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2 décembre 2007 7 02 /12 /décembre /2007 14:25

Analyse

 

Paradoxe de la dépendance comme in-der-welt-sein[1]

Par Sandrine Meslet

 

 

[…] c’est la faiblesse qui est riche. A un moment donné, la force lasse[2].

 

 

Marcel Moreau publie en 1971 Julie ou la dissolution, roman considéré par la critique comme un effort de sobriété et de concision de la part du romancier belge. L’ancrage spatio-temporel n’est pas précisé, aucune date ni aucun lieu n’est indiqué, le récit navigue entre l’univers d’une vie de bureau et celui du rêve. La rencontre entre le personnage de Julie et celui de Hasch est à l’origine d’une révélation, Hasch, modeste correcteur à la revue Toutes-Sciences, découvre au contact de Julie, nouvelle et mystérieuse collègue, une autre dimension de l’existence. Cette dernière va transformer l’espace du bureau en y abolissant tout tabou et en y instaurant de nouvelles règles. L’inversion des valeurs donne lieu à l’apparition d’un rite initiatique célébré par un étrange carnaval emprunt de violence et de démesure. Le changement de focalisation, qui intervient au milieu du récit et qui fait passer le personnage de Hasch du statut de narrateur à celui de personnage, permet au lecteur de sortir de l’espace intérieur pour atteindre une vision plus globale de cette « parade magique ». Marcel Moreau a obtenu le Prix Charles Plisnier pour ce roman.

 

 

L’attente du vertige : Julie ou la métaphore de la dépendance

 

Hasch apparaît comme un personnage complexe en quête du sentiment même d’existence et que la liquéfaction guette. Le récit s’ouvre sur l’attente d’un événement au bord d’une route, l’attente d’un accident. Celle-ci, avant de se solder par une rencontre, est un indice du trouble du protagoniste « L’accident n’a pas eu lieu et j’ai eu la nausée[3]. » Peu importe au personnage l’événement en soi, c’est sa réalité et son apparition dans le vide de l’existence qui est ici sollicité. La rencontre avec Julie est la matérialisation de cette attente, elle surgit insaisissable, silencieuse et majestueuse, déjà prêtresse, sur le lieu professionnel de Hasch et bouleverse un quotidien empli d’ennui. La saison estivale est marquée par la chaleur qui règne dans le bureau, distillant une ambiance propice à la déviance ; les corps enfermés dans le bureau-bocal cherchent une échappatoire :

 

J’ai dû m’accrocher à la table tant je me sentais comme frappé, déplacé par un vent malsain[4].

 

Même le lieu n’est pas épargné par la présence de la nouvelle venue, son irradiante beauté annonce en creux la transfiguration du bureau qui interviendra à la fin du texte : 

 

La beauté de Julie s’est installée tout de suite aux quatre coins de la pièce, devenue silencieuse et inutile[5].

 

La dépendance est envisagée comme salvatrice dans le roman dans la mesure où elle détourne l’homme de ce quotidien qui l’inhibe. Le personnage de Julie se présente ainsi comme une allégorie de la dépendance en déversant sur le texte alcool, sexe ou drogue. Ces trois éléments permettent au rite final de s’accomplir et ouvrent le passage de l’état de transe au nirvana. Mais c’est l’alcool qui, dans un premier temps, ouvre la voie en libérant les corps et les esprits de toute mesure :

 

Le bistrot s’est ouvert tout grand devant moi ; j’ai bu jusqu’à m’en étrangler. La lumière m’est entrée dans les yeux, mais comme une fofolle[6].

 

La figure du crinoïde est recatégorisée de la discipline scientifique vers l’univers rituel, Julie s’en approprie l’identité biologique afin de la plier à son rite et d’en faire le symbole de son pouvoir sur l’assemblée. Le crinoïde envahit les murs du bureau et transforme progressivement le bureau en lieu de culte. La science, toile de fond idéale sur laquelle vient se greffer ce rite carnavalesque d’inversion des valeurs, est entièrement détournée par l’écriture littéraire. Moreau ne choisit cependant pas d’annuler le monde scientifique au profit du monde onirique, il n’y a pas à proprement parler de condamnation de la science, mais plus exactement un réinvestissement de la science par le biais de l’absurde. L’entreprise de sape de Julie ne réduit pas la science à des formes obscènes mais la canalise dans l’absurde et prête conscience au concept des crinoïdes « ils semblaient annoncer une libération[7] ».

 



Vertigo
, un consentement à la menace ?
 

 

D’emblée, Julie instaure une primauté du sensoriel sur l’intellect, elle demande implicitement aux collègues du bureau, dont Hasch fait partie, de renoncer à leur réflexion et d’abjurer leur libre-arbitre. La naissance de la furia vient compenser le don du libre-arbitre et crée un espace propice à la démesure. Rose, compagne agonisante de Hasch, devient alors un objet de revanche et de transgression «  Je voulais entrer avec fureur dans la chair malade[8]. » La menace exercée par Julie sur Hasch, est reproduite sur Rose par Hasch en quête d’un exutoire et ne pouvant s’empêcher de reproduire le motif :

 

Je vivais des secondes lourdes sensuelles, qui roulaient dans ma gorge. Lorsqu’elles éclateraient, je serai comme anéanti : jamais menace ne fut plus voluptueuse[9].

 

L’infantilisation de Hasch, sous l’effet de la menace, est à l’origine d’une régression rédemptrice « Pourtant, c’est grâce à ce vin que je suis entré comme un enfant dans l’ordre… de la fascination[10]. » Le vin par le biais du renversement des valeurs fait repasser l’homme dans le monde de l’enfance, de cette réappropriation du statut d’enfant dépend l’adhésion à la fascination.  

Julie n’offre pas de limites mais propose de les dépasser, elle ouvre un univers des possibles ; un seul mot d’ordre, sortir de l’ennui. Cette sortie de l’univers quotidien passe par l’acceptation de l’aventure, de l’inattendu, de la surprise :

 

Ce que j’entrevoyais brusquement, à travers Julie, c’était le champ immense de l’aventure : les paroles inouïes, les actes inattendus, les départs, les vertiges, les grands affolements liquides, l’Orgie, l’Obscène Acrobatie[11].

 

Le pouvoir de Julie s’appuie sur l’hypnose pour asseoir sa domination, le regard transmet une vérité et fascine l’assemblée des initiés, et plus particulièrement Hasch, en agissant sur leur mémoire :  

 

Les grands yeux de Julie plantés dans les siens, et en lui l’abolition du moi ; un dégoût prononcé pour le travail, des gestes incohérents, de bête prise au piège, tendant à l’immobilité. Il oubliait jusqu’à sa propre histoire[12].

 

La phrase se plie au jeu vertigineux de l’addition et accumule les syntagmes nominaux qui viennent préciser la puissance du renoncement de Hasch, tout ce qui fait son univers se trouve sacrifié au nom de Julie. Il résume d’ailleurs son existence comme une « vie de chien » de laquelle il doit sortir.  

 

 

L’anéantissement : ultime étape de la dissolution

 

Le sacré et l’absurde se côtoient pour créer une nouvelle humanité, qui couronne les modestes en les faisant parvenir jusqu’aux instances du pouvoir. La transgression est déjà présente en Hasch mais il a besoin de Julie pour l’épanouir et la rendre incontestable, débarrassé de la longue agonie de Rose il peut enfin offrir ses services :

 

J’ai toujours rêvé, moi, d’être un sorcier, un type qui ferait n’importe quoi de n’importe qui, un ange virtuose et laid qui passerait sa vie à envoûter, à subjuguer, à éblouir son salaud de prochain, son frère[13].

 

La dernière étape de la fascination passe donc par l’adhésion totale au rite, à la cérémonie absurde à laquelle Julie convie les membres du bureau. Les personnages incarnant la domination, comme le directeur Vachet, ou encore la malveillance, comme les secrétaires du bureau voisin, sont immolés sur le bureau transformé symboliquement en autel de sacrifice. Le motif de la sexualité confère à l’onirisme du passage une ambiguïté, l’orgie inverse les rapports entre humains et impose une nouvelle hiérarchie des valeurs. La prise de pouvoir passe par l’acquisition d’une sexualité détachée de tout tabou. La perversion sexuelle se combine à la violence et atteint son paroxysme par le sentiment d’anéantissement qui guette le personnage de Hasch « Il en devenait beau, mais d’une beauté traquée par le temps : celle des grands dissolus[14] ».

 

Le lieu du livre devient celui de la transition mais aussi du renversement, un absurde vient se substituer à un absurde moins visible ancré dans un quotidien. Le texte de Marcel Moreau célèbre la dépendance de l’être humain à la malveillance comme à la bienveillance, les deux notions semblant se combiner pour offrir un spectacle paradoxal

 

La dissolution générale et sa dissolution personnelle lui conféraient paradoxalement une sorte de maîtrise dans le désordre[15].

 

Ainsi, le personnage de Hasch cherche dans la dissolution l’alliance des contraires, du vice et de la pureté, de la rédemption et de la condamnation et s’offre le vertige de l’anéantissement pour prendre la mesure de son existence « Demeure l’acceptation, le goût infiniment impur et purifiant d’être anéanti[16]. »

 



[1] Nous empruntons ce concept au philosophe allemand Heidegger afin de préciser le lien qui unit l’homme au monde et d’où découlent les concepts de vie et d’existence.

[2] MOREAU Marcel, Julie ou la dissolution, Bruxelles, passé présent, 1984, p.49

[3] ibid. p.11

[4] ibid.  p.18

[5] ibid.  p.22

[6] ibid. p.26-27

[7] ibid. p.107

[8] ibid. p.30

[9] ibid. p.59

[10] ibid. p.63

[11] ibid. p.72

[12] ibid. p.93

[13] ibid. p.104

[14] ibid. p.123

[15] ibid. p.139

[16] ibid. p.127

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18 novembre 2007 7 18 /11 /novembre /2007 01:03

 

Biographie de Matéi VISNIEC 
par Célia Sadai

 

 

 



 matei-visniec.jpg http://www.shaeraneha.com/weblog/image/visniec2.jpg 




« Je suis l'homme qui vit entre deux cultures, deux sensibilités, je suis l'homme qui a ses racines en Roumanie et ses ailes en France. »
.



                                                  
         Matéi Visniec
est né en 1956 en Roumanie. Historien et philosophe de formation, ses premiers textes sont des poèmes (v.
Poèmes de Roumanie
[1]) qu’il publie dès 1972. La tentation du théâtre lui vient plus tard, au moment où l’écriture passe à la langue française. 

Si dès 1977 les textes dramaturgiques de Visniec sont diffusés en Roumanie, le régime communiste de Ceauşescu en interdit la création. C’est d’ailleurs l’autorité répressive que connaît la Roumanie des années 1970 qui conduit Visniec à l’écriture théâtrale : le texte de théâtre est pour lui le lieu où se libère la parole. Théâtre et conscience politique constituent donc un indissociable doublet – à la fois origine et destination de l’écriture. 

En 1987 – deux ans avant la chute de l’Empire soviétique, Visniec s’exile en France en tant que réfugié politique. Il exerce à Paris le métier de journaliste à Radio France Internationale (RFI), et publie une vingtaine de pièces de théâtre. Visniec mène en effet les deux carrières de front : le journaliste est au service du dramaturge, et donne pour point d’ancrage du récit dramatique des phénomènes d’actualité. Ainsi, dans Paparazzi ou la chronique d’un lever de soleil avorté[2], le monde décrit traverse l’Apocalypse. Pourtant, malgré l’arrière-plan chaotique, les hommes ne renoncent pas à leur déraison coutumière… et les paparazzi traquent à l’objectif les ébats sexuels d'une star… Visniec y construit un monde de figures dérisoires, emprisonnées dans leur propre mécanique, et incapables d’émotions.

L’autre source de l’écriture, Visniec la doit à la fois à sa formation de penseur – il est philosophe et historien – et à son expérience immédiate de la dictature et de la censure sous le régime de Ceauşescu. Le dramaturge roumain s’engage auprès de la « génération 80 » - groupe contestataire qui bouleverse le paysage poétique et littéraire roumain. A l’instar de Bertolt Brecht, Visniec  croit en la puissance du théâtre et de la poésie à agir. Les deux genres incarnent les tribunes de parole nécessaires pour dénoncer la réalité sordide de l’Empire Soviétique et réfléchir sur les effets de l’idéologie sur la pensée et la création. Le passage à la langue française participe de l’enjeu politique : le roumain se sclérose comme cible de la censure ; l’exil linguistique est une nécessité. 

C’est le concept de « résistant culturel »  qui donne l’orientation de l’écriture du dramaturge. Visniec est en effet l’auteur d’une thèse sur « la résistance culturelle en Europe de l'Est après 1945 »[3]. Et c’est sans doute pour sa sur-conscience de l’Histoire des Roumains – et des Hommes, que Visniec cultive un goût pour les dadaïstes, le théâtre de l'Absurde ou encore le réalisme magique du roman latino-américain : c’est le prisme qu’il choisit pour dire le monde qu’il invente. Il s’agit de toute évidence de rompre avec le réalisme socialiste. D’ailleurs, Visniec est devenu l’un des auteurs les plus joués en Roumanie après l’éclatement de l’U.R.S.S. 


Quelques œuvres de Matéi Visniec…

  • Le Dernier Godot, éd. Cosmogone, 1996.
  • Le Théâtre décomposé ou l’homme poubelle, éd de L’Harmattan, 1996
  • L'Histoire des ours Panda racontés par un saxophoniste qui a une petite amie à Francfort, éd. Cosmogone, 1996.
  • Du Sexe de la femme champ de bataille dans la guerre en Bosnie, éd. Lansman, 1996.
  • L’Histoire du communisme racontée aux malades mentaux, éd. Lansman, 2000.
  • Le spectateur condamné à mort, éd. Ney.

[1] M. Visniec, Poèmes de Roumanie, trad. de Mihaï Zaharia, éd. Cahiers bleus/Librairie bleue, 1990 et Le sage à l'heure du thé, 1984.

[2] M. Visniec, Paparazzi ou la chronique d’un lever de soleil avorté, éd. Actes Sud, coll. «Papiers », 1997.

 

[3] Thèse soutenue à l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales (E.H.E.S.S.)

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18 novembre 2007 7 18 /11 /novembre /2007 00:00

Attention au théâtre acide…il parle de nous
                              par Lama Serhan

 

 visniec3.jpg




Mat
éi Visniec favorise les textes courts. Il parcourt ainsi les trésors de la langue avec un regard acerbe toujours renouvelé. Son arrivée à la langue française est décrite comme une « aventure » de laquelle surgissent « deux, trois perles que je m'approprie comme des révélations tandis que pour tant de gens nés dans ce pays elles ne sont que des pierres ordinaires. Ce n'est pas facile, mais c'est fascinant. Pourquoi j'ai choisi cette aventure ? Pour avoir du nouveau, dans mon âme, le goût de la naissance. D'une deuxième naissance
. ». Son écriture convoque un monde aux formes surréalistes qui ont été, dans un premier temps, au service de la dénonciation des injustices de nos sociétés, puis d’une réflexion sur l’Homme : « Mais il y avait une urgence, celle de dire NON au monde où je vivais. Maintenant, pour moi, c'est urgent d'écrire sur le ciel, autrement dit sur les rapports pervers entre l'homme et la mort, entre l'homme et l'immortalité, l'homme et l'amour, l'homme et la solitude de son être[1] ».

Attention aux vieilles dames rongées par la solitude, aux éditions Lansmann (1997), est une suite de 15 pièces brèves divisées en 3 parties qui déterminent trois thèmes spatiaux : « Frontières », « Agoraphobies » et « Désert ». Une note précise que « l’auteur laisse aux metteurs en scène le soin de choisir et organiser les scènes en fonction de leurs propres options dramaturgiques ». Cela est possible par le fait que les textes ne se suivent pas selon une logique narrative mais offrent un panorama de situations. Il est évident que le surréalisme, la fantasmagorie voire le symbolisme de l’écriture de Matéi Visniec apportent eux aussi une liberté à la mise en scène.

Mais au-delà de ces considérations, Matéi Visniec confronte le monde et explore par les dimensions spatiales les collisions, les passages, les effleurements mais surtout les désillusions humaines. Ces pièces sont alors semblables à des instantanés aux effets grossissants mêlant absurde, tragédie et poésie. L’œil s’y penche mais ne retient de cette pluralité que l’essentiel de l’émotion suscitée. C’est ainsi que nous émergeons de la lecture avec l’écho de quelques voix, de quelques paysages

 

            Paysages indicateurs:

 

Le « Désert » de Matéi Visniec est celui du sentiment humain. Les personnages se parlent sans se comprendre. Tour de Babel de l’incompréhension dans le domaine du relationnel. Ces textes ressemblent au poème « Colloque sentimental » de Paul Verlaine dans Fêtes galantes.  

L’auto-stop décèle les différents manques existant entre les hommes. Manque d’amour, de mots, de lieux… L’intrigue est simple. Une jeune femme et un homme font de l’auto-stop. La première va dans une direction, l’autre décide de la suivre. Les voitures passent sans s’arrêter. La fille parle peu, l’homme beaucoup. Il propose de faire l’amour, elle accepte mais pas dans le désert « On ne peut jamais s’éloigner assez, dans un désert. Même si on marche jusqu'à la ligne d’horizon, ils nous verront. »[2]. Enfin l’homme s’en va, renonçant à ses deux projets (celui d’aller à Carson City avec elle et celui de lui faire l’amour), remerciant la fille de sa gentillesse. Tout cela se produit dans le va-et-vient des voitures. Ces quelques minutes de discussion sont d’une intensité frappante. Aucune action, des mots qui ne mènent à rien. Le théâtre dans sa plus profonde pauvreté fait le portrait de la sécheresse des relations. L’amour est impossible et même les gestes à peine esquissés sont arrêtés face à l’immensité du désert.

L’impossibilité de l’amour est reprise dans le dernier texte de l’œuvre, Les grandes marées. Le désert a laissé sa place à l’océan. Incompréhension, torpeur, images illusoires tournoient autour de deux êtres qui ne se reconnaissent plus. Le temps et l’oubli détruisent les liens premiers. Est-il seulement possible d’être ensemble ? Le théâtre de Matéi Visniec répond par la négative…

             L’intérêt de ce théâtre est qu’il se situe à la lisière des mots. Ce que se disent les personnages dépasse toute action. Au-delà de la restriction scénique ce sont les paysages évoqués parcimonieusement qui révèlent la densité des porosités relationnelles. Ils sont des personnages à part entière puisque leurs seules présences ne permettent pas la rencontre (L’auto-stop) et que leurs symboliques sont la clé de lecture des personnages (Un café allongé, un peu de lait à côté et un verre d’eau).

 

            Un monde coupé en deux:

 

            L’univers de Matéi Visniec est dans la division. Souvent deux personnages, ou deux idées se croisent sans pouvoir se toucher. La division se traduit par la séparation, la « Frontière ». Cette partie est la plus poétique des trois. Elle manifeste la visée politique du regard de l’auteur. Rappelons qu’il fut censuré puis interdit de jeu en Roumanie durant les années Ceausescu.

La dénonciation touche aussi bien les systèmes dictatoriaux que les institutions (ONU, l’Armée…). Pour reproduire les injustices, le symbolisme prend différents degrés. Il existe soit au niveau des personnages (dans Attendez que la canicule passe «La sentinelle des droits de l’homme » s’adresse à « la femme qui porte un enfant dans ses bras ») et devient marque de poésie ; soit seulement au niveau du titre (Pense que tu es Dieu retranscrit de manière très véridique une scène de tireurs d’élite).

L’univers de Visniec est donc fragmenté, il se regarde avec une distance mêlée d’effroi. Ce sentiment naît par le seul fait de la vérité indéniable de sa retranscription. Quand le théâtre s’engage dans une « résistance culturelle », il emprunte des passages qui laissent au spectateur un sentiment de culpabilité voire de honte. Il est voyeur de la misère humaine qui se déroule sous ses yeux, et elle ressemble étrangement aux images de sa vie quotidienne.  

 

            Surtout rester humain :

 

            Nous avons voulu achever le cercle de lecture de cette œuvre sur le sentiment de la peur ou « Agoraphobie ». Car dans la dimension accusatrice du théâtre de Visniec, le fond de l’histoire reste la crainte de l’autre. C’est dans celle-ci que se trouve le texte éponyme de l’œuvre. Il est encore ici question d’une écriture impressionniste. Mais il est intéressant de constater que l’élan scriptural ne se tarit jamais. L’ennui ne surgit pas dans la lecture. Les yeux, guidés par les images qu’impose le théâtre, suivent la pauvreté comme la solitude. Et le titre prend alors toute son ampleur. Comme cette serveuse dans la machine à payer l’addition qui n’a pour clients que des pantins. Et « le spécialiste en stage de mendicité » dans Attention aux vieilles femmes rongées par la solitude qui nous apprend à faire la manche.

L’entrée dans les textes de Visniec ne se fait pas sans être emplie d’ombres. On peut ne pas saisir le sens des textes et être simplement bercé par la poésie qui s’en dégage. Nous nous référons ici à La blessure. Nous pouvons aussi nous laisser aller à de multiples interprétations. L’absurde et le poétique, le néant et l’étendue, le lyrisme et le grotesque, ce mélange présent dans chaque texte donne à la lecture une idée du monde dans son essence. Car après tout, ne sommes-nous point les modèles de ces portraits ?

 



[1] Les citations sont tirées d’une interview entre Matéi Visniec et Christian Auger à La Chartreuse, Villeneuve lez Avignon, juillet 1994.

[2] Page 71.

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14 novembre 2007 3 14 /11 /novembre /2007 12:39
OÙ VA LA FRANCE ?
 
 
« … la civilisation se construit à la fois du dedans et du dehors. » C'est dans ces termes que le psychanalyste français René Kaës ouvre Différence culturelle et souffrances de l’identité, l'ouvrage collectif qu'il a dirigé (éd. Dunod, 1998). Les politiques, eux, ont une autre idée: séparer le "dedans" du "dehors". Tout ce qui vient de l'extérieur est à leurs yeux monstrueux. Pourtant, ces mêmes politiques ne sauraient pas quoi faire sans les étrangers, particulièrement en période électorale où ils leur servent de boucs-émissaires.
À l'heure où le peuple français occupe les rues pour défendre ses "privilèges", des "étrangers en situation irrégulière" se jettent du haut des immeubles. La police a frappé sur la porte. Qui manifeste pour ces victimes de la dernière terreur fabriquée par le ministère le plus infâme qui se puisse imaginer ?
18000, c'est le chiffre de l'année. 18000, ce sont des hommes, des femmes et des enfants jetés, « expulsés », de l'autre côté du "Mur". 
À ce propos, nous publions des extraits du dernier appel de Patrick Chamoiseau et Edouard Glissant.


Les Murs
L'approche des hasards et de la nécessité de l'idée d'identité
 
 
Une des richesses les plus fragiles de l'identité, personnelle ou collective, et les plus précieuses aussi, est que d'évidence elle se développe et se renforce de manière continue, nulle part on ne rencontre de fixité identitaire, mais aussi qu'elle ne saurait s'établir ni se rassurer à partir de règles, d'édits, de lois qui en fonderaient d'autorité la nature. Le principe d'identité se réalise ou se déréalise parfois dans des phases de régression (perte du sentiment de soi) ou de pathologie (exaspération d'un sentiment collectif de supériorité) dont les diverses « guérisons » ne relèvent pas, elles non plus, de décisions préparées et arrêtées, puis mécaniquement appliquées. 
Une des richesses les plus fragiles de l'identité, personnelle ou collective, et les plus précieuses aussi, est que d'évidence elle se développe et se renforce de manière continue, nulle part on ne rencontre de fixité identitaire, mais aussi qu'elle ne saurait s'établir ni se rassurer à partir de règles, d'édits, de lois qui en fonderaient d'autorité la nature. Le principe d'identité se réalise ou se déréalise parfois dans des phases de régression (perte du sentiment de soi) ou de pathologie (exaspération d'un sentiment collectif de supériorité) dont les diverses « guérisons » ne relèvent pas, elles non plus, de décisions préparées et arrêtées, puis mécaniquement appliquées.
Essayons d'approcher cette multiplicité complexe, jamais donnée comme un tout, ni d'un seul coup, que nous appelons identité. Un peuple ou un individu peuvent être attentifs au mouvement de leur identité, mais ne peuvent en décider par avance, au moyen de préceptes et de postulats. On ne saurait gérer un ministère de l'identité. Sinon la vie de la collectivité deviendrait une mécanique, son avenir aseptisé, rendu infertile par des régies fixes, comme dans une expérience de laboratoire. C'est que l'identité est d'abord un être-dans-le-monde, ainsi que disent les philosophes, un risque avant tout, qu'il faut courir, et qu'elle fournit ainsi au rapport avec l'Autre et avec ce monde, en même temps qu'elle résulte du rapport. Une telle ambivalence nourrit à la fois la liberté d'entreprendre et, plus avant, l'audace de changer.
 
Identité nationale
En Occident et d'abord en Europe, les collectivités se constituent en nations, dont la double fonction fut d'exalter ce qu'on appelait les valeurs de la communauté, de les défendre contre toute agression extérieure et, si possible, de les exporter dans le monde. La nation devient alors un État-nation, dont le modèle peu à peu s'impose et définit la nature fondamentale des rapports entre peuples dans le monde moderne. La communauté qui vit en État-nation sait pourquoi elle le fait, sans jamais pouvoir le figurer par postulats et théorèmes, c'est la raison pour laquelle elle exprime cela par des symboles (les fameuses valeurs), auxquels elle prétend attribuer une dimension « d'universel ». Une telle organisation est au principe des conquêtes coloniales, la nation colonisatrice impose ses valeurs, et se réclame d'une identité préservée de toute atteinte extérieure et que nous appellerons une identité racine unique. Même si toute colonisation est d'abord d'exploitation économique, aucune ne peut se passer de cette survalorisation identitaire qui justifie l'exploitation. L'identité racine unique a donc toujours besoin de se justifier en se définissant, ou du moins en essayant de le faire. Mais ce modèle s'est aussi trouvé à l'origine des luttes anticolonialistes, c'est dans la revendication d'une identité nationale, héritée de l'exemple du colonisateur, que les communautés dominées ont trouvé la force de résister. Le modèle de l'État-nation a multiplié dans le monde. Il en est résulté bien des désastres. (…)
 
Faire-Monde
Ainsi en plein 21ème siècle, une grande démocratie, une vieille République, terre dite des « Droits de l'Homme », rassemble dans l‘intitulé d'un ministère appelé en premier lieu à la répression, les termes : immigration, intégration, identité nationale, co-développement. Dans ce précipité, les termes s‘entrechoquent, s'annulent, se condamnent, et ne laissent en finale que le hoquet d'une régression. La France trahit par là une part non codifiable de son identité, un des aspects fondamentaux, l'autre en est le colonialisme, de son rapport au monde : l'exaltation de la liberté pour tous. (…)
C'est vrai enfin que dans ce marché ouvert, ce « monde-marché », ce « marché-monde », les dépressions entre pénurie et abondance suscitent des flots migratoires intenses, comme des cyclones qu'aucune frontière ne saurait endiguer. Sapiens est par définition un migrant, émigrant, immigrant. Il a essaimé comme cela, pris le monde comme cela et, comme cela, il a traversé les déserts et les neiges, les monts et les abîmes, quitté les famines pour suivre le boire et le manger. Il n'est frontière qu'on n'outrepasse. (…) le Tout-Monde est la maison de tous - Kay tout moune -, qu'il appartient à tous et que son équilibre passe par l'équilibre de tous.
 
Mur et Relation
(…) La notion même d'identité a longtemps servi de muraille : faire le compte de ce qui est à soi, le distinguer de ce qui tient de l'Autre, qu'on érige alors en menace illisible, empreinte de barbarie. Le mur identitaire a donné les éternelles confrontations de peuples, les empires, les expansions coloniales, la Traite des nègres, les atrocités de l'esclavage américain et tous les génocides. Le côté mur de l'identité a existé, existe encore, dans toutes les cultures, tous les peuples, mais c'est en Occident qu'il s'est avéré le plus dévastateur sous l'amplification des sciences et des technologies. Le monde a quand même fait Tout-Monde. Les cultures, les civilisations et les peuples se sont quand même rencontrés, fracassés, mutuellement embellis et fécondés, souvent sans le savoir.
(…) Le progrès humain ne peut pas se comprendre sans admettre qu'il existe un côté dynamique de l'identité, et qui est celui de la Relation. Là où le côté mur de l'identité renferme, le côté Relation ouvre tout autant, et si, dès l'origine, ce côté s'est ouvert aux différences comme aux opacités, cela n'a jamais été sur des bases humanistes ni d'après le dispositif d'une morale religieuse laïcisée. C'était simplement une affaire de survie : ceux qui duraient le mieux, qui se reproduisaient le mieux, avaient su pratiquer ce contact avec l'Autre : compenser le côté mur par la rencontre du donner-recevoir, s'alimenter sans cesse ainsi : à cet échange où l'on se change sans pour autant se perdre ni se dénaturer. (…)
 
L'imaginaire libre
Les murs qui se construisent aujourd'hui (au prétexte de terrorisme, d'immigration sauvage ou de dieu préférable) ne se dressent pas entre des civilisations, des cultures ou des identités, mais entre des pauvretés et des surabondances, des ivresses opulentes mais inquiètes et des asphyxies sèches. Donc : entre des réalités qu'une politique mondiale, dotée des institutions adéquates saurait atténuer, voire résoudre. Ce qui menace les identités nationales, ce n'est pas les immigrations, c'est par exemple l'hégémonie étasunienne sans partage, c'est la standardisation insidieuse prise dans la consommation, c'est la marchandise divinisée, précipitée sur toutes les innocences, c'est l'idée d'une « essence occidentale », exempte des autres, ou d‘une civilisation exempte de tout apport des autres, et qui serait par là même devenue non-humaine. C'est l'idée de la pureté, de l'élection divine, de la prééminence, du droit d'ingérence, en bref c'est le mur identitaire au cœur de l'unité-diversité humaine. (…)
 
Mondialité
La Mondialité (qui n'est pas le marché-monde) nous exalte aujourd'hui et nous lancine, nous suggère une diversité plus complexe que ne peuvent le signifier ces marqueurs archaïques que sont la couleur de la peau, la langue que l'on parle, le dieu que l'on honore ou celui que l'on craint, le sol où l'on est né. L'identité relationnelle ouvre à une diversité qui est un feu d'artifice, une ovation des imaginaires. La multiplicité, voire l'effervescence, des imaginaires repose sur la présence vivifiante et consciente de cela que toutes les cultures, tous les peuples, toutes les langues, ont élaboré en ombres et en merveilles, et qui constitue l'infinie matière des humanités. La vraie diversité ne se trouve aujourd'hui que dans les imaginaires : la façon de se penser, de penser le monde, de se penser dans le monde, d'organiser ses principes d'existence et de choisir son sol natal. La même peau peut habiller des imaginaires différents. Des imaginaires semblables peuvent s'accommoder de peaux, de langues et de dieux différents. (…)
 
De la repentance
(…) Ce n'est pas l'immigration qui menace ou appauvrit, c'est la raideur du mur et la clôture de soi. C'est pourquoi nous nous sommes levés pour que les Histoires nationales s'ouvrent aux réalités du monde. Pour que les mémoires nationales verticales puissent s'enivrer du partage des mémoires. Pour que la fierté nationale puisse s'alimenter à la reconnaissance des ombres comme des lumières. C'est pourquoi nous disons aussi que la repentance ne peut pas se demander mais qu'elle peut se recevoir et s'entendre. La haute conception des choses du monde n'est jamais béate, orgueilleuse, imbécile. Elle est faite de tremblements, et c'est de tremblement en tremblement qu'elle s'élève sur les degrés d'un clair retour de conscience. L'idée de repentance tend à diminuer celui qui la réclame, mais elle grandit celui qui peut la mettre en œuvre. Il faut craindre une pauvreté de conscience quand on est incapable d'oser la repentance.
 
L'Appel
Les murs menacent tout le monde, de l'un et l'autre côté de leur obscurité. C'est la relation à l'Autre (à tout L'Autre, dans ses présences animales, végétales, environnementales, culturelles et humaines) qui nous indique la partie la plus haute, la plus honorable, la plus enrichissante de nous-mêmes.
Nous demandons que toutes les forces humaines, d'Afrique d'Asie, des Amériques, d'Europe, que tous les peuples sans États, tous les « Républicains », tous les tenants des «Droits de l'Homme », que tous les artistes, toute autorité citoyenne ou de bonne volonté, élèvent par toutes les formes possibles, une protestation contre ce mur-ministère qui tente de nous accommoder au pire, de nous habituer à l'insupportable, de nous faire fréquenter, en silence, jusqu'au risque de la complicité, l'inadmissible.
Tout le contraire de la beauté.

Patrick Chamoiseau et Edouard Glissant
 
© Institut du Tout-monde.
Extraits publiés avec l'aimable autorisation des auteurs et de la revue Les Périphériques : www.lesperipheriques.org
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14 novembre 2007 3 14 /11 /novembre /2007 00:11


Balades mémorielles dans la guerre d’Algérie
par Ali Chibani


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A défaut d’histoire, les mémoires se livrent. Balades en tirailleurs[1] est le récit d’une année de guerre en Algérie-Française. Il est tenu par Paul Claude Delpech, un ancien sous-officier de la 2ème compagnie du 7ème Régiment de Tirailleurs Marocains. Stationné en Allemagne, dans les forces de l’OTAN, il est envoyé en Algérie avec sa compagnie (1955-1956).

            Cet ouvrage, qui met en scène des tirailleurs nord-africains au service de la France coloniale, est d’abord difficile d’accès à tel point qu’on se force pour aller plus avant. Il faut dire que l’auteur a choisi une manière originale de se souvenir de cette année de sa vie. Jean-Pierre Lautman, Secrétaire général de la Société des amis de Paul Louis Courier commente franchement sa lecture de l’ouvrage dans une lettre adressée à l’auteur : « … quelque chose me gêna dès les premières pages de “Balades”, en l’occurrence le flou du genre : ce n’est ni un journal de bord, ni un roman, ni une fiction, ni des Mémoires… bref, c’est quelque chose d’inclassable donc, à mes yeux, de bâtard. » Il y a, en effet, beaucoup de pudeur dans ce livre exceptionnel. Ainsi, tous les noms des personnages ont été changés, y compris celui de l’auteur qui se présente sous le nom de Desvignes. Le style très imagé ajoute à la complexité du rapport qu’on devrait entretenir avec Balades en tirailleurs. Mais si Paul Claude Delpech nous bouscule, c’est moins pour les paysages pittoresques de Kabylie ou des Aurès que pour le portrait qu’il dresse de la guerre.
 
Subir. Comment parler d’une guerre impitoyable ? Paul Claude Delpech n’y va pas par quatre chemins : il nous apprend que la guerre, aussi terrible soit-elle, est faite par des hommes. Des hommes solidaires entre eux, entre lesquels il n’existe aucune barrière, à l’image des soldats français et des tirailleurs marocains, qui jouent comme des enfants à la bataille aérienne. Des hommes qui rient et qui aiment faire rire leur entourage à comme ce Marocain qui ironise sur l’hôtel où il passe une nuit avant son retour en France, après qu’un rat a affolé son camarade français Germain : « Un hôtel deux zéros étoiles, un hôtel pour les tirailleurs et pour les rats. » (p. 212). Car le rire est tout ce qu’il leur reste pour affronter leur destin. Nul n’oublie qu’ils sont en guerre. Ils doivent obéir aux ordres sans poser de question : « Au niveau zéro de la masse des soldats impliqués sur le terrain, il n’y a qu’à subir, toujours subir, sans essayer de comprendre selon l’adage militaire : “intelligent est celui qui a compris qu’il ne faut pas chercher à comprendre”. » (p. 135). Il ne faut pas oublier la position difficile des tirailleurs marocains chargés d’agir contre d’autres « musulmans ». La complexité de leur situation ressort mieux dans cette question de Hamidou : « C’est pas normal, sergent, pourquoi la France, elle tue les Marocains, pourquoi la France, elle tue mon frère ? » (p. 136). Desvignes vient de lui lire une lettre de ses parents qui porte la mauvaise nouvelle : le frère de Hamidou a été tué à Marrakech par des gendarmes français.
 
Comme s’il fallait prendre son élan avant d’entrer dans les détails, Claude Paul Delpech noie la guerre dans l’humour et dans l’amour. Dans sa balade, des mots qui disent une autre vérité sur son séjour en Algérie sont parsemés ici et là : « corvée de bois », « charnier », « torture », « égorger », « brûler »… Avant que ces mots isolés ne prennent une forme plus massive et occupent des paragraphes entiers :
 
… [les] abords du douar de Taberdga [dans l’Aurès] réduit à l’état de ruines calcinée[s], entassées au fond du talweg rocheux où ils s’abritaient. Ils ont été bombardés au napalm à titre de représailles. Des gourbis écrasés ne subsistent plus que les restes noircis des murs écroulés. Combien de ses habitants ont-ils pu fuir avant le cataclysme de fer et de feu ? Combien d’innocents, femmes, enfants, vieillards gisent enfouis sous les décombres ? Nul ne s’en soucie. (p. 112).
 
Il y a tant de dégoût, d’incompréhension dans les mots du jeune militaire. « C’est pas normal », ont l’habitude de dire les tirailleurs marocains après chaque exaction commise contre la population algérienne et lorsqu’ils seront désarmés, une fois leur service en Algérie terminé, « par crainte de rébellion ». L’auteur, lui, sait que dans cette guerre où on fait de lui et de ses hommes « des pillards officiellement mandatés », rien n’est normal : « Il n’y a pire torture, écrit-il, que celle de réduire à la famine des misérables innocents, ballottés entre deux camps, tantôt la nuit par ceux qui se réclament du devoir de les libérer, tantôt le jour par ceux qui se réclament du droit de maintenir l’ordre qu’ils ont établi. » (p. 177).
 
Des « événements » sans héros. Ce qui motive la parution de Balades en tirailleurs, c’est l’actualité. Il y a de cela quelques temps, nous vous parlions d’un autre livre écrit par d’anciens soldats français en Algérie, Des Miages aux Djebels[2]. Dans les deux cas, les anciens militaires se sont sentis le devoir d’intervenir pour établir la vérité sur ce qu’ils ont vécu. En fait, ils sont les victimes invisibles et inaudibles de la fameuse loi sur le « rôle positif de la colonisation ». héroïsés d’un côté et tranformés en monstre de l’autre, dans tous les cas, ceux qui ont fait cette guerre sont mécontents de l’image qui leur est donnée. En quatrième de couverture, Paul Claude Delpech explique : « Ce livre se veut un humble antidote à ce qui a trop souvent été écrit selon une simple imagination tendancieuse par certains qui ne savaient rien et se croyaient en droit de dire tout, s’arrogeant l’autorisation d’influencer subjectivement l’opinion. »
            Dans ces deux ouvrages, il n’est fait aucune allusion à un prétendu rôle positif de la colonisation. Au contraire, les auteurs se disent aussi victimes d’une guerre inutile, sans nom et sans héros :
 
Je ne crois pas, écrit le jeune sous-officier dans une lettre à sa famille, qu’il puisse y avoir de héros en ces temps et en ces lieux, les héros ne peuvent appartenir qu’à la guerre, et le chaos que nous vivons n’a pas droit au titre de guerre. Il n’y a pas officiellement de guerre. Nos inconscients dirigeants politiques, civils et militaires s’appliquent trop à affirmer que nous ne faisons que maintenir l’ordre sur le territoire national, prétextant que l’Algérie c’est la France. Mieux, nous assurons, disent-ils, la pacification. Contre qui ? Envers un pauvre peuple de miséreux qui ose se révolter ? Et des victimes de tous bords meurent chaque jour, par dizaines, par centaines. Si l’héroïsme est tout simplement le courage, tous ici sont des héros. (p. 191)
 
Une leçon de courage. Balades en tirailleurs est un acte héroïque. Le courage du soldat Paul Claude Delpech n’est pas dans sa désapprobation silencieuse - somme toute militaire – des ordres qu’il mettait à exécution, ni dans la reconnaissance qu’il avait pour ses tirailleurs marocains considérés par d’autres comme des « sous-hommes ». Il est dans la force dont il fait preuve pour écrire ses souvenirs avec tant de fidélité et d’objectivité sur une « Guerre impitoyable où peuvent s’assouvir en toute impunité, les penchants de cruauté les plus exacerbés. » (p. 205). Il faut lui reconnaître le courage d’oser dire que, en temps de guerre, on est le frère de son ennemi car on se ressemble tant qu’on commet les mêmes actes, des actes qu’on condamne ensemble. Bref, l’héroïsme de Paul Claude Delpech est d’être un homme juste, même après une guerre dévastatrice comme la guerre d’Algérie. Une guerre bien réelle : « Beau… beau…la réalité dépasse la fiction. » (p. 119).
 
 

[1] Paul Claude Delpech, Balades en tirailleurs, illustré par l’auteur, Chemillé-sur-Indrois, Hugues de Chivré, 2007, 238 pages, 22,00€.
[2] Des Miages aux Djebels. Notre guerre d’Algérie, « Alain, André, Bernard et Claude 1956-1962 », St Gervais les Bains, éd. Mémoire et regards, 2007 : http://la-plume-francophone.over-blog.com/article-5844672.html
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2 novembre 2007 5 02 /11 /novembre /2007 16:52



 
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« L’établissement public de la Porte Dorée - Cité nationale de l’histoire de l’immigration est chargé de rassembler, sauvegarder, mettre en valeur et rendre accessibles les éléments relatifs à l’histoire de l’immigration en France, notamment depuis le XIXe siècle et de contribuer ainsi à la reconnaissance des parcours d’intégration des populations immigrées dans la société française et de faire évoluer les regards et les mentalités sur l’immigration en France »

 http://rebellyon.info/article1650.html
 

La Cité de l’Immigration à trois voix…

 

                         Par Ali CHIBANI, Camille BOSSUET, Célia SADAI    

 

Sur une corde raide

Funambulesque. La mission de la Cité nationale de l’histoire de l’immigration[1] semble inscrite dans l’hésitation, dans un jeu d’équilibriste. Manifestement, elle veut rendre compte de l’histoire des immigrés en France mais sans engager l’image de la France. En montant les marches vers l’exposition permanente, le visiteur de la Cité lit, entre autres textes, un extrait d’un article du Monde diplomatique qui dénonce une Europe renforçant son arsenal législatif afin de restreindre le nombre de réfugiés à accueillir sur son sol. Quelques instants plus tard, au cœur de l’exposition « Repères », un film réalisé par Olivier Jobard, raconte l’histoire de Kingsley[2]. Ce « jeune camerounais de 22 ans, peut-on lire, a traversé en toute illégalité l’Afrique subsaharienne (…) et [est entré] clandestinement aux Canaries. Aujourd’hui, il vit en France où il a obtenu une carte de séjour. ». Comme l’atteste l’actualité, des histoires d’immigrés clandestins qui se dénouent de manière aussi heureuse sont rares. La Cité est déjà entre deux directions : historique, pour la première, et célébration des immigrés et de la France terre d’accueil, pour la seconde. Deux choses qui, bien que non contradictoires, sont pour le moins inconciliables. Pour que la Cité soit, par « nécessité », « un instrument pour changer le regard sur l’immigration », ne faudrait-il pas, avant tout, changer le regard des Français sur eux-mêmes ?

Le Neutre       

Mais il est sans doute facile d’interroger. Car, en vérité, le projet tel qu’il est présenté est utile pour tous, et particulièrement pour les descendants des immigrés. Des descendants qui sont l’ultime acte de l’immigration pour intégrer son histoire dans l’histoire française. Ces enfants y trouveront donc leur histoire, souvent tue par les parents et absente des programmes scolaires, pendant que les législateurs nous font reculer vers les périodes les plus sombres de l’histoire mondiale. Dès lors, il n’est plus étonnant si la Cité, qui se veut « neutre », est engagée avant son inauguration contre le ministère de l’immigration et de l’identité nationale. En effet, huit chercheurs et historiens ont démissionné du Palais de la Porte dorée pour dénoncer les dérives politiciennes qui font des immigrés les boucs émissaires d’une France qui peine à avancer.

 

La carte postale

 

"Alger la Blanche'' est plutôt dans le bleu, un bleu de la brume de la mer et d'Alger, teintée aussi. Un poster qui ressemble à une carte postale. C. me montre là la reproduction d'une autre image, celle d'un foyer africain de Montreuil : l'espace y est aussi coupé en quatre. A l’énumération des lieux de la vie quotidienne immigrée répond la vision pleine de la perspective du départ : car l’image d'Alger fait la part belle au ciel et à la mer ; la ville, par le bas, par les cotés, est présente encore, mais va bientôt céder l'espace, se replier dans les marges.

La grande affiche multipliée forme un tas, et (nous), les visiteurs, piochons par le dessus: "Eh, c'est Alger!" une femme accroupie l'enroule, "Je ne sais pas ce que c'est, mais bon…"

 

Départs

 

La pièce est un peu sombre, nous sommes dans un bâtiment colossal. Déjà, découvrant cette place, l'arrivée au Palais de la Porte Dorée a retenu la perspective : l'eau qui dévale en cascade, bordée d'une haie de palmiers… Le bois de Vincennes en face, des panneaux de bois balisent le chemin et invitent par la citation à s'approcher du « nouveau » musée. Minerve dorée, symbole des arts, de l'industrie et de la guerre qui représente la France coloniale, la statue déplacée n'en est pas moins présente.  

Sur les écrans, une femme africaine, un jeune homme européen font simultanément leur valise. Ils sortent de l'écran, en reviennent chargés de nouvelles affaires, vêtements, livres ou objets. Les valises se ferment avec difficulté. L'homme en tee-shirt noir, la femme ajustant son tailleur ont un visage concentré. Cette simultanéité interpelle : qu'y a-t-il de commun dans le voyage de cet étudiant tchèque ou de cette femme sénégalaise ? La France, bien sûr…

 

Repères

 

Un "guide du Palais de la Porte Dorée", distribué aux visiteurs, rappelle l'histoire de ce bâtiment, édifié lors de l'Exposition Coloniale Internationale de 1931. Une chronologie montre en échelle graduée les successives transformations du musée, du « Musée permanent des colonies » en 1928 au « Musée nationale des Arts africains et océaniens » en 1971, avant l'ouverture, en 2007, d'une "Cite nationale", celle de l'histoire de l'immigration. Mais quelque chose ici se brouille: qu'y a-t-il de si logique? Où se glisse le point d'ancrage, le fil d'Ariane?

 

"La France et le monde", comme une leçon de géographie? "Identité nationale et immigration", en forme de dissertation ministérielle? "Sens d'une porosité des frontières"?

L'exposition permanente est "Repères". Tout public, interactive, ludique et précieuse d'objets, de témoignages, de données historiques, elle met en résonance des parcours individuels et une histoire collective, en même temps qu'elle revendique une « neutralité » : Point de problématisation hasardeuse, ni de questionnement politique. Plus encore, "Repères" ne semble pas volontaire pour dire explicitement son lien, le pourquoi de sa naissance en ce lieu.

 

 

Galerie de portraits 

 

Comment passer d’un visage muré dans les délits de faciès, à des traits enfin esthétisés, mis à l’honneur sous vitrine muséale ? Il s’agit d’habituer le regard aux visages de l’exclusion. Prendre le temps d’observer l’étrange étranger… qui finalement est le même. Le parcours est a priori initiatique : passer les épreuves de l’altérité et entrer dans les coulisses de l’immigration.

Une galerie circulaire expose des objets venus d’ailleurs, eux aussi intégrés au quotidien – cocorico. On y retrouve entre autres la couscoussière en Inox, celle qui faisait rire aux éclats les aficionados des sketches de Smaïn, dans les années 1980, quand l’Arabe était un Beur. Une table-vitrine raconte avec précision l’épopée du logement et convoque la question encore brûlante du toit et de la terre d’accueil – de l’hospes à l’hostis.

Passage en revue des « lieux » de mémoire : hôtels des marchands de sommeil, bidonvilles de Colombes ou Nanterre, naissance et métamorphose des grands ensembles – de la résidence H.L.M  à la Cité-dortoir… Pathos ou trivialité ? Une carte postale sous vitrine. Elle représente les foyers de la SONACOTRA – elle sera envoyée au pays, comme un indice de réussite. Pathos ou trivialité ? La Cité de l’immigration se contente de dire l’Histoire : n’oublions pas le rôle des historiens à l’origine du projet. Ainsi on apprend que la crise du logement de l’immigré fut liée à la méfiance de l’opinion publique, rétive à encourager des lieux d’action du FLN[3] sous l’Algérie française. Cette histoire d’immigration, c’est donc une Histoire de longue date.

 

Minos et Kronos

 

Pourtant, qu’est-ce qui lie ces « lieux » de mémoire : le palais des colonies, la Cité de l’immigration ? Quel lien entre des clichés humanistes de la Renault 21 break – oui, oui, avec la galerie chargée à craquer et prête à envoyer au pays – et le récit illustré des Trente Glorieuses (1945-1975), quand le travailleur immigré s’intègre au B.T.P.[4] On s’attend presque à croiser un balayeur empaillé, on le retrouve saisi sur toile par le peintre gabonais Cheri Samba.

De lien, donc… aucun. Un facteur de rupture : le temps. On reconnaît dès les dehors du musée des extraits des Murs, manifeste philosophico-politique des deux auteurs antillais Edouard Glissant et Patrick Chamoiseau, écrit en réaction aux lois en vigueur du gouvernement Fillon. Au cœur de l’actualité ou au creux de l’Histoire, Cité ou Musée ? A l’heure d’une crise des représentations, peut-on réellement inscrire la figure immigrée sous l’icône muséale ? Une question de temps, donc. Ainsi, dans l’édito du 10 Octobre 2007, le Monde évoque la Grande Absente de ce palimpseste historique : la colonisation, passée à la trappe de l’oubli : « Ce musée n’aura pleinement rempli son rôle que lorsqu’il cessera de l’occulter et saura inviter la société française à l’assumer ».

Une série de photographies de D. Darzacq, intitulée « La chute » (2006), saisit en plein saut danseurs de hip-hop et de capoeira. Clichés sur le fil qui montrent que tout est une question d’équilibre : la mémoire aussi. Les terminologies s’emmêlent : diaspora, exil, intégration… occultation, avalement et digestion…

 

À la fin de la visite, on sort satisfait d’avoir connu l’immigration qui réussit, la jeunesse souriante des banlieues. Mais rien sur l’immigration qui échoue et sur les jeunes qui se révoltent et, forcément, rien sur les causes de cet échec et de cette révolte. Neutre ? La Cité nationale de l’histoire et de l’immigration a ouvert ses portes en fête. Une fête partagée par seulement une partie de la France puisque aucun membre du gouvernement ne s’y est rendu. La France toujours divisée sur la définition de « l’étranger ». Installées dans deux Palais différentes, deux perceptions de l’immigré continuent à se battre. L’une, salutaire, peut être complète ou non jusqu’à un certain point, l’autre, meurtrière, est la plus abominable qui se puisse imaginer. La première est au Palais de la Porte dorée ; la seconde est à Matignon et au Palais Bourbon.



[1] Palais de la Porte Dorée. http://www.histoire-immigration.fr/ et pour l’histoire de sa création, voir : http://www.histoire-immigration.fr/index.php?lg=fr&nav=81&flash=0

[2] « Kingsley : carnet de route d’un immigré clandestin »

[3] Front de Libération National (algérien)

[4] Bâtiments et Travaux Publics

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2 novembre 2007 5 02 /11 /novembre /2007 13:55

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12è SALON DU LIVRE DE LA PLUME NOIRE

 

Wilfried N’Sondé

 

Lauréat du

PRIX  SENGHOR  DE  LA  CREATION  LITTERAIRE

PREMIER  ROMAN 2007

 

 

Déclaration du Jury

 

Distinguer et promouvoir des écrivains d’expression française débutants qui ont réussi à créer, en utilisant la langue qu’ils ont en partage, « des œuvres de Beauté », rythmées de leur vie propre, chargées d’humanité,  expressives d’un langage neuf et d’harmonies originales : en se fixant un tel objectif, le « Prix Senghor de la création littéraire » souhaite rendre hommage au « poète-président » sénégalais et à son oeuvre.

 

Léopold Sedar Senghor a en effet toujours encouragé la création artistique et pensé que les Arts et les Lettres avaient vocation particulière à exprimer l’humaine condition.

 

C’est de cet humanisme, soucieux du respect des différences mais impatient d’universalité et de convergence dans la fraternité, que se réclame finalement ce Prix. C’est de ce Messager de bon augure qu’il entend perpétuer la mémoire.

 

Rappelons que ce prix est à l’initiative de la « Plume Noire » présidée par Dominique Loubao que nous saluons.

 

Parmi les livres qui ont retenu l’attention du jury : « Dans ses petits papiers » de la Belge Aurélia Jane Lee, « Migrateurs » de la Française Marylinn Maurage

 

Le choix du jury s’est porté sur 3 romans :

  • « Le cœur des enfants léopards » de Wilfried N’Sondé (Acte Sud)
  • « Le testament des solitudes » de Emmelie Prophète (Mémoire d’encrier)
  • « Sarcelles-Dakar » de Insa Sané (Ed. Sarbacan

                                                                                                                     

 

 

Après des discussions très animées, le jury a décidé d’attribuer le « Prix Senghor de la Création littéraire » à Wilfried N’Sondé pour « Le Cœur des enfants léopards » (Actes sud) par 5 voix contre 4  à Emmelie Prophète pour le Testament des solitudes

 

« Le Cœur des enfants léopards » est un roman dont les qualités littéraires sont évidentes et qui a le mérite de plonger dans l’histoire la plus immédiate et la plus tragique pour faire entendre les voix d’espoir nouveau. L’auteur porte en effet un regard lucide mais non désespéré sur une société dont les mutations ne doivent  pas faire oublier les nécessaires fraternités

 

Nous félicitons le lauréat et souhaitons longue vie au Prix Senghor de la Création Littéraire.

 

                                                                                                         

 

 

                                                                                              Fait à Paris le 19 octobre 2007

 

 

 

La Sélection 2007

-          Iphigénie en haute ville de François Blais. L’instant même. 2006 (Québec)

-          Le Cœur des enfants léopards de Wilfried N’Sondé. Actes Sud. 2007  (Congo)

-          Migrateur de Marylinn Maurage, L’Arganier  coll. Facéties, 2006 (France)

-    Le testament des solitudes de Emmelie Prophète Ed. Mémoire d’encrier (Haiti)

      -    Sarcelles Dakar Insa Sané, Ed. Sarbacane, 2006 (Sénégal)

-    Dans ses petits papiers de Aurélia Lee Jane. Ed. Luce Wilquin, 2007 (Belgique)

-    Confessions des liens disparus de Bessa Miftiu Ed. de l’Aube, 2007 (Albanie).

 

Le Jury

Présidente

-    Mme Pierrette Fleutiaux

 

Membres du jury

-    M. Jean-Luc Raharimanana, écrivain

-         M. Ernest Pépin, écrivain

-         M. Louis-Philippe Dalembert, écrivain

-         Mme Marie-Josée Hoyet, critique littéraire

-   M. Jean- René Bourrel,  OIF (Organisation Internationale de la Francophonie)

-         Mme  Catherine Fruchon, journaliste RFI 

-         M. Romain Ducuing, librairie Le Divan

-         Mlle Marine Piriou, le Blog La Plume Francophone

 

 

Contact : Dominique Loubao - La Plume Noire  : 01 58 45 21 03 / 06 81 62 00 64

               Tchisséka Lobelt – Promolivrezs  : 06 13 03 72 94/ 06 94 23 90 12

                      
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1 novembre 2007 4 01 /11 /novembre /2007 23:36

Africolor Apkass, évocation sélective
Par Caroline Tricotelle
 

 


En ces rigueurs automnales à Paris, de pendules remises à l’heure, il est temps de songer à la festivité plus qu’à un hivernage solitaire. De la même façon que la recherche mène à la mobilisation, la musique mène à l’Afrique. On peut y aller fréquemment, tout dépend du chemin, même en musique. C’est comme la philosophie ou la distance, c’est ce qu’il faut démontrer ou parcourir. Des passerelles et des rencontres s’opèrent comme des mouvements. On peut ensuite parler de style ou d’appartenance et de famille sans plomber l’ambiance, puisqu’avant tout il y a un échange. Au moins un changement. En ce cas on peut trouver des liens, des repères et des portraits.

Du jazz au conteur, il y a le slam, la soul, la musique traditionnelle, le hip-hop, la poésie et bien visuel-apkass.jpgd’autres aspects encore à apprécier. Mais de novembre à décembre, précisément, au festival Africolor, c’est ce qui se tient dans la musique d’un artiste, Apkass, sans oublier ses bobines de court-métrage. Comme le festival Africolor[1] se poursuit et se déploie littéralement dans plusieurs lieux de manifestation, de Sevran à Clichy en passant par Bagnolet, c’est à Saint-Ouen que l’on aura l’occasion d’aller à une soirée le samedi 15 décembre à 19h00[2] à l’Espace 1789. Elle regroupe Apkass, (juste après sa projection de « Fangafrica », le documentaire sous forme de panorama du hip hop de l’Afrique de l’ouest par le collectif parisien Stay Calm), D’ de Kabal, Dgiz, Hélène Labarrière,  et Tata Pound. C’est du slam ou du hip hop tel qu’il se fait aujourd’hui en Afrique. C’est vaste, c’est certain mais en ce qui concerne plus particulièrement Apkass[3], c’est toute la palette sonore «  qui accompagne l’évolution de l’histoire », celle d’une parole ou d’un poème venant de Kinshasa ou de Paris, d’une « mélopée » qui forme un tout cohérent avec des idées fortes telles que la diaspora et la guerre, de clins d’œil aux Etats-Unis et au slam.


Place au texte et à l’écriture. Il s’agit, en l’occurrence, de relever le nom de Gil Scott-Heron, de David Dop, en même temps que le mot panafricain et soul. Apkass « conte à l’auditeur par le biais de la poésie »
[4]. C’est dire s’il est question de mots, d’images et de valeurs pour révéler l’Afrique. Pas de désillusion ni d’afropessimisme. Pas non plus de dérive raciste. Les images de la femme « ébène », du berceau et de la terre sonnent en même temps que la dignité collective. Les propos sont clairs. « Afrique, là d’où je suis »[5], « Fils impétueux, sèche tes larmes car l’Afrique repousse » comme la résistance et la fierté de se passer d’artifice, de décoloration, comme d’une post-colonisation affligeante. Le passé reste là, évidemment. Et le présent surtout. La Panafrique inaugurée en 1951 par Cheikh Anta Diop a donc fait des émules, pas d’ennemis et la colonisation est abordée en même temps que la dictature qui engendre des enfants-soldats. Reste aussi le souvenir du Soleil des Indépendances[6]. Quant à la « couleur musicale », c’est l’instrumentalité, toute Afrique « éclectique ». Congas, sax, n’goni, assortis dans la musique d’Apkass par Jr EakEe à la programmation du concert et basse batterie sur le CD. L’Afrique est une réalité devant laquelle se tiennent un tempo et une oralité. C’est un tout, pan, en grec. Panafricain. Ca ne groove pas, et ça ne semble jamais grave, mais ça sonne vraiment, en pleine conscience. 


Du retour aux racines, en multiples développements, c’est aussi les résonances tant surprenantes que fascinantes de l’africanité. Autre notion parfois tendance. Mais le fait qu’on en décèle en Argentine, ça force le respect. Nuance, histoire, conférence… A Sevran, le jeudi 6 décembre
[7], Monsieur Juan Carlos Cάceres nous offre tous les détails. Sachons seulement  que tango, ça vient de temps mort dans un certain dialecte africain. C’est gratuit en plus. Il faut pour finir relever certains projets audacieux : une soirée avec les poèmes de Rûmî et la musique soufi. Une autre gnawa. Et des voix merveilleuses. Il y a davantage de virtuoses que de musiciens dans ce festival. On peut dire que c’est la classe internationale. Ca quadrille[8] des Caraïbes à l’océan Indien, Mali, Abidjan, Ethiopie et beaucoup trop pour vouloir résumer. Avis aux curieux valeureux.[9]

  
 


[1] voici les références de tout le festival de cette année 2007,  http://www.africolor.com

[2] samedi 15 décembre 2007 à l’Espace 1789, 2/4 Alexandre Bachelet à Saint-Ouen

[3] en particulier sur son site http://www.apkass.com

[4] il s’agit d’une citation du texte d’Apkass sur son site

[5] c’est autant le titre d’une chanson de l’album qu’un extrait de parole.

[6] il est fait allusion au roman d’Amadou Kourouma, Le Soleil des indépendances, paru aux Editions du Seuil, collection Points, 1995

[7] à l’Espace François Mauriac de Sevran, à 19h30, au 51 avenue du Général Leclerc, et aussi sur le site d’Africolor  http://www.africolor.com/artiste-fiche.php?festival_id=20&artiste_id=57

[8] pour faire allusion à la danse britannique déformée aux Caraïbes donnant un genre de musique porté par le groupe Négoce et Signature le vendredi 7 décembre 2007 à 20h30 à Stains, l’Espace Paul Eluard, Place Marcel Pointet.

[9] Voir le site d’Africolor

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1 novembre 2007 4 01 /11 /novembre /2007 23:20

 

Beyrouth à Paris 
      par Lama Serhan

 

 

Beyrouth----Paris.gifC’est peut-être un cliché, voire une évidence, mais les sujets les plus usités enfantent souvent des chefs d’œuvre. Alors n’ayons pas peur des images d’Epinal : Paris est un lieu sans frontières. Je ne vous parle pas de la ligne 4 du métro, ni du 13ème arrondissement, ni de la possibilité d’acheter du chinois cacher au supermarché en bas de chez vous.

Ce à quoi je pense est la diversité indéniable des manifestations culturelles parisiennes. Dans le foisonnement offert se déroule une initiative intéressante mêlant poésie, performance théâtrale, lectures, musique, expositions de photos… Depuis cet été, et ce jusqu’en juin 2008, Beyrouth s’est invitée à Paris. Installée dans des lieux divers, elle étale son incroyable énergie créatrice. Aux médisants ne la voyant que sous les bombes, elle répond que là où la raison politique échoue, l’homme qui rêve raconte. Et à ceux qui reculent devant son lot de morts, elle leur fait entendre leurs propres souffrances à travers les histoires de Lina, Sawsan, Rabih… Et que d’histoires… Je ne vous en fais part que de deux, vous laissant ainsi le choix d’écouter, de voir, mais surtout de ressentir par vous-mêmes.

 

Au Tarmac, théâtre francophone se situant dans le parc de la Villette, Sawsan Bou Khaled a entrepris un voyage par le mouvement dans le monde des insectes. C’est Cryptobiose, ou sa propre définition de la métamorphose kafkaïenne.

Une scène délimitée par un carré de tissu, une valise, une femme. Une voix off livre des descriptions de phénomènes de mutation d’insectes aux noms que je vous avoue avoir oubliés… Mais le plus intéressant réside dans la transposition de ces faits à ce que cette femme subit. Dans une suite de gestes sur un fond sonore musical contemporain, la femme étreint un pantin, représentant son amant, qui soudain lui est arraché. Sa danse jusqu'à lors amoureuse mutera vers la folie. Car évidemment comment vivre sans son amour quand ce sont les circonstances extérieures qui l’ont fait disparaître. La seule échappatoire est la fuite, l’exil ou la mort. On passe de ces questionnements-là à des souvenirs de leurs amours passées. Tout cela ne passe pas véritablement par les mots. Ce n’est pas spécifiquement du théâtre, on peut plutôt parler de performance, et j’emprunte ce terme au vocabulaire anglais. La relation que je vois avec le texte kafkaïen est dans l’impossibilité d’être comprise ou entendue (elle chuchote, la voix off anone des textes aux limites du compréhensible) mais surtout dans la scène finale où on la voit devenir chenille, enroulée dans le tissu qui recouvrait le sol. Le tract distribué explicite l’enlèvement de l’homme comme reprise d’un événement historique (de nombreux libanais furent enlevés durant la guerre civile), mais nous pouvons y voir tout simplement les conséquences de l’arrachement de l’être aimé sur celui qui reste.

 

            Au Théâtre de la Cite Internationale, Lina Saneh accompagnée de son mari, Rabih Mroué, a présenté Appendice.

Elle est assise de profil. A quelques pas se trouve un pupitre face au public. Quand les spectateurs pénètrent dans la salle, Lina est déjà là. Rabih arrive, dossier à la main et se place derrière le pupitre. Suit alors un long texte dit et lu par Rabih seulement. Lina ne tourne la tête que quelques fois. Cependant toute la parole de Rabih est celle de Lina.

Il nous explique le désir de Lina d’être incinérée à sa mort. Mais elle se heurte à la loi de son pays dans lequel il est interdit de se faire incinérer. Un des amis de Lina lui apprend que dans certains hôpitaux, quand il y a ablation d’organes, ceux-ci peuvent être brûlés. Là est la clef. Elle envisage alors de se faire enlever organe par organe pour se faire brûler « petit à petit, à petit feu ». On passe par la description d’une séance de torture tirée des écrits de Deleuze à une remise en question juridique de l’acte. La seule solution possible face aux problèmes probables est de faire de cette extinction lente une performance artistique.

Vous avez compris, tout y passe. La critique est acerbe et provoque même des éclats de rire dans la salle. Le rire devient alors la réponse à l’absurdité de notre monde. Selon Lina Saneh « L’ambition de ce projet est de faire de mon corps un lieu de lutte, un champ de bataille entre promesses de liberté et de modernité (de tout Etat, au-delà de l’Etat Libanais) et les forces identitaires et communautaires qui, partout, veulent ériger leurs systèmes en modèles universels et, par suite, impératifs. Il s’agit de pouvoir discuter les tensions qui se jouent, sur l’espace d’un corps (et sa liberté), le langage de la Loi (et ses impératifs et qualications), le commerce moderne (et sa “monnaie” virtuelle), et l’art (et ses instances constituantes).»[1]

 

Pour la suite de la programmation je vous conseille vivement de faire un tour à la Maison de la poésie, du 13 au 24 novembre, "Les Belles étrangères"  avec Le Liban comme invité d’honneur, une soirée consacrée au grand poète libanais Abbas Baydoun.

Sinon portez aussi vos pas en 2008 vers ces différents lieux : au Tarmac de la Villette, février-mars (à préciser), y voir Archipel d’Issam Bou Khaled ; au Théâtre l’Atalante, mai-juin,  Le fou d’Omar  de Abla Farhoud, auteure québécoise, version scénique et mise en scène de Nabil El Azan ; ainsi qu’au Théâtre du Rond-Point, du 19 au 29 juin, Qu’elle aille au diable Meryl Streep de Rachid El Daif adapté par Mohamed Kacimi, dans une mise en scène de Nidal Al Achkar, directrice du Théâtre de la Ville de Beyrouth.

 

 

 

 

[1] Source Internet : http://www.parisetudiant.com/loisirs/evenement.php?ne=12873

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20 octobre 2007 6 20 /10 /octobre /2007 19:10

Tierno Monénembo est un auteur guinéen dont l'oeuvre romanesque est riche de plusieurs titres, on peut citer à titre d'exemple Les Crapauds-brousse (1979), Un rêve utile (1991), Pelhourino (1995), Les écailles du ciel (1997), L'aîné des orphelins (2000) ou encore Peuls (2004). La richesse de ses textes rend compte à elle seule du caractère polymorphe du roman se pliant aux exigences de la mutiplicité ; les langues se rencontrent, s'entremêlent pour célébrer les remous d'une écriture, instable, jaillissante.    

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