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Présentation du blog

                                                                            Animés par une même p assion, nous sommes un groupe d'amis qui, étudiant à l'université les littératures francophones, avons voulu construire un espace d'analyse et de promotion des diverses créations artistiques francophones venues du monde entier, tout en y intégrant notre regard sur l'actualité.

Nous proposons, à travers ce blog, différentes rubriques enrichies, chaque mois, par un dossier thématique ou portant sur une personnalité francophone. Des indications en tête d'article vous informent sur les différents publics "Tout public" "Didactique" "Analyse" auxquels s'adressent les articles.

Nous espérons ainsi vous faire découvrir et surtout apprécier de nouveaux horizons culturels.

 

L'équipe du blog

Dimanche 18 janvier 2009

Analyse

 

 

Une trilogie intime : de l’exploration à la réconciliation

 

Par Sandrine Meslet

 

 

Comment grandir dans la conscience de sa différence et de son isolement dans l’Algérie des années 70 ? Nina Bouraoui trouve une réponse à cette question dans le partage de cette scission de l’intime avec un ami, Amine, auquel le roman Garçon manqué (2000) est entièrement adressé. Cette longue déclaration narrative à la première personne est une nouvelle occasion pour l’auteur de revenir sur la difficile question de l’identité algérienne et, par le choix d’un style saccadé et révolté, exorcise la violence subie en tant qu’étrangère.

De cette enfance entre l’Algérie et la France ne demeure que la souffrance des incompréhensions au sein et en dehors du cercle familial. L’identité de la petite fille puis de la jeune femme se présente comme le long apprentissage de l’étrangeté et son acceptation. Une nouvelle fois l’écriture de Nina Bouraoui se plie et épouse les contours de la révolte ;  la force de son écriture puise au cœur des contradictions franco-algériennes et en fait ressortir la beauté et la souffrance.    

 

Il restera toujours quelque chose de nous, Amine. Dans nos rêves. Dans notre force. Dans cette joie à retrouver. Dans cette odeur algérienne qui revient comme par miracle à chaque printemps français[1].

 

L’expérience de ce déchirement identitaire se réalise autour de trois espaces, de trois villes - Alger, Rennes, Tivoli -, qui chacune représente une nouvelle étape dans l’apprentissage, entre refus et acceptation, de son identité.

 

Les burnous sont trop longs. Ils prennent le corps entier. Ils le noient. On devient fragiles et perdus dans le costume traditionnel qui révèle l’impuissance à être vraiment une partie de soi. On hésitera toujours. On ne sera jamais de vrais Algériens. Malgré l’envie et la volonté. Malgré le vêtement. Malgré la terre qui entoure[2].

 

 

Du récit d’une amitié au cri d’une exilée du monde

 

            Le récit débute par l’enfance algéroise et la sensation de liberté qu’elle procure, mais passe très rapidement aux premiers souvenirs mêlant la peur à la violence. L’épisode de la tentative d’enlèvement, mais aussi les intimidations subies au début de la guerre d’Algérie, scellent les contours d’une enfance marquée par un profond sentiment d’insécurité. L’écriture fragmentaire rend palpable l’émotion lors de longs passages dans lesquels règne la phrase nominale. L’accélération du rythme du récit passe par une juxtaposition de phrases simples sans conjonction de subordination. Cette esthétique du fragment permet de retranscrire au mieux l’indignation, la colère, et offre la possibilité à l’auteur de mettre en scène sa propre blessure :

 

Bien sûr qu’il ne fallait pas répondre. Je trouverai mieux. Je l’écrirai. C’est mieux, ça, la haine de l’autre écrite et révélée dans un livre. J’écris. Et quelqu’un se reconnaîtra. Se trouvera minable. Restera sans voix. Se noiera dans le silence. Terrassé par la douleur[3].

 

Briser la langue, l’offenser en oubliant la syntaxe sonne comme une vengeance enfin prise sur le français, cette langue de souffrance. Nina Bouraoui exerce cette vengeance, en tant qu’écrivain, sur la langue ; il faut desservir celle que l’on serre. Mais la langue française n’est pas la seule à figurer sur le banc des accusés, la langue arabe est elle aussi une langue qui s’échappe, l’exclusion n’est pas le seul fait des hommes elle se réalise aussi visiblement dans le difficile, voire impossible, apprentissage de la langue :

 

J’apprends la grammaire. J’oublie. C’est une langue qui s’échappe. C’est une fuite et un glissement. Je prononce le et le rhâ si difficiles. Je reconnais les sons el chekl. Mais je reste à l’extérieur du sens, abandonnée[4].

 

Les premiers émois avec Amine, l’ami, le jumeau, sont eux d’ordre sensoriel, ils retracent le cheminement et la naissance de la sexualité. L’auteur s’interroge : à quel moment passe-t-on du jeu d’enfant à la réalisation sexuelle de son identité ?

 

Tu me prêtes ton pantalon préféré, Amine. En toile épaisse et bleu. Très résistant. Je le garde longtemps. En otage. Je refuse de le rendre. Ta mère proteste. Je vis dans ton vêtement, là où précisément tu tiens ton sexe caché.

     N’est-ce pas à cet instant, par ce geste, que prend l’homosexualité[5] ?

 

Une chose apparaît certaine pour l’auteur c’est que cette réalisation sexuelle passe par la convoitise, l’écriture déploie alors une réflexion autour de l’homosexualité. Convoiter ce qu’est l’ami, se projeter dans le corps de l’autre se réalise par l’emprunt de ses vêtements, par le travestissement de soi en l’autre. Le questionnement sexuel trouve tout son sens autour de l’évocation du pantalon d’Amine, le pantalon devenant le «  refuge » de la sexualité.

 

 

« L’Algérie, ce pays seul au monde.

Cet abandon. Cette grande solitude.

La vengeance de la France[6]. »

 

Les relations entre la France et l’Algérie sont elles aussi au cœur du récit et nourrissent en partie la réflexion de l’auteur sur le sens à donner à son propre sentiment d’exclusion. Le regard porté par les Français sur l’Algérie est d’ailleurs tourné en dérision par l’auteur : « Non ? Pas de touristes en Algérie ? Ah bon ? Alors la misère doit être laide[7]. » L’ignorance semble pousser les hommes vers le repli et le rejet de ce qui est différent, les mots de l’auteur se font durs et condamnent avec force cette étroitesse d’esprit lorsqu’elle évoque le nationalisme breton :    

 

Ce folklore dangereux. Cette petite identité culturelle. Ce lopin de terre à protéger. A défendre. Du fil de fer barbelé. Autour de leur folklore. Contre l’étranger. Contre la vie. Contre sa vitesse. Contre le progrès. Contre la pénétration[8].

 

Ici encore le motif de la pénétration rappelle que l’étranger est vécu avant toute chose comme une menace d’ordre sexuel. Le texte n’hésite pas à transgresser des tabous en évoquant avec érotisme et sensualité la sexualité parentale, dérangeante pour une société qui refuse et craint la mixité :

 

Haïr l’autre, c’est  l’imaginer contre soi. C’est se sentir possédé. Volé. Pénétré. Le racisme est un fantasme. C’est imaginer l’odeur de sa peau, la tension de son corps, la force de son sexe. Le racisme est une maladie. Une lèpre. Une nécrose. C’est le corps de ma mère avec le corps de mon père qui dérangera. Ces deux chairs-là. Ce rapport-là. Cette union-là. Ce frottement-là. Ce rouge-là. Cette mécanique-là[9].

 

L’utilisation du déterminant démonstratif accompagné de l’adverbe « là » rendent pour ainsi dire présente cette évocation, la montrer ne suffit pas, il faut également la faire vivre afin qu’elle devienne la plus réelle possible. La répétition vient marteler l’union des deux corps et semble l’imposer par le biais de l’écriture afin de la faire reconnaître et admettre par la société.

 

 

Garçon manqué se présente comme le récit d’une reconnaissance, d’une réconciliation, et décrit le cheminement qui mène à la réalisation d’une identité entière et suffisante, enfin unique. Le chemin autobiographique que se plaît à tracer Nina Bouraoui de livres en livres évoque avec subtilité et profondeur celui qui mène à la réalisation de soi. La littérature encore une fois vient le sublimer et l’inscrit dans un au-delà à mi-chemin entre réalité et mythe, entre imagination et vérité. La joute verbale à laquelle s’adonne l’auteur est bien du côté des mots, son regard, ainsi que sa plume, deviennent des armes dont elle use pour se protéger du monde à l’image de cette citation qui résume à elle seule le paradoxe Bouraoui : « Mon regard qui perce. Qui incendie. Qui entend. Qui dénonce. Mon regard, ma seule arme. J’en userai souvent. Pour faire mal. Pour dévorer. Et pour aimer enfin[10]. »

 

 



[1]Nina Bouraoui, Garçon manqué, Paris, Le Livre de Poche (Stock 2000),  p. 139

[2] Ibid., p.10

[3] Ibid, p .132

[4] Ibid., p.11

[5] Ibid., p .68

[6] Ibid., p .86

[7] Ibid., p .123

[8] Ibid., p .118

[9] Ibid., p .150

[10] Ibid., p .122

Par La plume francophone - Publié dans : Coups de cœur
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Mardi 28 octobre 2008

 

Analyse

 

« Le passé est devant nous[1] » ?

Par Virginie Brinker

 

Kossi Efoui, écrivain togolais, est connu comme dramaturge, sa première pièce, Le Carrefour, ayant été publiée en 1989. Mais il a également écrit deux romans, La Polka en 1998 et La Fabrique de cérémonies en 2001. Solo d’un revenant est sa troisième œuvre romanesque et raconte l’histoire d’un émigré africain qui retourne dans son pays après dix années de massacres, en quête d’un passé qui ne passe pas.

 

Une esthétique de l’entre-deux

 

Dès l’exergue, la frontière entre réalité et fiction, mais aussi celle entre la vie et la mort, sont volontairement estompées : « Les personnages de ce livre sont des êtres de fiction comme nous tous. Toute ressemblance, même fortuite, avec les vivants, les morts et les morts vivants, est donc réelle ». Le roman s’ouvre par ailleurs sur un check point, lieu du et de passage, entre Nord Gloria et Sud Gloria, la ville de Gloria Grande ayant été scindée en deux pendant les dix années de massacre écoulées. C’est dire l’importance de l’entre-deux dans l’œuvre de Kossi Efoui. Pour comprendre les enjeux de ce motif dans l’œuvre, une scène, quasi-inaugurale, nous semble révélatrice, il s’agit de la description d’un homme pris d’un malaise au cheik point :

 

On pourrait croire qu’il ne respire plus. Mais il y a ce son : un lointain sifflement, un chuintement têtu de la vie qui hante encore, un son minéral montant depuis on ne sait quelle écorce de la pâte du corps tassé à terre, entre mes pieds et les pieds de la table en bambou, cette respiration de gorge, semblable au morse que chante l’eau quand la chaleur du feu l’étouffe et la fait frémir, qui signale ce qui reste encore de forces à ce corps non pas pour respirer, à vrai dire, mais pour picorer l’air comme un poisson échoué[2].

 

Ce passage nous semble emblématique du propos de l’œuvre et peut revêtir, à ce titre, une portée métatextuelle. Il s’agit en effet de représenter l’agonie, allégorie du pays exsangue, la souffrance, alors même que l’espoir semble - officiellement en tout cas - à nouveau permis. Il s’agit donc de représenter à quel point le présent ne peut qu’être hanté et possédé par ce passé de douleur, de sorte que les personnages du roman nous apparaissent tous comme des morts vivants, à commencer par le narrateur, être trouble parce que troublé qui parle à la première comme à la troisième personne.

Mais ce passage questionne aussi en profondeur le pouvoir et les modalités de la représentation fictionnelle, par l’importance capitale accordée aux sons et aux images, comme en attestent la force des comparaisons imagées, des rimes internes et échos phoniques dans l’extrait, et au-delà dans l’ensemble de l’œuvre.

 

Pouvoirs de la représentation fictionnelle

 

Ainsi le roman usera-t-il, par exemple, de leitmotiv tel celui de l’ambulance, véritable forme-sens, qui ne cesse d’inscrire les modalités sonores de la représentation dans le corps de l’œuvre : « ATTENTION LA DOULEUR PASSE ATTENTION LA DOULEUR PASSE ATTENTION le temps qui passe la proue – grande roue et moteur de vélo solex –, le temps que passe la poupe, un chariot de fortune[3] ». Les exemples seraient nombreux.

Kossi Efoui semble ainsi questionner le pouvoir de représentation de la fiction, lui donner, en tout cas, un caractère spectaculaire par l’attention qu’il porte au visuel et au sonore dans son œuvre. Peut-être est-ce un moyen pour lui de s’inscrire en faux contre le spectaculaire télévisuel, règne des faux-semblants, en retournant contre ce dernier ses propres armes.

            En effet, le spectacle télévisuel est dénoncé, par exemple, à travers le récit de la vie de Maïs, jeune homme de seize ou dix-sept ans, qui fut enfant-soldat. Véritable figure télégénique, l’enfant-soldat se trouve propulsé sur la scène médiatique, tout à la fois obscène et sensationnaliste :

 

On le voit jouer à champ/contre-champ avec un journaliste qui lui demande dans la foulée de raconter la première fois.

« La première fois, Gavroche », on pourrait croire, à lire l’excitation dans le regard de l’interviewer qu’il parlait d’une expérience sexuelle, « la première fois, comment on se sent quand on tue quelqu’un pour la première fois ? ».

 

Mais il s’agit aussi, à maintes reprises, de dénoncer la représentation médiatique caricaturale de certains événements africains. Nous ne citerons ici que la remarque suivante, « cette guerre qui passera à la télévision sous le nom de clash interrégional[4] », mais les exemples seraient là encore nombreux. Cet exemple n’est pas anodin, il nous met sur la piste d’un traitement particulièrement caricatural et tronqué, celui du génocide des Tutsi au Rwanda.

 

Pouvoirs de l’allégorie

 

L’œuvre de Kossi Efoui dépasse largement le contexte historique de l’Itsembabwoko, le génocide des Tutsi au Rwanda. Toutefois, le génocide revêt ici une dimension mythique - au sens noble, bien entendu, du terme. En effet, le mythe et le génocide partagent une spécificité commune, leur universalité, au sens où ils concernent l’humanité dans son ensemble. En dépouillant les massacres de tout enracinement historique, et en restant sur le mode de l’allusion, Kossi Efoui réalise donc le tour de force d’impliquer dans son œuvre l’ensemble des lecteurs. L’allusion au génocide des Tutsi au Rwanda est ici allégorique, incarnant les questionnements liés à la mémoire, l’oubli, le passé mortifère qui hante et parfois ressurgit dans le présent, autant de questionnements qui traversent l’œuvre.

Mais c’est aussi l’absurdité de la condition humaine qui est ici révélée par l’utilisation de l’allégorie du Rwanda. Les agents du check point, nouveaux « soldats de bonne volonté », « gardiens de la politesse » ne sont que les anciens « coupeurs de routes et de gorges[5] », comme le montre ce passage burlesque et grinçant :

 

- Affable, affable, j’ai dit quoi ?

- Le chœur d’anciens coupeurs de routes et de gorges à l’unisson :

- Affable, chef !

- J’ai dit quoi ?

- Affable, chef !

- L’autre, il va croire que tu vas lui crever sa poule avec ta baïonnette, là. J’ai dit quoi ?

Le chœur d’anciens coupeurs de routes et de gorges à l’unisson :

-          Affable, chef ! [6]

 

Par ailleurs la théâtralité du passage, que l’on retrouve ailleurs dans l’œuvre, contribue à apparenter ce roman à une tragédie, de sorte que l’écriture peut aussi revêtir à terme une dimension cathartique. L’exergue de la seconde partie est d’ailleurs une citation de Michaux extraite d’Epreuves Exorcismes, 1940-1944 : « Il serait bien extraordinaire que des milliers d’événements qui surviennent chaque année résultât une harmonie parfaite. Il y en a toujours qui ne passent pas, et qu’on garde en soi, blessants. Une des choses à faire : l’exorcisme. ».

            En effet, il nous semble qu’un passage contient en son sein tous les enjeux esthétiques et éthiques de l’œuvre, et qu’il pourrait expliquer également le titre choisi, Solo d’un revenant. Il s’agit de la scène où le père de Mozaya écoute un morceau de blues : « Cette énigme du blues où la solitude, même la solitude, a la figure d’un homme délabré, à qui il reste la force d’un rire étonné devant l’absurde miracle de se voir marcher encore sur terre ». C’est en effet au prix d’une descente aux enfers, dans les tréfonds de la mémoire douloureuse, que l’écriture peut se faire salvatrice.

 



[1] Cette citation est extraite d’une parole d’un des personnages, Xhosa-Anna, de Solo d’un revenant, Seuil, Août 2008, p. 124 : « Le passé est devant nous. Le futur derrière. Le présent, c’est la tranquillité plus ou moins grande avec laquelle nous traversons l’apocalypse ».

[2] Kossi Efoui, Solo d’un revenant, Seuil, Août 2008, p. 16.

[3] Ibidem, p. 17.

[4] Ibid., p. 79

[5] Ibid., p. 23.

[6] Ibid., p. 24.

Par La plume francophone - Publié dans : Coups de cœur
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Vendredi 10 octobre 2008


« Si la Caraïbe était un animal, elle serait le colibri »

 

Par Victoria Famin


 

Daniel Maximin entreprend dans cet ouvrage l’identification de certains phénomènes qui constitueraient la géopoétique de la Caraïbe, une manière novatrice et parfois lyrique d’approcher les multiples facettes de la culture des îles. Son texte, riche en métaphores, en comparaisons et en parallélismes, permet de concevoir autrement les origines et le présent des peuples antillais. Il ne s’agit pas d’un geste de rupture mais plutôt d’une fine tentative de réunir les discours de penseurs de la Caraïbe, dans une intégration qui renouvelle leurs héritages et qui présente la position engagée de ce poète guadeloupéen.

La première, et probablement la plus belle des métaphores du texte, est celle qui voit dans la résistance caribéenne la force du colibri.

 

L’oiseau-mouche vif, rapide, coloré et moiré, est aussi un symbole de très grande puissance sans poids ni pesanteur, irréductible à la soumission, au besoin jusqu’à la mort, et parfois même au-delà puisque chez certains peuples amérindiens l’âme des guerriers morts allait s’établir au cœur des colibris. Le colibri dispose de cette puissance guerrière, mais dans toute sa liberté et sa beauté[1].

 

A l’image de ce colibri, qui construit son nid avec des bribes colorées qu’il  collecte ici et là, le poète parcourt dans son essai les différentes îles et rassemble des expressions, des histoires et des genèses culturelles multiples, pour reconstruire un passé commun. Maximin n’hésite pas à étudier les différents domaines du patrimoine culturel caribéen, à les réintégrer dans l’histoire des peuples antillais pour construire sa géopoétique de la Caraïbe.

 

Identité caribéenne : plutôt qu’une racine, un fruit 

 

Tout en suivant les principes des écrivains de la Créolité[2], Maximin conçoit l’identité caribéenne comme une humanité neuve, comme une unité née de la rencontre de quatre continents dans l’arc d’îles qui précèdent l’Amérique centrale. Les apports de l’Afrique, de l’Amérique, de l’Europe et de l’Asie sont la base sur laquelle l’identité caribéenne se construit. Ce constat a été évoqué par les auteurs d’Eloge de la Créolité, qui ont repris à leur tour les discours d’Edouard Glissant et d’Aimé Césaire, entre autres. Mais l’auteur introduit son regard personnel en accentuant la valeur et l’empreinte de la culture française dans le monde de la Caraïbe. Souvent rejeté, parfois nié et souvent dévalorisé, l’héritage français est mis en évidence par l’écrivain guadeloupéen, notamment dans l’analyse qu’il fait de la figure du conteur créole. Celui-ci serait nourri, selon Maximin, tant par le griot que par le troubadour.

L’identité créole est conçue comme le fruit de la rencontre des quatre continents dans une terre féroce, un climat inconnu qui impose aux populations des catastrophes naturelles telles que les raz-de-marée, les tremblements de terre, les éruptions des volcans et les cyclones. Cette situation critique est pourtant considérée comme généreuse, car l’identité culturelle des peuples en serait le fruit. Elle serait ainsi le produit non seulement des métissages imposés mais également d’un désir de liberté et de vie. Il est intéressant de noter que Maximin renouvelle la reconstitution des origines des cultures caribéennes, car il ajoute aux expériences douloureuses de la traite négrière, l’esclavage et l’aliénation, subies par ces populations, le sentiment vivificateur du désir de liberté, de la lutte et la résistance « par amour de vivre libre[3] ». Ces considérations cherchent à contrebalancer le regard souvent pessimiste des intellectuels antillais, pour redonner de la couleur et de l’éclat au monde caribéen.

Daniel Maximin n’étudie pas uniquement les origines culturelles du peuple guadeloupéen, il adopte le concept de solidarité caraïbe[4] qu’Edouard Glissant formule pour signifier l’union des peuples de la Caraïbe, qu’ils soient francophones, anglophones ou hispanophones.  Cette conception de la Caraïbe est largement partagée par les intellectuels qui s’intéressent à cette région du monde, mais dans ce texte l’auteur la fait fonctionner de manière concrète. Il n’hésite pas à analyser la musique cubaine et son rapport avec les rythmes de Martinique et de Guadeloupe ; il bâtit des ponts entre de grands écrivains anglophones caribéens, tels que Derek Walcott ou encore V. S. Naipaul, et d’autres, hispanophones, tels Alejo Carpentier et Nicolas Guillén, qui côtoient Aimé Césaire, guide premier de Maximin. Ainsi la solidarité caraïbe devient une réalité dans la réflexion de l’auteur, situation qui permet de mieux comprendre les processus de formation de la géopoétique de la Caraïbe et, par la même occasion, d’enrichir le concept proposé par Glissant.

 

Anthropologie du quotidien caribéen

 

La prose poétique des Fruits du cyclone donne à son auteur la liberté du colibri, qui vole d’une île à l’autre, s’arrêtant pour contempler les productions culturelles des peuples caribéens. Son vol l’amène ainsi à parcourir les éléments qui participent ou qui ont participé à la vie quotidienne des Antillais.

L’architecture attire l’attention du poète-colibri qui se propose d’interpréter les caractéristiques de la case antillaise, élément fondateur dans la culture des îles.

 

La case antillaise est un îlot qui ressemble à un canot retourné sur la plage. Sa toiture traditionnelle est issue du modèle européen de charpente marine qui lui donne justement l’apparence d’un canot renversé. Comme un canot à la mer échappé des cales du bateau négrier, puis à l’envers sur la grève tel un abri provisoire contre les malheurs passés et à venir, entre lavasses et embellies.[…] Les matériaux utilisés marquent son inscription dans l’environnement naturel et cette dimension d’apparente fragilité[5].

 

L’analyse détaillée des différents aspects de la case créole, ainsi que de la maison coloniale, permet de voir comment les formes européennes importées par les Français ont subi des adaptations au climat et à la géographie insulaire. La maison antillaise devient ainsi un équilibre d’ouvertures et de matériaux perméables qui rendent possible le contact avec la nature environnante. Le jardin créole constitue dans ce contexte une sorte de transition entre l’espace humain et la nature, compromis inévitable pour les nouvelles populations antillaises. L’apparente fragilité de l’architecture caribéenne ne serait pas une faiblesse mais une ruse qui permet de survivre aux catastrophes naturelles, par le détour des principes de construction européens.

La musique est une expression de l’identité culturelle des peuples caribéens qui occupe une place privilégiée dans le discours de Maximin. Ainsi, le poète la proclame comme véritable langue commune aux différents peuples de la Caraïbe anglophone hispanophone et francophone. Il étudie l’évolution de la musique, du jazz en Louisiane, de la charanga francesa à Cuba, du son et de la conga. L’analyse de l’improvisation et des solos de jazz lui permet de créer un lien entre la situation des Africains fraîchement arrivés sur les îles ou en Louisiane, marqués par le sentiment de solitude des migrants nus, et la pratique de la musique en solitaire.

Comme dans le cas de l’architecture, l’écrivain affirme que les esclaves avaient saisi la musique européenne, avec tout ce qu’elle transmettait, pour la détourner, la récréer à partir d’une partition dont ils ne disposaient pas. Cette démarche de détour suppose une victoire, une conquête pour la construction de l’identité caribéenne : « En l’esclave musicien, le musicien libère l’esclave[6] ».

 

De la même façon, l’étude des costumes et parures traditionnelles de la Caraïbe met en évidence les appropriations successives des éléments européens accomplies par les populations dans le long processus de constitution des cultures des îles. L’auteur nous apprend ainsi que le madras, élément central dans le costume des femmes antillaises, était un tissu fabriqué en Hollande à partir de techniques indiennes.

 

La genèse des costumes créoles traditionnels, masculins et féminins, s’est opérée par un contournement des codes précédemment imposés. Le costume créole féminin porte les couleurs et la richesse des attributs européens détournés en signe de liberté conquise : dentelles, bijoux, foulards et madras[7].

 

L’anthropologie du quotidien que l’auteur propose aborde un point incontournable de la culture des Antilles : l’art culinaire. La tradition gastronomique des îles voit dans les multiples apports des Amérindiens, des Africains, des Français et des Indiens une richesse inestimable. Dans un contexte de rencontres violentes, souvent imposées et génératrices de souffrances, celle des ingrédients et des saveurs venues des quatre continents est l’exception : « La cuisine créole ne manifeste en rien une quête identitaire. C’est une trouvaille identitaire finement bricolée par la figure de la cuisinière, maîtresse sûre de ses équilibres, sorcière dont la marmite fait mijoter à plaisir les quatre éléments[8] ».

Maximin nous montre ainsi que le processus de consolidation des cultures caribéennes est indissociable du désir d’émancipation et de conquête de la liberté. Chaque geste culturel est miroir et moteur d’une libération pour les peuples des îles ; le détour est une ruse productive, qui permet de s’échapper de l’oppression des maîtres tout en s’offrant ce fruit qu’est l’identité.

 

Un hommage aux précurseurs

 

La culture caribéenne est un fruit spontané de la rencontre de quatre continents, de la résistance face aux différents types d’oppression subis par ces peuples et du désir de liberté. Le détour des héritages européens et la recréation des formes artistiques semblent être à l’origine des expressions antillaises. L’intégration des apports africains, amérindiens et asiatiques constitue également un procédé générateur de cette nouvelle identité de la Caraïbe. Cet ensemble de phénomènes, qu’ils aient été conscients ou inconscients, s’est déroulé pendant les quatre siècles d’occupation des îles. Il a demandé la participation de toute une collectivité et de chacun des individus qui la composaient. Néanmoins, la prise de conscience de ces origines métissées, faite au XXème siècle, devient une instance fondamentale pour la confirmation de la géopoétique de la Caraïbe. Les discours prononcés par les intellectuels de la Caraïbe tout au long du siècle dernier constituent la première référence de Daniel Maximin et l’auteur leur consacre un chapitre de son ouvrage.

Ainsi, il retrace le grand travail des prédécesseurs d’Aimé Césaire, souvent restés à l’ombre du poète de la Négritude. Les discours de René Ménil et d’Etienne Léro publiés dans Légitime Défense vont être reliés aux principes de la Négritude antillaise formulée par Césaire. Il est intéressant de voir qu’avec cette démarche l’auteur reconstruit l’histoire des idées aux Antilles, en citant les éléments qui ont inspiré la rupture instaurée par Césaire.

Dans cette même volonté de restauration de l’histoire caribéenne du XXème siècle, l’auteur propose une analyse des mouvements littéraires de la Caraïbe hispanophone, notamment à partir des écrits de Nicolas Guillén. Il étudie alors l’évolution des idées de l’indigénisme vers le négrisme et l’afro-cubanisme.

 

Cependant, avec cette dernière (Revista de Estudios Afro-cubanos), négrisme et afro-cubanisme cessent de constituer un simple motif littéraire pour s’attacher à des préoccupations sociales et antiracistes, cela principalement sous l’influence de Nicolas Guillén, auteur de la célèbre Ballade des deux aïeux, qui déclarait vivre son métissage[9].

Maximin rend hommage à Antonio Maceo ainsi qu’à José Martí, intellectuels cubains qui ont su construire la conscience cubaine en échappant à toute tentative de racisme ou de catégorisation entre les Noirs et les Blancs de l’île. 

Le parcours de l’auteur dans la Caraïbe s’arrête en Haïti pour reconnaître la valeur d’écrivains comme Jacques Roumain et Jean Price-Mars, qui ont su installer dans l’île une tradition de littérature engagée contre les dictatures et contre toute autre forme d’oppression  des peuples.

Les West Indies, les îles de la Caraïbe anglophone sont également visitées par l’écrivain. L’auteur confirme encore une fois la solidarité qui réunit les différentes îles de l’archipel en mettant en relief les mouvements littéraires développés par ces peuples, leur point de rencontre avec les francophones et leurs différences.

Un dernier hommage aux deux grands intellectuels qui ont proclamé avec leur art l’existence de la géopoétique de la Caraïbe ferme l’ouvrage. Il s’agit du poète martiniquais Aimé Césaire et du peintre cubain Wilfredo Lam, artistes qui ont su fusionner leurs formes d’expression pour définir l’humanité nouvelle de la Caraïbe.
Daniel Maximin complète de cette façon sa présentation de l’identité des peuples caribéens conçue comme une géopoétique :

 

La Caraïbe oppose aux politiques de l’espace une poétique de l’espace. Un espace où les dynamiques entre rêves et réalités, entre espoirs et désespoirs, entre centre et périphérie sont toujours à l’œuvre, sans qu’il n’y ait désignation d’un territoire précis pour le rêve et la jouissance ou d’un autre pour le malheur et le désespoir[10].

 

Ce voyage du poète-colibri dans l’archipel de la Caraïbe redonne ainsi de l’éclat à une culture souvent ternie par l’évocation des souffrances subies par les peuples antillais. Maximin réussit dans son essai à faire briller la couleur des expressions culturelles des îles sans abandonner son engagement social et politique.




[1] MAXIMIN, Daniel. Les fruits du cyclone : une géopoétique de la Caraïbe, Paris, Editions du Seuil, 2006.

[2] A ce sujet, voir l’Eloge de la Créolité, co-écrit par Jean Bernabé, Raphaël Confiant et Patrick Chamoiseau, publié chez Gallimard en 1989. 

[3] Daniel Maximin, op. cit., p. 15.

[4] Voir son article « La vocation de comprendre l’Autre » dans Le courrier de l’Unesco Caraïbe aux voix multiples, 112, décembre 1981, p. 32-35.

[5] Daniel Maximin, op. Cit., p. 46-47.

[6] Ibidem, p. 41.

[7] Ibidem, p. 69.

[8] Ibidem, p. 110.

[9] Ibidem, p. 130.

[10] Ibidem, p. 108.

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Dimanche 21 septembre 2008

  Analyse

Les personnages écrivains dans Traversée de la Mangrove de Maryse Condé : altération littéraire ou portrait ironique ?

 

Par Mouhamadou Cissé

 

 

Publié en 1989, Traversée de la Mangrove[1][1] s’intègre au « cycle identitaire » des romans de Maryse Condé, dans le sens du retour à la poétique guadeloupéenne, après l’errance africaine de l’auteure. Ce roman, inscrit au cœur du pittoresque insulaire, réunit les membres méfiants de la petite communauté insulaire, Rivière au Sel, à déballer inlassablement leur passé, à tour de rôle, pendant la veillée funèbre à la mémoire de Francis Sancher. Bien que les voix narratives se multiplient, les témoignages habituels, récapitulant le passé caribéen, n’en renseignent pas moins sur la vie secrète et mystérieuse de celui dont on célèbre les funérailles, lors d’une nuit pluvieuse. Les personnages ont juste le temps de bavarder, de prier à cœur ouvert, mais l’œuvre manifeste au fond les paradoxes de la société insulaire à la recherche de ses valeurs. Parmi ces tentatives de recouvrer les identités, l’écriture, un acte captivant auquel se livrent des personnages enthousiastes, joue un rôle clef, amusant, mais ironique au regard de la distanciation élaborée par Condé. Ce qui est frappant dans cette activité artistique, c’est la quête d’une légitimité littéraire par des personnages tournés en dérision. Au-delà des noms d’écrivains qu’ils clament, et des styles qu’ils proclament, les personnages plus que prétentieux ont altéré le rôle de l’artiste, selon Maryse Condé, mais il faut y voir une leçon d’écriture.

 

Les intentions d’écrire face à la critique auctoriale: l’art inachevé

 

Dans un procédé de constructions intérieures, il ressort clairement dans Traversée de la Mangrove la peinture de personnages antillais qui empruntent les chemins de l’écriture, ceux déjà traversés par de  grands écrivains de la Caraïbe. L’art décrire des livres est représenté dans ce roman où des faux-semblants de l’écrivain discutent pompeusement de concepts littéraires, de techniques narratives, sans arriver à la création qui leur pose des problèmes. Ici, la mise en abyme[2][2] consiste essentiellement à mettre à distance des êtres obsédés par l’écriture, qui est un élément de la narration, donc une passion agissante, mais dangereuse pour ces apprentis qui s’exercent à la littérature.  Néanmoins,  l’ironie de l’auteur est là, elle se dresse férocement contre la folie qui érige en règle le rêve des grandeurs littéraires.

 

 D’abord, le roman de Francis Sancher, celui-là même que le lecteur est en train de lire, Traversée de la Mangrove, ne sera jamais achevé. Peu importe que le livre ne soit pas écrit. Le projet du roman, ainsi que les particularités dégagées, élaborent un champ littéraire vaste et ambitieux qui rehausse, valide et institue le texte, alors qu’il n’est pas encore réalisé ou écrit. Or, Francis Sancher se réclame à la fois d’être romancier et critique littéraire, un double jeu ironiquement contraint à l’échec, car même si l’art n’a pas de limites, l’écrivain, lui, (Francis Sancher) en présente beaucoup au regard de son roman inachevé :

 

 -Tu vois, j’écris. Ne me demande pas à quoi ça sert. D’ailleurs, je ne finirais jamais ce livre puisque, avant d’en avoir tracé la première ligne et de savoir ce que je vais y mettre de sang, de rires, de larmes, de peur, d’espoir, enfin de tout ce qui fait qu’un livre est un livre et non une dissertation de raseur, la tête à demi fêlée, j’en ai trouvé le titre : « Traversée de la Mangrove ! » [3][3]

 

 Est soulevée dans cette esquisse littéraire la notion de « particularisme », pierre de touche et fondement thématique dans les œuvres caribéennes. Cette image définit la totalité du monde créole, symbolise les espoirs et les déceptions des Antillais dont les exemples sont donnés dans le roman par les voix féminines et souffrantes (Mira et Dinah). Le plus frappant dans cette création, c’est l’indifférence de la société qui rejette le livre et banalise le statut de l’écrivain antillais. Un malentendu sans précédent est né, c’est le divorce entre l’artiste et le public ; l’un veut symboliser dans l’art la société, l’autre considère l’écriture comme rêve inutile auquel s’adonnent des paresseux. Francis Sancher est victime de cette attaque qui singularise Rivière-au-Sel par son pouvoir de démythifier l’écrivain, son art est loin d’être sacré aux Antilles. Moïse, le Facteur très détesté du village, trouve les mots justes pour railler l’écrivain, rejeter sa légitimité dans une société où les besoins se trouvent ailleurs : « Un écrivain, est-ce donc un fainéant, assis à l’ombre de sa galerie, fixant la crête des montagnes des heures durant pendant que les autres suent leur sueur sous le chaud soleil du Bon Dieu[4][4]. »

 

   On le voit, le terme « écrivain » sonne comme un couperet dans ce village, microcosme des Caraïbes. La surprise des habitants est grande, quand ils aperçoivent Francis Sancher assis devant une machine à écrire exerçant sa passion. Ce spectacle leur apparaît étrange, cette activité est surprenante et insolite dans l’imaginaire social et populaire. Seul Lucien Évariste méritait le nom d’écrivain, et c’était d’ailleurs par moquerie, par complaisance ironique. Car il croyait être écrivain, bien qu’il n’eût écrit aucun roman, aucun récit. Cette dérision rappelle d’autres mécanismes littéraires pour ridiculiser davantage Émile Étienne, le personnage qui prétendait être un historien, alors qu’il n’avait publié qu’une « brochure que personne n’avait lue « Parlons de Petit Bourg [5][5] ». Là encore, c’est la société qui constitue le blocage de l’art, puisque le dialogue et la communication sont interrompus par le refus de lire : la lecture  n’enchante pas du tout les protagonistes, à l’image d’Emmanuel Pélagie qui la conçoit comme une façon de perdre le temps dans des histoires futiles. Cette distance du public est-elle un manque de considération à l’encontre de l’écrivain, ou un simple constat de l’auteur faisant allusion à la période historique dans les Plantations, où les esclaves ne lisaient pas, attirés par d’autres activités comme le chant et la danse ? Dès lors, un dessein de l’auteure se dégage de ce malentendu symbolique : privilégier le goût de la lecture comme processus d’affirmation de l’identité littéraire et culturelle. Ce dessein porte aussi un jugement sur les écrivains antillais: ils doivent toucher profondément le public, bien au-delà du rôle de porte-parole qui véhicule idéaux, espoirs, déceptions et préoccupations de la société.

 

 La recherche sans aboutissement d’une forme d’art

 

    Le fait d’entraîner les personnages dans la recherche de figures esthétiques à leur manuscrit, constitue un effet de dévoilement progressif de leurs incompétences. Plus ils examinent les styles abordés dans la littérature antillaise, sur le plan des formes et des thèmes, plus ils deviennent des angoissés, subitement terrorisés par un malaise qui atténue la volonté d’écrire. Mais le faire valoir n’est utilisé que pour présenter, d’une part, les choix nombreux qui s’offrent à l’écrivain antillais et, d’autre part, la complexité du métier du littéraire. On comprend pourquoi les personnages écrivains de Condé recherchent des modèles littéraires, en posant le débat perpétuel et complexe sur la créolité. D’où les hésitations qui les traumatisent, et ils n’arrivent pas à écrire, partagés entre des choix multiples. D’ailleurs, Lucien Évariste n’échappe pas aux remarques de Maryse Condé qui écrit ceci: « Il n’arrivait à rien, hésitant entre fresque historique retraçant les hauts faits des Nèg mawon, et une chronique romancée de la grande insurrection du sud de 1837. [6][6]» L’exaltation des faits et gestes des esclaves insoumis, la relation de l’héroïsme historique, relèvent de l’écriture patriotique, voire profondément identitaire que Maryse Condé avait reprochée à son personnage Djeré des Derniers rois mages (1992). C’est la même distanciation que Traversée de la Mangrove exécutait devant l’obstination de Lucien Évariste, être nostalgique de l’histoire des Caraïbes qu’il entendait enregistrer en français. Mais la mise en abyme brise les projets d’un ouvrage guadeloupéen, dans le sens des mœurs, écrit en langue française. Aussi les protagonistes et amis de Lucien se chargent-ils d’invalider son intention littéraire. Ils s’interrogent, jusqu’à le décourager, sur l’originalité d’un texte antillais qui  n’est pas écrit en créole…

 

     Traversée de la Mangrove est donc la mise en relief des possibilités d’écriture qui partagent dans la réalité les écrivains antillais. Le procédé sera accompli par Lucien, l’écrivain incapable d’écrire, mais il réfléchit sur les différentes problématiques qui traversent la littérature antillaise : « Lucien bondit, songeant à Alejo Carpentier et José Lima et se voyant déjà discutant style, technique narrative, utilisation de l’oralité dans l’écriture.[7][7]» Au vrai, le débat entre les écrivains antillais n’existe pas ; Maryse Condé l’invente dans son roman, comme si elle revendiquait le dialogue littéraire entre écrivains antillais, qui sont plutôt préoccupés à « pérorer sur la culture antillaise à Los Angeles et à Barkley.[8][8] » Cette ivresse littéraire conduit Lucien, à défaut de pouvoir écrire, à animer des émissions de la radio locale, la « Radyo Kon Lambi ». N’est-ce pas là une manière condéenne de ramener ces soi-disant écrivains à leur condition sociale précaire ?




[1][1]Maryse Condé, Traversée de la Mangrove, Paris, Mercure de France, 1989.

[2][2]Pour mieux saisir cette mise en abyme, qui se déroule au cours de la veillée funèbre, on peut d’abord convoquer André Gide, dont l’exemple canonique du Journal 1889-1939 avait expliqué les structures symboliques et enfouies au second plan dans une œuvre d’art : « J’aime assez qu’en une œuvre d’art, on retrouve ainsi transposé, à l’échelle des personnages, le sujet même de cette œuvre» (André Gide, Journal 1889-1939, (1951), Paris, collection « Bibliothèque de la Pléiade », tome I, numéro dans la collection : 54, Gallimard, 1951, p. 41). Dans Le récit spéculaire, Lucien Dällenbach poursuit la leçon gidienne en soulignant l’étendue du concept de l’art dans l’art, car est mise en abyme « […] toute enclave entretenant une relation de similitude avec l’œuvre qui la contient » (Lucien Dällenbach, Le récit spéculaire. Essai sur la mise en abyme, Paris, Seuil, 1977, p. 18).

 

[3][3]Ibid., p. 192.

[4][4]Ibid., p. 38.

[5][5]Ibid., p. 25.

[6][6]Ibid., 218.

[7][7]Ibid., p. 219.

[8][8]Ibid.

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Jeudi 3 juillet 2008
Reportage

Au « Non » de Vinci

 

Par Ali Chibani


Le mardi 19 juin 2008, le Centre culturel algérien (C.C.A.) a projeté le dernier film-documentaire de M’BarekMenad. Au « Non » de Vinci1 est composé de plusieurs témoignages. Le plus important des témoins est ClaudeVinci, le déserteur. Chanteur-poète, communiste, dans sa jeunesse, il a été appelé pour accomplir son « devoir militaire » en Algérie. Son parcours de soldat, qu’il évoque dans Les Portes de fer2, est court. Quelques jours après son arrivée en Algérie, il est envoyé en Kabylie où, lors de sa première sortie de « pacification », le 08 août 1956, il monte, avec d’autres soldats, vers un village, nommé les Portes de fer, occupé par des vieillards, des femmes et des enfants. « Il n’y avait pas d’hommes. Ils étaient tous partis sans doute au maquis », se rappelle-t-il après la projection. « Puis voilà que nos troupes d’élite, raconte-t-il dans son livre, mettent en branle des lance-flammes vers les femmes et les enfants qui deviennent des torches vivantes les uns après les autres (…) Des tas de monstruosités ressortent de ma mémoire. Oradour, bien sûr, la division S.S. Das Reich, les quatre-vingts morts d’Argenton sur Creuse juste la veille d’Oradour… » (p. 42). Au C.C.A., la voix de Claude Vinci se noue : « C’était des SS Mais cette fois, ils étaient Français ! » Cet événement traumatisant est à l’origine de sa désertion. Le parcours de Claude Vinci ne s’arrête pas là. Il s’engage au sein du F.L.N en France, rejoint les porteurs de valise jusqu’à l’indépendance de l’Algérie. Il s’engage par la suite en faveur du combat palestinien.

« Cette plongée dans l’histoire algérienne, dit le réalisateur M’Barek Menad qui a retrouvé des survivants au massacre des Portes de fer, répond avant tout à un besoin personnel. Je suis fils d’un ancien militant du F.L.N et je porte le prénom de mon oncle tué par l’armée française. Par ailleurs, j’ai une arme, une caméra, entre les mains que j’ai voulu utiliser pour parler de cette mémoire commune aux Français et aux Algériens. » Outre la rencontre de Claude Vinci, la loi du 23 février portant sur « le rôle positif du colonialisme » votée par les parlementaires français, compte parmi les causes initiales du projet de réaliser ce film. « La première victime des guerres, c’est la vérité. Il y a les histoires officielles dans les deux rives, je voudrais que mon travail nous aide pour qu’ensemble nous exorcisions nos vieux démons. » Le spectateur regrettera les problèmes techniques que M’Barek Menad explique : « ce film, je l’ai fait avec des bouts de chandelles. Je n’ai eu aucune aide financière. » Néanmoins, Au « Non » de Vinci a eu le prix d’encouragement au Festival du film amazigh en Algérie, et a participé à de nombreux festivals et projections en Hexagone.

Lors des débats qui ont suivi la projection, le public s’est montré enthousiaste. Des jeunes français d’origine algérienne se sont sentis très concernés par un film qui les « éclaire » sur les silences de leurs parents. S’il semble que « la France a besoin de faire une cure historique », comme l’évoque le réalisateur, en Algérie pourtant, cette guerre est du passé. Le chanteur-poète Lounis Aït Menguellet a assisté à la projection: « Cela m’a rappelé une période que j’ai vécue en tant qu’enfant. M. André Branchard, qui était dans l’armée française et faisait fonction d’instituteur dans notre village, aidait les maquisards algériens. Mais l’intérêt d’un tel documentaire pour les jeunes Algériens, je ne saurais en parler. Nos jeunes sont passés à autre chose. Nous avons eu une autre guerre et nous avons d’autres préoccupations. » « Quand on sait que l’histoire enseignée est loin d’être parfaite, ajoute-t-il, il serait judicieux de les interpeller pour leur montrer cette guerre et sa complexité. »

Au « Non » de Vinci sera diffusé par la télévision nationale algérienne. En France, ARTE l’a rejeté car non « conforme » à sa ligne éditoriale.

 

1 M’Barek Menad, Au « Non » de Vinci, Tizi-Ouzou, prod. M’Barek Menad, 2007, 52 mn.

2 Claude Vinci, Les Portes de fer, « “Ma” guerre d’Algérie et “ma” désertion », Paris, Le Temps des cerises, 2002, p. 97.

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