'Islam comme expérience sensible en communion avec Allah méritent d'être entendues, la charge idéologique limite malheureusement les options dramaturgiques et esthétiques. L'énergie créatrice est comme accaparée par l'effort subversif, dès lors, comment iconiser ce qui a dépassé le domaine des arts ?

 

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Une mise en scène très inégale

Comme pour beaucoup de scènes contemporaines, le mur du fond est occupé par un écran où défile en boucle un film flou et suggestif : a priori une scène de hammam, des mains qui pétrissent une peau nue et dorée, et soudain on croit y voir des vulves, on ne sait plus très bien. Voici le seul intérêt d'une scène très appauvrie par un décor Ikéa et des costumes Promod. La scénographie mise sur les chants (Hassiba Halabi) accompagnés à la guitare (daz), la flûte et la darbouka. Les quatre femmes composent un choeur harmonieux, récitant des sourates coraniques entrecoupées de rires et de youyous.

Pourtant l'effort est timide, quand la musique se heurte à des corps de bois, sans mouvement – même si l'on n'attend pas une transe d'Hafsia Herzi. Peut-être est-ce là une ruse pour que le propos des monologues n’asservisse pas les corps des comédiennes ? A mon sens, Adelheid Roosen aurait pu exploiter les étoffes qui parent la scène, des voilages aux couleurs vives ou à grelots, qui auraient pu créer le mouvement, et éviter l'effet de « mise en voix ».

Dans « Ma honte, ma pension arabe », une Irakienne raconte la parole du père, une parole qui ne s'exprime que par détours, paraboles ou devinettes... Cette évocation de l'oralité ramène à la parole qui circule sur la scène – qui tend à se substituer aux corps engourdis. Le texte d'Adelheid Roosen restitue l'oralité des salons orientaux, de la parole vive, des bons adages, mais aussi des effets parasitaires des superstitions et fausses vérités qui rappellent les Confidences à Allah. L'auteure, Saphia Azzedine, y dénonce les dogmes archaïques et sectaires de l'Islam pour édifier sa relation existentielle et intime avec Dieu.

 

Les mythologies d'Hymen

Comment parler des femmes musulmanes quand on n'est pas une femme musulmane, en évitant l'écueil anthropologique ? C'est un pari relevé stratégiquement par Adelheid Roosen qui compose une vive critique des « mythologies d'Hymen », ces haddiths inventés qui sont renvoyés ici à leur nature de discours hérétiques ou névrotiques. A ce titre, la déclamation de sourates en arabe ramène l'équilibre dans la confusion des paroles d'autorité : « Le sexe est pur. Le sexe est un cadeau d'Allah aux mariés ».

Parmi ces interdits superstitueux, on dit que la nudité du hammam est impure, qu'au Pakistan une main noire déchirera les entrailles de celle qui découvrira son sexe aux toilettes, ailleurs on pratique le « test de l'oeuf » sur de jeunes vierges ... La mère est souvent celle qui conjure aveuglément le mauvais sort, gardienne de la virginité et propriétaire du corps des filles. Ainsi, « Défloration » raconte le « mythe de la virginité ». Un jour de hammam, les mères cherchent des épouses pour leurs fils. Les femmes examinent une enfant de 12 ans et déclarent « ses lèvres trop épaisses », de plus son clitoris est gonflé : elle a donc été déflorée. L'enfant finit par se convaincre qu'un cousin a du la violer une nuit, et découvre « la haine de son vagin et d'être une fille ». A 17 ans, découvrant le drap maculé de sang, elle réalise qu'elle était toujours vierge. Une femme raconte son mariage, arrangé depuis ses 8 ans, par analogie avec le sacrifice d'un taureau. Ecrasée par les rituels de conjuration du « mauvais œil », elle demeure « fermée » au cours de sa nuit de noces, malgré l'acharnement de sa brute de mari, qui finit par se couper le genou et verser son propre sang – question d'honneur.

Heureusement, les comédiennes improvisent avec humour un cours de travaux pratiques tout à fait subversif : « aidez vos filles à saigner ». Après un intermède sur le vagin et l'hymen avec du chewing gum, les « militantes » dévoilent les meilleurs subterfuges : la pilule de sang (que l'on versera sur le drap), le fil cousu (qui déchirera les parois lors du dépucelage), ou encore la reconstruction chirurgicale d'hymen (ni vu, ni connu).

En Somalie, des filles provoquent le viol ou l'inceste pour conjurer leur propre peur du dépucelage, ou simplement pour jouir sans culpabilité. Légendes anthropologiques d'essence hollandaise ou dénonciation militante d'une condition, je ne parviens pas à identifier la nature des Monologues voilés. J'en recommande la lecture couplée avec le texte d'Eve Ensler. Pour les plus curieux, la pièce se joue au Théâtre de Paris jusqu'au 1er Janvier 2012.

 

Pour plus d'informations sur le spectacle, visitez le site officiel des Monologues voilés - http://www.lesmonologuesvoiles.fr/

Le texte n'est pas édité, mais il existe sous le forme d'un livret disponible à la vente au Théâtre de Paris, http://www.theatredeparis.com/

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Published by La plume francophone - dans Cinéma-Théâtre-Musique-Peinture-BD
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