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Animés par une même passion, nous sommes un groupe d'amis qui, étudiant à l'université les littératures francophones, avons voulu construire un espace d'analyse et de promotion des diverses créations artistiques francophones venues du monde entier, tout en y intégrant notre regard sur l'actualité.

Nous proposons, à travers ce blog, différentes rubriques enrichies, chaque quinzaine, par un dossier thématique ou portant sur une personnalité francophone. Des indications en tête d'article vous informe sur les différents publics "Tout public" "Didactique" "Analyse" auxquels s'adressent les articles.

Nous espérons ainsi vous faire découvrir et surtout apprécier de nouveaux horizons culturels.

 

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Mardi 6 mai 2008
Tout public

 

Guerre d’Algérie, tourner la page


Par Ali Chibani

 

 

 



« Quand il pleuvait, la terre [à Aït Ouertilane en Kabylie] devenait collante, agressive. L’argile adhérait aux semelles de nos chaussures. Et nos “godasses” triplaient de poids. » Pour les anciens soldats
français, la guerre d’Algérie est comme cette terre argileuse : elle pèse sur leurs mémoires et les obsède toujours.

Dans La Jeunesse d’Albert, « De la Bretagne à l’Algérie »1, Marcel Gozzi, indigné par les nostalgiques de l’Algérie française, recueille le témoignage de son ami Albert Naour. Ce dernier évoque pour la première fois de sa vie toute son histoire de soldat français en Algérie. Incompris par les siens après son retour en Bretagne en 1957, il a opté pour le silence et les nuits de veilles, harcelé par ses mauvais souvenirs.


Malgré nous.
Albert Naour a quitté son village natal, Kerenguen en Bretagne, à l’âge de 20 ans pour effectuer son service militaire en Métropole. Il est finalement affecté à Saumur d’où il sera envoyé en Algérie, précisément dans les Aurès et en Kabylie, les foyers les plus ardents de la guerre. Il est choisi à la dernière minute pour remplacer un appelé devenu père : « Bombardé pompeusement chef de famille, il était exempté d’Algérie » (p. 95). Le malheureux Albert Naour est affecté au 4ème dragons dans un pays où la tête de tous les soldats est mise à prix par les hommes de l’ALN.

Dès son départ sur le Ville d’Alger, le jeune officier sait que la patrie le soumet à un service injuste. Son histoire bretonne le rend plus lucide pour comprendre le peuple algérien :


Des hommes politiques avaient proclamé la main sur le cœur : « L’Algérie, c’est la France. » Mais nous, les Bretons, nous savions que ce n’était pas vrai. La « colonie » était une terre d’occupation et d’exploitation des indigènes. (…) Nous les appelés du contingent, bientôt chargés du « maintien de l’ordre » (quel ordre ?), jetés contre notre gré sur cette terre hostile, pour les besoins de la « pacification », nous y allions le cœur gros, résignés et contraints. (p. 98)


Arrivés en Algérie comme « des moutons à l’abattoir », les soldats français, parmi lesquels Albert Naour, ignorent tout de la situation du pays. Ils découvrent « le malheur de tout un peuple asservi, son dénuement et sa misère. Et pire encore : le mépris et la haine dont il était l’objet. Et c’était réciproque » (p. 102).

La suite du parcours sera celle de tous les soldats français à la seule différence que certains parmi eux agissaient volontiers, avec plaisir, quand d’autres agissaient malgré eux et dans la souffrance. Le destin d’un appelé français en opération en Algérie est d’obéir aux ordres : tirer sur tout ce qui bouge, brûler, bombarder, exterminer et raser des villages entiers… Certains soldats, qui dégoûtaient Albert Naour par leur folie, agrémentaient leurs quotidiens d’autres plaisirs comme le vol ou le viol.

Néanmoins, la réciprocité de la terreur était de rigueur. Aucun des deux camps ne s’encombrait de prisonniers. Ces derniers étaient forcément exécutés dans d’atroces souffrances. « À leur sauvagerie primitive nous opposions une autre sauvagerie peut-être plus expéditive, mais non moins cruelle. C’était la “pacification”… » (p. 114), rappelle le témoin avec amertume.


Un langage de façade.
Albert Naour est marqué par la terminologie coloniale édulcorée pour désigner la guerre. L’ancien de l’AFN n’est pas dupe d’autant plus qu’il compare la guerre d’Algérie à la seconde guerre mondiale dont il se souvient :


Nous luttions contre des combattants appelés à tort “rebelles”. C’était une lutte sans merci. Mais en notre âme et conscience, nous savions que leur cause était juste. Enfants, nous avions connu la guerre et la Résistance. Des membres de notre famille avaient été aussi des “rebelles”. Les Allemands les appelaient “Terrorist”. Nos parents les hébergeaient et les assistaient dans leur juste combat, comme les villageois d’ici soutenaient, à leurs risques et périls, les combattants du FLN. (p. 115)


Le soldat Albert Naour développe une forme de résistance contre l’idéologie colonialiste. Cette résistance se manifeste dans son refus d’user des mêmes termes que ses supérieurs : « Il était de bon ton, chez les gradés, de désigner l’adversaire par le nom de « fellagha », ce qui veut dire terroriste, dans la langue du pays. Eh bien moi, j’ai banni ce mot de mon vocabulaire. (…) J’ai toujours considéré que nos adversaires combattaient pour gagner leur liberté et défendre leur pays » (p. 106). En effet, les chefs militaires français rivalisaient d’ingéniosité pour enrober le crime de belles références : « … on nous désigne pour participer à une opération. Elle s’appelle “Espérance”. Beau nom ! Mais quelle galère ! Je l’appellerais plus volontiers : désespérance. » (p. 110) Et quand à la fin de l’opération on établit le bilan de « … “55 rebelles (…) mis hors de combat”. Il faut traduire : exécutés sans procès ni jugement » (p. 113).


Les retours
. En plus des faussaires qu’étaient certains hauts gradés et les politiciens, Albert Naour est déçu par les siens. Il se souvient particulièrement de son retour en Bretagne. Ni sa famille, ni ses amis n’étaient prêts à savoir la réalité de la guerre d’Algérie. « Leur monde était à cent lieues du mien, commente M. Naour. Ils ne m’ont pas compris ni aidé moralement. Alors, je me suis tu » (p. 136). Après sa libération en 1957, Albert Naour se souvient qu’aucune aide psychologique ne leur est fournie par « la patrie ». En France, il se sent abandonné et incompris.

Quarante-huit ans plus tard, Albert Naour pense à ce camarade qui s’est enfermé après son retour d’Algérie avant de se donner la mort. Il pense à cet autre camarade interner dans un hôpital psychiatrique à cause des séquelles d’une guerre inutile. Il se demande aussi combien d’anciens soldats se sont donné la mort ou sont internés. Quant à lui, il voudrait repartir en Kabylie pour observer un long moment de silence et honorer « tous les morts, sans distinction » (p. 246). En attendant, il continue de s’interroger sur son passé : « POURQUOI ? »

A cette question, le lecteur cherchera la réponse dans La Jeunesse d’Albert, livre terrifiant par les événements rapportés et émouvants par le ton de l’ancien soldat qui refusait de tirer sur ses « ennemis » au péril de sa vie. Un bon exemple de courage !

1 Marcel Gozzi, La Jeunesse d’Albert, « De la Bretagne à l’Algérie », Le Faouet, Liv’editions, 2007, 224 pages, 23 euros.

 

par La plume francophone publié dans : Coups de coeur
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Lundi 21 avril 2008

Analyse

 

 

De la cosmogonie à l’apocalypse : histoire d’un enfant-soldat

 

Par Marine Piriou

 

 

 

          Enigmatique, la singularité bicéphale du titre de la dernière création de Georges Yémy, Tarmac des Hirondelles[1][1], intrigue. Et pour cause. En une sonorité poétique qui transporte déjà le lecteur vers un autre univers – celui de l’Imaginaire - , deux vocables s’y opposent puis fusionnent pour donner naissance à une totalité qui serait celle de notre monde. La friction de ces mots suffit ainsi à rompre la ligne de force manichéenne : la Nature se retrouve tout à coup en interface avec l’artefact ; le ciel estompe la tangente terrestre ; la grâce de l’envol appelle l’angoisse de la chute. Ce titre annonce de ce fait un récit janusien, fondé sur une dualité propre à notre réalité. Le roman s’apprête donc à nous délivrer une histoire ambiguë, oscillant dans l’entre-deux des pulsions antagonistes d’Eros et de Thanatos, comme l’indique subtilement, tel un oxymore, le péritexte de la première de couverture : « Tuer est un jeu d’enfant. Je ne suis pas la mort, madame, je suis même la vie ».

 

Cette citation, marquée d’un certain machiavélisme, contient en son sein les trois éléments primordiaux sur lesquels repose la narration dont l’écho fictionnel nous renvoie indubitablement à la grande Histoire, non seulement du continent africain, mais aussi et surtout de l’humanité dans sa globalité[2][2]. Ces trois piliers, à savoir les guerres fratricides, l’enfance volée et le nécessaire regain, constituent en effet les tristes leitmotivs de notre ère dite civilisée. Yémy nous le démontre ici d’une façon magistrale au point d’en heurter la sensibilité du lecteur qui, affecté par la description de certaines scènes dont la cruauté n’a malheureusement d’égale que le réel des multiples génocides qui ont meurtri l’Afrique depuis le 16ème siècle, se doit de ponctuer sa découverte du texte de moments de réflexion pour mieux en appréhender le dessein. La prise de distance est un précieux outil révélateur de sens. L’auteur l’a lui-même compris ce qui explique l’interpénétration continuelle de la fantasmagorie, de la mythologie et des références historiques tout au long du récit.

 

En définitive, Tarmac des Hirondelles est, à l’instar de Suburban Blues[3][3], une œuvre apocalyptique qui dépeint, et dénonce avec puissance et conviction, la réalité chaotique de

notre temps, en particulier celle d’un royaume d’enfance annihilé par des conflits belliqueux dont les raisons échappent à l’entendement. Cependant, outre la présentation détaillée, pourtant quasi indicible, des traumatismes physiques et psychologiques de l’enfant-soldat prisonnier de l’enfer dictatorial, ce livre dévoile « les prémices d’une nouvelle aube[4][4] » comme en témoigne son excipit lumineux, point d’orgue transcendant d’une quête identitaire jusque-là stérile :

 

… dans ce paysage qui paraissait peu à peu s’organiser en une nouvelle harmonie, se parant d’une beauté dont le sang coulait encore lentement au coin des lèvres. Je soupirai à nouveau. Alors je vis qu’il était marqué dans un coin de l’écorce [de l’arbre du champ forestier], quelque chose que je lus et compris au-delà de ce qui était exprimé. À la lame de quelque canif, il était simplement inscrit :

 

 

Souviens-toi de ce qui vient

Entre et garde foi

Car rose croît[5][5]

 

La filiation biblique du texte de Yémy est par conséquent explicite et ne serait sans rappeler la théorie de la généalogie littéraire de Northrop Frye[6][6]. Un lien intime unit inéluctablement Tarmac des Hirondelles à L’Apocalypse du Nouveau Testament, la révélation - source de régénération - étant la finalité de ces deux livres à la croisée du profane et du sacré. La signature[7][7] de l’auteur n’en est-elle pas d’ailleurs la plus belle preuve?

 

 

 

 

 

 

 



[1][1] Georges YÉMY, Tarmac des Hirondelles, Paris, Ed. Héloïse d’Ormesson, 2007

[2][2] Muna, le personnage principal n’est-il pas albinos, c’est-à-dire un être-mosaïque représentatif non plus d’un peuple sinon de la communauté humaine toute entière ?

[3][3] Id., Suburban Blues, Paris, Ed. Robert Laffont, 2005

[4][4] op. cit., p.13

[4][5] op. cit., p.287

 

[6][6] Northrop FRYE, Le Grand Code. La bible et la littérature, Paris, Ed. du Seuil, 1984

[7][7] α ʊ

 

 

par La plume francophone publié dans : Coups de coeur
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Mercredi 14 novembre 2007


Balades mémorielles dans la guerre d’Algérie
par Ali Chibani


balades-en-tirailleurs.gif

          
A défaut d’histoire, les mémoires se livrent. Balades en tirailleurs[1] est le récit d’une année de guerre en Algérie-Française. Il est tenu par Paul Claude Delpech, un ancien sous-officier de la 2ème compagnie du 7ème Régiment de Tirailleurs Marocains. Stationné en Allemagne, dans les forces de l’OTAN, il est envoyé en Algérie avec sa compagnie (1955-1956).

            Cet ouvrage, qui met en scène des tirailleurs nord-africains au service de la France coloniale, est d’abord difficile d’accès à tel point qu’on se force pour aller plus avant. Il faut dire que l’auteur a choisi une manière originale de se souvenir de cette année de sa vie. Jean-Pierre Lautman, Secrétaire général de la Société des amis de Paul Louis Courier commente franchement sa lecture de l’ouvrage dans une lettre adressée à l’auteur : « … quelque chose me gêna dès les premières pages de “Balades”, en l’occurrence le flou du genre : ce n’est ni un journal de bord, ni un roman, ni une fiction, ni des Mémoires… bref, c’est quelque chose d’inclassable donc, à mes yeux, de bâtard. » Il y a, en effet, beaucoup de pudeur dans ce livre exceptionnel. Ainsi, tous les noms des personnages ont été changés, y compris celui de l’auteur qui se présente sous le nom de Desvignes. Le style très imagé ajoute à la complexité du rapport qu’on devrait entretenir avec Balades en tirailleurs. Mais si Paul Claude Delpech nous bouscule, c’est moins pour les paysages pittoresques de Kabylie ou des Aurès que pour le portrait qu’il dresse de la guerre.
 
Subir. Comment parler d’une guerre impitoyable ? Paul Claude Delpech n’y va pas par quatre chemins : il nous apprend que la guerre, aussi terrible soit-elle, est faite par des hommes. Des hommes solidaires entre eux, entre lesquels il n’existe aucune barrière, à l’image des soldats français et des tirailleurs marocains, qui jouent comme des enfants à la bataille aérienne. Des hommes qui rient et qui aiment faire rire leur entourage à comme ce Marocain qui ironise sur l’hôtel où il passe une nuit avant son retour en France, après qu’un rat a affolé son camarade français Germain : « Un hôtel deux zéros étoiles, un hôtel pour les tirailleurs et pour les rats. » (p. 212). Car le rire est tout ce qu’il leur reste pour affronter leur destin. Nul n’oublie qu’ils sont en guerre. Ils doivent obéir aux ordres sans poser de question : « Au niveau zéro de la masse des soldats impliqués sur le terrain, il n’y a qu’à subir, toujours subir, sans essayer de comprendre selon l’adage militaire : “intelligent est celui qui a compris qu’il ne faut pas chercher à comprendre”. » (p. 135). Il ne faut pas oublier la position difficile des tirailleurs marocains chargés d’agir contre d’autres « musulmans ». La complexité de leur situation ressort mieux dans cette question de Hamidou : « C’est pas normal, sergent, pourquoi la France, elle tue les Marocains, pourquoi la France, elle tue mon frère ? » (p. 136). Desvignes vient de lui lire une lettre de ses parents qui porte la mauvaise nouvelle : le frère de Hamidou a été tué à Marrakech par des gendarmes français.
 
Comme s’il fallait prendre son élan avant d’entrer dans les détails, Claude Paul Delpech noie la guerre dans l’humour et dans l’amour. Dans sa balade, des mots qui disent une autre vérité sur son séjour en Algérie sont parsemés ici et là : « corvée de bois », « charnier », « torture », « égorger », « brûler »… Avant que ces mots isolés ne prennent une forme plus massive et occupent des paragraphes entiers :
 
… [les] abords du douar de Taberdga [dans l’Aurès] réduit à l’état de ruines calcinée[s], entassées au fond du talweg rocheux où ils s’abritaient. Ils ont été bombardés au napalm à titre de représailles. Des gourbis écrasés ne subsistent plus que les restes noircis des murs écroulés. Combien de ses habitants ont-ils pu fuir avant le cataclysme de fer et de feu ? Combien d’innocents, femmes, enfants, vieillards gisent enfouis sous les décombres ? Nul ne s’en soucie. (p. 112).
 
Il y a tant de dégoût, d’incompréhension dans les mots du jeune militaire. « C’est pas normal », ont l’habitude de dire les tirailleurs marocains après chaque exaction commise contre la population algérienne et lorsqu’ils seront désarmés, une fois leur service en Algérie terminé, « par crainte de rébellion ». L’auteur, lui, sait que dans cette guerre où on fait de lui et de ses hommes « des pillards officiellement mandatés », rien n’est normal : « Il n’y a pire torture, écrit-il, que celle de réduire à la famine des misérables innocents, ballottés entre deux camps, tantôt la nuit par ceux qui se réclament du devoir de les libérer, tantôt le jour par ceux qui se réclament du droit de maintenir l’ordre qu’ils ont établi. » (p. 177).
 
Des « événements » sans héros. Ce qui motive la parution de Balades en tirailleurs, c’est l’actualité. Il y a de cela quelques temps, nous vous parlions d’un autre livre écrit par d’anciens soldats français en Algérie, Des Miages aux Djebels[2]. Dans les deux cas, les anciens militaires se sont sentis le devoir d’intervenir pour établir la vérité sur ce qu’ils ont vécu. En fait, ils sont les victimes invisibles et inaudibles de la fameuse loi sur le « rôle positif de la colonisation ». héroïsés d’un côté et tranformés en monstre de l’autre, dans tous les cas, ceux qui ont fait cette guerre sont mécontents de l’image qui leur est donnée. En quatrième de couverture, Paul Claude Delpech explique : « Ce livre se veut un humble antidote à ce qui a trop souvent été écrit selon une simple imagination tendancieuse par certains qui ne savaient rien et se croyaient en droit de dire tout, s’arrogeant l’autorisation d’influencer subjectivement l’opinion. »
            Dans ces deux ouvrages, il n’est fait aucune allusion à un prétendu rôle positif de la colonisation. Au contraire, les auteurs se disent aussi victimes d’une guerre inutile, sans nom et sans héros :
 
Je ne crois pas, écrit le jeune sous-officier dans une lettre à sa famille, qu’il puisse y avoir de héros en ces temps et en ces lieux, les héros ne peuvent appartenir qu’à la guerre, et le chaos que nous vivons n’a pas droit au titre de guerre. Il n’y a pas officiellement de guerre. Nos inconscients dirigeants politiques, civils et militaires s’appliquent trop à affirmer que nous ne faisons que maintenir l’ordre sur le territoire national, prétextant que l’Algérie c’est la France. Mieux, nous assurons, disent-ils, la pacification. Contre qui ? Envers un pauvre peuple de miséreux qui ose se révolter ? Et des victimes de tous bords meurent chaque jour, par dizaines, par centaines. Si l’héroïsme est tout simplement le courage, tous ici sont des héros. (p. 191)
 
Une leçon de courage. Balades en tirailleurs est un acte héroïque. Le courage du soldat Paul Claude Delpech n’est pas dans sa désapprobation silencieuse - somme toute militaire – des ordres qu’il mettait à exécution, ni dans la reconnaissance qu’il avait pour ses tirailleurs marocains considérés par d’autres comme des « sous-hommes ». Il est dans la force dont il fait preuve pour écrire ses souvenirs avec tant de fidélité et d’objectivité sur une « Guerre impitoyable où peuvent s’assouvir en toute impunité, les penchants de cruauté les plus exacerbés. » (p. 205). Il faut lui reconnaître le courage d’oser dire que, en temps de guerre, on est le frère de son ennemi car on se ressemble tant qu’on commet les mêmes actes, des actes qu’on condamne ensemble. Bref, l’héroïsme de Paul Claude Delpech est d’être un homme juste, même après une guerre dévastatrice comme la guerre d’Algérie. Une guerre bien réelle : « Beau… beau…la réalité dépasse la fiction. » (p. 119).
 
 

[1] Paul Claude Delpech, Balades en tirailleurs, illustré par l’auteur, Chemillé-sur-Indrois, Hugues de Chivré, 2007, 238 pages, 22,00€.
[2] Des Miages aux Djebels. Notre guerre d’Algérie, « Alain, André, Bernard et Claude 1956-1962 », St Gervais les Bains, éd. Mémoire et regards, 2007 : http://la-plume-francophone.over-blog.com/article-5844672.html
par La plume francophone publié dans : Coups de coeur
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Dimanche 2 septembre 2007


Pour la rentrée, nous vous proposons différents coups de coeur.
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Dimanche 2 septembre 2007

Mes mauvaises penséesMes mauvaises pensées : écriture de la vie, récit de morts 
par Ali Chibani

 

 

Quand Nina Bouraoui écrit : Mes mauvaises pensées (éd. Stock, 2005), nous comprenons : « mes mauvais démons ». Dans un récit prenant et haletant, l’écrivain franco-algérien, Nina Bouraoui, règle ses comptes avec son passé, les morts qui la pèsent et rompt les liens avec les morts qu’elle a ratées et qui la hantent encore. Mes mauvaises pensées, prix Renaudot 2005, est une tempête de révélations faite par une narratrice qui ne maîtrise plus ses souvenirs et ses obsessions au point de livrer une parole libérée des exigences de la conscience mais soumise aux caprices de l’inconscient : une lave ravageuse et prometteuse d’une nouvelle vie.

 

Mes mauvaises pensées ressemble plutôt à un râle qui ne s’arrête plus tellement il a été retenu longtemps. Ce récit est constitué d’un seul paragraphe de 286 pages car, dit la narratrice, « Ma vie est d’un trait » (p. 245). Présenté dans les derniers mots de l’œuvre comme une « confession », il est émis par un « je » narrateur assumé complètement par l’auteur. On retrouve le passé de Nina Bouraoui livré, par une écriture à mi-chemin entre le masque et la vérité, avec passion mais sans retenue et sans gêne, au point de se retrouver « nue dans [sa] folie » (p. 14). En réalité, il ne peut en être autrement tant la volonté de l’écrivain est de (se) révéler toutes ses « phobies » – ses « mauvaises pensées » – pour enfin les dépasser : la distance avec son père, la séparation avec l’Algérie, la mort de ses grands-parents et de ses parents, son corps, le monde… Ces « phobies d’impulsion » sont livrées, dans un « album » (p. 21) d’images obsessionnelles, à un « vous » psychiatre. On le comprend rapidement, ce psychiatre n’est autre que le lecteur lui-même avec qui l’auteur veut instituer un nouveau rapport. Alors qu’on est habitué à lire pour se comprendre, nous sommes amenés ici à lire pour comprendre un écrivain qui nous impose le devoir de l’écoute.

 

Coupable de tant de choses

 

Ce rapport a pour objectif de ramener la narratrice-patiente à la réalité en la retirant du monde où l’angoisse la tient recluse : « Je veux retrouver ce temps où je disposais une chaise devant la fenêtre de la chambre, de peur de sauter pendant mon sommeil ; les phobies se sont déplacées, comme moi je me déplace, du réel à un monde qui n’existe pas… » (p. 14). En d’autres termes, elle veut s’attacher à la vie. D’ailleurs, cet ouvrage se veut comme le « livre de la vie » et non de la mort. Cela n’est pas paradoxal quand on entend la narratrice exprimer le sentiment de culpabilité qui domine son existence et dont elle veut se libérer. Elle se sent coupable de ne pas pleurer sa mère qui étouffe, d’être loin d’Alger quand la terre tremble ou encore de tout ignorer de son grand-père paternel… Mais si Nina Bouraoui veut renaître à la vie, c’est qu’elle estime n’avoir pas eu une vie propre à elle. Définissant sa fonction dans la cellule familiale comme celle du « personnage buvard », elle dit absorber tous les maux et toutes les tensions vécues par ses proches. Elle les boit – elle dit « reprend[re] » la tristesse de sa mère – avant qu’elles ne forment son corps qui la répugne par la suite :

 

                                           Je lis dans un livre qu’il y a un personnage buvard dans une famille (…) une 
                                           peau  qui  prendrait tout ; mes livres sont faits de cette peau, la peau lisse et fragile, la peau 
                                           photographique, mes livres sont devenus mes livres-miroirs, puis mes livres de guerre, puis 
                                            ils se sont retournés contre moi… (p. 28-29).

 

Nous retrouvons là le cheminement de cette séance de thérapie. Si la narratrice commence par structurer son image par la déstructuration du récit, car « il faut déconstruire avant de construire » (p. 286), elle va rapidement développer une volonté d’assumer son identité et son individualité à travers l’affirmation de son homosexualité mais aussi de ses origines algériennes qui, en France, sont vues comme une infraction à l’ordre public. Enfin, elle prend conscience de l’impossibilité de guérir. Les mots sont impuissants sous l’emprise du passé comme on est impuissant sous le souvenir de nos morts. La tristesse n’a pas de fin, on est « en faillite de [soi-même] » (p. 29) et « il serait naïf de croire que le temps apaise les peines » (p. 259).

 

Certes, l’auteur se retrouve, pour ne pas dire s’identifie, dans les films de David Lynch et dans les écrits de Hervé Guibert. Néanmoins, cette identification est rédhibitoire puisqu’elle nécessite la fuite alors que le dilemme à résoudre est de se guérir quand on doit « absorbe[r] le monde pour ne pas être dévorée », c’est-à-dire intérioriser les souffrances du monde et rester libre ou les refuser et subir son harcèlement. En tout cas, elle pose la question et c’est déjà beaucoup pour un malade qui sait qu’on ne guérit pas du monde et qu’on ne le guérit pas non plus. Pour preuve, après Mes mauvais pensées, Nina Bouraoui continue à écrire. 

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