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18 juin 2007 1 18 /06 /juin /2007 11:22
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Chronique première : Présentation du festival et introduction à l’histoire de l’océan Indien par Madagascar et la thématique de l’esclavage

 

Le festival

Il n’est pas fréquent d’évoquer son ignorance. Il y a quelques années, à l’heure de la loi Tobira et de la décision de commémorer l’abolition de l’esclavage le 10 mai, je ne percevais que vaguement l’importance de ces informations. Par la suite, en participant au festival « Ti Piment, arts et cultures de l’océan Indien » dont l’objectif est la découverte de son histoire, de ses cultures, de sa réalité actuelle à travers ses formes artistiques, j’ai dû combler mon ignorance pour enfin me donner un aperçu de tout ce qui m’échappait quelques mois auparavant.

Chaque édition du festival est marquée par une thématique précise autour de laquelle s’axent les disciplines artistiques et leurs représentants. Pour la première édition en 2005, le thème de l’esclavage fut choisi comme point de départ. Puis en 2006, celui de la femme, vecteur du métissage entre les races et les cultures, au centre de la croissance et du développement culturel des colonies. Ma mission fut alors de mettre en place une librairie spécialisée et une rencontre littéraire. Ce fut surtout l’opportunité de comprendre et m’ouvrir à une aire géographique, culturelle et littéraire vers laquelle je ne m’étais pas tournée.

Aujourd’hui, reste cette sensation qu’il faut poursuivre dans cette direction : au-delà de l’intérêt littéraire, somme toute individuel, il faut essayer de créer un espace pour toutes ces paroles lointaines, celles qui n’ont pas encore suffisamment d’échos. Même si la commémoration de l’esclavage existe maintenant, même si l’esclavage moderne est enfin dénoncé, même si les manifestations sont plus visibles qu’auparavant comme le montre « Esclaves au paradis », un important événement artistique et culturel à Paris, dont le but est de faire la lumière sur les réalités de l’« esclavage contemporain en République dominicaine », l’esclavage demeure une composante délicate de l’identité de nombreuses personnes. Ce n’est pas qu’un thème. C’est leur réalité et leur quotidien, la zone d’ombre et le nœud de tension d’une existence encore douloureuse. Aussi faut-il maintenant faire face au silence qui pèse sur l’histoire de l’océan Indien et devenir le relais d’une interrogation sur la place de l’humain, de diverses manières, comme l’a fait par exemple Danyèl Waro, pendant ses concerts, en parlant de sa musique, le maloya, influencée par le chant des esclaves à la Réunion.

 

Mise en perspective d’une découverte, la réalité de l’écrivain de l’océan Indien

Comme beaucoup de personnes, je pensais connaître l’Océan Indien par quelques images sublimes nourrissant mon imaginaire. Par exemple la faune et la flore de Madagascar, le nombre impensable de fleurs à la Réunion et les plages… Mais au fur et à mesure des recherches, j’ai découvert que ma posture ressemblait à celle des métropolitains du XVIII et XIXème siècle : sujette au fantasme de l’Eden. La relecture de Paul et Virginie de Bernardin de Saint-Pierre eut le mérite de me plonger au cœur du problème des idéologies coloniales car les figures qui traversent ce roman, comme beaucoup d’autres de cette veine coloniale, reflètent toujours une bipartition aliénante : européens-sauvages, paradis/enfer-réel. Elle est le symptôme de ces populations nées de l’esclavage et que la littérature aujourd’hui tente de soigner.

Or, cerner la production littéraire de l’océan Indien en quelques mois est difficile. Il faut glaner des informations de ci, de là, interroger des professeurs et aller à la rencontre d’associations. Rapidement, la posture de l’enquêteur se substitue à celle de l’explorateur métropolitain. Un réseau se crée et des discussions s’engagent avec des interlocuteurs qu’on retrouve de conférences en salons du livre. Grâce à l’ARCC, j’ai pu contacté Jean-Louis Joubert[1]visuel-arbre-anthropo-rahari-copie-1.jpg
En même temps, je rencontrai Jean-Luc Raharimanana à qui j’envoyai une invitation pour le festival et un dossier de présentation. Nous n’avons pas évoqué directement la question de l’esclavage. La lecture de son livre L’Arbre anthropophage[2] est le meilleur moyen de comprendre sa position, mais nous avons parlé de la réalité éditoriale et du suivi de l’auteur de ses parutions (Jean-Luc Raharimanana était investi dans la mise en scène et les tournées de ses pièces de théâtre). Il existe peu de maisons d’édition et les écrivains trouvent difficilement un éditeur en France. Le problème de la diffusion se pose, comme souvent avec les littératures francophones, tout comme celui du lieu de résidence des écrivains. C’est le cas de Jean-François Samlong
[3], auteur de la Réunion. Du fait qu’il habite la Réunion, une invitation au festival était inutile. Mais comme son livre, L’empreinte française[4], aborde le thème de l’esclavage, il a accepté de répondre à quelques questions par internet.

Etes-vous conscient du lectorat métropolitain ignorant de cette histoire au moment de l'élaboration de vos romans ?

J-F S. : En effet, l'écrivain doit tenir compte du fait que le lectorat métropolitain (ou autre) ignore tout de l'histoire qu'il raconte, ce qui l'oblige à être le plus clair possible dans son discours romanesque et à apporter le plus d'éléments historiques susceptibles d'éclairer le lecteur. Si besoin est, l'écrivain peut user de notes de bas de page. Cela dit, les livres que j'écris sont des romans, et le souci premier n'est pas d'ordre pédagogique ou moral. J'essaie de faire naître des émotions chez le lecteur qui peut se reconnaître dans telle ou telle situation. Le plaisir de lire ne passe pas forcément par l'acquisition de nouvelles connaissances sur l'histoire d'un pays. Le livre est là pour faire rêver. L'idéal c'est de rêver en se cultivant, ou l'inverse.

 S'agit-il, pour la démarche de l'écrivain, de mettre en lumière des parties de l'histoire occultée ou de trouver du sens ou une chaîne d'évènements, des causes et des conséquences ?

J-F S. : Ma démarche consiste plutôt à mettre en lumière des parties de l'histoire occultée, sachant que dans le cadre d'un roman, donc d'une fiction, aucun écrivain ne peut prétendre à l'exhaustivité, à l'objectivité. Tel n'est pas le but. Si le romancier a réussi à capter l'attention du lecteur sur tel point précis de l'histoire, ce dernier cherchera à se documenter de façon plus approdondie, alors il lira d'autres romans, ou des essais, ou des livres d'histoire. En fait, ce qui est merveilleux c'est de faire naître ou de nourrir le plaisir de lire, de susciter la curiosité du lecteur, de faire en sorte qu'il s'interroge, s'identifie à tel personnage. Trouver du sens, des causes et des conséquences à une série d'évenements ? Oui, si ces éléments précis font partie de l'intrigue. Ces questions-là peuvent être prises en charge par des personnages qui font avancer l'histoire du roman jusqu'à son dénouement !

 

De l’histoire de Madagascar à la pensée des Lumières

Dans l’attente d’une réponse favorable de Jean-Luc Raharimanana, je multipliais mes lectures. J’ai bénéficié des conseils de Jean-Louis Joubert qui m’envoya son manuel, Littératures francophones de l’océan Indien[5] et d’internet avec le site http://www.lehman.cuny.edu/ile.en.ile/indien/paroles.html. Mais la thématique de l’esclavage nécessite plus de lectures historiques. Madagascar, l’île Maurice, la Réunion, les Comores, Mayotte et les Seychelles… Leur histoire et la littérature ne se résume pas forcément aux colonies françaises, anglaises ou portugaises mais s’y articule selon quelques angles choisis ici afin de restituer l’expérience de ma recherche.

Par exemple, lors de ma rencontre avec le groupe de musique malgache N’Java, j’ai pu apprendre leurs projets. Deux d’entre eux comptaient tourner un documentaire sur un petit village isolé dont des écrits très anciens, rédigés de droite à gauche (comme l’arabe), étaient la relique. C’est par cette discussion que je pris ma première leçon d’histoire de Madagascar. La surprise ressentie à l’écoute de ce témoignage se transforma ensuite en curiosité. Le fait de percevoir leur nécessité d’explorer le passé m’a permis de constater l’emprise directe que peuvent avoir les recherches littéraires et historiques sur l’actualité.

En effet, Madagascar voit le débarquement d’Indonésiens et de Bantous d’Afrique islamisés au premier millénaire. Puis au XIIème siècle, les Antalaota islamisés venant d’Afrique arrivent sur l’île. Jusqu’au XVIIème siècle, d’autres peuples s’installent. Après des guerres sur l’île, c’est le royaume Sakalava qui est le plus puissant au moment où une escale française se construit à Fort-Dauphin. Au XVIIIème, le roi des Betsimisaraka, Ratsimilaho, donne naissance à la reine Beti qui offre l’île Sainte-Marie à la France. Et les relations avec les européens prennent la forme d’échanges : esclaves (issus souvent de peuples ennemis) contre fusils. L’unification sur l’île s’obtient alors par Radama 1er avec l’aide du gouverneur de Grande Bretagne. A partir de 1817, alors que Radama est « Roi de Madagascar », l’île ne connaît que conflits intérieurs couverts par les relations avec les Européens.

Mais ces relations eurent une autre conséquence importante dans le monde scientifique de l’époque des Lumières. Surgie de la pensée de Buffon[6], la logique de classification des races trouve à Madagascar le cas de sujets humains. Les Malgaches, encore maîtres de leur territoire, sont catalogués par le Code Noir datant de l’édit de mars en 1685 et qui interdit leur mutilation mais les considère comme un bien immobilier. Ils apparaissent alors comme des sujets d’études car les savants européens discernent de grosses différences de tailles, de couleurs de peau et de chevelure sur un territoire restreint, comme un phénomène inexplicable de la Nature. Ce qui semble évident au regard de l’histoire des vagues de migrations passe d’abord par le prisme de l’observation scientifique. On « étudie » même les dialectes avant de mettre en place la discrimination raciale à des fins industrielles, les populations étant ordonnées ensuite en fonction de leur aptitude au travail. Cela préfigure les camps de concentration et la détermination d’un être humain en fonction de l’apparence de son nez, de sa peau ou de sa musculature pour lui attribuer une utilité au lieu de lui reconnaître un statut d’individu. Déjà l’histoire antérieure à la colonisation et la conquête des îles est effacée. Et la relation aux Ancêtres devient fantomatique et secrète du fait qu’elle sort du cadre de la société esclavagiste de l’océan Indien.

 

Madagascar aujourd’hui

Alors qu’au moment de la Révolution française, l’abolition de l’esclavage semble épouser les valeurs de la République, ce sont encore les valeurs économiques qui priment au moment où Napoléon le réinstaure. Louis Philippe l’abolit enfin en 1848. Mais la domination européenne et française se maintient fermement à Madagascar dés 1898 jusqu’en 1947. Suite au procès inique des députés du Mouvement Démocratique pour la Rénovation Malgache, Madagascar connaît l’une de ses pages d’histoire les plus sanglantes, une rébellion qu’évoque Jean-Luc Raharimanana dans Nour 1947. Toute l’œuvre de Raharimanana tend d’ailleurs à trouver une issue à cette histoire[7]. Comme son père, qui était historien, à partir d’un traitement littéraire du témoignage, l’auteur cherche à s’extraire de la violence engendrée tant par l’esclavage que par la particularité des origines de la population malgache et le conflit des communautés depuis la proclamation de l’indépendance de Madagascar le 26 juin 1960.

Mais les œuvres ne sont pas suffisantes. Elles ne sont qu’un premier pas. En plus de l’expression artistique, reste cette parole à porter devant le public, celle du vrai et du réel, celle du témoignage. C’est pourquoi tout écrivain ou artiste de l’océan Indien a une pleine conscience de ce devoir, qu’il soit musicien, conteur, écrivain, photographe ou autre.

Un mot,

Ile,

Rien qu’un mot !

 

Le mot unique de la vie.

Le mot premier, le mot dernier.

 

Un mot comme la lance,

Un mot comme l’éclair,

Vieux comme la genèse,

Jeune comme le jour !

 

Un mot de pure essence

Et de pure clarté,

Un mot d’éternité

Fait de rêves sans nombre !

 

La fureur des combats !

Le cri de la victoire !

L’étendard de la paix !

 

Un mot, Ile,

Et tu frémis !

Un mot, île,

Et tu bondis !

Cavalière océane !

 

Le mot de nos désirs !

Le mot de nos chaînes !

Le mot de notre deuil !

 

Il germe

Avec la fleur des tombes,

Avec les insomnies

Et l’orgueil des captifs.

 

Ile de mes Ancêtres,

Ce mot, c’est mon salut.

Ce mot, c’est mon message.

Le mot claquant au vent

Sur l’extrême de l’évidence !

 

Un mot.

 

Du milieu du zénith,

Un papangue ivre fonce,

Siffle

Aux oreilles des quatre espaces :

Liberté ! Liberté ! Liberté ! Liberté !

 

Le poème de Jacques Rabemananjara[8], Antsa, lu pendant le festival, et commenté par Jean-Louis Joubert, modérateur de la rencontre, a permis à la communauté malgache de se sentir unie et représentée, comme des extraits de textes de Raharimanana, hélas indisponible. D’autres extraits vinrent s’ajouter. Enfin la conférence avec Hubert Gerbeau[9], historien spécialiste de l’océan Indien et écrivain, le 11 mai 2007 à la journée « Ti Piment » pour la commémoration de l’abolition de l’esclavage a ouvert un débat important pendant lequel les questions mirent en évidence un point : l’esclavage doit être traité au cas par cas parce que ses conséquences sont multiples et irréductibles à des traits généraux. Pour mieux mettre en lumière les zones occultées de l’histoire, au-delà de toute la perversion contenue dans l’esclavage, l’individu rappelle sa singularité en dévoilant son histoire personnelle, ses origines et sa culture. Madagascar est le témoin d’un élément de l’histoire et Maurice, la Réunion, les Comores, Mayotte et les Seychelles en sont d’autres. Ce n’est plus seulement les faits, le nombre d’Africains embarqués sur les navires dont seulement une moitié débarquera vivante sur les îles après une traversée indescriptible ; c’est le sort réservé à l’humain, quel que soit sa culture et ses origines, lorsqu’une prétention conquérante et supérieure structure une société sur le fondement de l’inégalité et du non-droit. C’est l’effroi de voir que ce passé habite encore la mémoire collective à travers le non-dit. Or les travaux ne font que commencer dans l’espoir d’éclairer cette aire géographique et substituer à la violence la paix et le respect de chaque identité.

 

Caroline Tricotelle

Remerciements à Jessica Falot



[1] Jean-Louis Joubert est un ancien élève de l’Ecoele normale supérieure, agrégé des Lettres ‘1962), docteur ès Lettres ‘1993). Il a été enseignant à l’Université de Madagascar (1964-1973), puis à Paris 13, où il a dirigé le Centre d’études littéraires francophones et comparées. Il est conseiller scientifique de l’Encyclopaedia Universalis pour les littératures francophones et directeur éditorial de la revue Notre Librairie.

[2] Jean-Luc Raharimanana, L’arbre anthropophage, Paris, éditions Joëlle Losfeld, 2004

[3]http://www.lehman.cuny.edu/ile.en.ile/paroles/samlong.html

[4] Jean-François Samlong, L’Empreinte française, Paris, Le serpent à plumes, éditions du Rocher, 2005

[5] Jean-Louis Joubert, Littératures francophones de l’Océan Indien, Paris, Groupe de la Cité internationale Création-Diffusion, 1993.

[6] http://fr.wikipedia.org/wiki/Georges_Louis_Leclerc%2C_comte_de_Buffon

[8] Jacques Rabemanajara, Antsa, Paris, Présence Africaine, 1948, http://fr.wikipedia.org/wiki/Jacques_Rabemananjara

[9] http://www.temoignages.re/article.php3?id_article=13825

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15 juin 2007 5 15 /06 /juin /2007 17:45

La souffrance d’une double élégie
Par Victoria Famin

 

Jean-Luc Raharimanana, poète malgache d’expression française, nous propose avec Nour, 1947[1] un texte multiple, marqué par la douleur de la perte. L’auteur présente dans ce texte une fiction qui s’inscrit dans l’histoire de Madagascar. Le récit de la mort de Nour, figure de la femme aimée, permet au narrateur de Lire la suite de l'article ici

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15 juin 2007 5 15 /06 /juin /2007 17:40

 

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La France de Makine, entre poussière et cendres…
 
En 2006 de nombreuses initiatives furent mises en place en vue de l’année de la francophonie, comme le Salon du Livre, le printemps des poètes (fêtant Senghor), ainsi que des conférences et des débats…Suite à cette effervescence autour de la question de la francophonie quelques écrivains se sont attelés à livrer des articles voire des ouvrages concernant leurs visions de la France, de cette nouvelle demeure linguistique. Nous pouvons citer pour exemple Anna Moi et son essai Espéranto, désespéranto, aux éditions Gallimard paru en 2006. S’accole à ces initiatives la commande faite à Andreï Makine par son éditeur: écrivez sur la France, parlez-nous de votre rapport avec celle-ci, de ce qu’elle représente à vos yeuxNaît donc l’essai Cette France qu’on oublie d’aimer aux éditions Gallimard, collection Café Voltaire, en 2006. à la lecture de cet ouvrage nous ne pouvons pas nous empêcher de nous dire que c’est une commande a contrario de la volonté individuelle et personnelle de l’auteure que nous avons précédemment citée, Anna Moi. L’écriture de l’essai pour un romancier est un exercice difficile et périlleux certes, mais celui-ci laisse un sentiment étrange dans l’esprit. L’ouvrage nous semble porteur d’une pensée cloisonnée, d’autant plus étonnante que celle-ci vient de la part d’un homme ayant connu les méfaits de l’ex-union soviétique
Nous trouvons cette vision de la France, porteuse de clichés, et cela à titre personnel, utiliser des chemins déjà longuement empruntés par « nos » politiciens français (bien aguerris en cette période de post campagne)
 
L’essai est divisé en 4 parties « Certaines idées de la France, La forme française, Déformation, Voyage au bout de la France ». Nous pouvons établir, à partir de ses seuils, l’idée d’une évolution dans sa pensée. Sa réflexion débute par un catalogue d’une France rêvée « certaines idées », elle est secondée par une analyse littéraire autour de « la forme », elle-même contredite par une « déformation » amenant alors à se pencher sur les causes profondes du mal qui a plongé la France dans l’état dans lequel elle se trouve aujourd’hui. S’ajoute à cette table des matières un épilogue en forme de lettre ouverte au Président de la république française
 
 Il débute son voyage en « francité » dans une petite église de village, plaçant ainsi avec une description pittoresque d’une promenade dominicale. L’auteur s’extasie sur le dallage de l’église marqué par des décennies de prosternation menant à l’autel des sacrifices…Ce sacrifice religieux en appelle un autre, nous assistons alors à un déplacement du regard. Celui-ci est convoqué par le monument aux morts, nouvel édifice sacré sous la plume de Makine. Ces soldats inconnus, dont il cite abondamment les noms, seront dès lors un leitmotiv dans son œuvre, formant ainsi des échos de la France selon Makine. La sortie du sanctuaire le ramène à la « lourde » réalité d’une France contemporaine, oublieuse des temps anciens, vulgaire dans ses nouvelles vénérations, détachée de toute intelligence, impitoyable aux yeux de l’étranger : « l’inévitable syndrome qui frappe tout étranger épris de la France : pays rêvé, pays présent. Ne vaudrait-il pas mieux fermer les yeux sur l’envahissante laideur d’aujourd’hui ? » (Page 19).
Débute alors la résurgence d’un temps bien révolu… L’auteur d’origine russe part de son propre imaginaire pour révéler les filiations multiples entre la France et son pays d’origine. « Cette France » (qu’il désire évoquer), adjectif démonstratif est ici capital, est celle qui a connu l’époque des Lumières avec la figure de Voltaire et les différents penseurs ayant marqué autant les écrivains russes que les princes et princesses russes. Les citations et allusions passéistes sont nombreuses, elles vont de Pouchkine à Tolstoï en passant par Dostoïevski et prennent les contours de Rivarol, Madame de Maintenon et Hugo. Tout ce premier chapitre se trouve augmenté d’anecdotes de rencontres entre des intellectuels français et des dirigeants russes.
Cette entrée en matière appelant les siècles passés en prônant l’intellect français lui donne l’opportunité de fustiger les idéaux de l’intelligentsia de « cette » France moderne (celle dans laquelle il vit depuis 20 ans) (…) :
 
Quelques tics comportementaux qui surprennent tous les étrangers : être (ou se dire) de gauche, « l’intellectuel de droite » étant, en France, une abjecte contradiction dans les termes ; avoir tort avec Sartre plutôt qu’avoir raison avec Aron ; à l’âge de 20 ans se réclamer de Mao, à trente ans de Marx, à 40 ans se gausser des deux ; désigner, pour chaque décennie, une nouvelle victime de l’ordre social (les prolétaires, puis la jeunesse étudiante, enfin, les immigrés) ; persifler l’Académie avant de la rejoindre (la meilleure pique contre la vénérable institution reste, à mon avis, ce mot de Fabre-Luce : « l’Immortel garde, en quelque sorte, son prestige sexuel ») ; au moment d’un conflit armé, distribuer entre ses pairs les pays à défendre, à l’un la Croatie, à l’autre la Bosnie ; exalter la tolérance avec l’intonation intolérante d’un commissaire politique. Mais surtout, et ce trait résume le reste, avoir une opinion définitive sur n’importe quel sujet, être expert de l’univers entier. (Page 41)
 
Cette diatribe sur le présent en contrepoint à un passé glorieux se maintient dans le second et le troisième chapitre en s’appuyant dorénavant sur la langue, représentative de la forme française :
 
La forme française est avant tout une langue. Cette substance impalpable qui épouse les reliefs les plus accidentés de l’Histoire, l’exprime, la pense, lui donne une signification. (Page 55)
 
Cette langue chérie fut dans les temps anciens, ces temps de grandeur, la langue de l’Europe. Comme nous l’avons précisé le passé appelle le présent si difficile à admettre par le romancier, il tente alors, en référence à l’Histoire, d’expliquer et de comprendre le dépérissement de la langue française.
Essayant de dater ce recul, il le situe en 1919 lors du Traité de Verdun qui scella à jamais le monopole de l’anglais sur le reste des langues.
Voilà que l’auteur rappelle au lecteur que non seulement cette langue a sombré de son rang de langue de l’Europe mais qu’elle a aussi intégré de nouvelles tares. Elle n’est plus le siège de débats, de polémiques mais se trouve cernée de tabous, sorte de « mines ». Néanmoins la solution semble se trouver dans la nouvelle France, celle du métissage. Se manifeste alors la description d’une famille représentant cette France multiraciale. Malgré cette richesse, cette nouveauté, cette famille rejette l’Histoire de son pays et cela à travers l’image du grand-père oublié parce que fidèle à Pétain, cela malgré Vichy. Pour Makine l’Histoire d’un peuple se doit d’être construit sur TOUTES les bases historiques même les plus désagréables. Pour le meilleur et pour le pire. Cela expliquerait selon lui le fait que « Juste une chose me manque dans cette France de demain : la parole libre, contradictoire, passionnée » (Page 77), puisque cette parole serait motivée par l’incarnation de toutes les zones obscures de l’Histoire incitant ainsi à la polémique, aux débats.
Nous arrivons dans le dernier chapitre au point central de cet essai, ou plutôt au contexte d’écriture : les « émeutes » de banlieue en novembre 2005. Spectacle d’horreur pour Makine, il s’insurge contre cette jeunesse qui devient la conséquence directe de toute son argumentation :
 
La France est haie car les français l’ont laissée se vider de sa substance, se transformer en un simple territoire de peuplement, en un petit bout d’Eurasie mondialisée. Ceux qui brûlent les écoles, qu’ont-ils pu apprendre de leurs professeurs sur la beauté, la force et la richesse de la francité ? (99)
 
Mêlant les images, imitant les médias, il rapproche notamment le problème des banlieues à la montée de l’islamisme en France, parle d’une communauté nationale qu’il faut retrouver grâce à la francité. Nous ne pouvons que penser aux différents discours de Nicolas Sarkozy qui tout au long de sa campagne présidentielle a cherché à donner foi au langage des médias. Ce langage qui est devenu celui de nombreux français et intellectuels, prônant un retour de l’autorité, de la morale…
L’épilogue étant une lettre ouverte au président de la république française lui demandant de prendre en compte aussi bien l’histoire du soldat inconnu et oublié que la douleur d’une femme ayant perdu son mari dans les émeutes, semble parfaitement correspondre au résultat du 6 mai 2007…
 
Il est dommage de voir que la nostalgie peut amener des auteurs, primés, à devenir des porte-parole de la nationalisation de la société. Si Makine propose un retour au siècle des Lumières il se laisse étrangement guider par une parole tranchant avec cette époque, qui reste celle de l’ouverture d’esprit. Il est concevable de prétendre à un nouveau terrain de discussion qui, nous le pensons également, se trouve absent de la scène française, mais celui-ci ne peut se faire qu’avec TOUTES les tranches de la société. Et il ne nous apparaît pas souhaitable de bannir le cri qu’ont voulu lancer les jeunes des banlieues, car si c’est effectivement dans la discussion que tout se fait, c’est aussi dans la reconnaissance de toutes les douleurs.
 
                                                                                                                      
                                                                                                                      Lama SERHAN
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4 juin 2007 1 04 /06 /juin /2007 09:12



« L’écriture comme cire chaude entre les cloisons des deux bords 
[1]»

   Par Virginie Brinker

 

 

           Le Ventre de l'Atlantique Fatou Diome a publié en 2003 son premier roman, Le Ventre de l’Atlantique. Dans ce roman autobiographique, Fatou Diome est en partie Salie, cette jeune femme née sur la petite île de Niodor au Sud-ouest du Sénégal et élevée par sa grand-mère. Comme l’héroïne de son roman, Fatou a toujours été en décalage avec... Pour lire la suite de l'article sur notre nouveau blog, cliquer ici

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Published by La plume francophone - dans Dossier n°14:Ecritures nomades
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1 juin 2007 5 01 /06 /juin /2007 11:42

 

 

Les Amants de l’Alfama[1] ou le nomade à l’épreuve de l’amour
Par Sandrine Meslet 

 

 

« La place vide nous touche plus que la présence parce qu’elle nous blesse. »

 

 

amants-kokis.jpgLe roman du québécois Sergio Kokis nous transporte à Lisbonne, une veille de Toussaint, et nous fait partager la déambulation mélancolique de Joaquim, jeune professeur de mathématiques. Le protagoniste vient d’être quitté par sa fiancée et cet événement va être le point de départ d’une remise en question, touchant tout son univers ; il entame alors un travail d’introspection afin de comprendre les raisons du départ[2] de Matilda. Il s’interroge ainsi sur le sens à donner à sa vie sans elle « Que faire maintenant de cette immense et fade liberté qui s’étalait comme le brouillard épais à l’horizon[3] ? » Le roman peut ainsi s’envisager comme un voyage vers soi, le personnage cherchant à remonter le fil de son propre échec. Le décor de la ville est vécu à travers la mélancolie du personnage et le séisme intérieur qui ne cessent de s’amplifier.

 

 

La catabase de Joaquim

 

La longue observation du triptyque de la Tentation de Saint-Antoine de Bosch au Musée d’art ancien de Lisbonne ne réussit pas à rassurer le personnage, il semble perdu sans repère alors que ses certitudes s’effondrent autour de lui. Même le tableau échappe à son interprétation habituelle, il n’est pas une vérité mais un champ des possibles qui s’apparente à un gouffre.

 

La certitude des cohérences se dérobait plus vite que sa capacité d’en créer de nouvelles, dans une sorte de secousse sismique touchant non pas les choses mais le tissu même de sa vie […] Son rêve d’une destinée fermée par cohérences logiques devenait un simple amas de tessons, et il avait peur d’avancer[4].

 

Aux oreilles du personnage résonnent les paroles de Matilda, pour Joaquim l’heure du choix est venue « Haut les mains Joaquim ! Les maths ou la vie[5] ! » L’expérience cathartique du personnage, ivre et prêt à se donner la mort dans les eaux du Tage, est contrecarrée par une remontée dans le monde des vivants. Ainsi au schéma attendu de la catabase s’amorce le mouvement inverse d’une renaissance, le personnage de Dorinha, une prostituée, va servir de passeur entre ce monde sombre et celui plus chaleureux du bar. A la rêverie de ce promeneur solitaire, qui semble se complaire dans le souvenir de la disparue, se substitue la rencontre de l’altérité avec les clients du bar. Ainsi l’expérience de Joaquim est-elle confrontée à celle des autres et permet au personnage d’envisager des limites à son « abîme de tristesse ».

On note ainsi qu’à l’évocation d’une peine d’amour totale, dans laquelle semble se complaire Joaquim, se superpose l’amour malheureux de Dona Titilda et du vieux Martim, mais aussi celui de l’archiviste. Le roman, qui se présentait au début comme une déambulation solitaire, plonge le personnage au milieu des hommes et va à l’encontre de son désir de s’émanciper de toute attache. Joaquim aimerait faire l’expérience de l’abstraction et du détachement mais son chagrin ne le ramène que vers l’émotionnel, le vécu. Les déambulations sans but qui ouvrent le livre cèdent leur place à un lieu clos, celui du « Buraco do Beco », qui fait l’objet d’une longue description[6], dans lequel le personnage se rencontre à travers les récits de certains clients. Il mesure son erreur à l’écoute des récits qui s’offrent à lui emprunts d’absences, de regrets et de séparations.

Lorsque le vieux Martim, un vieil habitué du bar, prend la parole pour conter son récit, il le fait en le dédiant à Joaquim qui lui rappelle l’homme dont il va conter l’histoire. Le sens de cette histoire intercalée permet d’intégrer une parenthèse narrative, le récit d’aventures maritimes se présente comme le fruit du hasard contre lequel l’homme ne peut lutter.

 

On parle de dictature, de libertés brimées, de presse bâillonnée, du pays en ruines à cause des guerres stupides, et on oublie que la dictature, c’est surtout ça : les destinées individuelles brisées, les vies en tessons, des corps estropiés, la beauté avilie et une tristesse qui ne se laissa pas avouer[7].

 

                                                        

Un séisme sentimental

 

Le nomadisme de cette œuvre vient de l’absence de lieu où vivre son malheur pour le personnage de Joaquim. La réponse qu’il croit trouver à son chagrin est la solitude, alors que le remède ne peut être que collectif. Le personnage est rapidement ivre après ses longues pauses dans les bars de Lisbonne, il est décrit comme traversé par un séisme en tout point assimilable à celui dont la ville fête le triste anniversaire

 

C’était toujours ainsi début novembre, avec la Toussaint suivie du jour des Morts, comme si la ville se drapait de tristesse pour célébrer ses malheurs centenaires : des pestes noires à n’en plus finir, les exécutions rituelles de l’Inquisition sur le Terreiro do Paço, tous les morts dans les naufrages, le grand tremblement de terre[8]

 

C’était comme si une tristesse profonde, immense, s’était emparée du monde entier, comme si une catastrophe inimaginable venait d’arriver en le laissant seul dans la ville déserte[9].

 

L’alcool permet au personnage de perdre ses repères et il ne doit son salut qu’à ses rencontres fortuites, comme lorsqu’il est trouvé à terre par le chien d’un mutilé de guerre. Les leçons fusent sur le jeune homme lors des nombreuses prises de parole des personnages du roman, et le confrontent à la misère de l’homme « La vision du gouffre final a souvent cet effet de nous réconcilier avec la vie, quelle qu’elle soit[10] ». Elles concernent également le danger des marottes, illustrées par les tendances de collectionneur qui naissent de la solitude et du repli de l’homme dans la société. Ainsi l’archiviste évoque-t-il devant Joaquim sa collection de parapluie avec lucidité :

 

On se garde libre, dépouillé d’attaches pour pouvoir un jour exercer cette liberté ; et dés qu’on pose un acte libre, cet acte nous engage et nous emprisonne dans une délicieuse étreinte[11].

 

Il prend également conscience de sa chance de vivre un amour moins contrarié que celui du vieux Martim et de Dona Titilda ; en effet, il ne vit pas une époque où des circonstances extérieures pourraient nuire à son histoire d’amour, comme l’emprisonnement de Martim lors de la dictature de Salazar. Pourtant le discours tend vers l’universel et interroge le personnage sur le sens à donner à sa déception amoureuse  

 

Peut-être que  même nos propres expériences ne servent à rien quand la fatalité décide de se moquer une fois de plus de nous. Faut-il pour autant cesser d’aimer ? Ou, plutôt, est-ce pour autant possible de cesser d’aimer, d’espérer[12] ?

 

Le discours de l’archiviste révèle à Joaquim toute l’étendue de son erreur, qui se caractérise pour l’essentiel par son manque de courage « Les aventures et les histoires d’amour parlent d’une seule et même chose, du courage[13]. » La leçon d’amour se change en leçon de vie où un champ vertigineux de possibles se déploie et offre la possibilité au lecteur de comprendre en quoi l’imagination est à l’essence même de la littérature.

 

Il y a des scènes, des rencontres, des séparations, des accidents se mélangeant aux accidents. Si le monde était un livre, le lecteur de cet ouvrage aurait toujours l’impression soit qu’il ne s’y passe rien, que c’est sans intérêt, soit qu’il lit uniquement sa propre histoire. C’est d’ailleurs ce que font la plupart du temps les lecteurs avec n’importe quel livre, lire leur propre histoire[14].

 

 

 


[1] KOKIS Sergio, Les Amants de l’Alfama, XYZ éditeurs « Romanichels », Montréal, 2003

[2] « Je repartirai quand tu ne voudras plus de moi. […] « Je repartirai sans t’embêter et tu n’entendras plus parler de moi. » (p.14)

[3] Ibid, p.15

[4] Ibid, p.37

[5] Ibid, p.38

[6] La description annonce le récit d’aventures qui va suivre, le lieu à lui seul évoque celui où pourrait se dérouler une veillée entre marins.

[7] Ibid, p.190

[8] Ibid, p.17

[9] Ibid, p.23

[10] Ibid, p.149

[11] Ibid, p.115

[12] Ibid, p.138

[13] Ibid, p.197

[14] Ibid, p.195

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1 juin 2007 5 01 /06 /juin /2007 11:40

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Partir

de Tahar Ben Jelloun

 

« Témoin de mon époque, de ma société, j’observe et j’écris, je regarde et je récrée ». Cette citation de l’écrivain francophone marocain, Tahar Ben Jelloun, reflète explicitement la démarche entreprise dans l’élaboration de son dernier roman, paru en 2006, Partir.

Une nouvelle fois, l’auteur s’empare d’un thème d’actualité lié à sa double culture, orientale et occidentale : l’immigration vers l’Europe de jeunes marocains, y compris les plus diplômés... Pour lire l'article sur notre nouveau blog, cliquer ici

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1 juin 2007 5 01 /06 /juin /2007 11:35

Quelques publications francophones du mois d’avril 2007

 

-L’ARBRE À PAROLES n° 135, Insectaire incertain, Maison de la poésie d’Amay, Amay, avril 2007

*La quatrième de couverture :

 

On parle d'un bestiaire lorsqu'il s'agit d'écrire sur les animaux, de les dépeindre ou de les dessiner. Les insectes auxquels s'est intéressé Georges Thinès (et, à sa suite, Aubevert, Jacques Coly et Cosem), ne mériteraient-ils pas, dès lors, qu'on leur consacre un « insectaire » ? Et puis ce néologisme sonne comme un adjectif qui serait le contraire de « sectaire » : au delà de la création littéraire, le besoin, en somme, d'affirmer, si besoin en était encore, notre refus de tout sectarisme. En matière de poésie, car certaines idéologies sont franchement nauséabondes avec leurs relents de totalitarisme. Voici donc, illustré par le talent, très sûr, de la dessinatrice Anne-Marie Weyers, un Insectaire incertain, puisque rien n'est... certain en ce monde, à commencer par l'humaine destinée, sans parler du sort que notre civilisation industrielle et ses pollutions réservent aux insectes ?

 

-Henry BAUCHAU, Le présent d'incertitude : journal 2002-2005, Actes Sud, Arles, avril 2007

*Quatrième de couverture :

 

"Je suis un homme parmi des milliards d'hommes, en communion peut-être avec d'autres artistes qui ressentent en cet instant la même paix, la même beauté, la même douleur sourde, l'incomplétude qu'ils ont décidé de transformer en travail. Ce que je comprends depuis peu, le travail importe plus que l'oeuvre achevée." H. B.

Parce qu'il est le lieu où se reflètent l'élaboration de l'oeuvre mais aussi son contexte, parce qu'il est également, dans les moments d'épreuve, le moyen de reprendre pied dans l'écriture, le Journal constitue un jalon privilégié dans la vie intérieure de Henry Bauchau.

Par la chronologie, ce volume fait suite à Passage de la Bonne-Graine (Actes Sud, 2002). Il accompagne les années 2002 à 2005, qui sont notamment celles du roman L'Enfant bleu (Actes Sud, 2004) et du recueil de poèmes alors en préparation, Nous ne sommes pas séparés (Actes Sud, 2006).

 

-Jacques BEAUCHARD, Liban, mon amour, Ed. de l’Aube, « L’Aube document », La Tour d’Aigues, avril 2007

*Présentation par l’éditeur :

 

Beyrouth: une jeune femme a décidé d'y être heureuse. Amoureuse et ouverte au monde, elle incarne le fruit de plusieurs cultures, l'intelligence et la douceur de vivre, une légèreté de l'être. Et, entre rêve et réalité, elle adore sa ville. Soudain, la guerre dite des 33 jours de l'été 2006 confronte le Liban à sa survie et, une fois de plus, à ses divisions douloureuses. Une guerre de représailles, presque par inadvertance, qui se déchaîne au grand étonnement de beaucoup, alors que s'annonce une belle saison touristique et que la ville est plus belle que jamais. Tout est jeté à bas ; pire, au milieu des ruines, on proclame "une victoire divine" tandis que la misère menace les plus modestes.

La jeune femme se retrouve comme sa ville, polyglotte et tournée vers l'avenir, trop à l'étroit dans les vêtements décousus du Liban qui, en proie aux rivalités et aux passions, se prête à devenir l'arène de la guerre des autres. N'est-il pas plutôt le pays de Canaan, mais aussi la terre de Babel que chacun veut posséder, le jardin où fleurissent les religions et où s'entrecroisent les langues et les ethnies? La ville et la jeune femme seront-elles emportées par la guerre civile?

 

-Calixthe BEYALA, L’Homme qui m’offrait le ciel, Albin Michel, Paris, avril 2007

 

-Nicolas BOUVIER, Le vide et le plein : carnets du Japon 1964-1970, préface de Grégory Leroy, Hoëbeke, coll. « Etonnants voyageurs », Paris, avril 2007 [rééd.]

 

-William CLIFF, Immense existence, poèmes, Gallimard, Paris, avril 2007

*Un extrait :

Paris la nuit

la rumeur de la ville pénètre nos chambres

on ouvre la fenêtre on voit sur le trottoir

marcher un homme qui a relevé le col

de son imperméable il marche calmement

son regard devant lui dirige ses pensées

(il est deux heures du matin) il marche seul

sur le trottoir mouillé pendant que les autos

autour à l’infini répandent leur rumeur

(on ferme la fenêtre pour ne plus l’entendre

mais on garde la vue de l’homme qui marchait

le col de son imperméable relevé

et jouissant de cette pluie fine qui tombe

et qui redonne à l’air enfin quelque fraîcheur)

 

 

-Frans DE HAES, Terrasses et tableaux, Le Taillis pré, Châtelineau, avril 2007

 

-Mohammed DIB, Poésies complètes, préface de Habib Tengour, La Différence, coll. « Œuvres complètes », Paris, avril 2007

*Présentation par Habib Tengour :

« Cette première édition des œuvres poétiques complètes de Mohammed Dib regroupe tous les ouvrages publiés du vivant de l’auteur ainsi que deux recueils inédits. Bien que le recours à la biographie ne soit pas essentiel pour la compréhension de sa poésie, on ne peut pas l’aborder sans tenir compte de la dimension algérienne. [...] La colonisation, le mouvement national, la guerre de libération, l’exil, l’indépendance, les désillusions de l’édification socialiste, la montée de l’intégrisme, la guerre civile, tous ces événements que l’Algérie a vécus/subis ont douloureusement marqué Mohammed Dib. Mais il ne faut pas minimiser l’infuence des amitiés littéraires, celles de ses deux aînés, Aragon et Guillevic, notamment, l’importance accordée à la littérature américaine et à son avant-garde poétique. [...]
La poésie de Dib doit, sans doute, son épure à l’activité romanesque de l’auteur qui connaît parfaitement l’exigence de chacun des registres. Le poème en sort nettoyé, les mots n’ont rien à prouver. Ils sont tout bonnement là, à leur place, débarrassés du pittoresque faussement réaliste, soigneusement choisis, disposés dans une métrique simple parce que savante et rigoureuse. [...] Dès les premiers écrits, en 1946-47, une voix originale, aux accents rimbaldiens et mallarméens clame/réclame le pouvoir d’un éros qui ne cessera de dévaster le jeune homme tout au long de sa carrière d’homme et d’entretenir la sédition telle que l’entendaient les grands maîtres soufis. »

HABIB TENGOUR

 

-François EMMANUEL, Partie de chasse, Actes Sud Papiers, Arles, avril 2007

*La quatrième de couverture :

 

« Dix-sept ans après la disparition de sa femme, l'héritier d'une dynastie d'industriels, perdu dans ses souvenirs, se fait rejouer le théâtre de son passé. Dans le cadre austère d'une bâtisse vidée de sa vie par les huissiers, ce sont ses deux domestiques, Arnold et Mittie, qui vont se charger de commémorer un étrange anniversaire, rejouant comme chaque année la scène du dernier repas donné en l'honneur d'une funeste partie de chasse. Tour à tour proie et prédateur, complice et délateur, chacun d'entre eux se trouve au cœur d'un huis clos mystérieux sur fond de chasse à courre. »

 

-Vera FEYDER, Dernière carte du tendre, La Part commune, Cesson-Sévigné (Ille-et-Vilaine), avril 2007

 

-Madeleine GAGNON, A l'ombre des mots : poèmes 1964-2006, L’Hexagone, Montréal, avril 2007

 

-Guy GOFFETTE, Le Pêcheur d’eau, Gallimard, coll. « Poésie », Paris, avril 2007

 

-Salah Al HAMDANI, Bagdad à ciel ouvert, illustrations de Salah Ghiad, L’Idée bleue/Ecrits des forges, Chaillé-sous-les-Ormeaux (Vendée)/ Trois-Rivières (Canada), avril 2007

*Extraits :

 

Je suis l'épi de blé guetteur de l'aube au bord du chemin interminable.

 

Je veux voir de loin ce qui se passe dans une ville qui ne m’attend plus(…)
Qui vais-je trouver derrière la porte mal fermée de ton attente? (…)
Quel gouffre désormais entre nous Mère.

 

Ma mère, comme la lumière,

N’a pas besoin du procès de l’obscurité

Mais d’un peu de silence (…)

Laissez l’amour ronger la haine qui habite le cœur de l’homme.

 

Oui le ciel de l’Irak sans Saddam est bleu!

 

-Tchitala Nyota KAMBA, Georges BLARY, (dessins), L'exilée de la Makelele, Des Plaines, Saint-Boniface, Man., avril 2007

 

-Caroline LAMARCHE, Karl et Lola, Gallimard, Blanche, Paris, avril 2007

*Un extrait :

 

Ils marchent sans savoir ce qui les fait marcher, pourquoi ils marchent ensemble ni quel projet les guide sinon l’instinct d’être ce qu’ils sont, c’est-à-dire rien, rien d’utile, rien qui guérisse ou soulage, rien que ce rien dont plus personne ne veut, l’état du monde aidant et filant vers le rien.

 

-Mona LATIF-GHATTAS, Ambre et lumière, Le Noroît, Montréal, avril 2007

*Un extrait :

 

N'en déplaise à ceux dont les pieds nuits et jour macèrent dans la matière

Les poètes ne sont pas les rêveurs que l'on pense

Ils n'ont d'égal à leur misère

Que leur lucidité

 

-Antonine MAILLET, Pierre bleu, Actes Sud/Léméac, Arles/Montréal, avril 2007

*La quatrième de couverture :

 

Pierre Bleu est-il le fou du village ou le fils étrange né du conflit entre Dieu et le Diable ? Il est, en tout cas, doté d'une longévité indéniable et il règnera sur les destinées du village acadien de Grand-Petit-Havre assez longtemps pour le voir grandir, se développer et accéder à sa modernité en s'arrachant au mythe de ses origines : la déportation.

À travers les ravages de la guerre et de la grippe espagnole, dans ce combat incessant pour la survie d'une culture, Pierre Bleu aura pour protégée la petite Bibiane, qui deviendra la mère supérieure du couvent, acharnée à sauver la langue de son peuple plus que son âme, car il faut une langue pour prier et une langue pour rêver.

Antonine Maillet poursuit ici la grande saga de son Acadie natale, lieu mythique autant que réel, où s'ébattent, dans l'absolue liberté d'une langue jubilatoire, Dieu, le Diable et les anges, les vivants et les morts, le Léviathan, des renards et des corbeaux et des Acadiens aussi démesurés que ce bout de pays dont ils sont l'incarnation.

 

*Un extrait :

 

Elle pleure doucement sur la tombe de son père. Sous le bras, ce jour-là, il serait celui d'un fiancé du Bas-du-Fleuve, la propre de l'abbé Michel.

Elle revoit les années, les siècles qui la séparent du bonheur. Un bonheur si court qu'il s'était forgé en profondeur. Lové au creux de ses reins, il était resté intact. Elle parle à son père, il a fait ce qu'il a pu, elle le sait. Pousser plus loin sa colère, c'eût été de la révolte. Et la révolte frôle la rébellion. Le peuple dont il faisait partie et qui le respectait devait ravaler sa honte. Les temps n'étaient pas encore arrivés, il fallait se soumettre, attendre l'affranchissement qui évoluait en sourdine, rampait à fleur de sol. Bibiane était la sacrifiée sur l'autel du conformisme religieux et de la coutume... du Temps, son ennemi.

 

-Andrée A.MICHAUD, Le Ravissement, Les 400 coups, Outremont (Québec), avril 2007 [parution en France, L’Instant même 2001]

 

-Laurent POLIQUIN, Le Vertigo du tremble, Des Plaines, Saint-Boniface, Manitoba, avril 2007 (Distribution en France, Québec 2005)

 

-Georges RODENBACH, Les Essais critiques d’un journaliste, choix de textes précédé d'une étude par Paul Gorceix, Honoré Champion, Paris, avril 2007

*La présentation par l’éditeur :

 

« Cet ouvrage n'a pas seulement une valeur documentaire. Il resitue Georges Rodenbach, figure essentielle quoique méconnue de la Jeune Belgique, dans cette mouvance dont Paul Gorceix, ses abondants travaux le prouvent, est l'un de ses plus éminents connaisseurs. Il révèle qu'on ne doit pas seulement à Rodenbach ce roman-culte qu'est Bruges la-Morte, l'œuvre en prose qui a occulté les autres, Le Carillonneur notamment, mais un regard particulièrement lucide et visionnaire sur l'art de son temps. Ce regard est d'abord celui d'un journaliste au sens le plus noble du terme. Gorceix nous expose la façon pittoresque dont le goût de la chronique lui est venu : en rédigeant une feuille pour vacanciers sur le littoral belge. Cela lui a suffi pour comprendre les attraits et les atouts de ce que Jorge Luis Borges appelait "la littérature qui se dépêche". Il deviendrait un orfèvre de cette spécialité. Il se sentait un devoir d'informer ses compatriotes de ce à quoi, du fait de son exil à Paris, il pouvait assister des premières loges. Sa position mitoyenne lui permettait d'adopter tout naturellement l'attitude idéale du bon journaliste, faite de distance et de proximité à la fois, d'adhésion et de détachement. »

 

-Leïla SEBBAR, Marguerite, Actes Sud Junior, Babel J, Arles, avril 2007 (Adolescents)

*Le premier chapitre :

 

J’ai eu un chagrin… Un chagrin immense. J’ai compris ce jour-là qu’on peut mourir de chagrin. Mourir d’amour… Mais je ne suis pas morte. Quand le cousin m’a annoncé la nouvelle, je n’ai pas parlé. Je n’ai rien dit. Paralysée. Je n’ai pas bougé jusqu’au lendemain matin. C’est le facteur qui m’a réveillée, brutalement. La porte n’était pas fermée, ni les volets, il m’a vue assise, la tête entre mes bras croisés, sur la table de la salle à manger. Il a cru que j’avais eu une attaque, il est entré et il m’a secouée. Il a pris peur parce que je l’ai regardé sans le reconnaître, les yeux ouverts, je ne le voyais pas. Il ne savait pas ce qui m’arrivait. Il a déposé le journal comme il l’a toujours fait, au coin de la table et il a continué sa tournée.

 

-Michel TREMBLAY, Le Trou dans le mur, Actes Sud, Arles, avril 2007

*La quatrième de couverture :

 

« À la manière d'Alice dans le terrier du Lapin blanc, François Laplante fils est entraîné malgré lui dans une étrange aventure quand cinq acteurs de la faune la plus bizarre du redlight de Montréal vont lui confesser leurs secrets inavouables. D'un coup, sa vie bascule comme dans un roman gothique du XIXe siècle : est-il réellement victime d'hallucinations quand il écoute dans le musée du Diable ces cinq âmes en peine qui attendent littéralement l'heure de leur libération ? Bien malin qui dira si leurs souvenirs des grandes heures du quartier de la Main ne sont pas inventés par un esprit qui souffre joyeusement du syndrome de l'imposteur...

Suivant l'art du funambule, Michel Tremblay joue de finesse avec les mirages du réalisme et les couleurs du fantastique, puisant dans un art de la composition qui a nourri les pages les plus lumineuses des Chroniques du Plateau-Mont-Royal. »

 

 

Quelques ouvrages critiques :

 

-Didier CAHEN, Edmond Jabès, Seghers, coll. “Poètes d’aujourd’hui”, Paris, avril 2007

 

-Beïda CHIKHI, Assia Djebar, histoires et fantaisies, Presses de l’Université Paris Sorbonne, coll. « Lettres francophones », Paris, avril 2007

 

-Axel GASQUET, Modesta SUAREZ (dir.), Ecrivains multilingues et écritures métisses : l'hospitalité des langues, Presses Universitaires Blaise Pascal, « littératures », Clermont-Ferrand, avril 2007

 

-Philippe GIRARD, Alain ROCHAT, C. F. Ramuz, Igor Strawinsky : Histoire du soldat, chronique d'une naissance, Slatkine, Genève, avril 2007

 

-Germain KOUASSI, Le phénomène de l'appropriation linguistique et esthétique en littérature africaine de langue française : le cas des écrivains ivoiriens : Dadie, Kourouma et Adiaffi, préface de Landry Komenan A., Publibook.com, Paris, avril 2007

 

-Jacques MARTINEAU, 100 romans québécois qu'il faut lire, Nota Bene, NB Poche, Québec, avril 2007

 

-Patrice BRASSEUR, Georges Daniel VÉRONIQUE (dir.), Mondes créoles et francophones : mélanges offerts à Robert Chaudenson, L’Harmattan, Paris, avril 2007

 

Nous retiendrons les sorties en édition de poche de Comment devenir un monstre de Jean BARBE, Partir de Tahar BEN JELLOUN, Le dehors et le dedans de Nicolas BOUVIER, Dée de Michael DELISLE, Qui se souvient de la mer ? préfacé par Mourad Djebel de Mohammed DIB, Portrait du décolonisé arabo-musulman et de quelques autres d’Albert MEMMI, Maigret s'amuse de Georges SIMENON et Un désir fou de danser d’Elie WIESEL.

 

Informations recueillies et présentées par Circé Krouch-Guilhem

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1 juin 2007 5 01 /06 /juin /2007 11:30

Sergiu Celibidache, le chant authentique au contact des cœurs

 

 

« Mais le disque ne peut remplacer la musique. Il est une copie certaine de sa propre tombe »

 

Sergiu Celibidache

 

 

 

« Plus un intellectuel est fort, plus il est idiot[1] ». Cette phrase ne peut venir que d’un seul homme : Sergiu Celibidache. Le Maestro d’origine roumaine, ayant vécu de 1912 à 1996, fustige « l’égo-réaction » des chefs d’orchestre et des critiques face à la musique dans un documentaire réalisé par son fils. Pendant ses cours, ses préparations pour des concerts, en parfait francophone et germanophone, celui qui est considéré comme un dictateur pour son intransigeance revient sur sa conception de la musique.

 

Celibidache était allergique aux définitions de la musique. Pensant que cela ne pouvait passer que par son objectivation, il condamnait le « rationalisme français » qui procède par élimination : « La musique ce n’est pas ça, ce n’est pas ça, (…) elle est ça. (…) On ne fait qu’émettre des bêtises à haute voix » pour parodier et parler des critiques, des professionnels qui « vibrent de façon mécanique » et pour qui « l’espressivo, c’est beaucoup d’intensité ». Pour le chef d’orchestre roumain, la musique est dans le quotidien, « quand tu te lèves le matin et que tu chantes ». La relation du geste et de la musique n’est pas interprétable non plus. « Elle est vivable » et vouloir la définir, c’est la tuer. « La seule intuition naît du vécu ». Le son est une expérience phénoménologique, une activité identitaire individuelle, que le chef d’orchestre communique. Il la fait vivre en transmettant, non par des tempos comme pensent ces « pauvres critiques », mais par « des impulsions et des résolutions ». Pour cela, Celibidache a besoin de ses bras, d’une baguette et d’un requiem de Mozart. Et c’est la tornade dans les cœurs.

Être chef d’orchestre n’est pas une « partie de poker ». Il faut trouver le bon geste pour se « faire obéir » et vivre une « expérience avec la sonorité », pour « voir et sentir » en délimitant continuellement le tempo. « La battue dépend du poids du bras » et « chaque tempo est défini par une richesse d’expressions ». Pour que cette richesse soit grande, le citoyen d’honneur de la ville de Munich (1993), nommé Commandeur des arts et des lettres par le gouvernement français (1995), déconseille la vitesse et le rapprochement des notes. Il faut que les deux mondes soient séparés l’un de l’autre, explique-t-il en posant sur un tableau des points sur une ligne horizontale avec des colonnes d’air verticales partant de chaque point, pour représenter la sonorité de la note. C’est peut-être pour cela qu’il demande à l’un de ses orchestres en Allemagne d’éviter le jeu métrique, et qu’il leur conseille un jeu « improvisé ».

 

Espace et musique

 

            La musique existe, sommes-nous tentés de dire, par les espaces qui la portent et la ressentent. « Vous me séparez de mon centre euphonique, je ne peux pas faire de la musique », tranche le musicien devant ses étudiants. Ce qu’il entend, le chef d’orchestre le transforme dans un espace limité par le demi-cercle qu’on peut former avec nos deux bras. C’est là que se trouve le centre de la vie émotive de l’homme. L’émotion, le « sens du non sens », réunit l’orchestre et son guide. Celui-ci joue les impressions de l’orchestre dont il n’altère pas le « sens naturel du phraser », les deux se jetant ensemble dans la note musicale qui intéresse par « la création des éléments qui rendent possible l’entrée de l’autre dans la même sphère ». La note, la musique, voilà des champs où l’on laboure sans espoir de résultat, de véritable récolte. Dès lors que Celibidache a saisi cela, il s’éloigne de la théorie et reprend sa liberté. Subséquemment, il part à la rencontre de son être et réalise l’harmonie du positif et du négatif en nous, de l’enfant et du Bruckner, son maître spirituel, qui sont en lui :

 

La fin est dans le commencement. (…) Quand je commence, je n’ai qu’un seul obstacle à surmonter : jusqu’où je vais grandir ? (…) Seulement, ce chemin est fait selon une structure par le compositeur que nous devons apprendre par la phénoménologie. En ce sens, qu’est-ce que la phénoménologie ? C’est l’étude du son sur la conscience humaine. De quelle façon le son agit-il sur la conscience ?

 

Au nom de la relation qu’il établit entre la musique et l’espace, Celibidache s’est interdit l’enregistrement sonore. Le microphone « crée une richesse fictive (…) [et] environ 40% des choses authentiques, qui ont lieu dans l’espace sonore vrai, n’existent pas sur le disque ». Par attachement à l’authenticité des sons, Celibidache est aujourd’hui l’un des rares chefs d’orchestre renommés, peut-être le seul, à ne disposer d’aucun enregistrement sonore.

 

            Qu’il soit entouré de ses étudiants ou de ses amis bouddhistes, Sergiu Celibidache, se questionnant mais « sans pratiquer la déformation intellectuelle », est toujours à la recherche de la musique du monde que porte chaque être en lui. C’est cette musique-là qu’il a voulu transmettre à des générations d’étudiants qui, devant lui, sont de véritables apprentis sorciers.

                                                                                             

                                                                                                                      Ali Chibani



[1] Le Jardin de Celibidache, réal. Et prod. Serge Ioan Celebidachi, Celi production, France, 1997, 145 mn. Par moments, nous nous permettons des adaptations imposées par le passage de l’oralité à l’écrit.

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15 mai 2007 2 15 /05 /mai /2007 19:10
Ormerod, l’inclassable
Par Marine Piriou  
 
Ormerod.jpgŒuvre à la fois archipelique et cyclonique, Ormerod[1] est une création fragmentaire à la croisée des vents venus d’Afrique caressant les côtes insulaires de ce monde dans lequel se côtoient réalité et imaginaire. Malgré la tentative illusoire de l’éditeur de classifier ce livre dans la grande famille romanesque, il n’en demeure pas moins qu’Edouard Glissant rompt ici avec la notion de genre littéraire, transmuant le supposé roman en une totalité tourbillonnante composée notamment d’une multitude de télescopages spatio-temporels, de récits historiques, de réflexions philosophiques, de dialogues directs avec le lecteur, sans oublier un entremêlement d’ « éléments-ciments » telles que la fiction et l’art poétique.
La forme spiralée d’Ormerod en est d’ailleurs représentative. Selon la table des matières, l’œuvre se divise en effet en six parties respectivement intitulées « Deux prétextes », « Le Piton Flore », « Les Gros Mornes », « Orestile », « Annexes et Affluents », et « Datation ». De la faille originelle pré-textuelle on aboutit ainsi à une mise en relation générale via une suite d’enroulements non seulement historiques mais aussi « géopoétiques ». Cependant, la réalité structurale d’Ormerod semble plus complexe car fondée sur une imbrication de chapitres (titrés ou non) dont la densité fluctue de la goutte d’eau fragile au déferlement de l’océan vengeur. De surcroît, la syntaxe glissantienne elle-même épouse ce modèle oscillatoire puisqu’elle passe de l’écume au déchaînement lexical ponctué d’innombrables virgules, ondulation sémiotique rappelant sciemment l’image du mouvement infini des vagues embrassées par Éole. La circonvolution syntaxique et a fortiori structurelle d’Ormerod symbolise donc l’interpénétration de ces éléments naturels et féconds que sont entre autres l’air et l’eau comme si la fertilité de toute chose ou de tout être ne pouvait émaner que d’un « Chaos-monde » (p.325) primordial, d’une apocalypse révélatrice de l’invisible, du sens existentiel d’un Je en perpétuelle interaction avec autrui depuis les temps anciens « aux temps actuels et déjà futurs » (p.13). Les paroles prophétiques de l’écrivain en témoignent :
 
Bientôt, demain, un monstrueux raclement des plaques d’en dessous provoque – comme une écriture cassée concassée qui d’elle-même s’emporte et se meurtrit – l’apocalypse qui engloutit ces terres et submerge la mer elle-même, dans une furie d’eau sans dimension ni intention, et de vent sans direction. (p.16)
 
A travers la poétique de l’éclatement formel et essentiel, Glissant revêt donc l’habit du conteur qui, d’un cri – celui des origines - dit le monde dans sa globalité. La réminiscence quasi compulsive de l’histoire occultée de la Traite et de la Résistance marronne, la quête des mystérieuses traces constitutives du palimpseste de notre réel, et le refus de la racine unique au profit de la généalogie rhizomique désignent ainsi les quatre membres du corps textuel d’Ormerod. En effet, selon l’auteur, « quand nous dérivons d’un continent à un autre, déportés ou transbahutés, sur le chemin nous enfantons des archipels » (p.221). Glissant définit ici sa conception de la Relation au monde nécessairement intersubjective, médiatrice, et de ce fait garante du droit fondamental qu’est « la liberté de tous » (p.224), ce même droit dont ont été déchus les peuples du Sud au cours des cinq derniers siècles de domination occidentale.
En somme, Ormerod n’incarnerait-il pas la maïeutique glissantienne qui tend à dévoiler l’ensemble des maillons filiaux de l’humanité en devenir ? Page après page, l’écrivain égraine ainsi le chapelet matriciel, et pourtant inaperçu, des diversités de notre réalité, convaincu qu’ « il nous faut regarder partout alentour, dans les recoins des temps, soulever les forêts des Traces et les sables des Salines pour surprendre ce qui s’agite en dessous » (p.49) et appréhender la stratification interculturelle de notre présent. L’œuvre cyclonique se fait donc miroir de l’ambiguïté du rapport à l’autre au fil des âges, ambivalence de l’entre-deux source de passion mais dénuée de morale (cf. p.129). C’est d’ailleurs pourquoi Glissant a volontairement choisi de s’émanciper du carcan romanesque car, d’après ses propres termes, « l’histoire engendre son récit, qui l’entraîne à des profonds nouveaux, la langue du récit hésite au bord de ses obscurités » (p.95). La linéarité étant incapable de représenter la totalité vivante et mouvante du monde, l’auteur y substitue conséquemment et naturellement le mouvement spiralé de la « digenèse[2] », composition mosaïque dont la dimension dépasse celle de la littérature pour susciter en chacun « la révolution de l’esprit » (p.240), c’est-à-dire la prise de conscience de son passé et de ses conséquences actuelles, voire futures, via la quête de la trace et l’établissement d’un véritable dialogue transcontinental.
 
  

[1] Edouard GLISSANT, Ormerod, Paris, Ed. Gallimard, 2003. Toutes les citations extraites de ce livre seront suivies de leur numéro de page entre parenthèses.
[2] Alain MASCAROU, “Traite, traces, tresses: Edouard Glissant, historien des Batoutos”, dans Les Ecrivains francophones interprètes de l’Histoire : entre filiation et dissidence, dir. Beïda Chikhi et Marc Quaghebeur, P.I.E. Peter Lang S.A., Editions scientifiques internationales, Bruxelles, 2006.
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15 mai 2007 2 15 /05 /mai /2007 19:09

                                                          

Mémoire de l’Absent, espace de naissance
Par Ali Chibani

 

  

 

 

 

            Toutes tentatives de déculturation aboutissent à la naissance d’une nouvelle culture, d’un Nouveau Monde qui se dit et s’écrit de manière autre que celle à laquelle nous sommes habitués jusque-là et dont les prétentions sont, pour le moins, innovantes. C’est cela que Nabile Farès, écrivain né à Collo, en Algérie, en 1940 et actuellement enseignant à l’université Grenoble III, veut nous montrer dans sa trilogie intitulée La découverte du nouveau monde. Après Le Champs des Oliviers, portant sur l’histoire et, particulièrement, sur la guerre d’Algérie, Mémoire de l’Absent[1] « restitue par et dans le langage la cassure mentale et sociologique d’un monde en pleine destruction.[2] »

            Ce Nouveau Monde trouve son signifiant dans la forme inédite du récit qui dit l’Ancien Monde et les blessures qu’il induit. La page porte les rêves de l’auteur mais également ses infirmités. Tout est visible et reflété. La page est avant tout un miroir portant au-delà de l’image un sens en mesure de bouleverser le monde.

 

            Mémoire de l’Absent est le récit d’Abdenouar qui quitte le lycée d’Alger, pendant la guerre d’Algérie, pour partir en exil. Tout le long du récit, « l’Outre » revient tel un motif obsédant. Au commencement du récit se trouve l’arrachement à la terre natale, au « Clos-Salembier », l’exil dans la douleur des cœurs et dans la douleur des membres de la terre. « C’est ainsi. Les hommes vivent à un moment, lorsque le pays commence à avoir mal aux champs aux arbres aux montagnes aux rivières aux routes aux jours aux nuits aux arbres aux désirs, les hommes foutent le camp, partent dans tous les sens. » (p. 10). En remontant du fond de la terre, on arrive à « l’être » et à ses angoisses dans des lieux mal nommés, dans des « endroits mal nourris », où il n’y a pas de vie mais une « sous-vie » (p. 20). Mémoire de l’Absent est avant tout l’activité de la mémoire d’un déshérité qui parcourt, dans tous les sens possibles ou jusqu’à aujourd’hui impossibles, son histoire familiale : père enlevé et torturé, frère exilé, mère en larmes et partant en exil ; le combat et la mort de la Kahéna, le Nadhor – commencement de la généalogie dans Nedjma et Le Polygone étoilé de Kateb Yacine – et la guerre d’Algérie. Dans ce maelström de tragédies, un « je », tantôt surnommé le « Noir » tantôt « le Rouge », qui pénètre par « effraction » dans un autre monde et dans une autre littérature. Si les fins peuvent changer, les moyens, eux, sont toujours les mêmes : « Nous pénétrons par effraction dans cette ville, de la même manière que, voilà déjà quelque temps, nous avions dû tout aussi bien vivre par effraction dans notre première ville. » (p. 24). Il s’agit donc de lever l’interdiction d’être par le texte et dans le texte tout en la donnant à voir, de même que ses effets.

 

 

JEUX DE LANGUE. En fait, il s’agit de faire d’une pierre deux coups, en reconnaissant au texte une valeur double de transcripteur et de foreur, de nuit et de jour, de mort et de vie, pour que dans la rencontre des deux valeurs a priori antithétiques vienne la « sur-vie ». Tout cela est visible dans le nom du récitant Abdenouar : « … le mot double car tu disais cela est ton prénom “Abd-Nouar” Car tu es né sous deux signes, celui de ton esclavage et d’une lumière Ton nom ouvert en deux celui de la généalogie ou de l’histoire… » (p. 98). Abdenouar et, à travers lui, Nabile Farès, s’engage à retranscrire la « cassure » du monde et de l’être. Les phrases ne sont pas achevées, la ponctuation lève le camp et le récit est un polygone de récits. Le délire du narrateur est interrompu par la mémoire qui entre par effraction pour occuper l’espace textuel, avant que l’histoire, de manière tout à fait clandestine, fasse irruption pour rompre le fil de l’histoire. Chuchotements, murmures, cris, tout a son signifiant qui est une écriture en caractères italiques ou en majuscules. Mémoire de l’Absent n’est pas un écrit. Il est un « jeux de langue », un récit de vive voix, vivifiante bien que forcées par le temps à se faire entendre :

                                              

« Si Mahfoud, tu as déjà entendu parler de Si Mahfoud » Je N’AI JAMAIS ENTENDU PARLER DE SI MAHFOUD et je buvais l’eau de mes paroles de leur saloperie J’ÉTAIS NU nu NU HORREUR nu TOUTES LEURS SALOPERIES sur mon corps NU Dahmane tremblait. (p. 18)

 

Abdenouar n’est pas le seul récitant. Il y a également « Jidda », un personnage récurrent dans les contes berbères, et particulièrement kabyles. La Vieille, première figure fondatrice avant même celle de la Kahéna, vient ici comme une mémoire légendaire de l’Afrique du Nord, mais surtout de la première langue, perdue pour Abdenouar.

 Cet effort du Récitant, auquel s’ajoute ses dessins ou encore les deux récits en forme de deux blocs parallèles donnant la parole et son ombre, cet effort est accompli pour se dégager de ses hantises et pour ouvrir « l’énigme », obstacle aux avancées vers le Nouveau Monde :

                                              

                                               C’est ainsi

                                                                  :

                                                            j’ai beau courir

                                                                     mes jambes

                                                          sont prises

                                                                   dans la peau

                                                         de l’Outre. (p. 38)

 

L’Outre, métaphore de l’abondance, est aussi le premier signe témoin monté de la racine de l’arbre généalogique. Son ouverture fera – ne l’a-t-elle pas déjà fait ?– couler la vie. De même, les points d’interrogation envahissants, la parole suspendue avant sa fin, sont marques des infirmités causées par l’histoire, du vide de départ, mais aussi promesse d’une nouvelle naissance :

 

… ce qui m’intéresse moi dans l’écriture, c’est justement l’interrogation (…) qu’est-ce que vous feriez du point d’interrogation, du point de suspension, du point-virgule dans les textes ? C’est à partir de là et dans ce vide que se constitue ce quelque chose qui est porté par la lettre ou porté par différentes lettres. Pour autant qu’on peut écrire et pour autant qu’à remonter aux histoires de fondation, d’appartenance, quelque chose a eu lieu très tôt, très vite dans les ruptures. Si j’avais à me rapporter, comme ça, à l’histoire des ruptures, j’en trouverais plusieurs, pas qu’une. Par rapport à mon histoire, il y en aurait plusieurs et une très grande à mettre ensemble du temps même de l’occupation française. Je ne dirais pas la colonisation, mais l’occupation française, je l’appellerai comme ça maintenant.

En ce temps, il était très difficile d’avoir une mémoire et de la constituer et de se la constituer comme histoire. On était en butte chaque fois avec des mémoires différentes parce qu’on rencontrait des paysages différents, des langues différentes à chaque fois et tout le temps, tous les jours. La rue, l’école, la maison, le champ, la montagne, la colline, le ciel, les oiseaux, tout ça, tout le paysage était constitué de mots, d’histoires et de mémoires différentes. Et il y avait en plus des mémoires interdites, il y avait des histoires interdites, des mots que l’on ne prononçait pas à tel ou tel endroit. Je dis donc quelque chose de plus sûr en disant l’occupation, c’est ça la colonisation, ou la colonisation en Algérie. Cette longue occupation a engendré de très fortes différences qui se sont inscrites dans la géographie, le paysage, l’histoire, la mémoire, l’enfance, les noms. Tout ça a été terriblement touché.[3]

 

Nabile Farès[4], par sa nouvelle langue, constitue un nouveau paysage où l’être puisse habiter « Car il faut bien qu’existe, quelque part un lieu, où nous puissions être, en paroles, actes, et voyages ; à l’abri de toutes destruction. » (p. 176). En effet, en portant atteinte à la construction traditionnelle de l’œuvre littéraire écrite, il escompte, par un effet domino, aller au-delà du littéraire pour toucher le monde. Mémoire de l’Absent est composé des « … restes de la peau d’outre, langage premier d’une histoire en tout point semblable à la douleur d’un homme ou d’un enfant comprenant l’impossible lieu de sa naissance » (p. 217). Autre lieu, autre temps, tirant son origine de l’Outre qui, une fois ouverte, laisse se déverser un nouveau royaume où tout porte un nom.

  

                                                                                             

 

[1] Paris, Seuil, 1974.

[2] Op.cit., quatrième de page.

[3] Destinées voyageuses, « La Patrie, la France, le Monde », sous la dir. De Beïda Chikhi, Paris, coll. Lettres Francophones, édition de l’université de Paris-Sorbonne, 2006, p. 223.

[4] Voir également :  http://www.limag.refer.org/Textes/Iti10/Nabile%20FARES.htm

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