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4 avril 2009 6 04 /04 /avril /2009 14:27

Analyse

Cahier d’un retour au pays natal

ou la formation dialectique du Je césairien

Par Marine Piriou

 

 

« Nègre je suis, nègre je resterai1 », tel est le postulat existentiel et révolutionnaire énoncé par Aimé Césaire lors d’une série d’entretiens qu’il accorda à l’historienne Françoise Vergès en 2005. Le poète est alors au soir de sa vie quand il prononce ces paroles, véritable témoignage non seulement de sa fierté d’appartenir à la culture noire mais aussi de sa volonté... Pour lire la suite de l'article sur notre nouveau blog, cliquer ici

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4 avril 2009 6 04 /04 /avril /2009 02:22

Analyse

Retour au pays natal :

L'impossible réconciliation avec la mère

Par Ali Chibani

 

 


Dans La Terre et le Sang, Amer-ou-Kaci a quitté très jeune sa Kabylie natale pour aller travailler dans les mines françaises. Arrivé en pays d’exil... Lire la suite sur notre nouvelle page en cliquant ici

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2 avril 2009 4 02 /04 /avril /2009 19:19

D'eaux douces de Fabienne KANOR
Triptyque cruel sur un corps insulaire

Par Célia SADAI

                                                           Le mal de terre que d'aucuns s'amusaient à baptiser le complexe de l'Antillais mais qui ne tarderait pas à péter.


Avant de proposer toute lecture du roman de Fabienne Kanor, une question paraît inévitable : la littérature a-t-elle porté silencieusement les maux de la Caraïbe avant qu’ils n’explosent bruyamment aux yeux du monde – et du monde francophone ? Haïti, la République Dominicaine, Cuba… aujourd’hui les Antilles françaises, perdent de leur superbe – exotique – pour laisser surgir des brasiers de mots. La Caraïbe qui refoule, ravale, avorte et s’empêche de dire sa douleur, parle désormais, et affole certains.

Le roman de Fabienne Kanor cartographie la douleur. Le cri révolté des Guadeloupéens est le même cri entendu ailleurs, dans la Caraïbe. Laquelle est perçue par les protagonistes de Kanor comme « le sixième continent ». C’est ce cri caribéen, ce cri noir et insulaire que porte le roman D’eaux douces, paru en 2004. Quelques années plus tard, nous l’entendons enfin.

Et cette femme, que le maître emmène dans les cales ?

Le roman de Fabienne Kanor explore les deux motifs de la sexualité et de la féminité, rassemblés dans une image aussi symbolique que productive : le corps de la femme noire. A défaut d’un discours hérité d’aïeux – surtout marqués par leur absence, la narration explore la construction de l’identité sexuelle de la femme noire antillaise comme la matrice qui génère – par anthropomorphisme – une autopsie à cru du peuple antillais dans l’espace transatlantique. Ainsi, le récit que livre Frida se compose de paraboles dont chacune raconte, de manière triviale, lyrique ou brutale, le conflit de l’Antillais face à son existence et son essence supposée. C’est un réseau de réminiscences qui construit la narration : souvenirs refoulés, tabous familiaux et sociaux ; inceste, infanticide et viol ; désirs et fantasmes ; mensonge et humiliation… On hésite à recourir à l’éclairage biblique de la malédiction de Cham, qui fédère les écritures du tragique antillais. S’il y a du Chamoiseau, du Glissant, ou du Fanon chez Kanor, la lecture raciale et territoriale s’épaissit nécessairement de l’option féministe. A ce titre, le roman de Fabienne Kanor rappelle davantage celui de Gisèle Pineau, Mes quatre femmes, fédérant des thématiques propres à l’écriture féminine noire.

Ainsi, la narratrice Frida est membre actif du M.L.N, le mouvement des « négresses en voie d'émancipation ». Leur combat ? Assumer et revendiquer le droit au désir, au plaisir, et avec un Blanc de surcroît. La sexualité de la femme noire est en effet une affaire de « règlement prescriptif » raciste comme celui imposé à Frida par la communauté antillaise de la Cité Universitaire à Paris :

Peau couleur mango, cheveux grainés, traits négroïdes, accent parisien. Rien à déclarer. Frida appartient à l'espèce des Blacks, ceux qui se partagent les sixième et septième étages de la cité U, avec les Antillais fraîchement débarqués. […] ceux-là sont les maîtres du monde. Ils font la loi et entendent mettre au pas tous les Antillais de la cité. C'est ainsi qu'il est dit dans une charte [...] que les hommes blancs n'étant pas des citoyens recommandables, toute relation sexuelle avec l'un des leurs est jugée contre nature et passible d'une amende. [...] - Tu as oublié ce que les Blancs ont fait aux Noirs. Tu es l'enfant d'un viol, Frida, ne l'oublie jamais ! […] Les Juifs, les Chinois, et même dernièrement les Africains l'ont compris : une nation ne peut être forte que si ses membres s'unissent. Tu as déjà entendu parler de Farrakhan ?

A l’origine du désir charnel, il y a l’interdit prescrit par la race et par « obligation historique ». Devoir, trahison et lutte font de la sexualité un champ de bataille où règnent le paradoxe et la confusion. Pour Frida, la construction de son identité sexuelle ne peut dès lors s’affranchir du diktat des autres sur son propre corps et son désir. En aval du discours communautaire, il y a celui du père et de la mère, qui stigmatise l’homme noir et l’exclut des potentialités de la relation amoureuse :  

Etre élevée dans la peur de l'homme noir génère des troubles de comportement provoquant chez la négrillonne devenue femme des réflexes d'autodéfense, une attitude de violence ainsi qu'une méfiance absolue à l'égard de tout sujet répondant de près ou de loin à la définition du nègre. Est nègre l'homme capable de coquer dix femmes à la minute. De fabriquer des mensonges cent fois plus gros que lui. De te voler ta vertu sans prendre de plaisir. Est nègre le dorlis, le chien savane. Est nègre l'homme qui te dit A et pense B. Qui te jure B et pense A. L'homme qui rement. L'homme qui repart. Qui disparaît sans scrupule. Revient sans commentaire. Est nègre celui qui te viole du regard. Te fait cinq gosses dans le dos. T'en fait voir de toutes les couleurs, te déclare que c'est lui l'homme et que tant que cela durera, le nègre durera.

Dans le roman, la violence qui altère fatalement l’image de l’homme noir – comme tout principe charnel – se justifie par le discours historique. L’Antillais n’est qu’une essence historique dont le point d’origine comme la destination converge vers l’impossibilité du « commerce triangulaire âme/sexe/cœur ». La faute aux fatalités de l’Histoire donc, puisque ce noir essentiel n’obéit qu’à ses peurs ataviques  : « Il paraît que cette peur vient de loin, qu'elle remonte a la petite enfance, au temps ou flottaient les hommes, au bout d'une corde, avec des coups de fouet en guise de bénédiction. » Chez Kanor, les corps se sont retirés du monde, n’éprouvant des émotions que « parvenues des cales» :

J'ai pleuré au moment où sa voix [Billie Holiday interprétant Strange fruit] a marqué un temps d'arrêt entre strange et fruit, instant de silence sourd, abominable vide qu'avaient sans doute ressenti les nègres en voyant leurs frères morts, puants et pendus comme des bâtons de réglisse à des branches d'arbres.

L’obsession de Frida pour la tragédie de l’esclavage conditionne de facto sa propre expérience du monde. Son initiation à la sexualité recouvre le palimpseste violent de la Traversée. Si l’homme noir porte en lui cette peur qui le condamne à l’inconstance, l’identité sexuelle de la femme ne se construit que sous le sceau du viol originel de l’aïeule déportée :

Son petit corps gracile, coincé entre le bois et les peaux, happé, broyé. Il la voit, contrainte de se lever, rampant jusqu'au pont derrière un homme pressé que ses cris de douleur ont l'air d'amuser. - Chienne de négresse ! Je vais te montrer comment crier ! La haine. Ne pas pouvoir bouger. La honte. Supporter le viol. La revoilà, brisée, alors qu'on la croit morte. Coupée en quatre. Ecrabouillée. Silence. Que dire après cela ? [...] Je n'ai rien dit quand l'homme m'a fait asseoir par terre et m'a caressé la croupe. Quand il s'est mis à vociférer et à farcir ma tête de paroles. [...] Je crois bien que c'était la première fois que j'entendais le mot "négresse". La première fois aussi qu'on entrait dans ma chair, m'éclaboussait de sperme, me mettait à l'envers, à l'endroit, sur les côtés. A l'endroit, sur les côtés, à l'envers. La honte. Dissimuler mon corps violé. Mes tétons meurtris. Mes fesses mouillées. La peur. Redescendre dans les cales comme si de rien n'était...

Toutes les femmes du roman sont impunément trahies, violées ou humiliées. Les deux mouvements qui orchestrent cette dialectique des corps – la peur du fouet et la soumission volontaire – sont les signes symboliques qui construisent l’allégorie caribéenne. Dans le roman, Caribéens et Antillais souffrent du « mal de terre » dans un équilibre parfait et irréductible : la terre maudite n’engendre que le monstrueux. Il faut pourtant noter que le discours porté par Fabienne Kanor sur l’inconstance de l’homme noir a été aussi la base de l’émergence du « Black feminism » aux Etats-Unis durant le mouvement des Droits Civils dans les années 1970. Le topos géographique se radicalise donc pour laisser entendre la voix de la femme que le maître emmène dans les cales…

Le Domien est-il un immigré ?

Ou, si l’on opte pour l’ironie : le Français issu des départements d’Outre-Mer a-t-il sa place derrière les vitrines de la Cité de l’immigration et de l’identité nationale ? Frida raconte un roman familial tissé sur l’épopée amère de ses parents en métropole. Ce qui frappe, c'est que les motifs qui articulent le parcours des parents rappellent la configuration des récits d'immigration – et notamment ceux dont les immigrés sont issus d'une ancienne colonie française. Ainsi, si Frida porte en elle un tragique plus ancestral, tout dans l'attitude de ses parents et de l'environnement familial évoque une relation à la métropole à mi-chemin entre celles qui sont décrites par Frantz Fanon puis Albert Memmi.

Mû par un attrait sans borne pour la « Grande France », l'Antillais parvenu en métropole éprouve une autre « antillanité » proche de la « négropolitanité » et alimente les fables que se racontent ceux qui sont restés là-bas. C'est cette expérience commune qui rassemble Frida et son amant Eric dans le roman :

La même. Eric avait goûté à la même histoire, goûté à la colère créole d'une tante, croqué dans un fruit trop mûr tombé flagada d'un vieux pied mango. Comme Frida, il se rappelait aussi ses heures de gloire, ce jour du seigneur où son arrivée aux Antilles avait fait la une sinon le tour du quartier. Interrogé par tout un lot de cousins, il leur avait dessiné le Black de France, cet hyper négro sans papiers capable d'embrasser toutes les nationalités.

L'immigré domien traverse alors les mêmes étapes obligées : fantasmes de réussite dans une France idéalisée, déception puis perte du lien avec le pays natal, enfin, frustrations de l'entre-deux :

Images folles d'enfants sages débarqués dans la vie avec un conteneur de souvenirs. Pères et mères fonctionnaires, labellisés français depuis 1946 et heureux bénéficiaires du Bumidom, ce bureau conçu à l'attention des Antillais de France, ceux qui rêvaient de voir de près le pays, le Beau Pays-La France, auquel, au terme de bien des malheurs, on avait fini par les rattacher.

Comme l'immigré, l'archi-Antillais décrit par Kanor trouve sa place dans cette tension qui conditionne son existence : le départ pour la grande France, le retour au pays natal : 

Dix ans de métropole creusent la distance qui sépare la terre ferme de l'île flottante. Dix ans de grande France usent. Nos parents soupirent et semblent avoir renoncé à l'idée de repartir. Pour autant, et pour se donner bonne conscience, ils font comme tout le monde et renouvellent chaque année leur demande de mutation. Un formulaire à remplir et quelques lignes suffisent pour exprimer le désir du retour au pays. S'ils ne sont pas exaucés, il arrive que le miracle se produise ailleurs ; une cousine mutée à Cayenne, un couple d'amis transbordés jusqu'à Basse-Terre après quelques années de bons et loyaux services administratifs. Se faire muter, être muté, décrocher sa mutation... C'est comme un refrain obsessionnel, un cancer à l'échelle d'un peuple, le rêve organisé de toute une diaspora. Dans la maison où vit Frida, la maladie s'appelle gangrène, ronge en silence le cœur des locataires. Du haut de ses huit ans, Frida les observe, penchés comme des petits vieux sur leur feuille, remplissant consciencieusement la partie réservée au fonctionnaire originaire des Dom. Rendez-vous l'année prochaine. Même mois, mêmes vœux, même formulaire.

En France, l' « immigré » antillais est aligné au rang des Blacks, venus d'Afrique ou de lointains archipels. Le motif de la couleur est exploité dans le roman sous le double paradigme honte/souillure. Ainsi, la mère de Frida rêve d'un univers aseptisé où ses filles, tirées à quatre épingles, feraient presque oublier leur couleur noir foncé. Comme pour conjurer le sort, elle frotte et bâtit le roman familial sur le complexe identitaire :

Il y a de la graisse sur le rebord de l'évier, une pâte molle et blanche qui rappelle le saindoux et la crème coco. Postée devant la glace, les coudes relevés, Frida se prépare au combat : la victoire de l'homme sur la nature, de la négresse sur ses cheveux crépus. Démêler, graisser, assouplir, diviser... Le geste est précis, séculaire. Aucun faux pas n'est permis. C'est ainsi. [...] Tandis que le peigne s'enfonce dans le noir, se fraie un chemin jusqu'au crâne, Frida se surprend à penser à maman. Mère aux cheveux tirés-défrisés, lisses comme le poil d'un manteau synthétique. Mère coquette qui ne comprend pas ce qu'elle a fait au bon Dieu pour avoir des filles au cheveu coco-sec. Qui met cela sur le compte de la déveine et prétend que cette déficience capillaire fait partie des mystères inexplicables de l'existence, aucune d'entre nous n'ayant hérité des cheveux longs, souples et raides de sa mère. [...] L'illusion d'un paradis perdu, jamais vu, jamais connu. Elle sue, Frida, refuse de baisser les bras, tord ses cheveux dans tous les sens. Oh hisse ! Le cheveu se lisse. Trois, quatre : il se met au pas. Elle connaît la loi, est capable de la réciter par cœur. Cette bible du cheveu noir qui contient autant de commandements que de pratiquantes. Tu devras les laver tous les jours. Les graisser matin et soir. Les tremper dans du lait de vache. Les enduire deux ou trois fois par mois de moelle de bœuf. Tu ne devras pas prendre de bain de mer, ni de soleil, ni de rivière. Eviter le henné, l'ammoniaque, l'huile de coco et cætera de produits recommandés par la sagesse populaire et décriés par les scientifiques. Le cheveu noir, c'est toute une affaire, ma fille, un dossier éminemment sérieux. Et puis il y a l'horreur, le comble, l'erreur suprême qui consiste à te couper les cheveux. Couper tes cheveux ! Les abandonner à leur triste sort, perdre la foi en ces lendemains meilleurs. Les couper comme pour signifier que tu as cessé de lutter, que tu t'es rendue à l'évidence : tu es noire, noire-bleue, Kongo. Une négresse qui se fiche pas mal du métissage a cessé de secouer l'arbre de ses ancêtres pour en faire tomber un Blanc.

Une peau sans couleur... la fable de Ralph Ellison (Invisible man) anime d'autres personnages du roman, comme Eric, qui confesse comme un alibi un sentiment ambigu d'appartenance au monde global :

Je suis né dans une maison de poupées russes. Un domicile fixe où chaque objet enferme son double, chaque face son envers. C'est là que j'ai grandi, avec des tonnes de vérités et dans un tissu de mensonges. Etre un bon Blanc et un vrai nègre. C'est ce que les miens m'ont inculqué. Guadeloupéen ? Disons plutôt citoyen du monde... Oui, c'est cela. J'aime cette idée d'appartenir à tous les pays, de n'avoir pas, où que j'aille, à brandir comme un étendard la carte de la Guadeloupe. Il m'est d'ailleurs souvent arrivé de penser que j'aurais pu naître ailleurs. Tu ne verras jamais quelqu'un danser la salsa, chanter du compas et te parler de New York avec autant de ferveur qu'un Antillais. Les gens d'ici sont comme cela, ils ont tendance à admirer tout ce qui vient de l'extérieur. [...] Suis-je à mon tour devenu cet homme ? Cet Antillais bourré de complexes, incapable de regarder en face les mornes de son île, les femmes de sa cité, les richesses de sa terre ?

Des émeutes dans les banlieues de métropole à celles, plus récentes, qui ont enflammé la Guadeloupe, il n'y a qu'un même reflet au miroir : celui du passé impérial et colonial de la France. Les littératures francophones postcoloniales sont-elles dès lors condamnées à ressasser cette dégénérescence de l'identité nationale, transnationale et culturelle, empruntant les territoires du réalisme jusqu'à l’usure ?

 

Cartographier la douleur : le Sixième continent à la dérive

 

La névrose qui habite les protagonistes de D’eaux douces contamine l’ensemble du paradigme identitaire : identité nationale et transnationale, sexuelle, culturelle. Polymorphe, cette névrose se traduit sous plusieurs symptômes : folie (l’« hystéro-épilepsie antillaise »), oubli léthargique et pulsions meurtrières, tels sont les affects qui abîment les esprits et altèrent – par anthropomorphisme – le corps insulaire. Qui es-tu négropolitaine ? C’est la question assassine que pose la Tante à la mère de Frida, venue passer ses vacances de « fonctionnaire domienne » en Martinique :

 

- Islam ! Coulie-coq ! Les injures tombent dru dans l'arène, interrompues net par le massacre de Tantie L'Embrouille, inerte, sur le sol, les deux fers en l'air. Prise d'une tremblade infernale, notre tante prend le maquis direction l'hôpital Colson, où, après avoir diagnostiqué une hystéro-épilepsie, on conclut à un cas de folie ordinaire d'une fille de Cham. D'après le médecin, diplômé en psychiatrie expérimentale et qui ne jure que par Frantz Fanon et Tobie Nathan, l'Antillais serait particulièrement prédisposé au délire, lequel se manifesterait de diverses façons et affecterait considérablement le rapport du sujet à la réalité. - Etre arrière-petit-fils d'esclaves n'arrange pas les choses, ajoute ma mère, prise en flagrant délit de paranoïa. Question : sachant que les hallucinations relèvent du délire, quelle fonction assigner aux soucougnous, manmans dlo et autres espèces semi-végétales du surréel antillais ? [...] Ils pullulaient, ceux dont la raison avait fini, faute de place, par fiche le camp, grappes d'âmes errantes transportées dans de trop fines enveloppes. [...] [Frida] dénombre sur l'île, en juillet-août 1980, deux cent soixante-seize mille trois cent dix-sept fous.

 

Les Antillais de métropole ou de Martinique convoqués dans le roman existent tous en dehors d’une certaine forme de conscience du monde. Leur univers se partage entre les trivialités des « maquerelles », et des pratiques magiques inquiétantes. Dans ce repli, il est impossible de bâtir une conscience politique du monde qui conditionnerait engagement et révolte :

 

Je suis née chez des gens où l'on ne prend pas position, où le fait de donner son avis est considéré comme une marque évidente d'impolitesse. J'ai grandi avec cette peur de dire. La frousse d'ouvrir sa bouche. L'angoisse des représailles. C'est ainsi que j'ai été éduquée. Je ne fais pas partie de ce monde, flotte six pieds au-dessus, le regard figé, arrêté sur un passé devenu au fil du temps de plus en plus inconfortable. Je connais la lâcheté, aime son goût, son odeur, en ai mangé tous les jours depuis ma naissance. Elle est bonne cette lâcheté, me fait du bien, prend le chemin de mes intestins, se mange sans fin, se digère bien. Je suis née dans une maison où l'on ne vit pas. Où l'on consacre toute son attention, son énergie et son argent à mettre ses tripes en conserve. [...] Je suis née dans une cave sans escalier, un caniveau sans ouverture, un ventre sans cul, un jour sans soleil. Je suis née, mais n'existe pas. [...].

 

Ainsi, tout se passe comme si les figures d'Aimé Césaire ou de Toussaint Louverture étaient les symboles culturels dont n’hériterait qu’une intelligentsia privilégiée. Frida accuse la grande absente, l’Histoire caribéenne – et de la Diaspora noire, effacée des manuels scolaires rendue muette pour mieux soumettre les désirs :

 

Au temps où elle n'était pas encore née, Frida se souvient que sa mère riait. […] Elle n'a jamais eu le blues, maman, n'a jamais eu mal à son histoire. Son école à elle n'était pas un lieu où l'on enseigne le savoir, juste un espace de transition entre le bourg et la maison. C'était l'école des Blancs, la ou des maîtresses noires roulant des r et des hanches apprenaient le bon français et la grande Histoire-France. L’institutrice de cours moyen était une chabine, une grosse dame mal élevée qui suait sous les bras mais que les gens de là-bas admiraient, rapport à son excellent niveau en français. [...] L'école des chiens savants qui ne se rappelait plus l'origine du monde. Les a-t-elle seulement entendues, maman, ces cales qui grincent au moindre coup de fouet de l’eau ? Les a-t-elle un jour senties, ces chaînes autour du cou, des bras, et du ventre ? Sourde de mère qui se déclare saine et sauve, lutte à sa manière pour la protection de son environnement personnel. Répond joker quand mes questions la tenaillent, la prient de répondre, résonnent dans la nuit sans lumière. [...] Au temps où ses jambes ne la portaient pas encore, elle se rappelle aussi les paroles de sa mère, muette d'admiration devant un enfant à la peau jaune et aux cheveux couleur épi. Des années à voir suer sa mère, démêler furieusement les cheveux de ses filles, pester contre cette brousse qui jouait avec les dents du peigne, à faire driling driling. Maman, petite mère. Négresse salon, W-C, chambre, douche, salle à manger. Qui a su se battre contre les cheveux et a négligé le reste.

 

Kanor active ici ce qui est devenu un lieu commun des écritures francophones : l’effacement de l’Histoire, et la réinvention nécessaire d’une parole historique. Cette parole, qui s’exprime sous autant de modalités que peut en produire la fiction littéraire, s’articule sensuellement autour du couple Frida-Eric. Leur union, aussi charnelle que spirituelle, perçoit les silences de l’Histoire comme des potentialités – des  désirs à satisfaire en duo : « Je tourne en rond, et retourne dans tous les sens l'histoire de ces négresses tête basse, seins perchés, ventres souillés par le jus amer. Si et seulement si leurs cuisses ne s'étaient pas ouvertes, si et seulement si la mer avait avalé les gros négriers, si et seulement si les marins n'avaient jamais vu la terre... [...] Eric ô... Apprenons à faire sans. Taillons-nous une place dans la glaise pour y forger une nouvelle humanité. » Le couple agit comme par compensation et réparation de l’amnésie des parents. Eric est « l'homme-terre » : « Un homme de sable et d'eau, une ombre en terre glaise », et Frida est la « femme-mémoire » : « [Eric] a besoin d'une sœur, d'une fille-fleur aux racines si fragiles, un corps qui tremble au moindre sursaut de l'histoire, court, trébuche à la recherche de sa mémoire. » A mesure que Frida s’identifie aux figures tragiques du passé, sa colère nourrit une haine croissante vis-à-vis de sa mère. La mère est en effet celle qui colporte des prescriptions confuses sur la race, qui transmet l’ignorance et la léthargie politique, celle qui s’est prostituée… : « L'envie de pousser maman sur la chaussée, de lui faire un croche-patte, de la voir se vautrer, les quatre fers en l'air, comme une truie prête à consommer. J'ai envie de cracher sur maman. Salir son chemisier qu'elle a pris soin de repasser. » C’est la mère qui lui transmet le « mal de terre » qui la ronge… Cette mère est un double-principe allégorique qui porte en elle les contradictions d’une génération d’Antillais, mais se révèle aussi comme l’allégorie d’une mère-patrie qui n’a pas su protéger sa filiation… Quelle patrie Kanor accuse-t-elle ?

Le voyage de Frida et Eric en Haïti va altérer la foi que le couple porte aux vertus réparatrices du discours historique. Fabienne Kanor exploite le motif de la statue héroïque et de sa souillure par l'usure du temps ; topos du récit descriptif qui dénonce les trahisons de l’Histoire :

 

Avant de quitter le territoire, je trouve le courage d'aller saluer l'autre héros national : la statue du nègre marron sculptée dans du bronze et qui, dit-on, contient toutes les espérances du peuple haïtien. Parvenue sur le site, une place ouverte aux quatre vents, je ne puis retenir mes larmes. Il ne reste rien de la grandeur du nègre d'antan. A peine plus haute qu'un géant, la statue a perdu la mémoire, rouillée par les eaux et tapissée de crottes d'oiseaux. Jamais nous ne nous sentirons aussi éloignés de notre histoire. Découvrir que l'on s'est trompé sur un pays est presque aussi douloureux que de se sentir trahi par un proche. Le choc est encore plus violent dans le cas d'une île comme Haïti élue par l'histoire première République noire. Devant ce nègre marron de pacotille, Frida et Eric s'interrogeaient. Où état donc passée l'Haïti chérie de Toto Bisainthe, l’île-désirs de Depestre, la terre-mystère d’Alexis ? [...] De retour chez les nôtres, nous devons surmonter l'abominable épreuve du récit de voyage. - Et la citadelle, et les sacrifices vaudous, et les assassinats en pleine rue... Et la famine, j’ai failli l'oublier celle-là ! Les Haïtiens mangent-ils des racines ? Est-ce vrai, ce qu'on lit dans les journaux ? En silence, nous nous contentons de distribuer les cadeaux, n'évoquons que notre tourista et omettons de faire développer les photos.

 

Dès lors, et pour éviter un pessimisme fataliste, il ne reste d’autre option que la lutte par l’action :

 

Au centre de l'arène, un petit homme s'était accaparé le micro. - Antillais, Antillaises, voici venu le temps de la victoire de l'homme noir sur l'histoire. L'heure a sonné, nous devons récupérer tout ce dont nous avons été spoliés. Pas de devoir de mémoire sans dommages et intérêts ! Comme elle l'a fait pour le peuple juif, il est temps que la France reconnaisse ses erreurs et en paie les conséquences. N'écoutez pas ceux qui vous diront que le passé appartient au passé, il est plus que présent, au contraire, et nous allons prouver en organisant une grande marche nationale et en exigeant de l'Etat français un remboursement immédiat de ses dettes. […] nous ne reculerons pas et montrerons à la face du monde que nous sommes bien ce sixième continent avec lequel il va falloir compter désormais ! [...] A Paris, on comptait de plus en plus de manifestations de cet ordre, qui laissaient augurer l'émergence d'une vraie conscience politique. Si tous les Antillais, aujourd'hui, n'étaient pas prêts à y souscrire, viendrait le jour, il en était sûr, où ils forgeraient tous autant qu'ils étaient une vraie nation avec, pour dirigeants, des hommes et des femmes de combat et de bonne volonté. [...] Pour Eric et ses frères, il n'y a que l'indépendance qui vaille, la séparation définitive d'avec la mère patricide. [...] Préférant la misère matérielle à l'assimilation, la fratrie entreprend de dresser un listing, le plus complet possible, de toutes les étapes que l'Antillais aura à traverser pour retrouver sa dignité et son statut d'homme libre. Les plus extrémistes ne vont pas par quatre chemins, réclament que soit créée, à l'intérieur de même de l'Hexagone, une île : l'île de France, dont la superficie devra être équivalente à celle de la Guadeloupe et de la Martinique réunies.

 

 

L’action révolutionnaire et la protestation donc. C’est aujourd’hui que l’utopie prend corps, pour le salut du « sixième continent »… Pourtant l’allégorie politique de Fabienne Kanor est tendancieuse. La clôture du roman se compose des « Lettres du Blanc », celui qui a aimé l’aïeule de Frida, déportée durant la Traversée. L’enfant qui naît de leur union sera jeté dans l’Atlantique, donné en sacrifice au nom de la suprématie de la race. Dès lors, s’il y a eu un amour du « temps des cales », quel objet défend le roman : la révolte ou le pardon ?

Tout se passe comme si les acteurs du roman de Kanor ne parvenaient jamais à saisir le monde de manière immédiate, emprisonnés dans une grammaire funeste. Frida assassine Eric car elle souffre de cette névrose qui alimente sa haine de l’homme noir ; pourtant le meurtre ne résout rien et elle est finalement vaincue par ses pulsions. Le roman s’achève sans aucune proposition : la narratrice aurait-elle fait fausse route ?

L’échec constitutif des vies construites dans le roman déploie surtout un regard méfiant envers le monde noir. Pour le salut des protagonistes, il aurait sans doute fallut renoncer à un des nombreux systèmes prescriptifs établis par l’Histoire des idées pour illustrer, défendre ou accuser la « cause noire » - ces mêmes systèmes qui alimentent leur difficulté d’être soi au monde.

 


     Fabienne KANOR, D’eaux douces, Gallimard, coll. “Continents noirs”, 2004.

     Gisèle PINEAU, Mes quatre femmes, Philippe Rey, 2007.

     Id., p.179.

     Id., p.36.

     Id., p.79.

     Id., p.123.

     Id., p.123.

     Id., p.188.

     Id., p.66-67.

    Voir le roman satirique de l’Haïtien Dany Laferrière, Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer, éd. du Rocher, coll. « Le serpent à plumes », 1999.

    Dans les années 1970, en amont du mouvement de revendication des Droits Civils par les Noirs d’Amérique, des femmes se rassemblent pour organiser une lutte pour l’émancipation de la femme noire et la refonte de la cellule familiale noire américaine. De Mary Ann Weathers à Angela Davis, plusieurs d’entre elles sont les signataires du Black Women’s Manifesto (1970): “We conceive our mission in terms that are often different from the expressed goals of many white women revolutionaries […] Black women confront a task that is as delicate as it is revolutionary […], the fight for black liberation. If women were suddenly to achieve equality with men tomorrow, black women would continue to carry the entire array of utterly oppressive handicaps associated with race.” écrit Eleanor Holmes Norto, une des signataires. La confusion des deux luttes, raciale et féministe, est prégnante chez Kanor. Frida bâtit le complexe de l’Antillais au fil du récit ; l’Histoire culturelle noire en questionne la possibilité d’une extension à la Diaspora noire mondiale. Voir également : Elsa DORLIN, Black feminism Revolution ! La Révolution du féminisme noir, Ed. de l’Harmattan, 2007.

      Pour consulter le Manifeste en ligne : http://scriptorium.lib.duke.edu/wlm/blkmanif/

    Voir notamment F. FANON, Peaux noires, masques blancs, Ed. du Seuil, 1952 et A. MEMMI, Portrait du colonisé, Gallimard, 1957.

    Fabienne KANOR, op. cit. p.23.

    . Id., p.10.

    Id., p.27.

    Id., p.51.

    Ralph ELLISON, Invisible man, Random House Inc., 1952.

    Fabienne KANOR, op.cit, p.167.

    Id., p.21.

    Id., p.173.

    Id., p.105.

    Id., p.138.

    Id. P.162.

    Id., p.161.

    Id., p.170.

    Id., p.117.

    Id., p.103.

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27 mars 2009 5 27 /03 /mars /2009 14:17

Chronique


Iman Bassalah, Profs Academy

« Le prof est un schizophrène de profession, je crois… 1»

Par Virginie Brinker

 


 

 


Lorsque l’on commence à lire l’ouvrage d’Iman Bassalah, on est d’abord saisi par une plume vive, enjouée, impertinente et drôle : Iman Bassalah est une prof de son temps, portant un regard à la fois lucide et tendre sur son métier, un métier qui a indéniablement bien changé.


Au-delà de la structure un peu prétexte de l’ouvrage (les récits enchâssés de huit jeunes trentenaires pendant leur année de stage avant leur titularisation, comparés aux académiciens de la célèbre émission de télé), on se laisse séduire par des formules espiègles et lapidaires, touchant aussi bien au jargon Educ Nat « on signe un procès-verbal d’installation. Car ça y est, on habite chez l’Etat2 », qu’au pastiche banlieusard au sens positif du terme « Wesh-Wesh land » (p. 35). De ce point de vue la retranscription du dialogue de deux jeunes qui attendent devant le ciné pour Miami Vice est simplement savoureuse3.


« Les profs et les élèves (jeunes en situation de classe) »


Ce goût de la formule, quasi-médiatique ou publicitaire parfois, innerve le roman : « Mes élèves sont des probos, des « prolos-bohèmes ». Ils veulent travailler leur côté « bohèmes » en gardant leur côté « prolo » revendiqué dans le quartier4 ». Le titre du chapitre « Dark Tchador à l’école des fans ou le communautarisme des enfants » (p. 118) en est aussi un bel exemple.

Il s’agit sans doute à travers l’importance de la télévision dans le livre de signifier de façon enfin décomplexée que la culture est partout, de Montaigne à NTM, des penseurs grecs à la Star Ac’ ; mais aussi de questionner la notion de « représentation », d’ « image ». Quelle image, à grands coups de raccourcis, se fait-on des profs ? des jeunes dits « de banlieue » ? des jeunes dits « issus de l’immigration » ? Pourtant, on peut regretter que la verve de l’auteur se mette parfois au service de la caricature facile, comme dans la description de la formation IUFM reçue par les stagiaires (p. 31 et suivantes), car elle est tellement plus efficace lorsqu’il s’agit de bousculer les stéréotypes, comme dans la saynète où des collégiens de banlieue supplient leurs profs d’apprendre à chanter la Marseillaise « car ils en avaient assez de se faire narguer par les petits frères qui la chantaient du soir au matin, l’ayant apprise en entier à l’école, alors qu’eux ne connaissaient que le premier couplet5 »…, même si dans ce dernier exemple l’ironie à l’encontre du gouvernement n’est pas loin. Autre exemple édifiant : le commentaire de copies d’élèves6 sur le sujet « Qu’est-ce qu’être français ? » : au fil de réponses disparates, incongrues, profondes, désespérantes, émouvantes, l’auteur croque le portrait d’une jeunesse multiple et inattendue, dans laquelle chaque collègue d’établissements dits « sensibles » reconnaîtra ses multiples élèves.

 

En effet, derrière le trait grossi pour nous faire rire de certains clichés, c’est une profonde connaissance du milieu, un certain talent d’observation7 et une formidable tendresse à l’égard des élèves mais aussi du Service Public d’Education, qui finit par l’emporter et sait toucher le lecteur.


A l’heure où les politiques éducatives destructrices martèlent et prétextent la « réforme », Iman Bassalah peint une réalité scolaire en mouvement, loin, très loin du cliché médiatique d’une profession plan-plan, sclérosée, arcboutée sur des positions archaïques. Il était temps !


1 Iman Bassalah, Profs Academy, Editions de la Martinière, 2007, p. 57.

2 Ibidem, p. 48.

3 Ibidem, p. 187-188, dans le chapitre intitulé « Que fait Ulysse en 2006 ».

4 Ibidem, p. 55-56.

5 Ibidem, p. 126.

6 Ibidem, p. 166-169.

7 Les novices y trouveront aussi leur compte grâce aux notes de bas de page explicitant sigles et circulaires ministérielles.

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14 mars 2009 6 14 /03 /mars /2009 16:49

La misère est plus pénible au soleil

Par Ali Chibani

 

« Tous les hommes naissent libres et égaux sauf quelques-uns. »

La République Coloniale

« Aux Français des tropiques qui veulent travailler à l'antillaise et consommer à la métropolitaine, rappelons qu'il faut labourer la terre arable pour qu'elle lève d'autres moissons que celle du songe et que, hors de la France, les Antilles seraient au mieux une usine à touristes américains, au pire un paradis fiscal rongé par la mafia, ou un Haïti bis ravagé par des "tontons macoutes" moins débonnaires qu'Yves Jégo... »

Christophe Barbier, "Créolitude", L’Express, 18/02/2009.

 

 

« Serpent qui change de peau est toujours serpent »

Proverbe créole.

 

 

Un mois de retard au démarrage. Notre président de la République, Nicolas Sarkozy, si prompt à s’envoler aux quatre coins du monde pour faire semblant d’éteindre tous les incendies, aurait-il été gagné par la paresse quand il s’est agi du conflit social à la Guadeloupe ? Pas si sûr ! Ce retard peut s’expliquer par le simple fait que les D.O.M. ne sont pas dignes de son intérêt et encore moins de l’intérêt des membres du gouvernement rivalisant d’imagination pour distribuer des cadeaux fiscaux aux riches de la Métropole. Pour preuve, un mois après le début des grèves, et alors que le mouvement enregistrait sa première victime par balle, la ministre de l’Intérieur et des Collectivités territoriales qui avait tant bataillé pour ajouter à sa tutelle l’Outre-Mer avant de se dévouer aux questions canines, n’était même pas capable de se souvenir du nom du collectif à l’origine de ce mouvement. Michèle Alliot-Marie a ainsi parlé du LPK au lieu du LKP (Liyannaj kont pwofitasyon). Ce désintérêt aura atteint son comble avec l’absence de représentants de l’Etat à l’enterrement de Jacques Bino. La victime aurait mieux fait de tomber à Kaboul « au service de [n]otre patrie ». Elle aurait ainsi suscité l’émotion nationale et gagné une médaille de quoi consoler sa famille. Parce que cette absence ne suffit pas à humilier encore plus les Guadeloupéens, les membres de l’UMP ont accusé Olivier Besancenot et Ségolène Royal de jeter de l’huile sur le feu en se rendant sur l’île pour marquer leur solidarité avec la famille du défunt et sa population. C’est là une manière de prendre les Guadeloupéens pour des enfants qui ne sont pas en mesure d’avoir une pensée autonome : l’intensité du mouvement de grève dépendrait-elle de la visite ou de l’absence d’un politique – blanc – de la Métropole ? Mais le mépris ne commence pas là.

L’ombre du vocabulaire colonialiste plane toujours quand il s’agit de manifestations urbaines ou organisées par des « noirs ». David Pujadas, sur France 2, a parlé d’« émeutiers » ; un euphémisme comparé à certains autres médias, comme l'agence Reuters, qui ont parlé des « forces de l’ordre qui ont affronté toute la nuit des bandes de jeunes casseurs à l’aide de gaz lacrymogène. » La Palme de la propagande idéologique revient au quotidien France-Antilles – dont le titre ne fait pas du tout penser à la Françafrique – qui parle d’« incendies volontaires, tirs sur les gendarmes : les bandes de jeunes ne reculent plus devant des manifestations de violence extrême, qui s’ajoutent aux jets de pierres et voitures calcinées. » Ce décor apocalyptique est le fait, comme cela va de soi, de « jeunes voyous », – de « jeunes barbares » aurait-on dit il y a de cela quelques années. En revanche, le système pillard mis en place pour la gestion économique et financière des territoires d’Outre-Mer n’a rien d’un système de « voyous ». La droite et la gauche ont été surpris – si cette surprise est feinte, c’est mesquin ; si elle est réelle, alors que tous deux se succèdent à la direction du pays, elle l’est encore plus – d’apprendre le surcoût des produits à la consommation, un surcoût estimé à 40 % par rapport aux prix appliqués en Hexagone, alors que les salaires sont de 30 % inférieurs sur les îles. On nous explique de-ci de-là ce surcoût par le transport des produits de consommation dont il faut payer le prix. Mais bien sûr, sommes-nous bêtes de n’y avoir pas pensé ! Puis, bêtes que nous sommes, nous continuons quand même à nous interroger : « Mais pourquoi alors les fameuses bananes martiniquaises – qui sont par définition produites en Martinique – coûtent-elles moins cher à Paris qu’à Fort-de-France comme le remarque une auditrice sur le répondeur de Là-bas si j’y suis ? » La distance entre l’Hexagone et les D.O.M. varierait-elle selon qu’on part de la Métropole ou de la Martinique ? Même question au sujet des carburants pourtant raffinés en Martinique… Enfin, dernière question, la balle qui a assassiné Jacques Bino est-elle une balle surtaxée ?

 

Trouvez le serpent

 

Les Guadeloupéens se caractérisent par leur barbarie. Il suffit de brosser un portrait rapide du symbole de la grève, « Domota, l’homme qui veut mettre le feu à la Guadeloupe », « ce  syndicaliste [qui] s’est métamorphosé en leader adulé d’un mouvement qui fait chavirer la Guadeloupe entière ». A la barbarie de nos « compatriotes d’Outre-mer », dixit le président de la République, des « ultramarins », d’après Yves Jégo, il faut ajouter la fainéantise et la paresse, deux qualités propres aux Noirs adeptes des politiques de l’assistanat. M. Jacques Myard, député UMP des Yvelines, a ainsi déclaré, un sourire républicain condescendant aux lèvres, qu’« en Guadeloupe, les grèves durent parce que ça permet de participer à un côté manifestif ». Autre cliché colonialiste – pour ne dire que cela –, les Noirs, « … leur infériorité étant liée à une essence… », ne font que chanter et danser. Ces rétifs à la Civilisation promue par le pays des Droits de l’Homme et de l’impérialisme colonialiste jouent au ballon rond aussi. Lorsque la crise a atteint son paroxysme, les chaînes de télévision française n’ont trouvé aucune autre personne mieux indiquée que Lilian Thuram pour expliquer les origines de la crise aux Français du Continent. Malgré l’engagement politique de l’ex-joueur de l’équipe nationale, un historien ou un sociologue aurait sans doute été plus légitime pour parler d’un tel conflit…

 

La mue discursive

 

« … l’Asie reste “mystérieuse et éternelle”, le Chinois est “travailleur et ne se mêle pas de politique”, l’Arabe est “fanatique”, etc. : long serait le florilège de ce qui, dans le discours, poursuit de façon souterraine des régimes d’énonciation structurés durant la période coloniale. » Et il n’y a qu’à lire Yves Jégo pour le vérifier.

Devant la gravité de la situation, le secrétaire d’Etat à l’Outre-mer s’est fendu d’une longue tribune parue dans Le Figaro où il a voulu redresser notre vision du conflit social de la Guadeloupe et de la Martinique. M. Yves Jégo n’a-t-il donc plus le droit de parler depuis que deux Missionnaires lui tiennent la main et négocient à sa place avec les grévistes ? En tout cas, sa lettre est, comme le discours de Nicolas Sarkozy, très révélatrice sur une autre vision, celle de nos politiques sur les D.O.M. L’auteur commence par se montrer circonspect : « Mais ne nous méprenons pas : finir la grève, ce n’est pas en finir avec la crise. Notre politique n’est pas d’acheter, comme ce fut tant de fois le cas auparapavant, une illusoire paix provisoire. » En d’autres termes, une paix des braves proposées à d’autres populations sous d’autres cieux et en d’autres temps. D’ailleurs, le secrétaire d’Etat effectue lui-même ces parallèles avec les politiques coloniales : « Au fil du temps, d’une logique d’investissement, nous sommes passés à une logique de rente. » Ce passage a une explication : l’investissement n’avait et n’a d’autre objectif que de maintenir une classe rentière sur les îles mais aussi aggraver la dépendance de ces territoires à la Mère-Patrie hexagonale. « Un de mes interlocuteurs, se souvient le même secrétaire d’Etat, me disait la semaine passée à Basse-Terre “nous sommes passés de la plantation à la consommation puis à l’hyperconsommation”. » Une progression qui n’est pas nouvelle. On connaît les fameux « laits suisses » en Algérie française. Ces petits laits, doux et sucrés, entraient dans un projet machiavélique qui voulait anéantir les petits échanges commerciaux locaux encore autonomes, ayant survécu aux destructions colonialistes notamment dans le monde rural, et rendre enfin les « indigènes » complètement dépendants de la Métropole. Ces produits ne coûtant pas cher, les bergers ont cédé à la facilité. A quoi bon passer ses hivers dans les champs quand on peut avoir plus de lait – un lait sucré en plus ! – pour pas cher ? Cette politique veut maintenir la domination économique et commerciale sur les pays colonisés – l’école s’occupait de la déculturation des esprits –, exactement le même objectif que la politique actuelle qui fait vivre les îles des exportations hexagonales uniquement. La Guadeloupe, les Antilles et la Martinique ne sont donc que des territoires pour une plus grande « pwofitasyon ». Pour s’en assurer, il faut considérer encore une fois le texte d’Yves Jégo. Lorsqu’il « élargi[t] son champ de vision pour voir la réalité » qui se limite étonnamment aux bénéfices que représentent les « ultramarins » pour « la France », ignorant complètement les rapports inverses faits de pertes et de pertes pour les territoires d’Outre-mer. M. Jégo considère « le défi de la diversité », sans préciser de quelle diversité il s’agit puisque l’adjectif « culturelle » ne sied pas à ces populations, « pour notre République qui doit sans cesse réapprendre à lier l'idéal de liberté et d'égalité avec le respect des différences. Nous avons beaucoup à apprendre des sociétés ultramarines, qui sont autant de creusets d'une France diverse par nature et autant d'expressions de l'ouverture au monde et de l'universalisme français. Or la France a eu trop tendance, ces dernières années, à négliger sa propre diversité… ». Ces dernières années seulement ? Le breton, qui fait partie des langues en voie d’extinction, a sans doute une autre estimation à donner. Rappelons à cet effet que la France refuse toujours de ratifier la Charte européenne des langues régionales ou minoritaires. Mais M. Jégo aurait pu marquer un bon point en parlant de « la diversité ». Il aurait pu mais il a raté son tir. En effet, « le défi de la diversité » est le dernier à compter aux yeux du secrétaire d’Etat. Avant d’y référer, il a mis au jour deux défis autrement plus importants pour la grandeur de la France qu’ils placent « aux avant-postes des grands défis du XXIe siècle ». Il est question du « défi écologique, « parce que ces territoires […] détiennent 80 % du patrimoine national en matière de biodiversité », et du « défi maritime […] parce que le sort de l'humanité se joue dans la capacité à préserver et à mettre en valeur les ressources des mers. L'enjeu est stratégique pour la France qui, par l'outre-mer, est la deuxième puissance maritime au monde, derrière les États-Unis. » Les deux défis ont leur intérêt pour l’image de la France comme l’une des premières puissances mondiales, variation historique des discours colonialistes. Il ne s’agit plus d’avoir le plus grand territoire mais d’être au-devant de la scène internationale pour défier le reste du monde.

On comprend que le « défi de la diversité » soit relégué en dernière position. Tout cela Edward W. Said l’a expliqué dans Culture et Impérialisme :


… les territoires de l’empire sont à la manière utilitaire, anonyme et collective des populations marginalisées de migrants, travailleurs à temps partiel et saisonniers […]. Leur existence est toujours importante, mais leurs noms et leurs personnalités ne comptent pas. Ils sont très commodes, mais pas vraiment là. C’est un équivalent littéraire de ce qu’Eric Wolf, un peu pour s’autoglorifier, a nommé les « gens sans histoire » – ceux sur lesquels repose la vie économique et politique alimentée par l’empire, mais dont l’existence concrète n’a pas retenu l’attention, ni historiquement ni culturellement
.


Pour que ces forces attirent l’attention sur leur misère, il leur faut danser pour le bon plaisir du maître ou s’exprimer dans la violence. En effet, un mois de manifestations pacifiques et d’appels au dialogue sur des bases honnêtes, d’égal à égal, n’a rien donné. Enfin presque rien puisque la Guadeloupe a vu débarquer des centaines de gendarmes et de militaires pour asséner quelques coups de matraques aux manifestants et faire pleurer les cocotiers arrosés de gaz lacrymaux. Pour nos dirigeants politiques, les violences des rues de Pointe-à-Pitre n’ont rien à voir avec les propos racistes proférés par des forces de l’ordre provocatrices. Ce doit avoir un lien, encore une fois, avec la barbarie de ces populations. Cela explique ce cours de civisme gratuitement et aimablement murmuré par le sieur Nicolas Sarkozy sur les ondes de RFO : « Nous avons la chance de vivre dans une démocratie. Ce n’est pas si fréquent dans le monde. Et dans une démocratie on peut s’exprimer, on peut se faire entendre, on peut manifester, sans avoir besoin de recourir à la violence. » Le grand orateur de Dakar ajoute : « Mon devoir c’est de faire respecter les lois de la République et je les ferai respecter parce que je ne veux pas que demain d’autres familles aient à pleurer un père, une mère ou un enfant. » Mais de quelles familles parle-t-il ? D’après Le Canard enchaîné, dans un article intitulé « Les notes qui ont réveillé l’Elysée » paru le 18 février 2009, c’est la crainte d’aggraver « une situation latente explosive », comme l’évoque une « synthèse » des Renseignements Généraux (RG), qui a fait sortir les dirigeants politiques de l’ornière, avec en prime cette dernière note citée : « On sent à présent poindre et s’installer une hostilité envers les Blancs, non seulement dans les manifestations, mais aussi dans la vie courante. » Notre omniprésident devait craindre une autre RDC à sa porte.

Dans son allocution, Nicolas Sarkozy promet : « La réforme du système de fixation des prix du carburant indispensable permettra que la baisse des cours du pétrole soit plus rapidement et plus complètement répercutée dans le prix à la pompe. » Nous savons que « les promesses n’engagent que ceux qui les reçoivent » mais reconnaissons ici à notre chef d’Etat d’avoir levé le voile sur une injustice que personne n’a jugé bon de relever avant lui : la baisse des prix du pétrole n’est donc répercutée que tardivement et partiellement sur les îles ! Un peu plus loin dans l'allocution, outre les cadeaux fiscaux que notre néo-libéral dirigeant file au passage au patronat dont les charges sociales seront baissées en échange d’une petite augmentation, Nicolas Sarkozy annonce, sans grincement de guitare, sa décision « de porter le nombre de jeunes formés par le service militaire adapté de 3 000 à 6 000 par an pour améliorer le taux d’insertion professionnelle des jeunes parce que c’est d’eux dont dépend l’avenir. » Pour améliorer le taux d’insertion professionnelle des jeunes, on ouvre des lycées, on appuie l’effort des universités et, le cas échéant, on crée des centres de formation. Mais ce sont là quelques privilèges encore réservés à la Métropole. Ce n’est pas en apprenant à saluer un étendard tous les jours à l’aube qu’on réussit sa vie professionnelle ! Cette décision, en tout cas, répond à une tradition de la République coloniale qui a fait de l’Eglise, l’école et l’armée les trois autorités de maintien de l’ordre social dans ses colonies. Les deux premières étant déjà présentes sur les lieux, il ne reste qu’à renforcer la dernière.

Enfin, Nicolas Sarkozy, dans un élan gaulliste, envisage la possibilité d'une plus grande autonomie pour les D.O.M. : « La crise actuelle nous pousse à nous interroger sur le modèle d’organisation que nous devons adopter dans nos territoires et bien je suis prêt à ouvrir aussi ce débat. En tout état de cause, la décision vous reviendra le moment venu à l’occasion de la consultation qui sera organisée dans les départements qui le demanderont, ce sont les règles de la Constitution. » Cette audace est-elle sincère ou un simple effet d’annonce ? Laissons à l’allocutaire le bénéfice du doute même si l'on pense plus à une manœuvre politique pour isoler Elie Domota dont les velléités indépendantistes ne correspondent pas à l'opinion majoritaire de ses concitoyens.

En attendant un déblocage – momentané – de la situation, après Rama Yade qui veut donner des « preuves d’amour » à son président, après Valérie Pécresse qui déclare son « amour » aux professeurs chercheurs, voici la ministre en charge des Vieilles Colonies, se souvenant que « L’amour [a été] au fondement du lien entre métropole et colonies », les assurer de son « affection ». C’est de l’angélisme au même titre que les quelques 580 millions d’euros promis par le gouvernement aux Guadeloupéens et aux Martiniquais. Ce sera le « rôle positif » de ces manifestations : le rapport de l’Etat français avec les D.O.M. aura enregistré une progression passant du paternalisme à l’angélisme. Et tant pis si l’on reste toujours dans le registre de la tyrannie.

 


 Cela explique donc le mutisme de Brice Hortefeux, l’ex-ministre des expulsions et des centres de rétention fraîchement élu citoyen béninois et muté au ministère du Travail, des Relations sociales, de la famille, de la Solidarité et de la Ville.

Nicolas Bancel, Pascal Blanchard, François Vergès, La République Coloniale, Pluriel, Albin Michel, 2003, p. 96.

Ibid., p. 143-144.

Remarquons ici la juxtaposition oxymorique, « universalisme français », insignifiante en soi mais qui nous rappelle tout de même que « Le vocabulaire réitéré du discours de la mission civilisatrice se retrouve dans l’idée d’une France pays unique dans le monde… », La République Coloniale, op. cit., p. 130.

Edward W. Said, Culture et Impérialisme, trad. Paul Chemla, Paris, Fayard-Le Monde diplomatique, 2000, p. 115.

La République Coloniale, op. cit., p. 46.

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14 mars 2009 6 14 /03 /mars /2009 16:42

 

Analyse


Redécouvrir Batouala, roman anti-colonial

Par Virginie Brinker



Batouala, souvent considéré comme le premier roman de la Négritude, a valu à son auteur martiniquais, René Maran, le prix Goncourt en 1921. René Maran est né en Martinique de parents guyanais. Il a été formé dans les meilleurs lycées de France et est devenu fonctionnaire de l’administration coloniale. Sous-titré « véritable roman nègre », Batouala décrit et dénonce la colonisation en Oubangui-Chari (ancien nom de la République Centrafricaine). Il y aurait beaucoup d'éléments à analyser dans Batouala, grand livre d’amour et de fureur – notamment la dimension lyrique de l’œuvre, la nature comme actant du récit, ou encore la question des... Pour lire la suite de cet article sur notre nouveau blog, cliquer ici

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8 février 2009 7 08 /02 /février /2009 02:20

 

Analyse


Amin Maalouf ou la reconstruction romanesque des origines

Par Sandrine Meslet






           C’est en 2004 que paraît le récit Origines du romancier franco-libanais Amin Maalouf, ce dernier retrace l’épopée d’une famille du Levant et, plus précisément, celle de son grand-père paternel Botros. A partir d’une malle trouvée dans la maison familiale, Maalouf plonge dans les non-dits en légendes du passé et tente d’inscrire une destinée familiale entre création et reconstruction. Si le romancier se laisse enfin aller à l’évocation de ses origines ce n’est pas pour autant que le lecteur n’y retrouvera pas, ce qui lui plait tant chez cet auteur, une posture de romancier-conteur au verbe aventureux. Les maints voiles dont il s’entoure sont bien présents même si cette fois le romancier offre la possibilité au lecteur de le suivre dans sa quête. L’organisation du récit ne prête pas en ce sens à confusion puisqu’elle insiste sur le caractère progressif et poétique du projet comme le souligne les titres des chapitres « Tâtonnements », « Longitudes », « Lumières », « Combats », « Demeures », « Ruptures », « Impasses », « Dénouements ». La richesse du récit nous empêche de le traiter de manière exhaustive et rigoureuse, c’est pourquoi nous nous contenterons d’insister sur les quelques éléments qui nous semblent les plus pertinents dans le cadre de notre analyse.



Un aveu


Le récit s’ouvre sur le mode de la confession, les lacunes des archives familiales, constituées de courriers, de brouillons de lettres ou encore carnets, seront compensées par le romancier. Pareils à ses ancêtres dont il essaie de percer le mystère Maalouf se dissimule sous un masque, apprend à faire parler les ombres et se plaît à déchiffrer des énigmes. Il justifie même le recours à la fiction comme  inévitable, il est cependant aisé pour le lecteur de reconnaître combien ces lacunes représentent un tremplin romanesque, une invitation littéraire auxquels le romancier ne peut se soustraire :

 

En l’absence de tous les témoins, ou presque, j’étais forcé de tâtonner, de spéculer, et de mêler parfois, dans ma relation des faits, imaginaire, légende et généalogie − un amalgame que j’aurai préféré éviter, mais comment aurais-je pu compenser autrement les silences des archives ? Il est vrai que cette ambiguïté me permettait, en outre, de garder à ma pudeur filiale un territoire propre, où la préserver, et où la confiner aussi. Sans la liberté de brouiller quelques pistes et quelques visages, je me sentais incapable de dire « je ». Tel est l’atavisme des miens, qui n’auraient pu traverser tant de siècles hostiles s’ils n’avaient appris à cacher leur âme sous un masque[1].

 

Le travail d’investigateur est alors amorcé et sa principale difficulté réside dans l’interprétation de ces sources. Leur traitement pose question et une sorte de combat intérieur voit le jour. Comment faire parler les ancêtres mais aussi quels discours leur prêter ? Le trouble du romancier est palpable lorsqu’il choisit de se mettre en scène[2], dépliant et lisant les lettres, à l’affût du moindre indice « Je souriais parfois, ou m’indignais, ou essuyais des larmes. Constamment atteint dans mes certitudes anciennes, constamment secoué, troublé, désemparé[3]. » Une certitude, accompagnée d’une vive souffrance, s’impose à la lecture de ces pages, elle tient de cette nécessité de l’écriture et de cet irrémédiable besoin de retracer le cheminement des origines. Il n’est plus possible pour Maalouf d’écrire autre chose sans être venu à bout de ces archives et de ce qu’elles apprennent à l’auteur sur sa propre identité :

 

Ce qui se trouvait dans cette malle, c’était sa vie, sa vie entière, déversée là en vrac, toutes années confondues, pour qu’un jour un descendant vienne la démêler, la restituer, l’interpréter, − tâche à laquelle je ne pouvais plus me soustraire.[4]

 

La pudeur familiale est une réelle gageure romanesque, elle offre la possibilité au romancier de laisser la fiction envahir le récit et de lui donner de cette manière plus de profondeur. En effet, le lecteur n’est pas en mesure de distinguer ce qui relève ou non de la mystification littéraire, ainsi sa lecture n’en devient que plus riche. La tension entre l’univers des archives et celui de la fiction littéraire multiplie l’intérêt romanesque en abolissant les distances, rendant une nouvelle fois possible la métamorphose de l’histoire par la fiction.

 

 

Un portrait

 

Il n’est pas question pour le récit de servir d’éloge ou bien de blâme, le portrait de Botros apparaît d’autant plus touchant qu’il décrit une personnalité complexe et paradoxale. Libre autant que lié au territoire du Levant, conscient de ses responsabilités mais également prêt à tout abandonner, Botros est un homme de contradictions tout entier à l’image de son époque. En échappant à l’histoire pour s’inscrire dans un entre-deux romanesque, le personnage de Botros devient pareil à ses figures historiques remaniées par Maalouf. Il succède ainsi à Léon l’Africain ou encore à Omar Khayyam dans l’imagerie romanesque pour prendre une place à part à mi-chemin entre fiction et récit familial. Ceci est d’autant plus visible pour le lecteur lors de la description de Botros, comment ne pas être sensible à cette évocation ô combien romanesque du grand-père. Sous les traits de Botros se dessine une poétique chère au romancier, le portrait d’homme fondamentalement libre et à contre-courant de leur époque. Ainsi l’ancêtre est-il happé dans l’univers de la fiction, mystifié et entièrement réinvesti par le champ littéraire :

 

A Zaleh, dans les rues de la vieille ville comme dans les cafés en plein air qui bordaient le fleuve Berdaouni, Botros ne passait pas inaperçu. Ceux qui l’ont connu en ce temps-là décrivent un jeune homme élégant, vêtu avec goût, avec recherche, et même avec un certain sens de la provocation.

Ainsi, il allait toujours tête nue, ce qui faisait se retourner les gens à son passage. A l’époque, la plupart des hommes portaient les couvre-chefs orientaux, soit le fez haut, le tarbouche, soit le fez court, qu’on appelait maghrébin, soit encore le keffieh arabe, soit même des bonnets brodés ; ceux qui voulaient suivre la mode occidentale portaient le chapeau ; beaucoup, d’ailleurs, passaient de l’un à l’autre selon les occasions… Mais personne de respectable de chez lui tête nue. Sauf mon grand-père. Certains passants ne pouvaient s’empêcher de murmurer, ou de grommeler, et parfois même de l’apostropher ; ce qui ne l’a pas empêché de continuer  aller nu-tête jusqu’ou dernier jour de sa vie.

Comme pour affirmer encore son originalité, il portait constamment sur les épaules une sorte de cape noire, retenue à l’avant par un anneau d’or, et qui voletait derrière lui comme une paire d’ailes. Au-dessous, un costume également noir, et une chemise au col large et bouffant. Personne d’autre au pays n’avait la même silhouette, on le reconnaissait de loin[5].  

 

            Le romancier se plait à mettre en avant ce trait de caractère qu’il prête à raison ou à tort[6] à son grand-père afin d’offrir à l’ancêtre une place dans son panthéon littéraire. Au détour d’une phrase une réalité nouvelle, un nouveau monde sont distillés avec grâce et mesure comme l’illustre le catalogue des couvre-chefs de l’époque. Au-delà des scrupules, l’irrésistible tentation du romancier refait surface et plonge le lecteur dans l’intimité de la création, au plus près du travail de reconstruction romanesque.

 

 

C’est bien sous l’égide de la création littéraire que s’inscrit le récit d’Origines et aborde avec pudeur et retenue un destin familial dispersé entre plusieurs ères géographiques, allant de Cuba à New-York, de Berouth aux villages de la Montagne, du Liban à la France. Avec sensibilité et pudeur, le romancier nous invite à partager cette quête des origines qui n’est pas sans rappeler sa propre quête romanesque. La célébration des ancêtres passe une nouvelle fois par celle de la littérature dans l’imagerie maaloufienne, la plus belle manière étant d’évoquer avec retenue une famille, un destin avec l’outil le mieux façonné par ses mains celui de l’écriture romanesque.



[1] p.43

[2] La mise en abyme est d’autant plus percutante qu’elle met en scène l’auteur dans une activité de lecteur

[3] p.42

[4] p.42

[5] p.84

[6] Rappelons ici que le romancier n’est nullement tenu de suivre une quelconque réalité, nous dirions même qu’il est invité à se défaire des instances du réel afin d’entrer de plein pied dans l’univers de la fiction. Ajoutons que cet univers échappe, du moins tentons-nous de le démontrer ici, aux règles qui régissent notre société.

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7 février 2009 6 07 /02 /février /2009 02:07

Didactique

 

Déogratias : une histoire sans héros !?

Par Vincent Marie

 

 

Depuis le début des années 1980 avec des oeuvres comme Les passagers du vent de Bourgeon ou comme celles de Munoz et Sampayo sur la dictature en Argentine, la bande dessinée s’est engagée sur de nouveaux territoires et explore des registres inédits comme ceux de l’autobiographie, du reportage et de la fiction politique. Aujourd’hui le neuvième art s’est considérablement enrichi au contact de l’exploration de ces registres et, de fait, est devenu un média à l’écoute du monde. Dans Déogratias[1], c’est au répertoire du reportage que Stassen vient puiser son inspiration pour raconter l’histoire du génocide des Tutsi au Rwanda et de ses conséquences sociales. Ce récit/reportage centré sur le destin d’un jeune hutu semble être un auxiliaire pédagogique de premier choix pour analyser avec les élèves une des plus grande tragédie de l’Afrique du 20e siècle. Suivre le parcours de cet adolescent permet d’articuler un travail sur la structure narrative du récit qui s’organise en flash back selon une tripartition temporelle : avant, pendant et après l’horreur. Par cet habile procédé, Stassen réussit à faire partager les souvenirs d’un jeune hutu emporté dans la tourmente d’un génocide.

 

Avant le génocide, Déogratias : un adolescent ordinaire

 

Avant le génocide Déogratias est un jeune Rwandais qui vit comme tous les adolescents de son âge. Il va à l’école et il est amoureux d’une jeune fille : Bénigne. Lui est Hutu, elle est Tutsi selon la distinction opérée par le maître d’école dans une séquence clé de la bande dessinée, traduction de l’héritage d’une longue tradition historique et coloniale[2]. Dans ce contexte, Déogratias apparaît comme un adolescent au visage angélique. Il est sympathique, naïf, espiègle et associe le maître d’école à un imbécile. Il porte des vêtements propres et évolue dans des vignettes aux contours peu marqués. Du fait de la proximité de leur âge, les élèves peuvent d’ailleurs facilement s’identifier au jeune adolescent, d’autant qu’ils n’ont pas immédiatement conscience du drame qui se joue à la lecture des premières pages de l’album.

 

Pendant le génocide, Déogratias : héros ou bourreau ?

 

L’Histoire s’accélère et la tension dramatique de la fiction se traduit dans la position ambiguë qu’adopte Déogratias pendant le drame. Dans un premier temps, il tente de sauver Bénigne des griffes des génocidaires en la cachant chez lui. Mais Stassen ne présente pas pour autant le jeune adolescent comme un résistant, un héros courageux au sens classique du terme. Il agit pour des raisons personnelles et affectives. D’ailleurs, sa lâcheté se manifeste rapidement dans la suite du récit où il est amené sous la pression communautaire Hutu à participer aux massacres. Stassen interprète alors cette évolution par une métamorphose visuelle : les traits de Déogratias deviennent moins angéliques et plus graves et le choix de ne pas distinguer de héros dans un contexte de crise semble s’inscrire dans un changement de paradigme[3] au service d’une meilleure prise en compte des victimes. Il s’agit en effet de porter davantage l’attention sur les victimes du génocide même si l’ « héroïsme » de Déogratias n’est pas complètement occulté. Pour autant, Stassen ne tombe pas dans une victimisation outrancière, il préfère montrer comment un jeune adolescent ordinaire s’est trouvé « malgré lui » embarqué dans l’horreur.

 

 

Après le génocide,  Déogratias métamorphosé !

 

L’expression « Uraho ? » utilisée par Stassen dans la présentation de son travail et dont la traduction littérale est : « t’es toujours vivant ? » résume à elle seule toute la question du vivre avec le poids du génocide. Les cauchemars de Déogratias sont en rapport avec ses actes et la bière d’urwagwa qu’il avale en grande quantité ne lui fait pas oublier l’horreur à laquelle il a participé. Le cadre des vignettes qui entoure ses actions est d’ailleurs plus épais. Dans la bande dessinée, la métamorphose de Déogratias s’opère graphiquement. C’est un jeune homme qui déambule les bras ballants et l’esprit absent. Son regard est en proie à la folie, ses vêtements sont déchirés, ses propos incohérents. Par moment il s’imagine être un chien. Il a peur de la nuit et sa tête « est toute pleine de froid ». Ecrasé par les étoiles (qui représentent les âmes des ancêtres selon une vieille tradition rwandaise), il perd progressivement son humanité mais demeure malgré tout « une créature de Dieu », comme le laisse suggérer le frère Philippe à la fin de la bande dessinée.

 

Dans les mentalités collectives, Déogratias devient une figure emblématique et mémorielle du génocide Tutsi de par son relatif anonymat (c’est un adolescent ordinaire) et de par sa médiatisation en BD[4] (cette médiatisation en BD a le mérite avec le cinéma[5] de constituer l’ébauche d’une résonance mémorielle du génocide Tutsi en Occident). En ce sens, l’illustration de la destinée tragique d’un jeune adolescent Hutu semble être « un coup de maître pédagogique » pour mettre en lumière un génocide peu étudié dans les classes[6]. En façonnant son personnage, Stassen a finalement le mérite de poser une question essentielle : « et nous, qu’aurions-nous fait ? ».

 

 



[1] STASSEN Jean-Philippe, Déogratias, Aire Libre, 2000, 80 pages.

[2] FRANCHE Dominique, Rwanda, généalogie d’un génocide, Tribord, 2004, 114 p.

[3] Cette alternative est contemporaine de l’irruption de la mémoire dans la réflexion sur l’Histoire.

[4] La bande dessinée de Stassen a obtenu le prix René Goscinny du meilleur scénario en 2001 et connaît un succès important en Europe.

[5] Hotel Rwanda de Terry George, 2005 ; Shotting Dogs de Michel Caton Jones, 2005; Sometimes in April de Raoul Peck, 2005; 100 days de Nick Hughes, 2001… sont quelques uns des films qui ont médiatisé le génocide des Tustsi du Rwanda en Occident.

[6] Le traitement scolaire des génocides a connu de nouvelles approches au regard des contraintes mémorielles. Sur ce point voir le travail de BONAFOUX Corinne, DE COCK-PIERREPONT Laurence, FALAIZE Benoît, Mémoire et histoire à l’école de la République, quels enjeux ? Armand Colin, Paris, 2007, p.78.

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18 janvier 2009 7 18 /01 /janvier /2009 02:00

Analyse

 

Une trilogie intime : de l’exploration à la réconciliation

Par Sandrine Meslet

 

 

Comment grandir dans la conscience de sa différence et de son isolement dans l’Algérie des années 70 ? Nina Bouraoui trouve une réponse à cette question dans le partage de cette scission de l’intime avec un ami, Amine, auquel le roman Garçon manqué (2000) est entièrement adressé. Cette longue déclaration narrative à la première personne est une nouvelle occasion pour l’auteur de revenir sur la difficile question de l’identité algérienne et, par le choix d’un style saccadé et révolté... Pour lire la suite sur notre nouveau blog, cliquer ici

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5 janvier 2009 1 05 /01 /janvier /2009 19:04

 Vivre et veiller le temps

  Par Camille Bossuet


 

Henry Bauchau, écrivain prolixe venu à l’écriture au début des années soixante, n’a connu le succès de librairie que tardivement. A l’âge de quatre-vingt quinze ans, il publie un nouveau livre, Le Boulevard périphérique, travail au long cours donnant suite à une première ébauche dans les années 1980.

Le narrateur voyage en un pays urbain, où les noms des portes de la ville s’égrènent « comme les grains d’un chapelet[1] ». Le boulevard périphérique, flux continu, dicte un déplacement quotidien, machinal et moderne. Dessin d’un territoire, ce Styx désincarné symbolise aussi une ligne-frontière intérieure, interrogée sans faillir par le roman.

Paule, dans le temps d’aujourd’hui, est atteinte d’un cancer. Elle est hospitalisée près de Paris. Dans ses visites quotidiennes à sa belle-fille, le narrateur laisse sa pensée rejoindre Stéphane, son ami disparu quarante ans plus tôt à Mosane, en Belgique.

 

Le lieu du récit

Les trajets du narrateur, en voiture ou en transport en commun, s’apparentent à des plongées dans l’intime. Dans ce carnet de voyages répétés, à la géographie urbaine constellée de sorties autoroutières, de stations RER, l’écriture épouse le rythme des échappées instantanées, souvent incontrôlées, de la mémoire. Le véhicule est celui des mots, de la pensée, des rêves. La maladie de Paule, un signe avant-coureur, se donne comme temps, préalable fragile, espace sciemment dévolu au récit, afin que celui-ci s’ouvre, se déploie puis s’y referme.

Le narrateur ressent le besoin de dire, mais, pris dans l’épreuve, dans l’effort exigeant des déplacements quotidiens, il n’a pas le temps d’écrire, de faire son métier d’écrivain. Il n’a pas d’autre choix que celui de vivre, faisant se dérouler un fil, attache à sa pensée flottante, de vivre en homme tâchant d’être (au) présent. Quelques vingt ans plus tard, le récit finalement délivré nous est offert, récit déroulé de l’épreuve, d’une Odyssée intérieure.

La mort future de Paule convoque la mort mystérieuse, silencieuse, de Stéphane pendant la guerre. Tout le récit de Bauchau se construit sur l’alternance entre le temps de l’actuel et celui, tant antérieur qu’intérieur, du souvenir de Stéphane.

 

Rencontre

Au début des années quarante, le narrateur s’initie à la varappe auprès de Stéphane, maître unique et égal, avec lequel il noue une amitié intense. A la fin de la guerre, tentant de retracer le récit de la mort de son ami, il rencontre Shadow, chef SS, forme incarnée du mal. Personnage de l’ombre, d’une noirceur et d’une profondeur terribles, Shadow est venu gouverner le destin de Stéphane, celui dont le nom - formé sur le substrat grec de phanein, « faire briller » - évoque la lumière. L’ami solaire du narrateur, alpiniste prodige, maître de la légèreté jusqu'à la transparence, jusqu'à l’accomplissement de l’impossible, trouve ici un double opposé. Ces deux personnages aux traits puissants, le SS et le résistant, l’opacité et la transparence, se rencontrent et se rejoignent pourtant dans une force commune ; l’antagonisme se résorbe dans le spirituel. Peu à peu, la voix de Shadow, enfoncée dans les profondeurs, devient presque intérieure. Shadow, Stéphane, proches d’une dimension universelle, deviennent alors deux pôles inhérents à la nature humaine. Le narrateur commence à s’entrevoir lui-même :

 

Une pesanteur satanique où tout est puissance, métaux, lourdes matières de l’esprit. […] Moi aussi je pèse lourd avec ma cargaison d’espoirs, de désirs, d’amours en regard de la petite barque et de la grande voile blanche de Stéphane[2].

 

La présence de Shadow transforme le narrateur, lui fait opérer en lui-même une nouvelle rencontre, qu’il remet cependant à plus tard : « quand je serais terrassé, je suivrai la voie de l’allègement de l’apesanteur. J’essaierai de porter mon poids[3]. »

Il faut un troisième temps, celui de Paule, de la maladie et d’une modernité décalée, violente au corps vieilli du narrateur, pour que ressurgissent les mots de Shadow, l’ambivalence irrésolue entre le bien et le mal, entre Eros et Thanatos.

 

L’acte d’écrire : du langage à la pensée

Le narrateur questionne, met en doute le bien fondé de la parole proférée, comme par réflexe de méfiance vis-à-vis de l’autorité que symbolise toute parole prise. Dans la chambre d’hôpital, chaque mot compte, et peut faire basculer des émotions en balance : espoir de guérison, honte, amour maternel, volonté de combattre… Aux prises avec cette tension, le narrateur hésite : « Ces mots, je me les suis arrachés. Je ne voulais pas parler, être celui qui sait[4]. » Stéphane, « homme de l’acte[5] », par sa capacité à être, à jouir sans les mots, ou sans le détour sinueux de la pensée, gagne a contrario son admiration : capable de se fondre dans le ici-maintenant d’un paysage, comme d’accepter sans question la peur ou la défaillance du corps, « il ne s’adonne pas à un plaisir, il n’éprouve pas la fraîcheur de l’ombre, il y est tout entier. Il est l’ombre, comme tout à l’heure il sera le rocher[6]. »

Questionnant la valeur du langage, le narrateur - psychanalyste et écrivain - fait en même temps l’aveu de sa nécessité : écrire, d’abord pour retrouver, se retrouver. L’écriture tend à imiter le rythme et le cheminement d’une pensée en cours, en marche. Cette souplesse creuse le lieu d’une approche détaillée, sensible, du travail de la pensée :

 

Qu’est ce que cela veut dire, l’humour solaire de Stéphane ? Des mots rien que des mots, en face de la mort ? Si j’attends, et j’attends, si je suis attentif, et je le suis, je m’aperçois que l’humour supérieur que j’attribuais à Stéphane est celui de ce ciel soudain dénudé, de cette embellie au cours d’une matinée qui ne finira pas sans orage[7].

 

Or, ce qui domine le récit du Boulevard périphérique, c’est bien cette perméabilité, le jeu inépuisable des vases communicants de la pensée, faisant circuler les images, transcendant les limites du temporel et du visible. Le langage révèle cette dimension, cet acte incessant de vivre :

 

Tout le bord de la route est submergé. Et moi aussi intérieurement je suis submergé. Comment supporter cette vie partagée entre le doute et l’espérance, comment ne pas la supporter[8] ?

 

Vivre et veiller le temps

La vieillesse du narrateur fait face aux corps jeunes de Paule et Stéphane :

 

Ces quarante ans qui semblent sur un autre plan ne pas exister puisque Stéphane, lui, n’a pas vieilli, n’a pas maigri, ne s’est pas démusclé. Puisque Stéphane sera toujours jeune dans ma mémoire[9].

 

La mémoire fait vivre les êtres disparus, mais « sur un autre plan ». L’espace s’ouvre, et fait sentir plus grande l’aridité de la vie moderne, « béton nu[10] » sans dieux, sans rites, dépourvue du dialogue avec la mort. Loin d’Antigone et de Polynice, dédouanée du sacré, la mort moderne se tient muette, médicale. « Est-ce qu’autrefois on se préparait à la mort ? Est-ce que c’est encore possible maintenant[11] ? », questionne une amie de Paule.

Le propos d’Henry Bauchau semble ici de continuer à dire, d’une voix humble et simple, ce fil tissé de la vie et de la mort. Nécessité d’écrire, pour apprendre à être d’ici, de ce temps de l’actuel, sans refouler le flux naturel de la mémoire, sans abolir l’interpénétration des temps. Et faisant vivre par l’écriture cette nécessaire perméabilité :

 

Je me dis qu’au moins je puis espérer devenir une de ces mares reflétant avec justesse dans sa boue ce qui se passe ailleurs et en même temps en moi[12].

 

Fil rouge du roman, la mort guide l’écriture qui veut approcher la condition humaine, sa dignité.

« Je n’en puis plus de penser à Paule, de vivre à travers elle la mort de Stéphane[13] ». L’écrivain dit dans un entretien comme l’acte d’écriture engage la force physique, dont la vieillesse est parcimonieuse. Quelques heures de travail par jour seulement lui ont été accordées pour mettre au jour le livre ; pour écouter en mots la mort.

 

Il faut payer, toujours payer, et on ne paye pas avec des pensées. Il faut payer de sa personne. Payer avec sa vie[14].

 



[1] Henry Bauchau, Le Boulevard périphérique, Actes sud, 2008, 250 p.

[2] Ibid., p. 89.

[3] Ibid., p. 98.

[4] Ibid., p. 103.

[5] Ibid., p. 7.

[6] Ibid., p. 56.

[7] Ibid., p. 64.

[8] Ibid., p. 67.

[9] Ibid., p. 90.

[10] Ibid., p. 66.

[11] Ibid., p. 66.

[12] Ibid., p. 64.

[13] Ibid., p. 13.

[14] Ibid., p. 35.

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Published by La plume francophone - dans Dossier n° 35 : Henry Bauchau
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