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1 septembre 2007 6 01 /09 /septembre /2007 18:34
9782070573110-0-2005410921.jpg
Aya de Yopougon (tome 1 et 2)
Texte de Marguerite Abouet
Illustrations de Clément Oubrerie

Par Jessica Falot



    C’est un prix du premier album au festival d’Angoulême 2006 bien mérité qu’a reçu cette bande dessinée pleine d’humour et de tendresse.
Projeté dans la Côte d’Ivoire fleurissante des années 70, loin des clichés pessimistes sur l’Afrique, on y retrouve le quotidien de trois jeunes filles habitant un quartier populaire de la capitale renommé « Yop city ». Tandis qu’Adjoua et Bintou ne pensent qu’à trouver un homme au bar « Ça va chauffer », Aya, de son côté, a l’ambition de devenir médecin afin d’échapper à la série des trois « c » : « coiffure, couture et chasse au mari » (p.18).  Leurs tribulations donnent lieu à de drôles de situations comme celle où le père d’Adjoua entre dans la chambre de ses enfants compter les pieds qui dépassent des couvertures afin de s’assurer qu’ils sont tous là. Les dialogues, eux, sont vifs et rythmés d’expressions truculentes où se mélangent l’argot ivoirien (nouchi) et le français. On y apprend, entres autres, qu’un « génito » est un jeune homme qui a de l’argent à gaspiller, que sortir faire la fête se dit « gazer » et danser  « décaler ».
   
    Premier album de la collection « Bayou » chez Gallimard, Aya est née de l’imagination d’une scénariste franco-ivoirienne, Marguerite Abouet qui a su puiser dans ses souvenirs d’enfance pour créer des personnages très proches du lecteur et d’une rencontre avec un illustrateur jeunesse Clément Oubrerie dont le talent a été de rendre compte de cette dynamique. Pour cela, il utilise un crayonné très précis et expressif ainsi que des couleurs vives qui rendent l’atmosphère très vraisemblable et ponctue les planches de type classique (gaufriers de 5 ou 6 cases) de pleines pages d’ambiance qui fonctionnent comme des ouvertures au lieu représenté. Certaines rappellent d’ailleurs le carnet de voyage et pourraient se suffire à elles-mêmes.

    Cette chronique sociale étant un véritable hymne à cette Afrique dont on ne parle pas assez mais qui existe, pleine de rires et de vie, on trouve à l’issu de chaque tome un « bonus ivoirien » contenant, entre autres, un lexique de nouchi, une recette de sauce arachide (« pour faire rentrer et garder son mari ») , ainsi que des conseils pour apprendre à nouer un pagne et rouler du tassaba ! Un régal!

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16 août 2007 4 16 /08 /août /2007 16:51

9782246704010-0-2006420341-1-.jpgLe vampire de Ropraz, de Jacques Chessex

 ou la face voilée d’une société ancestrale

 

Jacques Chessex, écrivain suisse romand originaire du canton de Vaud, prix Goncourt en 1973 pour L’Ogre, nous propose cette année un nouveau roman, Le vampire de Ropraz[1].

Reprenant un fait divers qui, au début du 20ème siècle, bouleverse la vie de la commune de Ropraz dans le Haut-Jorat vaudois, Chessex construit une fiction passionnante. Rosa Gilliéron, fille du juge de paix du village, meurt à l’âge de vingt ans de méningite. Symbole de jeunesse, de beauté et de pureté, elle est enterrée dans le cimetière de la commune après une cérémonie qui semble émouvoir la population. La découverte de la profanation de la tombe, le lendemain, provoque l’horreur et la peur dans Ropraz. Le cadavre de Rosa est retrouvé violé, mutilé et dévoré, actes qui éveillent au sein de la population le mythe du vampire. Ainsi commence la recherche du coupable, du monstre qui terrorise les habitants de la commune et des environs.

Le texte de Chessex s’offre au lecteur comme un roman policier, qui cherche à désigner un coupable pour la souillure du corps virginal de Rosa. Les suspects défilent et l’affaire se répand dans la région. L’auteur met en place les dispositifs traditionnels de l’intrigue policière, comme la reproduction des articles journalistiques traitant le cas :

 

Cette triste affaire, écrit le journal, aura dans notre pays un douloureux retentissement. Jamais encore la chronique n’avait eu à enregistrer en Suisse un acte aussi abominable. Il est vivement à désirer, pour la tranquillité de la conscience publique, que le coupable tombe entre les mains de la justice et reçoive le châtiment exemplaire qu’il mérite. Les hyènes ont l’excuse de la faim pour déterrer les cadavres. Pour lui, pour cet ignoble vampire, nous n’en trouvons pas[2].

 

Les dénonciations se multiplient et les suspects sont analysés puis absous, pour finalement désigner l’auteur du crime, le vampire de Ropraz. Pourtant, Chessex semble délaisser l’enquête policière. L’intrigue est clairement exposée et le lecteur n’est pas invité à participer à la découverte du coupable. La focalisation semble se déplacer dans le récit pour donner lieu à une analyse de la société suisse romande du début du siècle dernier.

L’auteur dénonce la place centrale du calvinisme dans l’idiosyncrasie de cette société rurale, marquée par l’isolement des montagnes et des forêts, éprouvant l’attirance primitive pour les faits surnaturels. L’incipit du roman annonce cet aspect du texte de Chessex :

 

Ropraz, dans le Haut-Jorat vaudois, 1903. C’est un pays de loups et d’abandon au début du vingtième siècle, mal desservi par les transports publics à deux heures de Lausanne, perché sur une haute côte au-dessus de la route de Berne bordée d’opaques forêts de sapins. Habitations souvent disséminées dans des déserts cernés d’arbres sombres, villages étroits aux maisons basses. Les idées ne circulent pas, la tradition pèse, l’hygiène moderne est inconnue. Avarice, cruauté, superstition, on n’est pas loin de la frontière de Fribourg où foisonne la sorcellerie. […] A la nuit on dit les prières de conjuration ou d’exorcisme. On est durement protestants mais on se signe à l’apparition des monstres que dessine le brouillard [3]. 

 

Cependant, l’intérêt de Chessex s’éloigne clairement du travail sociologique ou ethnographique. Sa caractérisation des villageois et des facteurs qui déterminent la vie de la communauté trouve dans le texte une relation de solidarité réciproque avec l’intrigue policière. La figure du vampire de Ropraz que Chessex cherche à recréer trouve son essence fictionnelle grâce à la configuration que l’auteur donne au monde rural suisse, contexte d’insertion du personnage. En contrepartie, le caractère ancestral d’un monde imprégné par une forte religiosité qui nourrit la peur et la culpabilité, se voit exalté par l’apparition du vampire. Ce personnage sinistre va franchir les frontières de Ropraz pour répandre la peur dans toute la région et ainsi généraliser les propos de l’auteur sur la société suisse romande.

 

Le vampire de Ropraz est un roman qui permet au lecteur de découvrir un monde caché, aux personnages magiques. Les frontières entre la fiction et le réel semblent s’évanouir dans le brouillard des montagnes vaudoises, laissant au lecteur la liberté de croire en la parole du narrateur.

 

 

                                                           

                                                                        Victoria FAMIN



[1] CHESSEX, Jacques. Le vampire de Ropraz, Paris, Grasset, 2007.  

[2] Ibidem, p. 27.

[3] Ibidem, p. 11-12.

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1 août 2007 3 01 /08 /août /2007 23:00


De la philosophie appliquée au texte : absurdité, lucidité et frivolité

  Par Circé Krouch-Guilhem

 



Reza--Dans-la-luge-d-Arthur-Schopenhauer.jpgDans la luge d’Arthur Schopenhauer
est une somme de monologues décapants émanant de quatre personnages, qui vont tous être mis « en confrontation » les uns avec les autres : Nadine Chipman, Ariel Chipman, son mari, ancien professeur de philosophie en dépression, Serge Othon Weil, ancien collègue devenu consultant en droit, et la psychiatre que le lecteur n’entend que dans le dernier chapitre. Dans sa note d’intention, l’auteur les définit tels « quatre brefs passages en revue de l'existence par des voix différentes et paradoxales. Ou encore une variation sur la solitude humaine et les stratégies
[1] ». Reza opère un brouillage générique en donnant à ce « roman » un aspect théâtral. En effet, elle met bien en scène ces quatre personnages. Ceux-ci disent chacun leur texte sans s’arrêter, les virgules étant fréquentes et les points quasi absents.

C’est le sens de l’existence qui est ici questionné par le détail quotidien qui sature les textes. Il est mis au centre via la dépression du personnage d’Ariel Chipman, professeur de philosophie spécialisé jusque-là dans celle de Spinoza :

 

Je suis en luge vers la mort docteur. Tel que vous me voyez. Dans la luge de mon ami Arthur Schopenhauer. […] Je balance entre chagrin et ennui, le chagrin me sert à récupérer un peu de puissance que l’ennui vient effondrer aussitôt, j’oscille, comme les accents, entre l’aigu et le grave, je n’ai jamais pu maîtriser les accents, l’accent aigu, l’accent grave, jamais rien compris […] le lecteur choisit[2].

 

Mais chagrin, ennui, constats amers, oscillation morale concernent autant Ariel que sa femme ou que la psychiatre qui finalement apparaissent toutes deux moins équilibrées que lui : ses oscillations morales à lui sont rationalisées, intellectualisées. Elles correspondent à ce que Schopenhauer avait annoncé et théorisé[3]. Il est intéressant de voir alors comment Reza s’est servi de certains textes de Schopenhauer, comme cet extrait des Aphorismes sur la sagesse dans la vie:

 

Un simple coup d'oeil nous fait découvrir les deux ennemis du bonheur humain : ce sont la douleur et l'ennui. En outre, nous pouvons observer que, dans la mesure où nous réussissons à nous éloigner de l'un, nous nous rapprochons de l'autre, et réciproquement; de façon que notre vie représente en réalité une oscillation plus ou moins forte entre les deux. [...] ce vide intérieur qui se peint sur tant de visages et qui se trahit par une attention toujours en éveil à l'égard de tous les événements, même les plus insignifiants, du monde extérieur; c'est ce vide qui est la véritable source de l'ennui.

 

Une partie de la philosophie de Schopenhauer est distillée dans le texte, de manière ludique et ce n’est point l’ennui qui caractérise sa lecture : certaines situations prêtent à sourire, le cynisme y est roi.

 

Dans la luge d’Arthur Schopenhauer emprunte au traitement philosophique, en particulier celui de la philosophie antique du point de vue méthodologique, et, dans le même temps, l'oeuvre revêt un caractère théâtral : des dialogues socratiques on passe aux monologues de Reza. Le message du livre reste ouvert, et la clôture sur l’éloge de la frivolité par la psychiatre n’est pas si fermée. Ce dernier message n’en est d’ailleurs qu’un parmi d’autres, le moins effrayant peut-être.

Reza offre ici un ouvrage de confrontation qui pose des problèmes sans imposer de solution, entre philosophie et littérature, un questionnement sans résolution.

 

La philosophie n'a rien d'inutile. Au contraire! Je demande à la philosophie de revenir à ce qui fut sa fonction première: un art de vivre. Ce qui me gêne, ce n'est pas la philosophie mais la théorisation de la philosophie, la systématisation d'une pensée. […] Le petit homme de la littérature est pour moi infiniment supérieur à l'Homme de la philosophie parce qu'il est infiniment plus compliqué, complexe et proche que l'Homme pensé dans la globalité par les théoriciens: il se pose des questions, y répond bien ou mal, se noie, surnage, essaie d'escalader des montagnes[4]... 

 

 

 



[2] Yasmina REZA, Dans la luge d’Arthur Schopenhauer, LGF, Le Livre de poche, Paris, 2007 [Albin Michel, 2005], 89 p., p. 27-29

[3] Voir http://agora.qc.ca/mot.nsf/Dossiers/Arthur_Schopenhauer: un dossier intéressant sur Schopenhauer et sa philosophie qui permet une lecture plus profonde du texte de Reza.

[4] Entretien avec Yasmina Reza par François Busnel Lire, septembre 2005 http://lire.fr/entretien.asp/idC=48997/idR=201/idG=8

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3 juillet 2007 2 03 /07 /juillet /2007 13:42

 

Lionel Trouillot, Bicentenaire   

"Laissez-moi vous raconter la triste histoire d’Haïti"

par Lama SERHAN

Bicentenaire.jpg         Le roman que nous avons envie de vous faire partager prend comme décor la fête du bicentenaire de l’indépendance d’Haïti en 2004. Cette date du 1er janvier 2004 est celle du deuil pour de nombreux haïtiens. Lire la suite ici
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3 juillet 2007 2 03 /07 /juillet /2007 12:25

La Cité des roses[1] de Mouloud Feraoun

Testament à deux voies

Par Ali Chibani 

 feraoun.jpg

            Dans cet inédit de Mouloud Feraoun, le lecteur découvre l’histoire d’un directeur d’école algérien descendu des montagnes pour s’installer à la Cité des Roses. Il y rencontre une enseignante française qu’il aimera. La relation du directeur et de Françoise est tumultueuse, d’autant plus que « l’Autre », M.G., un officier des « Unités Terrestres » qui « prêchait “l’intégration des âmes à tout prix” et “la fraternisation obligatoire”. » (p. 50), va tenter de séduire Françoise qu’il attire d’ailleurs. L’amour des deux personnages principaux est un amour interdit. Ils sont tous deux mariés et appartiennent, visiblement, aux deux camps ennemis  de la guerre d’Algérie : « Plus que jamais, il s’agissait pour les Français de garder l’Algérie en supprimant toute opposition. Il s’agissait pour nous de reconquérir notre liberté et d’être maîtres chez nous. » (p.166). Ils se sont promis de faire de leur histoire un roman, promesse tenue par le directeur qui nous la livre à la première personne du singulier : « ... je vais donc reproduire ce début qui, dans notre histoire, est plutôt un aboutissement. Puis, toujours pour me justifier et pour excuser Françoise, j’essayerai d’expliquer comment nous en sommes arrivés là. » (p. 67).

L’histoire, qui se déroule en 1958, imagine l’Algérie qui s’affranchit de la France et va jusqu’à supposer les rapports que pourraient entretenir ces deux pays jusqu’à la séparation finale : 


Tous deux, nous n’attendions plus grand-chose de ce lundi. Peut-être le baiser d’adieu avec des larmes de bêtes. Peut-être rien du tout : une simple poignée de main parmi toutes les autres. Enfin, dans le domaine du possible, double crise de colère suivie d’une vive altercation pour s’en aller avec de la rancune. Une fausse rancune qui masquerait notre tristesse. (…) En fin de compte, ça a été la poignée de main, accompagnée d’un regard chargé de toute la tristesse du monde et aussi d’un soupçon de promesse. (p. 59)


La promesse d’une autre rencontre algéro-française se traduit dans la relation amoureuse des deux personnages. L’auteur du Fils du pauvre explique :


… si la politique peut donner une certaine teinte à l’amour, elle ne peut ni le nourrir, ni le modifier, ni l’empêcher. C’est la politique, la morale, l’honnêteté, etc. qui recherchent toujours des accommodements avec l’amour. (…) J’ai cru qu’il était indiqué de faire s’épanouir un tel sentiment au milieu de la haine et qu’il suffisait de rappeler en contre point que cette haine existait, se traduisait par la colère, l’hypocrisie, la souffrance et
la mort. Mais
de cette situation historique sur laquelle je n’avais pas besoin d’insister, j’ai voulu que les personnages s’évadent en se donnant l’un à l’autre. (Quatrième de couverture)


L’évasion est difficile pour une Française menacée par les attentats algériens et sur laquelle le militaire M.G., comme « mon général », a jeté son dévolu. En parlant de sa passion pour le directeur, elle dit s’être « … engagée sur une pente ! » (p. 63). La relation amoureuse avec une Française est aussi difficile pour un enseignant considéré comme un « hybride » qui risque d’être tué par les deux camps ennemis : « L’instituteur n’était pas un traître mais un hybride. Personne n’en voulait plus, il était bon pour le couteau, la mitraillette ou tout au moins la prison. » (p. 18). Tout cela se passe alors que « Chaque jour, la guerre s’infiltrait à l’intérieur de l’école comme une encre rouge et boueuse dans laquelle il fallait patauger constamment. » (p. 43)

En 1958 déjà, Feraoun n'excluait pas son assassinat. « Pour sa part, il savait qu’il serait une victime, rien de plus. Oui, vraiment, il sentait la charogne mais la même odeur imprégnait également tous les autres et, en dehors de cette évidence, tout le reste ne signifiait rien. » (p. 21) Cela ne l’empêchait pas de rêver. Françoise représente la France idéale, celle qui sait qu’elle a tort et qui a parfois le courage de le dire, celle qui veut « la paix des cœurs » (p. 32) et non la paix des braves. Elle incarne aussi les Européens d’Algérie dont le sort après-guerre se posait déjà.
            Pourtant, tout le monde était préoccupé par les apparences :
« Le masque ne trompait personne mais il pesait à tous. » (p. 46-47). En effet, tout au long de ce récit, où l’espoir lutte contre la réalité, chacun cherche à se rassurer et à avoir bonne conscience, ce qui est une manière de se donner l’illusion de commander le navire de son destin alors que le hasard est le seul maître à bord : « Malik avait perdu son père six mois auparavant, tombé, lui, au beau milieu de la route mais au même endroit [que celui où l’enfant de quatorze ans a été criblé de balles], comme par hasard. » (p. 16). L’enseignant, lui, « … venait d’apprendre par hasard que, dans tel village où il débuta, il n’y avait plus âme qui vive. » (p. 17). La réalité est telle que cet amour semble quelque chose « d’insolite » comme la lettre bleue envoyée par Françoise, rentrée en France seulement pour ses « vacances » car, malgré tout, « notre conviction profonde est que nous sommes faits pour être amis. Je crois que cela durera toujours, même si d’autres doivent en souffrir. » (p. 66), tout en interpellant les ennemis de la réconciliation : « Songez à nos enfants » (p. 73).
           Trois années après l’écriture de ce roman, rejeté par les éditeurs français qui exigeaient des modifications refusées par l’auteur, Mouloud Feraoun ajoute, en 1961, un épilogue, sans doute imposé par le contexte historique et dont la conclusion est on ne peut plus testamentaire : « Bonne chance à tous. Vous avez trop souffert. Adieu Françoise ! » (p. 170).

 


[1] Alger, éd. Yamcom, 2007, 170 pages. L’auteur a donné à ce roman le titre de L’Anniversaire, mettant en avant le rendez-vous manqué que se sont donnés les deux personnages principaux pour célébrer leur premier baiser. Le titre ayant été attribué par les éditeurs français aux premières parties d’un ouvrage entamé par Feraoun avant son assassinat en 1961 par l’OAS. Ce roman posthume porte le titre du premier chapitre.

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2 juillet 2007 1 02 /07 /juillet /2007 22:54

 

 

 

Eve de ses décombres : 
L’oratorio des adolescents perdus
par Caroline Tricotelle

 

 

 

visuel-devi.jpgD’une totale maîtrise, Eve de ses décombres, le dernier roman d’Ananda Devi, paru chez Gallimard en 2006 et récompensé à juste titre du prix Inter et des Cinq continents de la Francophonie, laisse surgir l’image d’un lieu retranché du progrès. « Troumaron, c’est une sorte d’entonnoir ; le dernier goulet où viennent se déverser les eaux usées de tout un pays ». « Nous sommes accolés à la montagne des Signaux », (page 13). Quartier déshérité de Port-Louis, sur l’île Maurice, Troumaron représente un espace tristement actuel, cerné par le chômage et la violence. Mais en même temps, il apparaît comme une métaphore douloureuse de l’existence saisie entre destin et survie. Au-delà du réel, l’insularité devient alors une façon de ressaisir le thème biblique de la Chute ; et le roman, le moyen poétique de recueillir avec plus de sensibilité des voix en prise avec la fatalité et l’exclusion.

Mais l’intensité du roman Eve de ses décombres tient surtout au passage à l’adolescence de chacun des personnages, à ce moment où Eve, Sad, Clélio et Savita accèdent à cette conscience trop aiguë d’eux-mêmes et du monde qui les entoure. Elle tient aussi au choix narratif de l’auteure qui restitue leur point de vue afin de faire ressortir le contraste de leurs expériences alors qu’un événement dramatique les oriente définitivement.

En effet, dans une première partie, le roman dévoile la multiplicité ambivalente des personnages pour les projeter dans une seconde partie sur un fond d’enquête policière. Après un prélude énigmatique d’Eve, Sad fait l’épreuve de son impuissance comme celle des mots qu’il aime et qu’il dédit à Eve. Il regarde Eve s’abîmer sans parvenir à la toucher et sans savoir comment la protéger. Clélio, lui, noie ce qui lui reste d’innocence dans une violence sans foi ni loi et s’enfonce dans la solitude. Seule Savita est entrée dans l’existence d’Eve. Son amitié permet de l’extraire du commerce de son corps qu’Eve traduit comme seul refus possible de son appartenance à Troumaron : « J’avais une monnaie d’échange : moi. […] Tout ce que je leur donnais, moi, c’était l’ombre d’un corps. […] J’ai dix-sept-ans et je m’en fous. J’achète mon avenir », page 20-21. Mais la mort traverse l’univers des uns et des autres et les fait basculer dans cet état limite où le dénuement de la condition humaine trouve son expression. Au fur et à mesure des monologues intérieurs, principalement de Sad et Eve, un chant s’installe dans ce récit où la perte des illusions se rapproche d’une perte de soi, jusqu’à le transformer en oratorio pour l’être aimé.


Six mots ; un pour chaque paume, un pour chaque pied, un pour la tête et un pour le cœur. Je dégouline rouge.

Pour la première fois, elle m’entoure de ses bras. Sa bouche est désolée, mais inflexible. Malgré mon désarroi, je mesure le centimètre qui nous sépare.

Sinon cela n’aura servi à rien, dit-elle[1].


Dans ce roman, c’est par touches délicates qu’on avance. Se dévoilent alors des zones qui interrogent l’espoir, quand l’innocence ressemble au paradis perdu.

 

 

[1] Ananda Devi, Eve de ses décombres, Paris, Gallimard, 2006, p. 155.

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2 juillet 2007 1 02 /07 /juillet /2007 08:14

9782752601704-0-2005251354-2-.jpgEntendez-vous dans les montagnes

de Maïssa Bey

 

 

Maïssa Bey est le pseudonyme de Samia Benameur, une auteure algérienne d’expression française vivant dans l’Ouest algérien et également présidente d’une association culturelle « Paroles et écriture ».

Parmi ses nombreux romans, Entendez-vous dans les montagnes occupe une place très particulière car il se présente comme un témoignage que l’auteure a longtemps gardé enfoui en elle : « Ce récit que j’ai eu tant de mal à écrire et qui est là enfin ». Cette histoire cachée, refoulée, entourée de silence c’est celle de son père, un instituteur mort sous la torture pendant la révolution algérienne et dont Maïssa Bey ne garde que très peu de souvenirs : une photographie en noir et blanc datant de l’été 1955 qui ouvre le livre ainsi qu’une lettre d’affectation à Boghari et une carte postale qui le referment.

Le récit, construit comme une pièce de théâtre, dans un lieu clos, met en scène la rencontre de trois destins dans un train qui roule vers la cité du Vieux Port. L’une des protagonistes est une algérienne réfugiée en France afin d’échapper à la guerre civile et qui ne cesse de penser à son père mort sous la torture des militaires français quarante ans auparavant parce qu’il était engagé pour l’Indépendance. Face à elle voyage un médecin retraité qui a fait son service militaire en Algérie, dans le village et l’année même où le père de la narratrice est mort. Enfin, leur voisine est une jeune fille, petite-fille de Pieds-Noirs, qui aimerait bien comprendre ce douloureux passé dont personne ne veut parler.

Cet étrange voyage se transforme alors peu à peu en étrange partage et les souvenirs refoulés apparaissent en filigrane :

 

C’était comme si on avait ouvert des vannes pour laisser couler la boue, toute la fange d’un passé qui s’avère soudain très proche et encore sensible. Comme si en passant le doigt ou en palpant une cicatrice ancienne dont les bords s’étaient refermés, croyait-on, on sentait un léger suintement, qui se transforme peu à peu en une purulence qui finit par s’écouler de plus en plus abondamment, sans qu’on puisse l’arrêter.[1]

 

Mais si la tension et l’émotion sont constantes dans ce livre bref, concentré à l’extrême, aucun sentiment de haine ou de vengeance ne suinte. Les fils de la mémoire permettent seulement à l’auteure de faire revivre son père et de se confronter à ses démons :

 

Elle se dit que rien ne ressemble à ses rêves d’enfant, que les bourreaux ont des visages d’hommes, elle en est sûre maintenant, ils ont des mains d’homme, parfois même des réactions d’homme et rien ne permet de les distinguer des autres. Et cette idée la terrifie un peu plus.[2]

 

            Un livre d’une grande beauté qui demande à ce que l’on entende toujours dans nos âmes le bruit des souvenirs. 

                                                                                         Jessica FALOT

 

[1] Maïssa Bey, Entendez-vous dans les montagnes, Editions de l’Aube, coll. Regards croisés, 2002, p. 43.

[2] Ibid, p. 70.

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2 juillet 2007 1 02 /07 /juillet /2007 08:10


511M87EBE4L.-AA240--1-.jpgMariama Bâ, Une si longue lettre

D'ici et d’ailleurs

Par Virginie Brinker 


           

           
Dans ce roman paru en 1979, l’écrivain sénégalaise Mariama Bâ écrit à la première personne la lettre que Ramatoulaye, qui vient de perdre son mari Modou Fall, envoie à son amie d’enfance Aïssatou. Dans l’intimité de cette confession, la narratrice nous plonge dans une atmosphère douce-amère, au cœur de ce sentiment étrange situé entre... Pour lire la suite de l'article sur notre nouveau blog, cliquer ici

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1 juillet 2007 7 01 /07 /juillet /2007 23:28

L’art de conter la politique

 

 

Begag.jpgA la croisée du conte et de l’autobiographie, Un mouton dans la baignoire est un succulent mélange de réflexions pertinentes et sarcastiques sur le disfonctionnement de l’appareil politique français à partir de l’expérience singulière de son auteur, Azouz Begag, romancier et sociologue projeté du jour au lendemain au rang de Ministre délégué à la Promotion de l’égalité des chances. Ce livre, vierge de chapitre défini, ressemble en fait à un carnet de bord dans lequel l’écrivain relate, avec discernement et par le biais d’une subtile touche d’ironie, les épreuves traversées au cours de ses deux années passées au sein du gouvernement.

Azouz Begag nous apprend tout d’abord la solitude qui entoure l’homme politique en fonction, via la peinture de sa propre condition de serviteur étatique à qui le pouvoir en place confia, un certain 2 juin 2005, un ministère fantôme incapable d’agir car dénué de véritable structure et de budget. Le lecteur découvre alors, page après page, l’extrême dureté de la vie interministérielle. En effet, individualisme, trahison, règlement de compte, manipulation médiatique semblent être les maîtres mots de la routine politicienne que nous décrit l’ancien Ministre redevenu kateb. Chaque fragment de son cahier nous transporte du côté cour au côté jardin de ce théâtre républicain en constante mouvance, tout en nous révélant progressivement le masque janusien de cruauté des acteurs en scène. Begag nous dévoile ainsi les multiples monstruosités des personae gouvernementales, anomalies bafouant les valeurs constitutionnelles et allant conséquemment à l’encontre de l’intérêt général au bénéfice du particulier. Il nous confie par exemple les humiliations et insultes d’ordre racial, pour ne pas dire raciste, dont il a été victime au profit notamment d’un autre sujet du monde politique aujourd’hui souverain : interpellations dégradantes ressurgies d’un temps colonial pourtant révolu, mise à l’écart systématique lors des rassemblements politiques, spoliation du travail réalisé, et cetera. C’est pourquoi l’écrivain définit l’univers obscur de la sphère publique telle une « cage[1] » à l’intérieur de laquelle s’entredévorent des fauves affamés de pouvoir, et non de devoir. C’est aussi la raison pour laquelle il nous inculque d’une façon si poétique l’importance de la vénération du lien filial, ombilic originel salutaire, seul capable de protéger l’individu contre toute forme d’aliénation. Lors d’un entretien accordé à la journaliste Anne Pitteloup, Begag déclare d’ailleurs à cet égard : « mon père m’a appris à nourrir cette valeur essentielle qu’est la dignité, et le respect de soi[2] ».

A l’écoute de cette figure paternelle et de ses chers ancêtres tutélaires, l’auteur transcende donc son texte en l’enrichissant d’une dimension esthétique fondée sur un langage métaphorique d’une extrême sensibilité, comme si l’auteur n’avait de cesse de revenir à ses racines, à son royaume d’enfance. Ce livre que Begag dédie d’une manière extrêmement émouvante à son frère disparu et « à la France du respect et de la tolérance[3] » dépasse ainsi le carcan du simple pamphlet politique. En dénonçant les dérives quasi barbares de la machine républicaine et, a fortiori, de cette société du rejet de l’Autre qu’elle engendre, l’écrivain dévoile la véritable nature de l’engagement artistique, à savoir celui qui suscite la prise de conscience citoyenne face à une doctrine nationaliste, celui-là même qui met en lumière un monde infini de possibles que quelques hauts placés refusent de voir. De ce fait, Begag se définit tel « un ouvreur de portes, d’horizons, de mentalités » grâce à la complémentarité de ses multiples facettes bicéphales que trop souvent l’on oppose. A la fois homme de lettres et politique, Français de naissance et descendant d’une famille algérienne, l’écrivain estompe les clivages arbitraires séparant ces catégories disciplinaires ou sociales pour promouvoir un modèle de pensée mettant en exergue l’interculturalité au sens large. En somme, ce livre testimonial constitue une trace essentielle car unique dans l’histoire de la politique française que le lecteur-électeur devra interpréter pour espérer retrouver la piste qui le guidera au-delà du désert socio-politique hexagonal.

 

Sidi Begag, choukrane !

 

 

 

                                                                                                                        Marine PIRIOU 


[1] Azouz BEGAG, Un mouton dans la baignoire, Ed. Fayard, Paris, 2007, p.54.

[2] Anne PITTELOUP, « Ecrire ne suffit pas », entretien publié dans Le Mag rendez-vous culturel du Courrier, 09 juin 2007.

[3] Azouz BEGAG, op. cit., p. 7.

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23 juin 2007 6 23 /06 /juin /2007 13:47

Pourquoi fermer les yeux sur le monde ?

 

 

Aussi longtemps que je me souvienne je ne me suis jamais couchée tôt, il y a toujours eu un livre pour empêcher le sommeil de s’installer. Cette ivresse de la lecture m’a menée naturellement vers les études de lettres, et à mon premier panthéon littéraire si convenu ont succédés des noms d’un autre lieu, d’un autre temps « Samarcande, Omar, Léon, Mani... » Pourtant si Samarcande a remplacé Combray, je n’ai cessé de reconnaître ce que j’étais à travers des réalités d’ailleurs. J’ai trouvé un chemin à ma sensibilité dans les textes d’un homme né au Liban, de l’âge de mon père, et j’ai reconnu dans ses traces ma réalité. J’ouvre ma chronique sur un chant d’amour impudique entre une lectrice et un texte, entre une lectrice et le monde.

Amin Maalouf est le monde.

Le monde d’Amin Maalouf est venu se joindre à ce désir d’écriture et de lecture, ce monde qui vous appelle, qui vous entraîne loin de chez vous, bien au-delà des frontières de votre nom, de votre culture. C’est ainsi que par une froide journée de janvier j’ai fait la connaissance d’un homme, Amin Maalouf l’innocent créateur de mon monde, dont j’ai placé l’œuvre aux côtés de Cohen, de Gary, de Zweig. Et aujourd’hui je suis attristée pour le monde, pour mon monde, qu'Amin Maalouf ne soit pas des immortels. L’entrée au panthéon littéraire français lui est refusée, le vénérable et intègre romancier n’en sera pas : Le Manifeste des 44 aura eu raison de sa candidature. Car en France il faut choisir entre être un homme conscient des problématiques de son temps et un homme retiré membre d’un poussiéreux édifice littéraire. En faisant le choix de remettre en question le consensus intellectuel et politique autour de la francophonie, dont on peut critiquer sans détour la récupération dont elle fait l’objet, Amin Maalouf a pris parti contre une cause élevée au rang de priorité nationale. Pourtant Le Manifeste appelle à une réflexion plus large qui dépasse les frontières politiques, lesquelles limitent et entravent la notion ; moi-même, étudiante en littératures francophones, je suis consciente des limites de ma discipline et j’aime entendre des auteurs me le rappeler. La francophonie n’est pas un cheval de Troie, conçue pour imposer l’identité française au monde, elle est le monde, et c’est en ces termes que je la reconnais et la fais mienne. Cet audacieux manifeste a également été signé par Erik Orsenna, lui-même membre de l’Académie française, ceci pour nous rappeler qu’il réunit des personnalités distinctes qui défendent une cause commune : le respect et la considération de l’altérité. Les raisons du retrait de la candidature d’Amin Maalouf au siège d’éternel semblent liées à la signature du Manifeste, il est fâcheux de voir qu’au lieu de comprendre son sens et ses enjeux on se contente d’en évincer les membres.     

Mais en même temps ce monde qui ne peut être contenu dans un costume vert étriqué, vestige d’un autre temps auquel la modernité fait peur, il ne me faut pas oublier ceux qui l’ont déjà fait entrer comme Assia Djebar ou encore François Cheng. Je trouve seulement que le prix du renoncement à sa liberté d’être et de penser reste un tribut lourd à payer, l’entreprise de formatage académique me semble trop risquée pour l’indépendance d’un esprit maaloufien. Renoncer à penser, ne pas exprimer de réticences, vivre sous l’égide du consensus : autant accepter le tribut de la mort et faire le pari de la vie. Il y a bien longtemps qu’Amin Maalouf a renoncé à l’éternité, à la perpétuité pascalienne, pour devenir un citoyen du monde vivant. Encore une fois je m’interroge comment faire entrer le monde dans un costume étriqué, sans vie, en partance pour une bien  maigre éternité ? Parce que lire c’est devenir et s’imprégner de l’autre, j’ouvre une perspective, ma perspective et je prends la défense de ce que j’aime.

Amin Maalouf est le monde.  

 

Ouvrir sa porte à Napoléon et la fermer sur l’altérité devient ces derniers temps une fâcheuse tradition française, je ne suis pas de cette France et n’en serai jamais

Sauvageonne je suis, Sauvageonne je resterai.

 

 

 

           

                                                                                                          Sandrine MESLET

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