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1 janvier 2007 1 01 /01 /janvier /2007 14:00

 

 

Le tangage des corps et des âmes dans Les Nuits de Strasbourg d’Assia Djebar

 

            « J’aime ce dialogue à la fois de nos corps, et la façon dont je peux délier enfin ma parole » s’exclame Thelja, jeune algérienne de trente ans, blottie entre les bras de son amant François, de vingt ans son aîné. Le couple s’est connu à Paris et la jeune femme se rend à présent à Strasbourg pour partager neuf nuits avec l’amant d’origine alsacienne.

 

            Durant ces neuf nuits, les deux êtres vont se livrer à toutes sortes de confidences, autant de réminiscences montant dans l’âme tandis que le désir s’empare des corps : « elle désira à nouveau se souvenir, comme si c’était hier. Tout le temps de son évocation, son désir affleurait », peut-on lire dès la deuxième nuit. L’évocation du souvenir, sa verbalisation même, dans la mesure où elle est concomitante de la montée du désir, laisse une trace dans le style de l’auteur qui n’hésite pas à antéposer les adjectifs « intimidée encore, se sentait-elle », comme pour mieux faire affleurer un langage de la sensation et de l’émotion à même de traduire les émois suscités par l’acte sexuel. Ce dernier ne peut se passer de mots et le dialogue des corps est aussi celui des âmes « nuit après nuit, nous nous entrepénétrons davantage, corps et âmes à la fois ». La métaphore du flux, souvent employée dans le roman, est symptomatique. Le flux verbal, la logorrhée, est étroitement lié au flux séminal, et même à la fluidité quasi chorégraphique des mouvements des corps.

 

            Thelja, surnommée par François « la petite bavarde du point du jour », ne peut s’empêcher de questionner ce lien entre langage et sexualité : « Tant de mots sortent de moi, avant, après le plaisir ? Pourquoi mais pourquoi tout ce marmonnement ? », et le livre nous répond. L’acte sexuel est avant tout acte de connaissance. Le verbe « connaître » est d’ailleurs utilisé pour l’expression « faire l’amour » de façon récurrente. Mais il ne s’agit pas d’un simple acte de connaissance de soi, mais de « naître avec l’autre » au sens étymologique, c’est-à-dire que le détour par l’autre est nécessaire et fondamental pour accéder au moi.

 

            Toutefois, la relation à l’autre est en soi problématique au sens où il est altérité radicale. François, dans les premières nuits, est toujours un « étranger » pour Thelja, malgré leur intimité, car la guerre d’Algérie la hante, elle dont le père a été tué par l’armée française : « Tu es mon amant et tu es français !... Il y a dix ans, quand j’arrivai à Alger pour aller à l’université, une telle… intimité m’aurait paru invraisemblable !... ». La liaison entre Jacqueline et Ali dans le roman est d’ailleurs un double inversé de cette relation, en négatif et plus cruel, puisque la sexualité, loin de constituer un acte de connaissance, n’est que violence et cruauté, Ali violant Jacqueline avant de l’assassiner après leur rupture. Enfin, Eve, la « jumelle » de Thelja, son amie d’enfance, une juive algérienne ayant quitté l’Algérie six ou sept ans après l’indépendance et que Thelja retrouve en Algérie, a elle aussi trouvé son « dernier amour », un homme… allemand. Mais Eve/Hawa, au nom symbolique, va ouvrir la voie à une autre relation possible à l’altérité, dans la mesure où elle attend un enfant de cet homme ; fruit de la fusion contre la disjonction des peuples et de leur histoire traumatisante. C’est à partir d’elle que Thelja va pouvoir « co-naître » véritablement avec François, qui cesse alors, en dépit de la paronomase, de n’être que le « Français » : « dans les bras de… pas l’étranger, pas le Français, non… dans les bras de l’homme ».

 

            Mais renaître pour être quoi ? Si la co-naissance est possible, se pose et se repose sans fin la question de l’identité problématique, démultipliée dans le roman par le prisme de chacun des personnages. Notamment par le biais de la figure maternelle, mise à mal par le texte, comme si la sexualité, en tant qu’acte de connaissance, ne pouvait être procréation et s’insurgeait contre la figure de la mère. Qu’il s’agisse de la mère morte de François, fantôme qui le hante, de celle d’Irma, qui refuse de la rencontrer, de Touma, mère du meurtrier Ali, ou même de Thelja ayant laissé en Algérie son fils Tawfiq, toutes les figures maternelles sèment autour d’elles deuil et désolation, à l’exception notable d’Eve, la mère à venir, en qui l’espoir de renouveau est encore possible.

 

            La question de l’identité est également posée par la figure oedipienne qui travaille en creux le roman, or Œdipe est bien une tragédie de l’identité. En effet, Jacqueline, la « bonne fée d’Hautepierre », répète avec une troupe de jeunes gens Antigone, cette fille d’Œdipe. La véritable Antigone de l’œuvre n’est d’ailleurs pas Djamila, la jeune comédienne, mais sans doute Aïcha, la sœur d’Ali, « la gardienne du frère meurtrier ». La figure oedipienne traverse donc indirectement toutes les strates de la fiction.

 

            L’identité est donc douloureusement vécue et cela prend une autre dimension, vu le cadre spatio-temporel du roman. En effet, Strasbourg, « cité courant d’air », « ville frontière », « ville des passages » agit comme un confluent dans lequel se retrouvent des personnages exilés, émigrés. Thelja, Eve, Touma et Mina, Djamila, mais aussi Karl, celui qui ne pouvait être qu’Alsacien selon Irma et dont le père était autrefois un petit colon en Algérie de l’Ouest ; ainsi que tous les visages inconnus sur le fichier du foyer de travailleurs nord-africains du père de Marey, que Thelja feuillette… L’Alsace et l’Algérie sont d’ailleurs deux territoires qui se font écho « ces deux noms de pays, de terroir noir, lourd d’invasions et de ruptures ou de retours amers ». Toutefois, l’exil n’est pas simple éloignement géographique et spatial, il est vécu sur le mode de la temporalité. Thelja définit d’ailleurs les femmes émigrées, non comme des « passagères » ou des « exilées » mais comme des « éphémères » ; et si Strasbourg est la ville frontière, elle est avant tout « cette cité de toutes les mémoires »… Le problème de l’identité se pose donc en termes temporels, et ce n’est pas un hasard si Thelja restera précisément neuf nuits avec son amant, la scansion temporelle permettant la renaissance.

 

            Ainsi, si l’identité est douloureuse c’est parce qu’elle est stabilité mortifère, figeant l’individu dans les stigmates de son passé et de sa culture. Thelja, en fuyant l’Algérie, son fils et son mari, a « jailli d’une tombe ». La sexualité agit donc comme une nouvelle naissance, d’où l’importance du prénom de la jeune femme, Thelja-Neige, portant à la fois la fêlure identitaire originelle (« je suis une femme née dans une oasis et prénommée Neige »), et sa promesse de guérison, le « poudroiement » de la neige venant laver et purifier les stigmates du passé. Et c’est d’ailleurs la fonction de la nuit dans le roman, ainsi définie par Thelja : « quand les noctambules se dispersent, que les lieux retrouvent leur virginité : alors la ville écoule son vide jusqu’au lendemain. ».

 

            Enfin, si l’identité est stabilité mortifère, la sexualité peut devenir salvatrice, au sens où elle est « tangage », terme récurrent dans l’œuvre. D’ailleurs le rôle de Thelja, n’est-il pas de faire « tanguer » François, comme le pense Irma ? « Thelja venue an coup de vent, qui partirait de même, semblait avoir pour fonction de réveiller François ; elle le réveillerait, c’est-à-dire le laisserait dans le désarroi et la bascule : il ne serait jamais plus installé, c’était sûr ». D’ailleurs, le tangage des corps et des âmes est aussi celui des mots. Le langage vécu comme source d’oppression par Thelja, et sans doute aussi par l’auteur, dans la mesure où il est celui du colon, doit tanguer « Alsagérie, comme ce mot tangue ». Et c’est peut-être la raison du choix des italiques utilisés pour le récit des neuf nuits. Ils permettent en effet, conformément aux propriétés de ces caractères, de mettre en valeur ces nuits, en révéler l’importance, la sexualité permettant de régénérer l’être, de lui proposer une nouvelle naissance. Mais ce sont aussi des formes-sens exprimant le tangage des corps et des âmes, mais aussi par leur caractère incliné, le nécessaire tangage des mots, seul salut possible pour retrouver la paix.

 

 

Virginie BRINKER

 

 

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1 janvier 2007 1 01 /01 /janvier /2007 13:00

 

Balthazar Bodule-Jules : une sexualité débridée pour une improductivité constructive et constitutive

 

 

 

« Balthazar Bodule-Jules était né, disait-il, il y a de cela quinze milliards d’années – et néanmoins, en toutes époques, en toutes terres dominées et sous toutes oppressions[1] ». Le narrateur du récit de la vie de Balthazar Bodule-Jules prend pour bases de son écriture les réminiscences charnelles émotionnellement très fortes de ce dernier. Celles-ci s’expriment exclusivement de manière gestuelle, durant son agonie annoncée. Sa narration n’est donc pas fonction des paroles, mais du comportement de Balthazar. Il doit traduire sa gestuelle en mots, en langage, ce qui ne manque pas de conférer aux gestes une force de communication extrêmement importante :

 

 

Et, soudain, flap, ooooye, je fus le seul à deviner que ce qui se bousculait dans la tête du vieil homme était le fil extraordinaire de ses amours anciennes. Des amours. Des sentiments. Des affaires de cœur, de chairs désirées, de femmes soumises au petit châtiment. J’en restais (pas ahuri, non) estébécoué. Je reconnus ce tendre infini qui lui emportait les paupières ; ces remords, ces regrets et ces exaltations, ce manque irrémédiable, cette incompréhension vertigineuse que seules certaines femmes pouvaient inspirer à un être vivant. […] C’étaient les seuls astres visibles d’un univers en perdition ; les seules accroches offertes sur l’écran de ses silences, de son regard et de son corps. Il ne me restait qu’à le guetter, le surprendre, et tout imaginer, d’amour en amour : aux marques ineffaçables des raides foudres de l’amour[2].

 

 

La gestuelle amoureuse et sexuelle étant une des plus signifiantes, nous pouvons comprendre en quoi celle-ci a pu être particulièrement constructive pour Balthazar Bodule-Jules, pourquoi elle est en mesure de symboliser tous ses actes, en quoi elle peut exprimer son histoire : « plutôt que de ressasser (comme on eût pu le supposer) les guerres anticolonialistes d’une vie interminable, M. Balthazar Bodule-Jules, soulevé par un tison de vigueur, songea aux sept cent vingt-sept amours qui exaltèrent son existence[3] ». Son agonie est rythmée par ces femmes aimées, car il est en fait leur produit : « cette constellation de femmes qui dans leurs interactions même construisaient la nébuleuse de ce qu’avait été cet homme[4] ».

Ainsi, la sexualité amoureuse de Balthazar est constructive et par conséquent constitutive de son être et de son histoire. La stérilité de cet actant principal peut paraître paradoxale : cette sexualité n’est pas productrice dans le sens où elle n’est pas procréative, elle est pourtant constructrice d’un homme extra-ordinaire : Balthazar Bodule-Jules, figure emblématique de la lutte anticolonialiste. L’acte sexuel en même temps que d’être improductif, est également producteur.

Seule son expérience sexuelle avec Kalamatia évoque une productivité supérieure : s’il échoue dans sa capacité à engendrer une progéniture, leurs ébats sur un gommier en pleine mer attireront des poissons extrêmement rares : « Il ne récoltait rien, tout se dissipait dès que son sperme avait séché… — sauf peut-être avec Kalamatia : leur gommier se remplissait de ces poissons charmés par leurs sauces d’amour[5] ». De plus, et c’est peut-être ici le plus important, son expérience avec Kalamatia est initiatique et véritablement unique, en cela particulièrement féconde et créatrice : « c’est grâce à elle qu’il ne fut plus jamais surpris par les rites sexuels, et qu’il put les pratiquer sans émoi avec les belles qu’il trouvait sur ses routes[6] ».

Pour évoquer l’interaction charnelle de Balthazar et de Kalamatia[7], passage particulièrement riche, le narrateur choisit d’utiliser le discours analogique qui lui permet un glissement vers le métaphorique et le mythologique, la monstruosité et les références scatologiques. Il fait une « description » détaillée, imagée et non réaliste de la lutte sexuelle engagée entre Balthazar Bodule-Jules et la chabine. En usant de la figure analogique, il ne fait par conséquent pas appel à la logique, à des concepts abstraits propres à la représentation occidentale pour décrire l’acte sexuel majeur. L’auteur a recours à des images, à des métaphores, à des comparaisons : il n’est pas question de « re-présentation » au sens poétique, théorique, du terme. L’objet abordé l’est en comparaison avec d’autres objets : l’auteur ne cherche pas le réalisme. En utilisant une figure poétique par excellence, il en dit plus, et surtout en fait ressentir plus à son lecteur, sur l’acte et les ressentis de ses personnages que ne pourrait le faire un récit descriptif réaliste. La chabine prend des traits monstrueux, son sexe comparé à un crabe aspirant fait d’elle un monstre marin ; énorme bouche, elle devient de manière significative Femme-méduse. Et son hybridité est renforcée par son origine mythologique : elle apparut « petite fille sans parole, un jour qu’une marée de méduses colonisa la rade[8] », leur parlant.

 

L’acte sexuel s’avère être un combat, une lutte pour la vie, contre la mort. La chabine explicite la singularité de sa pratique sexuelle : « elle combattait cette amertume par des frénésies charnelles, elle plongeait dans la sexualité sans aucune limite, cherchait la force du sperme, de l’urine et des matières fécales[9] ». Son objectif est de « dresser une muraille entre elle et ce tumulte de vieilles douleurs[10] » qui sont « les voix effacées des peuples caraïbes[11] », qualifiées de calamité, qui hantent ce pays et résonnent dans sa tête et dans son corps tout le temps. Nous remarquerons au passage la similitude phonétique et sémantique entre son nom Kalamatia et le phénomène : « calamité ». Cette pratique sexuelle est une lutte contre la mort, une bataille charnelle pour la vie. Un combat mêlé à l’Histoire et à la mémoire, celle du peuple caraïbe en l’occurrence pour la chabine. De manière plus globale, il signifiera après cette expérience « vraiment spéciale » une lutte contre la souffrance des peuples ainsi que celle des individus pour Balthazar Bodule-Jules. La sexualité relèverait-elle alors d’un combat mémoriel ? D’ailleurs le manque le plus fort de Balthazar en quittant Kalamatia sera justement de ne plus pouvoir catalyser cette souffrance par l’acte sexuel : « il souffrit de ne plus pouvoir se battre d’amour avec elle, de ne plus pouvoir épuiser cette rage et cette vigueur qui lui tordaient le corps et ne servaient à rien[12] ».

« Il avait compris depuis Kalamatia à quel point l’amour des corps était chargé du don et de la prédation, du construire et du détruire, du désir du bien et de l’envie de mal. ». Cette citation propose une définition globale, claire et paradoxale, et donc empreinte de complexité, de l’acte charnel, de l’amour sexuel. Une définition qui s’avère s’appliquer à définir la condition, l’essence même de l’Homme, sa manière d’être au monde : il est le résultat de cette ambivalence, ce que reflète parfaitement son Histoire, l’Histoire.

 

 

 

Circé Krouch-Guilhem

 


[1] Patrick Chamoiseau, Biblique des derniers gestes, Gallimard, coll. « Folio », Paris, 2002, 868 p., quatrième de couverture.

[2] Ibid., p. 53.

[3] Ibid., p. 33.

[4] Ibid., p. 694.

[5] Ibid., p. 726.

[6] Ibid., p. 724.

[7] Ibid., p. 711-714.

[8] Ibid., p. 721.

[9] Ibid., p. 723.

[10] Ibid., p. 723

[11] Ibid., p. 723.

[12] Ibid., p. 727.

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1 janvier 2007 1 01 /01 /janvier /2007 12:30



Un triple coup de cœur :

Les hirondelles de Kaboul

L’attentat

Les sirènes de Bagdad  

                                                 de Yasmina Khadra

 

C’est en humaniste en quête de vérité que Yasmina Khadra, de son vrai nom Mohamed Moulessehoul, ancien militaire algérien reconverti en écrivain de langue française, s’est lancé dans cette trilogie consacrée au dialogue de sourds opposant l’Orient et l’Occident. Trois romans à travers lesquels il parcourt toutes les voies de l’enfer auxquelles mènent l’intolérance, le fanatisme et la haine. Trois romans qui lui permettent d’aborder également les sujets universels de l’identité, du poids des rêves et de la tentation de la facilité.

Le premier roman, Les hirondelles de Kaboul, paru en 2002 aux éditions Julliard, raconte la vie de deux couples habitant la ville pendant le règne des talibans. D’un côté il y a Atiq, qui fait partie de la milice des talibans, espérant que leur vision de la religion peut améliorer le sort des afghans et son épouse, Mussarat, qui est infirmière. De l’autre côté, on découvre Mohsen et sa femme, Zunaira, deux universitaires qui ont tout perdu lorsque les talibans ont pris le pouvoir.

Ce récit, cruel et lucide, raconte leur désespoir, la perte de leurs illusions, la difficulté pour les deux femmes à vivre dans des conditions où on ne leur reconnaît aucun droit. Il aborde tous les thèmes de l’oppression : la banalité du mal, l’hystérie des foules, la puissance du sacrifice, l’ombre de la mort et surtout le règne de l’absurde. Sur ce dernier point, le rapprochement entre l’auteur et Albert Camus est explicite.

Mais l’histoire n’est pas totalement noire car bien que Kaboul soit devenue « l’antichambre de l’au-delà. Une antichambre obscure où les repères sont falsifiés ; un calvaire pudibond ; une insoutenable latence observée dans la plus stricte intimité » (p. 12), l’espoir s’entête grâce à l’amour qu’éprouvent les personnages.

Dans L’attentat, publié en 2005 chez le même éditeur, Yasmina Khadra entraîne le lecteur au cœur du conflit israélo-palestinien à travers deux personnages centraux, à savoir Amine, chirurgien israélien, d’origine palestinienne qui a toujours refusé de prendre parti dans la lutte qui oppose son peuple d’origine et son peuple d’adoption et sa femme Sihem qu’il adore. Un jour, Tel Aviv est secouée par un attentat commis dans un restaurant par un kamikaze, faisant ainsi de très nombreuses victimes. Après avoir opéré toute la journée les blessés, Amine rentre chez lui et espère trouver du réconfort auprès de son épouse. Mais un coup de fil lui apprend qu’elle est morte sur les lieux de l’attentat et qu’elle est soupçonnée d’être l’auteur de la tuerie. Refusant d’y croire, Amine se lance dans une quête où il se verra contraint d’écouter la plus dure des vérités.

Une fois encore, l’auteur confirme son art magistral de se saisir d’un sujet brûlant et de le mettre en scène jusque dans ses plus insupportables contradictions. C’est sans doute pour cette raison que le livre a connu un énorme succès auprès du public (prix des libraires 2006, prix tropiques 2006 et actuellement en cours d’adaptation cinématographique aux Etats-Unis) mais qu’il a également reçu des réactions hostiles de la part de certains cercles juifs sionistes et arabes.

Enfin, Les sirènes de Bagdad (2006, même éditeur) raconte le mécanisme qui transforme un jeune bédouin irakien plutôt timoré en une machine de guerre. Celui-ci se voit tiré d’une enfance heureuse et pacifiste lors de l’intervention brutale des GI dans son village, durant laquelle son père est humilié. Il décide alors de fuir et de se rendre à Bagdad :

« Je sus que plus rien ne serait comme avant, que, tôt ou tard, quoi qu’il arrive, quoi qu’il advienne, j’étais condamné à laver l’affront dans le sang. (…) J’étais un bédouin et aucun bédouin ne peut composer avec une offense sans que le sang soit versé.»

Il se retrouve dans une ville déchirée par la guerre civile. Sans ressources, sans repères, miné par la honte, il devient une proie rêvée pour les islamistes radicaux auxquels il propose de devenir kamikaze.

Ce récit est une brillante description de la chute vers le désespoir, de la fragilisation d’un être privé de sa fierté et de la tentation de se perdre, d’anesthésier la douleur dans l’anéantissement de l’autre et de soi.

Ce voyage initiatique au cœur du terrorisme est scandé dans un style guerrier, haletant et viril mais également métaphorique et lyrique. C’est d’ailleurs ce qui impressionne chez Yasmina Khadra, sa faculté à allier le dépouillement stylistique au lyrisme poétique, sa manière de faire naître des images insoutenables et pourtant belles dans leur atrocité afin de montrer toute leur nuance.

A travers cette trilogie, l’auteur s’est brillamment assigné la tâche de sensibiliser et de faire réfléchir le lecteur sur les conflits armés actuels et notamment le lectorat occidental. Selon lui, projeter ce dernier dans l’Afghanistan des talibans, le conflit israélo-palestinien ou l’Irak d’aujourd’hui permet de lui donner un accès plus direct à la mentalité orientale. Au-delà de cette connaissance de l’histoire, nous retiendrons de ce triptyque romanesque une réflexion subtile et juste sur la fragilité de notre humanité.

 

 

 

                                                                                             Jessica Falot

 

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19 décembre 2006 2 19 /12 /décembre /2006 16:10

Pourquoi faire lire Les Chercheurs d’Os de Tahar Djaout dans le secondaire ?

 

« Un squelette attend quelque part que les honneurs lui soient rendus ». Ce squelette est celui du grand frère du narrateur, un jeune kabyle, mort pendant la guerre d’Indépendance de l’Algérie. L’arrière-plan du roman est en effet très historique, comme le montre la composition de celui-ci. Le première et la troisième parties se situent après la guerre et le départ des « étrangers », les colons français, tandis qu’une large analepse... Pour lire la suite de l'article sur notre nouveau blog, cliquer ici

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15 décembre 2006 5 15 /12 /décembre /2006 16:14

TAHAR DJAOUT, MANIÈRES DE TUER LE TEMPS 

Par Ali Chibani 

 

                                                        

 

« J’ATTENDS JUSTE LE MOMENT PROPICE POUR FLINGUER LE DESTIN. »

Tahar Djaout, L’Exproprié.

 

 

            «Le silence c'est la mort, et toi, si tu te tais, tu meurs et si tu parles, tu meurs. Alors dis et meurs».  Tahar Djaout est de ces écrivains qui savent que la littérature ne peut pas changer le monde, mais qui n’ignorent pas ... Pour lire la suite de l'article sur notre nouveau blog, cliquer ici

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15 décembre 2006 5 15 /12 /décembre /2006 14:57


LE DERNIER ETE DE LA RAISON DE TAHAR DJAOUT

 

Quand nous découvrons cette œuvre en 1999, Tahar Djaout est mort depuis 6 ans…le titre de cette œuvre, en réalité titre d’un de ses chapitres, ce fut l’éditeur lui-même qui le lui donna, Djaout n’en ayant pas eu le temps puisqu’il est mort de ses blessures le 2 juin 1993.

 

Sorte de chant posthume, ce livre se lit comme... Pour lire la suite de l'article sur notre nouveau blog, cliquer ici

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15 décembre 2006 5 15 /12 /décembre /2006 14:55

          Le mal-être de l’hybride ou l’unicité par le tiers

 

 

 

 

L’un des mots les plus exploités par le monde politico-médiatique et qu’on retrouve dans le discours commun est « intégration ». L’échec et la violence des uns sont dus à leurs difficultés à s’intégrer ; le succès des autres s’explique par une intégration réussie. Nous n’avons pas besoin d’occuper beaucoup d’espace pour prouver le caractère simpliste de cette explication. En effet, dès lors qu’un groupe porte un jugement, fût-il négatif, sur un individu, ce dernier peut être considéré comme intégré et agissant sur le groupe. Il vaudrait mieux parler, dans ce cas, d’une différence de considération.

Mais allons dans le sens contraire des courants de la pensée dominante pour nous intéresser à la violence exercée par le(s) groupe(s) sur l’individu, et plus particulièrement sur les êtres hybrides. Ces derniers sont toujours, pour les autres, dans l’altérité, c’est-à-dire qu’ils ne sont jamais à l’intérieur d’un groupe mais toujours à l’extérieur. Prenons le cas de  Taos Amrouche. Cette romancière algérienne, de nationalité française, n’a jamais pu se situer dans un groupe précis. Ses romans témoignent de son mal-être. Pour les Français, elle est « l’Antigone berbère », « la reine Néfertiti »… Pour les Algériens, puis les Tunisiens, elle est perçue comme une Française car elle est chrétienne et parle aussi bien le français que le berbère. Son refus d’être assimilée, donc d’être mangée, pour employer la terminologie de Bataille, par la France et de se soumettre aveuglément aux traditions kabyles a fait d’elle une paria dans les deux sociétés. Car, ce qui perdure encore aujourd’hui, nulle culture ne peut accepter d’être considérée comme imparfaite ; nulle culture ne peut souffrir d’être complétée et améliorée par une autre. Chaque société parle d’exception et se pose en modèle.

 

Comment dépasser la crise ? Plusieurs réponses s’offrent à nous. La première de ces réponses et de se bander les yeux, se laisser assimiler ou se renfermer sur soi, et vivre comme une bête qui ne cherche que la chaleur du troupeau. La seconde est la violence. Parler ne servant à rien dans le tumulte des uns et des autres, on cherche à faire voir et entendre sa détresse en cassant, en brûlant ou en agressant. Alors, on aggrave son cas puisque les uns brandiront là la preuve de cette différence et que les autres diront « avoir honte » de ressembler à de tels hors la loi. La dernière réponse est celle adoptée par une grande partie des écrivains. De Taos Amrouche à Nina Bouraoui, c’est l’espace-tiers qui est considéré comme un refuge. L’Afrique, pour la première, et Rome pour la seconde, représentent ce « tiret » qui lie les deux côtés de leur identité. Disons qu’avec elles, il ne faut pas écrire Franco-algériennes mais FrancoAfriqueAlgérienne ou FrancoRomAlgérienne. L’espace-tiers peut aussi être signifié par la langue comme c’est le cas chez Aimé Césaire, Patrick Chamoiseau ou Tierno Monénembo. Abdelwahab Meddeb et Rachid Boudjedra intègrent de l’arabe dans leurs romans en français comme pour matérialiser la crise inscrite au plus profond d’eux-mêmes faisant du livre cet espace salvateur. Amin Maalouf, lui, cherche des corps-personnages qui lui donnent la preuve d’une possibilité d’être dans tous les espaces, que la violence historique vécue par les personnages hybrides aboutit à une victoire sur le monde, victoire incarnée par un livre, les Quatrains de Omar Khayyam ou l’autobiographie imaginée de Léon l’Africain. Le livre, c’est l’immortalité. Jean Amrouche, enfin, a fait de son propre corps cet espace-tiers puisqu’il n’avait cesse de dire : « je pense en français et je pleure en kabyle. »

La question qui se pose à nous aujourd’hui porte sur le dépassement de LA nationalité culturelle. Quel sens peut-elle avoir dans un monde où les langues circulent librement, où les frontières tendent à s’estomper ? Pour que nous puissions tous avoir notre part dans ce monde, il faudrait que chacun de nous se pose comme l’origine potentielle de la violence, mais aussi du bien-être, des autres.

 

Ali Chibani

 

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13 décembre 2006 3 13 /12 /décembre /2006 14:33
Le Jeudi 7 décembre, l'association Tamazgha organisait pour l'ACLF et La Plume francophone une projection de l'entretien accordé par Kateb Yacine à Stéphane Gatti. Nous publions, ici, la présentation de l'écrivain ainsi que des analyses de ses écrits.
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13 décembre 2006 3 13 /12 /décembre /2006 14:22


Analyse

KATEB YACINE, ÉCRIVAIN ENTRE DEUX LIGNÉES

 

 

                                                                                                                                        Il n'y a plus que moi, l'oiseau de mort,                                                                                                                                                       messager des ancêtres.

                                                                                                                                              Les Ancêtres redoublent de férocité 

 

C’est dans Cirta, l’une des plus vieilles villes numides, aujourd’hui nommée Constantine, que Kateb Yacine est né en 1929. Comme un certain nombre d’enfants algériens, il fait l’expérience de l’école coloniale mais après avoir connu l’école coranique. En 1945, il participe aux manifestations de Sétif où il est arrêté pour être emprisonné pendant quatre mois. Après un voyage en France, il rentre dans son pays natal et, en 1948, fait son entrée au quotidien Alger Républicain et y reste jusqu'en 1951 après quoi il travaille comme docker au port d’Alger.

 

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8 décembre 2006 5 08 /12 /décembre /2006 10:25

Analyse

 

La langue française et son double féminin

dans Le Polygone étoilé de Kateb Yacine

Par MARINE PIRIOU

 

 

 

 

               Emouvant et constructif, tels sont les adjectifs qui qualifient le mieux le documentaire filmique de Stéphane Gatti intitulé Kateb Yacine, un poète en trois langues[1]. Cet entretien réalisé peu de temps avant la disparition de Kateb nous donne en effet la chance de partager un moment privilégié, rythmé par la vivacité des propos de l’écrivain algérien sur l’histoire de son pays plurilingue et sa quête éperdue d’identité. Afin de poursuivre cette démarche de transmission de la parole katébienne, je souhaiterais à mon tour expliciter la problématique linguistique que révèle ses textes en exposant la relation ambiguë qu’il entretient avec la langue française et son double féminin dans son œuvre matricielle, Le Polygone étoilé[2] (1966).

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