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6 mai 2008 2 06 /05 /mai /2008 12:05
Tout public

 

Guerre d’Algérie, tourner la page


Par Ali Chibani

 

 

 



« Quand il pleuvait, la terre [à Aït Ouertilane en Kabylie] devenait collante, agressive. L’argile adhérait aux semelles de nos chaussures. Et nos “godasses” triplaient de poids. » Pour les anciens soldats
français, la guerre d’Algérie est comme cette terre argileuse : elle pèse sur leurs mémoires et les obsède toujours.

Dans La Jeunesse d’Albert, « De la Bretagne à l’Algérie »1, Marcel Gozzi, indigné par les nostalgiques de l’Algérie française, recueille le témoignage de son ami Albert Naour. Ce dernier évoque pour la première fois de sa vie toute son histoire de soldat français en Algérie. Incompris par les siens après son retour en Bretagne en 1957, il a opté pour le silence et les nuits de veilles, harcelé par ses mauvais souvenirs.


Malgré nous.
Albert Naour a quitté son village natal, Kerenguen en Bretagne, à l’âge de 20 ans pour effectuer son service militaire en Métropole. Il est finalement affecté à Saumur d’où il sera envoyé en Algérie, précisément dans les Aurès et en Kabylie, les foyers les plus ardents de la guerre. Il est choisi à la dernière minute pour remplacer un appelé devenu père : « Bombardé pompeusement chef de famille, il était exempté d’Algérie » (p. 95). Le malheureux Albert Naour est affecté au 4ème dragons dans un pays où la tête de tous les soldats est mise à prix par les hommes de l’ALN.

Dès son départ sur le Ville d’Alger, le jeune officier sait que la patrie le soumet à un service injuste. Son histoire bretonne le rend plus lucide pour comprendre le peuple algérien :


Des hommes politiques avaient proclamé la main sur le cœur : « L’Algérie, c’est la France. » Mais nous, les Bretons, nous savions que ce n’était pas vrai. La « colonie » était une terre d’occupation et d’exploitation des indigènes. (…) Nous les appelés du contingent, bientôt chargés du « maintien de l’ordre » (quel ordre ?), jetés contre notre gré sur cette terre hostile, pour les besoins de la « pacification », nous y allions le cœur gros, résignés et contraints. (p. 98)


Arrivés en Algérie comme « des moutons à l’abattoir », les soldats français, parmi lesquels Albert Naour, ignorent tout de la situation du pays. Ils découvrent « le malheur de tout un peuple asservi, son dénuement et sa misère. Et pire encore : le mépris et la haine dont il était l’objet. Et c’était réciproque » (p. 102).

La suite du parcours sera celle de tous les soldats français à la seule différence que certains parmi eux agissaient volontiers, avec plaisir, quand d’autres agissaient malgré eux et dans la souffrance. Le destin d’un appelé français en opération en Algérie est d’obéir aux ordres : tirer sur tout ce qui bouge, brûler, bombarder, exterminer et raser des villages entiers… Certains soldats, qui dégoûtaient Albert Naour par leur folie, agrémentaient leurs quotidiens d’autres plaisirs comme le vol ou le viol.

Néanmoins, la réciprocité de la terreur était de rigueur. Aucun des deux camps ne s’encombrait de prisonniers. Ces derniers étaient forcément exécutés dans d’atroces souffrances. « À leur sauvagerie primitive nous opposions une autre sauvagerie peut-être plus expéditive, mais non moins cruelle. C’était la “pacification”… » (p. 114), rappelle le témoin avec amertume.


Un langage de façade.
Albert Naour est marqué par la terminologie coloniale édulcorée pour désigner la guerre. L’ancien de l’AFN n’est pas dupe d’autant plus qu’il compare la guerre d’Algérie à la seconde guerre mondiale dont il se souvient :


Nous luttions contre des combattants appelés à tort “rebelles”. C’était une lutte sans merci. Mais en notre âme et conscience, nous savions que leur cause était juste. Enfants, nous avions connu la guerre et la Résistance. Des membres de notre famille avaient été aussi des “rebelles”. Les Allemands les appelaient “Terrorist”. Nos parents les hébergeaient et les assistaient dans leur juste combat, comme les villageois d’ici soutenaient, à leurs risques et périls, les combattants du FLN. (p. 115)


Le soldat Albert Naour développe une forme de résistance contre l’idéologie colonialiste. Cette résistance se manifeste dans son refus d’user des mêmes termes que ses supérieurs : « Il était de bon ton, chez les gradés, de désigner l’adversaire par le nom de « fellagha », ce qui veut dire terroriste, dans la langue du pays. Eh bien moi, j’ai banni ce mot de mon vocabulaire. (…) J’ai toujours considéré que nos adversaires combattaient pour gagner leur liberté et défendre leur pays » (p. 106). En effet, les chefs militaires français rivalisaient d’ingéniosité pour enrober le crime de belles références : « … on nous désigne pour participer à une opération. Elle s’appelle “Espérance”. Beau nom ! Mais quelle galère ! Je l’appellerais plus volontiers : désespérance. » (p. 110) Et quand à la fin de l’opération on établit le bilan de « … “55 rebelles (…) mis hors de combat”. Il faut traduire : exécutés sans procès ni jugement » (p. 113).


Les retours
. En plus des faussaires qu’étaient certains hauts gradés et les politiciens, Albert Naour est déçu par les siens. Il se souvient particulièrement de son retour en Bretagne. Ni sa famille, ni ses amis n’étaient prêts à savoir la réalité de la guerre d’Algérie. « Leur monde était à cent lieues du mien, commente M. Naour. Ils ne m’ont pas compris ni aidé moralement. Alors, je me suis tu » (p. 136). Après sa libération en 1957, Albert Naour se souvient qu’aucune aide psychologique ne leur est fournie par « la patrie ». En France, il se sent abandonné et incompris.

Quarante-huit ans plus tard, Albert Naour pense à ce camarade qui s’est enfermé après son retour d’Algérie avant de se donner la mort. Il pense à cet autre camarade interner dans un hôpital psychiatrique à cause des séquelles d’une guerre inutile. Il se demande aussi combien d’anciens soldats se sont donné la mort ou sont internés. Quant à lui, il voudrait repartir en Kabylie pour observer un long moment de silence et honorer « tous les morts, sans distinction » (p. 246). En attendant, il continue de s’interroger sur son passé : « POURQUOI ? »

A cette question, le lecteur cherchera la réponse dans La Jeunesse d’Albert, livre terrifiant par les événements rapportés et émouvants par le ton de l’ancien soldat qui refusait de tirer sur ses « ennemis » au péril de sa vie. Un bon exemple de courage !

1 Marcel Gozzi, La Jeunesse d’Albert, « De la Bretagne à l’Algérie », Le Faouet, Liv’editions, 2007, 224 pages, 23 euros.

 

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21 avril 2008 1 21 /04 /avril /2008 11:15

Analyse

 

 

De la cosmogonie à l’apocalypse : histoire d’un enfant-soldat

 

Par Marine Piriou

 

 

 

          Enigmatique, la singularité bicéphale du titre de la dernière création de Georges Yémy, Tarmac des Hirondelles[1][1], intrigue. Et pour cause. En une sonorité poétique qui transporte déjà le lecteur vers un autre univers – celui de l’Imaginaire - , deux vocables s’y opposent puis fusionnent pour donner naissance à une totalité qui serait celle de notre monde. La friction de ces mots suffit ainsi à rompre la ligne de force manichéenne : la Nature se retrouve tout à coup en interface avec l’artefact ; le ciel estompe la tangente terrestre ; la grâce de l’envol appelle l’angoisse de la chute. Ce titre annonce de ce fait un récit janusien, fondé sur une dualité propre à notre réalité. Le roman s’apprête donc à nous délivrer une histoire ambiguë, oscillant dans l’entre-deux des pulsions antagonistes d’Eros et de Thanatos, comme l’indique subtilement, tel un oxymore, le péritexte de la première de couverture : « Tuer est un jeu d’enfant. Je ne suis pas la mort, madame, je suis même la vie ».

 

Cette citation, marquée d’un certain machiavélisme, contient en son sein les trois éléments primordiaux sur lesquels repose la narration dont l’écho fictionnel nous renvoie indubitablement à la grande Histoire, non seulement du continent africain, mais aussi et surtout de l’humanité dans sa globalité[2][2]. Ces trois piliers, à savoir les guerres fratricides, l’enfance volée et le nécessaire regain, constituent en effet les tristes leitmotivs de notre ère dite civilisée. Yémy nous le démontre ici d’une façon magistrale au point d’en heurter la sensibilité du lecteur qui, affecté par la description de certaines scènes dont la cruauté n’a malheureusement d’égale que le réel des multiples génocides qui ont meurtri l’Afrique depuis le 16ème siècle, se doit de ponctuer sa découverte du texte de moments de réflexion pour mieux en appréhender le dessein. La prise de distance est un précieux outil révélateur de sens. L’auteur l’a lui-même compris ce qui explique l’interpénétration continuelle de la fantasmagorie, de la mythologie et des références historiques tout au long du récit.

 

En définitive, Tarmac des Hirondelles est, à l’instar de Suburban Blues[3][3], une œuvre apocalyptique qui dépeint, et dénonce avec puissance et conviction, la réalité chaotique de

notre temps, en particulier celle d’un royaume d’enfance annihilé par des conflits belliqueux dont les raisons échappent à l’entendement. Cependant, outre la présentation détaillée, pourtant quasi indicible, des traumatismes physiques et psychologiques de l’enfant-soldat prisonnier de l’enfer dictatorial, ce livre dévoile « les prémices d’une nouvelle aube[4][4] » comme en témoigne son excipit lumineux, point d’orgue transcendant d’une quête identitaire jusque-là stérile :

 

… dans ce paysage qui paraissait peu à peu s’organiser en une nouvelle harmonie, se parant d’une beauté dont le sang coulait encore lentement au coin des lèvres. Je soupirai à nouveau. Alors je vis qu’il était marqué dans un coin de l’écorce [de l’arbre du champ forestier], quelque chose que je lus et compris au-delà de ce qui était exprimé. À la lame de quelque canif, il était simplement inscrit :

 

 

Souviens-toi de ce qui vient

Entre et garde foi

Car rose croît[5][5]

 

La filiation biblique du texte de Yémy est par conséquent explicite et ne serait sans rappeler la théorie de la généalogie littéraire de Northrop Frye[6][6]. Un lien intime unit inéluctablement Tarmac des Hirondelles à L’Apocalypse du Nouveau Testament, la révélation - source de régénération - étant la finalité de ces deux livres à la croisée du profane et du sacré. La signature[7][7] de l’auteur n’en est-elle pas d’ailleurs la plus belle preuve?

 

 

 

 

 

 

 



[1][1] Georges YÉMY, Tarmac des Hirondelles, Paris, Ed. Héloïse d’Ormesson, 2007

[2][2] Muna, le personnage principal n’est-il pas albinos, c’est-à-dire un être-mosaïque représentatif non plus d’un peuple sinon de la communauté humaine toute entière ?

[3][3] Id., Suburban Blues, Paris, Ed. Robert Laffont, 2005

[4][4] op. cit., p.13

[4][5] op. cit., p.287

 

[6][6] Northrop FRYE, Le Grand Code. La bible et la littérature, Paris, Ed. du Seuil, 1984

[7][7] α ʊ

 

 

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16 janvier 2008 3 16 /01 /janvier /2008 18:36

Rencontre avec Lyonel Trouillot

Par Victoria Famin et Virginie Brinker

 

 

            Lyonel Trouillot, écrivain haïtien sélectionné pour le Prix Goncourt 2011, aux côtés de Sorj Chalandon, Alexis Jenni et Carole Martinez, pour son dernier roman paru en librairie le 17 août 2011 et intitulé La Belle amour humaine, est né à Port-au-Prince en 1956. Très actif dans la vie culturelle (il fut secrétaire général de l'Association des Ecrivains Haïtiens), il a longtemps animé les « vendredis littéraires » de l'Université Caraïbe, espace de rencontre (poésie, chant, théâtre) qu'il a créé en 1994. Auteur de Thérèse en mille morceaux (Actes Sud, 2000), Rue des pas-perdus, (Actes Sud, 1998 ; Babel n° 517, 2002), ou encore de Bicentenaire (Actes Sud, 2004 ; Babel n° 731, 2006 ; Hatier, 2008)[1], il remportera donc peut-être le prix Goncourt le 2 novembre.

New York University (NYU) Paris a organisé le mercredi 19 octobre 2011 une rencontre l’écrivain haïtien, en partenariat avec les services culturels de l’ambassade d’Haïti, dans le cadre de son programme consacré cette année aux Amériques francophones et à Haïti. La Plume Francophone était présente à cette rencontre. Florilège.

 

La Belle amour humaine : Eléments de poétique

L’auteur réitère son « refus absolu de faire un livre sur le tremblement de terre » et sa volonté de « restituer à ce pays [Haïti] le droit d’être un lieu habitable », de « sortir de la catastrophe » mais aussi de « l’urbain », ce qui se traduit dans son roman par ce voyage vers le petit village côtier d’Anse-à-Fôleur.

A propos du titre de son roman, il revendique l’hommage nécessaire à Jacques-Stephen Alexis, à cinquante ans de sa mort tragique. En effet, « La belle amour humaine » est le titre que cet écrivain engagé avait donné à son message de vœux aux intellectuels français, publié en janvier 1957, dans Les lettres françaises. Lyonel Trouillot explique : « Il me faut le titre pour penser le livre […], le titre est comme le développement du livre […]. Je mets parfois plus de temps à trouver le titre qu’à écrire le livre ». Il confie avoir mis 6 à 7 mois pour concevoir l’histoire et 2 mois et demi pour la rédiger. Comparant son travail à celui d’un artisan, il « préfère ne pas écrire les pages que le lecteur pourrait sauter », visant avant tout « ce qui est nécessaire au texte » et ne revenant jamais sur ce dernier dans la genèse de l’écriture : « tant que je ne suis pas tranquille avec une phrase, je ne peux pas en écrire une autre ».

L’auteur pointe par ailleurs la véracité, le réalisme de son roman : « Toutes les anecdotes sont vraies. Je crois être habité par le réel haïtien. Je ne dis pas que j’écris sur Haïti, j’écris avec Haïti ».

Et de « poéthique »

 « Faire un livre politique » qui fustige « l’exaction économique », « l’oligarchie mulâtresse et raciste », qui « enterre symboliquement le noirisme et le mulâtrisme », cette « bourgeoisie mulâtre traditionnelle qui prend son origine dès 1906 » et qui est « responsable du mal-être en Haïti ». « Je ne peux pas les assassiner, je les assassine symboliquement. Je ne crois pas que ces gens soient amendables. Mon point de vue est de plus en plus radical ».

            « On parle souvent de la pauvreté en Haïti », on devrait en fait parler des « structures sociales qui créent de l’inégalité » : l’auteur conseille alors la lecture du collectif Refonder Haïti, réunissant les contributions de 43 citoyens haïtiens (auteurs, historiens, sociologues, enseignants...) sous la direction de Pierre Buteau, Rodney Saint-Eloi et Lyonel Trouillot, un ouvrage sans complaisance, qui permet de mieux comprendre Haïti en offrant un ensemble de pistes et de questionnements, évitant ainsi le piège du « spectacle humanitaire », du gémissement et du discours technocratique. « Le peuple haïtien a obtenu de haute lutte la liberté d’expression depuis l’après Duvalier. On ne peut plus enlever la parole ».

L’auteur évoque avec méfiance les ONG, et surtout l’« autorité discursive des Occidentaux » : « Il y a une évidence du racisme pour moi qui est “ce lieu ne se pense pas”, “je vais donc penser à la place de …” ». En établissant dans son dernier ouvrage un parallèle entre d’une part l’Occident et Port-au-Prince comme centres et d’autre part les pays du Sud et l’arrière-pays comme périphéries, « c’est un peu de l’arrogance des centres dont [il] parle dans ce livre ».

            L’acte d’engagement de l’écriture procède cependant d’un choix qui ne doit pas faire force de loi. Nous retiendrons essentiellement de cette rencontre l’idée d’un homme qui se définit avant tout comme un citoyen haïtien, engagé, notamment, pendant quinze ans dans l’organisation des vendredis littéraires, devenus un lieu majeur de la scène littéraire et culturelle haïtienne, mais aussi de rencontres sur la citoyenneté, où se sont donné rendez-vous les grandes figures de la littérature haïtienne comme Frankétienne ou Georges Castera mais également les jeunes écrivains haïtiens. Posant le problème fondamental de la transmission, il faut selon lui « restituer quelque chose ». Là où les auteurs haïtiens contemporains bénéficient parfois de la publicité du malheur – « ce sont les morts qui paient nos voyages » – il y a « nécessité de restituer, leur restituer quelque chose ».

Questionnant ironiquement la « présence au monde d’un écrivain », il affirme : « pour moi l’écriture est un jeu avec soi-même […], je me considère de moins en moins comme un écrivain ». « Je suis un citoyen haïtien qui écrit et ce “qui écrit” est comme un appendice ». Fustigeant le terme d’« auteur », en tant que figure médiatique – « il y a aujourd’hui beaucoup plus d’auteurs que de littérature » –, il confie que son passé militant a éveillé chez lui une forme de « clandestinité politique de l’écriture », qui laisse « au rapport à la signature » une place insignifiante.

Radical dans ses propos, ironiques et salvateurs, Lyonel Trouillot ne cesse pourtant d’affirmer sa confiance dans les possibilités de l’humain, citant Paul Eluard (« Si nous le voulions, il n’y aurait que des merveilles »), tout en restant lucide quant à l’efficacité des mots comme l’arme qu’il a choisie d’empoigner : « la littérature peut nous déniaiser, nous ouvrir au moins un œil sur certains aspects de la réalité que nous n’avions pas l’habitude de regarder ». C’est ce déniaisement nécessaire que nous appelons à notre tour de nos vœux. Récompenser le roman de Lyonel Trouillot par le Goncourt 2011 pourrait en constituer le premier pas.


[1] Voir l’articleconsacré à ce roman par Lama Serhan sur La Plume Francophone.

  

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14 novembre 2007 3 14 /11 /novembre /2007 00:11


Balades mémorielles dans la guerre d’Algérie
par Ali Chibani


balades-en-tirailleurs.gif

          
A défaut d’histoire, les mémoires se livrent. Balades en tirailleurs[1] est le récit d’une année de guerre en Algérie-Française. Il est tenu par Paul Claude Delpech, un ancien sous-officier de la 2ème compagnie du 7ème Régiment de Tirailleurs Marocains. Stationné en Allemagne, dans les forces de l’OTAN, il est envoyé en Algérie avec sa compagnie (1955-1956).

            Cet ouvrage, qui met en scène des tirailleurs nord-africains au service de la France coloniale, est d’abord difficile d’accès à tel point qu’on se force pour aller plus avant. Il faut dire que l’auteur a choisi une manière originale de se souvenir de cette année de sa vie. Jean-Pierre Lautman, Secrétaire général de la Société des amis de Paul Louis Courier commente franchement sa lecture de l’ouvrage dans une lettre adressée à l’auteur : « … quelque chose me gêna dès les premières pages de “Balades”, en l’occurrence le flou du genre : ce n’est ni un journal de bord, ni un roman, ni une fiction, ni des Mémoires… bref, c’est quelque chose d’inclassable donc, à mes yeux, de bâtard. » Il y a, en effet, beaucoup de pudeur dans ce livre exceptionnel. Ainsi, tous les noms des personnages ont été changés, y compris celui de l’auteur qui se présente sous le nom de Desvignes. Le style très imagé ajoute à la complexité du rapport qu’on devrait entretenir avec Balades en tirailleurs. Mais si Paul Claude Delpech nous bouscule, c’est moins pour les paysages pittoresques de Kabylie ou des Aurès que pour le portrait qu’il dresse de la guerre.
 
Subir. Comment parler d’une guerre impitoyable ? Paul Claude Delpech n’y va pas par quatre chemins : il nous apprend que la guerre, aussi terrible soit-elle, est faite par des hommes. Des hommes solidaires entre eux, entre lesquels il n’existe aucune barrière, à l’image des soldats français et des tirailleurs marocains, qui jouent comme des enfants à la bataille aérienne. Des hommes qui rient et qui aiment faire rire leur entourage à comme ce Marocain qui ironise sur l’hôtel où il passe une nuit avant son retour en France, après qu’un rat a affolé son camarade français Germain : « Un hôtel deux zéros étoiles, un hôtel pour les tirailleurs et pour les rats. » (p. 212). Car le rire est tout ce qu’il leur reste pour affronter leur destin. Nul n’oublie qu’ils sont en guerre. Ils doivent obéir aux ordres sans poser de question : « Au niveau zéro de la masse des soldats impliqués sur le terrain, il n’y a qu’à subir, toujours subir, sans essayer de comprendre selon l’adage militaire : “intelligent est celui qui a compris qu’il ne faut pas chercher à comprendre”. » (p. 135). Il ne faut pas oublier la position difficile des tirailleurs marocains chargés d’agir contre d’autres « musulmans ». La complexité de leur situation ressort mieux dans cette question de Hamidou : « C’est pas normal, sergent, pourquoi la France, elle tue les Marocains, pourquoi la France, elle tue mon frère ? » (p. 136). Desvignes vient de lui lire une lettre de ses parents qui porte la mauvaise nouvelle : le frère de Hamidou a été tué à Marrakech par des gendarmes français.
 
Comme s’il fallait prendre son élan avant d’entrer dans les détails, Claude Paul Delpech noie la guerre dans l’humour et dans l’amour. Dans sa balade, des mots qui disent une autre vérité sur son séjour en Algérie sont parsemés ici et là : « corvée de bois », « charnier », « torture », « égorger », « brûler »… Avant que ces mots isolés ne prennent une forme plus massive et occupent des paragraphes entiers :
 
… [les] abords du douar de Taberdga [dans l’Aurès] réduit à l’état de ruines calcinée[s], entassées au fond du talweg rocheux où ils s’abritaient. Ils ont été bombardés au napalm à titre de représailles. Des gourbis écrasés ne subsistent plus que les restes noircis des murs écroulés. Combien de ses habitants ont-ils pu fuir avant le cataclysme de fer et de feu ? Combien d’innocents, femmes, enfants, vieillards gisent enfouis sous les décombres ? Nul ne s’en soucie. (p. 112).
 
Il y a tant de dégoût, d’incompréhension dans les mots du jeune militaire. « C’est pas normal », ont l’habitude de dire les tirailleurs marocains après chaque exaction commise contre la population algérienne et lorsqu’ils seront désarmés, une fois leur service en Algérie terminé, « par crainte de rébellion ». L’auteur, lui, sait que dans cette guerre où on fait de lui et de ses hommes « des pillards officiellement mandatés », rien n’est normal : « Il n’y a pire torture, écrit-il, que celle de réduire à la famine des misérables innocents, ballottés entre deux camps, tantôt la nuit par ceux qui se réclament du devoir de les libérer, tantôt le jour par ceux qui se réclament du droit de maintenir l’ordre qu’ils ont établi. » (p. 177).
 
Des « événements » sans héros. Ce qui motive la parution de Balades en tirailleurs, c’est l’actualité. Il y a de cela quelques temps, nous vous parlions d’un autre livre écrit par d’anciens soldats français en Algérie, Des Miages aux Djebels[2]. Dans les deux cas, les anciens militaires se sont sentis le devoir d’intervenir pour établir la vérité sur ce qu’ils ont vécu. En fait, ils sont les victimes invisibles et inaudibles de la fameuse loi sur le « rôle positif de la colonisation ». héroïsés d’un côté et tranformés en monstre de l’autre, dans tous les cas, ceux qui ont fait cette guerre sont mécontents de l’image qui leur est donnée. En quatrième de couverture, Paul Claude Delpech explique : « Ce livre se veut un humble antidote à ce qui a trop souvent été écrit selon une simple imagination tendancieuse par certains qui ne savaient rien et se croyaient en droit de dire tout, s’arrogeant l’autorisation d’influencer subjectivement l’opinion. »
            Dans ces deux ouvrages, il n’est fait aucune allusion à un prétendu rôle positif de la colonisation. Au contraire, les auteurs se disent aussi victimes d’une guerre inutile, sans nom et sans héros :
 
Je ne crois pas, écrit le jeune sous-officier dans une lettre à sa famille, qu’il puisse y avoir de héros en ces temps et en ces lieux, les héros ne peuvent appartenir qu’à la guerre, et le chaos que nous vivons n’a pas droit au titre de guerre. Il n’y a pas officiellement de guerre. Nos inconscients dirigeants politiques, civils et militaires s’appliquent trop à affirmer que nous ne faisons que maintenir l’ordre sur le territoire national, prétextant que l’Algérie c’est la France. Mieux, nous assurons, disent-ils, la pacification. Contre qui ? Envers un pauvre peuple de miséreux qui ose se révolter ? Et des victimes de tous bords meurent chaque jour, par dizaines, par centaines. Si l’héroïsme est tout simplement le courage, tous ici sont des héros. (p. 191)
 
Une leçon de courage. Balades en tirailleurs est un acte héroïque. Le courage du soldat Paul Claude Delpech n’est pas dans sa désapprobation silencieuse - somme toute militaire – des ordres qu’il mettait à exécution, ni dans la reconnaissance qu’il avait pour ses tirailleurs marocains considérés par d’autres comme des « sous-hommes ». Il est dans la force dont il fait preuve pour écrire ses souvenirs avec tant de fidélité et d’objectivité sur une « Guerre impitoyable où peuvent s’assouvir en toute impunité, les penchants de cruauté les plus exacerbés. » (p. 205). Il faut lui reconnaître le courage d’oser dire que, en temps de guerre, on est le frère de son ennemi car on se ressemble tant qu’on commet les mêmes actes, des actes qu’on condamne ensemble. Bref, l’héroïsme de Paul Claude Delpech est d’être un homme juste, même après une guerre dévastatrice comme la guerre d’Algérie. Une guerre bien réelle : « Beau… beau…la réalité dépasse la fiction. » (p. 119).
 
 

[1] Paul Claude Delpech, Balades en tirailleurs, illustré par l’auteur, Chemillé-sur-Indrois, Hugues de Chivré, 2007, 238 pages, 22,00€.
[2] Des Miages aux Djebels. Notre guerre d’Algérie, « Alain, André, Bernard et Claude 1956-1962 », St Gervais les Bains, éd. Mémoire et regards, 2007 : http://la-plume-francophone.over-blog.com/article-5844672.html
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2 septembre 2007 7 02 /09 /septembre /2007 17:10


Pour la rentrée, nous vous proposons différents coups de coeur.
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Bonne lecture.


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1 septembre 2007 6 01 /09 /septembre /2007 19:16


9782246706311-0-2006021854.jpgAdriana Mater ou le renouveau de la tragédie

 

Amin Maalouf renouvelle l’expérience du livret d’opéra avec Adriana Mater, six ans après la parution, suivie de la représentation, de L’Amour de loin[1]. En cinq actes, Maalouf s’attache au destin d’une femme, Adriana Mater, dans une ville en guerre et décrit l’implacable cheminement de la vengeance et de l’humiliation. Ce fatum, auquel le personnage ne semble pouvoir échapper, nous ramène au schéma connue de la tragédie antique puis classique, au sein de laquelle le héros se plait à jouer avec le destin.

Car Adriana est avant tout une femme libre ne connaissant pas la peur, et pour la soumettre, Tsargo, le jeune homme timide devenu milicien, ne dispose que de la violence. L’insoumission d’Adriana permet d’embrayer la tragédie, elle nourrit le désir et l’avidité de Tsargo, mais elle lui offre aussi la possibilité de résister à la haine et de conserver son intégrité malgré l’affront subi. De ce viol découle un étrange fruit, dans un premier temps objet d’angoisse mais aussi d’espoir, qu’Adriana n’envisage qu’à travers son propre portrait. Il ne devra jamais porter le visage de son père, ni celui de la haine. Le monde onirique qui entoure l’opéra, dans lequel action et rêve semblent se mêler, mène les personnages vers l’accomplissement de leur destin. Mais l’écriture d’Amin Maalouf amène une réflexion plus large sur le sens de la maternité dans le corps et l’esprit de toute femme, le questionnement d’Adriana touche alors à l’universel :

 

Qui est cet être que je porte ?

Qui est cet être que je nourris ?

Pour me rassurer, je me dis parfois

Que toutes les femmes, depuis Eve,

Auraient pu se poser ces questions,

Ces mêmes questions :

Qui est cet être que je porte ?

Qui est cet être que je nourris ?[2] 

 

De quelle fibre naît cet instinct maternel, peut-il réussir à s’épanouir dans la violence ? A quoi renonce Adriana pour accepter son fils ? Ces questions permettent au personnage de trouver sa voie et de défendre ses choix auprès de sa soeur, celui de garder son fils et de faire en sorte que la vengeance ne le détruise pas. Adriana inverse le schéma de la vengeance en acceptant de devenir mère, nous rappellerons ici le sens de mater signifiant mère en latin, et ce malgré les mises en garde de sa sœur qui voudrait la voir renoncer à cette maternité. Cette dernière voudrait la voir renouer avec l’honneur, mais ce sont deux conceptions de l’honneur qui s’affrontent sur scène. Pour Adriana, retrouver son honneur passe par l’acceptation de l’enfant, elle ne veut pas le rendre responsable du drame passé. L’enfant symbolise la réconciliation d’Adriana avec ses propres valeurs, le seul moyen d’accepter l’affront passe par cet enfant, cette vie en soi qu’il faut apprendre à aimer.

L’erreur d’Adriana est de vouloir tenir son fils à l’écart de ses origines et de la vérité, elle lui ment croyant ainsi le protéger. Ce choix aboutit à une impasse et elle n’échappe pas aux reproches de son fils :

 

Ne crois-tu pas qu’il encore plus lourd à porter,

Le mensonge ?[3]

 

Yonas souffre de ce qu’il lit dans les yeux des autres et dont il semble exclu, le secret de sa naissance empoisonne sa vie. Adriana admet son erreur mais elle suggère qu’il n’existait pas de bonne solution :

 

Je t’ai aimé comme j’ai pu, Yonas,

A toi de m’aimer

Autant que tu pourras[4]   

 

Malgré le besoin d’accomplir sa vengeance et de sauver l’honneur de sa mère, Yonas ne parvient pas à tuer son père. Une force invisible le dépasse et l’empêche de devenir à son tour un homme sans honneur. La cécité de son père est avant tout la punition du destin, on pense ici à Œdipe, mais c’est aussi ce qui doit empêcher Yonas d’agir. Tsargo est devenu un être faible et sans défense, le tuer alors qu’il ne peut se défendre n’aurait pas de sens et serait un acte de lâcheté. A ce moment précis, Adriana Mater a vaincu puisque son fils est incapable de perpétrer le crime de son père.

 

La tragédie illustre une nouvelle fois les possibilités d’échapper à la spirale de la haine et de la vengeance par le biais du dépassement, la maternité évoque ici un devenir autre, une projection qui permet au personnage d’atteindre l’ataraxie. A l’inverse de Lucrèce Borgia, Adriana trouve dans le choix de la vie et de la maternité matière à accomplir sa vie.

 

                                                                          

Sandrine MESLET

 

 

 

 



[1] C’est de nouveau en compagnie de la compositrice finlandaise Kaija Saariaho  qu’Amin Maalouf se replomge dans l’univers de l’opéra (cf Article de Jessica Falot La fin’amor entre deux rives http://la-plume-francophone.over-blog.com/article-5490122.html)

[2] Adriana Mater p.55-56

[3] Ibid. p.63

[4] Ibid. p.65

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16 août 2007 4 16 /08 /août /2007 16:51

9782246704010-0-2006420341-1-.jpgLe vampire de Ropraz, de Jacques Chessex

 ou la face voilée d’une société ancestrale

 

Jacques Chessex, écrivain suisse romand originaire du canton de Vaud, prix Goncourt en 1973 pour L’Ogre, nous propose cette année un nouveau roman, Le vampire de Ropraz[1].

Reprenant un fait divers qui, au début du 20ème siècle, bouleverse la vie de la commune de Ropraz dans le Haut-Jorat vaudois, Chessex construit une fiction passionnante. Rosa Gilliéron, fille du juge de paix du village, meurt à l’âge de vingt ans de méningite. Symbole de jeunesse, de beauté et de pureté, elle est enterrée dans le cimetière de la commune après une cérémonie qui semble émouvoir la population. La découverte de la profanation de la tombe, le lendemain, provoque l’horreur et la peur dans Ropraz. Le cadavre de Rosa est retrouvé violé, mutilé et dévoré, actes qui éveillent au sein de la population le mythe du vampire. Ainsi commence la recherche du coupable, du monstre qui terrorise les habitants de la commune et des environs.

Le texte de Chessex s’offre au lecteur comme un roman policier, qui cherche à désigner un coupable pour la souillure du corps virginal de Rosa. Les suspects défilent et l’affaire se répand dans la région. L’auteur met en place les dispositifs traditionnels de l’intrigue policière, comme la reproduction des articles journalistiques traitant le cas :

 

Cette triste affaire, écrit le journal, aura dans notre pays un douloureux retentissement. Jamais encore la chronique n’avait eu à enregistrer en Suisse un acte aussi abominable. Il est vivement à désirer, pour la tranquillité de la conscience publique, que le coupable tombe entre les mains de la justice et reçoive le châtiment exemplaire qu’il mérite. Les hyènes ont l’excuse de la faim pour déterrer les cadavres. Pour lui, pour cet ignoble vampire, nous n’en trouvons pas[2].

 

Les dénonciations se multiplient et les suspects sont analysés puis absous, pour finalement désigner l’auteur du crime, le vampire de Ropraz. Pourtant, Chessex semble délaisser l’enquête policière. L’intrigue est clairement exposée et le lecteur n’est pas invité à participer à la découverte du coupable. La focalisation semble se déplacer dans le récit pour donner lieu à une analyse de la société suisse romande du début du siècle dernier.

L’auteur dénonce la place centrale du calvinisme dans l’idiosyncrasie de cette société rurale, marquée par l’isolement des montagnes et des forêts, éprouvant l’attirance primitive pour les faits surnaturels. L’incipit du roman annonce cet aspect du texte de Chessex :

 

Ropraz, dans le Haut-Jorat vaudois, 1903. C’est un pays de loups et d’abandon au début du vingtième siècle, mal desservi par les transports publics à deux heures de Lausanne, perché sur une haute côte au-dessus de la route de Berne bordée d’opaques forêts de sapins. Habitations souvent disséminées dans des déserts cernés d’arbres sombres, villages étroits aux maisons basses. Les idées ne circulent pas, la tradition pèse, l’hygiène moderne est inconnue. Avarice, cruauté, superstition, on n’est pas loin de la frontière de Fribourg où foisonne la sorcellerie. […] A la nuit on dit les prières de conjuration ou d’exorcisme. On est durement protestants mais on se signe à l’apparition des monstres que dessine le brouillard [3]. 

 

Cependant, l’intérêt de Chessex s’éloigne clairement du travail sociologique ou ethnographique. Sa caractérisation des villageois et des facteurs qui déterminent la vie de la communauté trouve dans le texte une relation de solidarité réciproque avec l’intrigue policière. La figure du vampire de Ropraz que Chessex cherche à recréer trouve son essence fictionnelle grâce à la configuration que l’auteur donne au monde rural suisse, contexte d’insertion du personnage. En contrepartie, le caractère ancestral d’un monde imprégné par une forte religiosité qui nourrit la peur et la culpabilité, se voit exalté par l’apparition du vampire. Ce personnage sinistre va franchir les frontières de Ropraz pour répandre la peur dans toute la région et ainsi généraliser les propos de l’auteur sur la société suisse romande.

 

Le vampire de Ropraz est un roman qui permet au lecteur de découvrir un monde caché, aux personnages magiques. Les frontières entre la fiction et le réel semblent s’évanouir dans le brouillard des montagnes vaudoises, laissant au lecteur la liberté de croire en la parole du narrateur.

 

 

                                                           

                                                                        Victoria FAMIN



[1] CHESSEX, Jacques. Le vampire de Ropraz, Paris, Grasset, 2007.  

[2] Ibidem, p. 27.

[3] Ibidem, p. 11-12.

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1 août 2007 3 01 /08 /août /2007 23:00


De la philosophie appliquée au texte : absurdité, lucidité et frivolité

  Par Circé Krouch-Guilhem

 



Reza--Dans-la-luge-d-Arthur-Schopenhauer.jpgDans la luge d’Arthur Schopenhauer
est une somme de monologues décapants émanant de quatre personnages, qui vont tous être mis « en confrontation » les uns avec les autres : Nadine Chipman, Ariel Chipman, son mari, ancien professeur de philosophie en dépression, Serge Othon Weil, ancien collègue devenu consultant en droit, et la psychiatre que le lecteur n’entend que dans le dernier chapitre. Dans sa note d’intention, l’auteur les définit tels « quatre brefs passages en revue de l'existence par des voix différentes et paradoxales. Ou encore une variation sur la solitude humaine et les stratégies
[1] ». Reza opère un brouillage générique en donnant à ce « roman » un aspect théâtral. En effet, elle met bien en scène ces quatre personnages. Ceux-ci disent chacun leur texte sans s’arrêter, les virgules étant fréquentes et les points quasi absents.

C’est le sens de l’existence qui est ici questionné par le détail quotidien qui sature les textes. Il est mis au centre via la dépression du personnage d’Ariel Chipman, professeur de philosophie spécialisé jusque-là dans celle de Spinoza :

 

Je suis en luge vers la mort docteur. Tel que vous me voyez. Dans la luge de mon ami Arthur Schopenhauer. […] Je balance entre chagrin et ennui, le chagrin me sert à récupérer un peu de puissance que l’ennui vient effondrer aussitôt, j’oscille, comme les accents, entre l’aigu et le grave, je n’ai jamais pu maîtriser les accents, l’accent aigu, l’accent grave, jamais rien compris […] le lecteur choisit[2].

 

Mais chagrin, ennui, constats amers, oscillation morale concernent autant Ariel que sa femme ou que la psychiatre qui finalement apparaissent toutes deux moins équilibrées que lui : ses oscillations morales à lui sont rationalisées, intellectualisées. Elles correspondent à ce que Schopenhauer avait annoncé et théorisé[3]. Il est intéressant de voir alors comment Reza s’est servi de certains textes de Schopenhauer, comme cet extrait des Aphorismes sur la sagesse dans la vie:

 

Un simple coup d'oeil nous fait découvrir les deux ennemis du bonheur humain : ce sont la douleur et l'ennui. En outre, nous pouvons observer que, dans la mesure où nous réussissons à nous éloigner de l'un, nous nous rapprochons de l'autre, et réciproquement; de façon que notre vie représente en réalité une oscillation plus ou moins forte entre les deux. [...] ce vide intérieur qui se peint sur tant de visages et qui se trahit par une attention toujours en éveil à l'égard de tous les événements, même les plus insignifiants, du monde extérieur; c'est ce vide qui est la véritable source de l'ennui.

 

Une partie de la philosophie de Schopenhauer est distillée dans le texte, de manière ludique et ce n’est point l’ennui qui caractérise sa lecture : certaines situations prêtent à sourire, le cynisme y est roi.

 

Dans la luge d’Arthur Schopenhauer emprunte au traitement philosophique, en particulier celui de la philosophie antique du point de vue méthodologique, et, dans le même temps, l'oeuvre revêt un caractère théâtral : des dialogues socratiques on passe aux monologues de Reza. Le message du livre reste ouvert, et la clôture sur l’éloge de la frivolité par la psychiatre n’est pas si fermée. Ce dernier message n’en est d’ailleurs qu’un parmi d’autres, le moins effrayant peut-être.

Reza offre ici un ouvrage de confrontation qui pose des problèmes sans imposer de solution, entre philosophie et littérature, un questionnement sans résolution.

 

La philosophie n'a rien d'inutile. Au contraire! Je demande à la philosophie de revenir à ce qui fut sa fonction première: un art de vivre. Ce qui me gêne, ce n'est pas la philosophie mais la théorisation de la philosophie, la systématisation d'une pensée. […] Le petit homme de la littérature est pour moi infiniment supérieur à l'Homme de la philosophie parce qu'il est infiniment plus compliqué, complexe et proche que l'Homme pensé dans la globalité par les théoriciens: il se pose des questions, y répond bien ou mal, se noie, surnage, essaie d'escalader des montagnes[4]... 

 

 

 



[2] Yasmina REZA, Dans la luge d’Arthur Schopenhauer, LGF, Le Livre de poche, Paris, 2007 [Albin Michel, 2005], 89 p., p. 27-29

[3] Voir http://agora.qc.ca/mot.nsf/Dossiers/Arthur_Schopenhauer: un dossier intéressant sur Schopenhauer et sa philosophie qui permet une lecture plus profonde du texte de Reza.

[4] Entretien avec Yasmina Reza par François Busnel Lire, septembre 2005 http://lire.fr/entretien.asp/idC=48997/idR=201/idG=8

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3 juillet 2007 2 03 /07 /juillet /2007 13:42

 

Lionel Trouillot, Bicentenaire   

"Laissez-moi vous raconter la triste histoire d’Haïti"

par Lama SERHAN

Bicentenaire.jpg         Le roman que nous avons envie de vous faire partager prend comme décor la fête du bicentenaire de l’indépendance d’Haïti en 2004. Cette date du 1er janvier 2004 est celle du deuil pour de nombreux haïtiens. Lire la suite ici
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3 juillet 2007 2 03 /07 /juillet /2007 12:25

La Cité des roses[1] de Mouloud Feraoun

Testament à deux voies

Par Ali Chibani 

 feraoun.jpg

            Dans cet inédit de Mouloud Feraoun, le lecteur découvre l’histoire d’un directeur d’école algérien descendu des montagnes pour s’installer à la Cité des Roses. Il y rencontre une enseignante française qu’il aimera. La relation du directeur et de Françoise est tumultueuse, d’autant plus que « l’Autre », M.G., un officier des « Unités Terrestres » qui « prêchait “l’intégration des âmes à tout prix” et “la fraternisation obligatoire”. » (p. 50), va tenter de séduire Françoise qu’il attire d’ailleurs. L’amour des deux personnages principaux est un amour interdit. Ils sont tous deux mariés et appartiennent, visiblement, aux deux camps ennemis  de la guerre d’Algérie : « Plus que jamais, il s’agissait pour les Français de garder l’Algérie en supprimant toute opposition. Il s’agissait pour nous de reconquérir notre liberté et d’être maîtres chez nous. » (p.166). Ils se sont promis de faire de leur histoire un roman, promesse tenue par le directeur qui nous la livre à la première personne du singulier : « ... je vais donc reproduire ce début qui, dans notre histoire, est plutôt un aboutissement. Puis, toujours pour me justifier et pour excuser Françoise, j’essayerai d’expliquer comment nous en sommes arrivés là. » (p. 67).

L’histoire, qui se déroule en 1958, imagine l’Algérie qui s’affranchit de la France et va jusqu’à supposer les rapports que pourraient entretenir ces deux pays jusqu’à la séparation finale : 


Tous deux, nous n’attendions plus grand-chose de ce lundi. Peut-être le baiser d’adieu avec des larmes de bêtes. Peut-être rien du tout : une simple poignée de main parmi toutes les autres. Enfin, dans le domaine du possible, double crise de colère suivie d’une vive altercation pour s’en aller avec de la rancune. Une fausse rancune qui masquerait notre tristesse. (…) En fin de compte, ça a été la poignée de main, accompagnée d’un regard chargé de toute la tristesse du monde et aussi d’un soupçon de promesse. (p. 59)


La promesse d’une autre rencontre algéro-française se traduit dans la relation amoureuse des deux personnages. L’auteur du Fils du pauvre explique :


… si la politique peut donner une certaine teinte à l’amour, elle ne peut ni le nourrir, ni le modifier, ni l’empêcher. C’est la politique, la morale, l’honnêteté, etc. qui recherchent toujours des accommodements avec l’amour. (…) J’ai cru qu’il était indiqué de faire s’épanouir un tel sentiment au milieu de la haine et qu’il suffisait de rappeler en contre point que cette haine existait, se traduisait par la colère, l’hypocrisie, la souffrance et
la mort. Mais
de cette situation historique sur laquelle je n’avais pas besoin d’insister, j’ai voulu que les personnages s’évadent en se donnant l’un à l’autre. (Quatrième de couverture)


L’évasion est difficile pour une Française menacée par les attentats algériens et sur laquelle le militaire M.G., comme « mon général », a jeté son dévolu. En parlant de sa passion pour le directeur, elle dit s’être « … engagée sur une pente ! » (p. 63). La relation amoureuse avec une Française est aussi difficile pour un enseignant considéré comme un « hybride » qui risque d’être tué par les deux camps ennemis : « L’instituteur n’était pas un traître mais un hybride. Personne n’en voulait plus, il était bon pour le couteau, la mitraillette ou tout au moins la prison. » (p. 18). Tout cela se passe alors que « Chaque jour, la guerre s’infiltrait à l’intérieur de l’école comme une encre rouge et boueuse dans laquelle il fallait patauger constamment. » (p. 43)

En 1958 déjà, Feraoun n'excluait pas son assassinat. « Pour sa part, il savait qu’il serait une victime, rien de plus. Oui, vraiment, il sentait la charogne mais la même odeur imprégnait également tous les autres et, en dehors de cette évidence, tout le reste ne signifiait rien. » (p. 21) Cela ne l’empêchait pas de rêver. Françoise représente la France idéale, celle qui sait qu’elle a tort et qui a parfois le courage de le dire, celle qui veut « la paix des cœurs » (p. 32) et non la paix des braves. Elle incarne aussi les Européens d’Algérie dont le sort après-guerre se posait déjà.
            Pourtant, tout le monde était préoccupé par les apparences :
« Le masque ne trompait personne mais il pesait à tous. » (p. 46-47). En effet, tout au long de ce récit, où l’espoir lutte contre la réalité, chacun cherche à se rassurer et à avoir bonne conscience, ce qui est une manière de se donner l’illusion de commander le navire de son destin alors que le hasard est le seul maître à bord : « Malik avait perdu son père six mois auparavant, tombé, lui, au beau milieu de la route mais au même endroit [que celui où l’enfant de quatorze ans a été criblé de balles], comme par hasard. » (p. 16). L’enseignant, lui, « … venait d’apprendre par hasard que, dans tel village où il débuta, il n’y avait plus âme qui vive. » (p. 17). La réalité est telle que cet amour semble quelque chose « d’insolite » comme la lettre bleue envoyée par Françoise, rentrée en France seulement pour ses « vacances » car, malgré tout, « notre conviction profonde est que nous sommes faits pour être amis. Je crois que cela durera toujours, même si d’autres doivent en souffrir. » (p. 66), tout en interpellant les ennemis de la réconciliation : « Songez à nos enfants » (p. 73).
           Trois années après l’écriture de ce roman, rejeté par les éditeurs français qui exigeaient des modifications refusées par l’auteur, Mouloud Feraoun ajoute, en 1961, un épilogue, sans doute imposé par le contexte historique et dont la conclusion est on ne peut plus testamentaire : « Bonne chance à tous. Vous avez trop souffert. Adieu Françoise ! » (p. 170).

 


[1] Alger, éd. Yamcom, 2007, 170 pages. L’auteur a donné à ce roman le titre de L’Anniversaire, mettant en avant le rendez-vous manqué que se sont donnés les deux personnages principaux pour célébrer leur premier baiser. Le titre ayant été attribué par les éditeurs français aux premières parties d’un ouvrage entamé par Feraoun avant son assassinat en 1961 par l’OAS. Ce roman posthume porte le titre du premier chapitre.

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