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Présentation du blog

                                                                            Animés par une même p assion, nous sommes un groupe d'amis qui, étudiant à l'université les littératures francophones, avons voulu construire un espace d'analyse et de promotion des diverses créations artistiques francophones venues du monde entier, tout en y intégrant notre regard sur l'actualité.

Nous proposons, à travers ce blog, différentes rubriques enrichies, chaque mois, par un dossier thématique ou portant sur une personnalité francophone. Des indications en tête d'article vous informent sur les différents publics "Tout public" "Didactique" "Analyse" auxquels s'adressent les articles.

Nous espérons ainsi vous faire découvrir et surtout apprécier de nouveaux horizons culturels.

 

L'équipe du blog

Coups de cœur

Lundi 1 janvier 2007 1 01 01 2007 12:30



Un triple coup de cœur :

Les hirondelles de Kaboul

L’attentat

Les sirènes de Bagdad  

                                                 de Yasmina Khadra

 

C’est en humaniste en quête de vérité que Yasmina Khadra, de son vrai nom Mohamed Moulessehoul, ancien militaire algérien reconverti en écrivain de langue française, s’est lancé dans cette trilogie consacrée au dialogue de sourds opposant l’Orient et l’Occident. Trois romans à travers lesquels il parcourt toutes les voies de l’enfer auxquelles mènent l’intolérance, le fanatisme et la haine. Trois romans qui lui permettent d’aborder également les sujets universels de l’identité, du poids des rêves et de la tentation de la facilité.

Le premier roman, Les hirondelles de Kaboul, paru en 2002 aux éditions Julliard, raconte la vie de deux couples habitant la ville pendant le règne des talibans. D’un côté il y a Atiq, qui fait partie de la milice des talibans, espérant que leur vision de la religion peut améliorer le sort des afghans et son épouse, Mussarat, qui est infirmière. De l’autre côté, on découvre Mohsen et sa femme, Zunaira, deux universitaires qui ont tout perdu lorsque les talibans ont pris le pouvoir.

Ce récit, cruel et lucide, raconte leur désespoir, la perte de leurs illusions, la difficulté pour les deux femmes à vivre dans des conditions où on ne leur reconnaît aucun droit. Il aborde tous les thèmes de l’oppression : la banalité du mal, l’hystérie des foules, la puissance du sacrifice, l’ombre de la mort et surtout le règne de l’absurde. Sur ce dernier point, le rapprochement entre l’auteur et Albert Camus est explicite.

Mais l’histoire n’est pas totalement noire car bien que Kaboul soit devenue « l’antichambre de l’au-delà. Une antichambre obscure où les repères sont falsifiés ; un calvaire pudibond ; une insoutenable latence observée dans la plus stricte intimité » (p. 12), l’espoir s’entête grâce à l’amour qu’éprouvent les personnages.

Dans L’attentat, publié en 2005 chez le même éditeur, Yasmina Khadra entraîne le lecteur au cœur du conflit israélo-palestinien à travers deux personnages centraux, à savoir Amine, chirurgien israélien, d’origine palestinienne qui a toujours refusé de prendre parti dans la lutte qui oppose son peuple d’origine et son peuple d’adoption et sa femme Sihem qu’il adore. Un jour, Tel Aviv est secouée par un attentat commis dans un restaurant par un kamikaze, faisant ainsi de très nombreuses victimes. Après avoir opéré toute la journée les blessés, Amine rentre chez lui et espère trouver du réconfort auprès de son épouse. Mais un coup de fil lui apprend qu’elle est morte sur les lieux de l’attentat et qu’elle est soupçonnée d’être l’auteur de la tuerie. Refusant d’y croire, Amine se lance dans une quête où il se verra contraint d’écouter la plus dure des vérités.

Une fois encore, l’auteur confirme son art magistral de se saisir d’un sujet brûlant et de le mettre en scène jusque dans ses plus insupportables contradictions. C’est sans doute pour cette raison que le livre a connu un énorme succès auprès du public (prix des libraires 2006, prix tropiques 2006 et actuellement en cours d’adaptation cinématographique aux Etats-Unis) mais qu’il a également reçu des réactions hostiles de la part de certains cercles juifs sionistes et arabes.

Enfin, Les sirènes de Bagdad (2006, même éditeur) raconte le mécanisme qui transforme un jeune bédouin irakien plutôt timoré en une machine de guerre. Celui-ci se voit tiré d’une enfance heureuse et pacifiste lors de l’intervention brutale des GI dans son village, durant laquelle son père est humilié. Il décide alors de fuir et de se rendre à Bagdad :

« Je sus que plus rien ne serait comme avant, que, tôt ou tard, quoi qu’il arrive, quoi qu’il advienne, j’étais condamné à laver l’affront dans le sang. (…) J’étais un bédouin et aucun bédouin ne peut composer avec une offense sans que le sang soit versé.»

Il se retrouve dans une ville déchirée par la guerre civile. Sans ressources, sans repères, miné par la honte, il devient une proie rêvée pour les islamistes radicaux auxquels il propose de devenir kamikaze.

Ce récit est une brillante description de la chute vers le désespoir, de la fragilisation d’un être privé de sa fierté et de la tentation de se perdre, d’anesthésier la douleur dans l’anéantissement de l’autre et de soi.

Ce voyage initiatique au cœur du terrorisme est scandé dans un style guerrier, haletant et viril mais également métaphorique et lyrique. C’est d’ailleurs ce qui impressionne chez Yasmina Khadra, sa faculté à allier le dépouillement stylistique au lyrisme poétique, sa manière de faire naître des images insoutenables et pourtant belles dans leur atrocité afin de montrer toute leur nuance.

A travers cette trilogie, l’auteur s’est brillamment assigné la tâche de sensibiliser et de faire réfléchir le lecteur sur les conflits armés actuels et notamment le lectorat occidental. Selon lui, projeter ce dernier dans l’Afghanistan des talibans, le conflit israélo-palestinien ou l’Irak d’aujourd’hui permet de lui donner un accès plus direct à la mentalité orientale. Au-delà de cette connaissance de l’histoire, nous retiendrons de ce triptyque romanesque une réflexion subtile et juste sur la fragilité de notre humanité.

 

 

 

                                                                                             Jessica Falot

 

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Jeudi 1 février 2007 4 01 02 2007 15:08

« On assassine la littérature »
Par Ali Chibani






Il est un homme qui porte en lui la crise la rupture de l’histoire des idées d’avec l’histoire de la pensée. Dans Nous et les autres, « La réflexion française sur la diversité humaine »[1], Tzvetan Todorov se disait choqué « d’observer ce divorce complet entre vivre et dire » chez les écrivains et critiques français, et marquait son aversion pour « les mots que n’appuient pas les actes ». Ces sentiments, partagés par tous ceux qui, comme lui, sont venus d’un pays étranger où ils ont connu des régimes politiques autoritaires,  d’une manière consciente ou inconsciente, sont à l’origine de La Littérature en péril[2], dernier ouvrage de l’essayiste mondialement connu.

Fidèle à lui-même, Tzvetan Todorov explique au lecteur ce qui est à l’origine de sa dernière réflexion. Il s’agit de ses enfants qui, grâce ou à cause de l’aide de leur père, voient leurs exercices scolaires en littérature récompensés par des notes peu satisfaisantes. En naît le constat d’une école en dérive et qui n’arrive même plus à faire aimer la littérature aux enfants. Pourquoi ? « A l’école, on n’apprend pas de quoi parlent les œuvres mais de quoi parlent les critiques. » En d’autres termes, la littérature, essentiellement française, s’est désengagée de l’Histoire pour partir en quête de sa propre finalité, c’est-à-dire elle-même. Todorov nous fait réviser notre histoire littéraire française depuis les Lumières. Il part de la naissance de la doctrine de l’esthétique, qui atteindra son acmé dans la notion de « l’art pour l’art », jusqu’à l’émergence de la triade formalisme-nihilisme-solipsisme dépréciant le monde extérieur au livre. Cela amène le critique littéraire, particulièrement le journaliste, à oublier le fond pour ne s’intéresser qu’aux « seules prouesses techniques » du créateur. Un créateur qui considère que le monde ne vaut pas la peine d’être vécu car trop mauvais et méchant. De dérive en dérive, la littérature française a sombré dans le narcissisme, dans le sens négatif du terme. L’auteur est amené « à décrire par le menu ses moindres émois, ses plus insignifiantes expériences sexuelles, ses réminiscences les plus futiles : autant le monde est répugnant, autant le soi est fascinant ! » Et la littérature se transforme en piédestal. L’écrivain est un dieu ; une œuvre est artistique si elle est enfermée dans un musée…

En dénonçant, « l’abus de pouvoir » des « praticiens littéraires » français, Todorov appelle écrivains, critiques et enseignants à remettre la littérature sur les rails de l’Histoire afin qu’elle soit une littérature qui vise « la vérité commune de dévoilement ou, si l’on préfère, l’univers élargi auquel on parvient en rencontrant un texte narratif ou poétique. » Cela est plus que nécessaire pour assurer la survie de notre littérature dont la volonté de se défaire du monde est, indéniablement, un échec.


[1] Paris, Seuil, 1989.

[2] Paris, éd. Flammarion, 2007, 100 pages, 12 €.

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Jeudi 15 février 2007 4 15 02 2007 15:00

L’esclave vieil homme et le molosse,

de Patrick Chamoiseau

ou le récit de la fuite vers une nouvelle existence

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Si nous étions marqués en tant que lecteurs par la longueur « biblique » des textes de Patrick Chamoiseau, L’esclave vieil homme et le molosse, publié en 1997 chez Gallimard nous permet d’apprécier son style, dans une modalité plus brève. L’histoire de cet esclave qui décide, depuis une vie de soumission, de fuir l’habitation et de marronner dans les bois de Martinique, est un concentré des formes du discours chères à Chamoiseau. En effet, les marques d’oralité qui caractérisent la littérature antillaise de ces dernières années sont subtilement combinées au goût pour l’explicitation d’une architecture du texte. Ainsi, l’auteur construit son récit en sept mouvements : Matière, Vivant, Eaux, Lunaire, Solaire, La Pierre, Les os. Cette structure renforce le mouvement, déjà présent dans Texaco[1], du retour aux matériaux qui donnent vie à la parole de l’écrivain martiniquais. Ces mouvements rythment et nourrissent la parole du conteur, qui trouve dans ces éléments le moyen de matérialiser sa voix par l’écriture.

 

 

 

Il est possible également d’identifier dans L’esclave vieil homme et le molosse un troisième aspect de l’œuvre de Patrick Chamoiseau : il s’agit de cette vocation de réflexion qui permet au  marqueur de paroles de devenir un guerrier de l’imaginaire. Bien qu’il ne soit pas question, au moins de manière explicite, de cette évolution dans le récit de 1997, l’auteur fait glisser dans les interstices de son histoire, sa pensée sur des thèmes qui l’occupent depuis toujours : la traite négrière, l’esclavage, la parole des conteurs, la cohabitation des békés et des Africains déportés dans ce territoire, inconnu pour les uns comme pour les autres. Néanmoins, L’esclave vieil homme et le molosse nous propose une forme particulière de réflexion autour de l’histoire et de la culture du peuple antillais : il s’agit d’un dialogue établi entre l’auteur et Edouard Glissant, figure tutélaire de la pensée créole des Antilles. Ce dialogue, que Chamoiseau appellera « entre-dire » est construit à partir des fragments de deux textes de Glissant : L’intention poétique, publié en 1969 chez Gallimard, et La folie Celat, inédit au moment de la parution de L’esclave vieil homme et le molosse, mais qui sera publié en 2000 dans la même maison d’édition, dans le recueil intitulé Le monde incréé : poétrie. Ainsi, ces extraits des textes d’Edouard Glissant, inscrits au début de chaque mouvement, semblent inspirer la parole de Chamoiseau, tout en permettant à ce dernier de faire avancer la pensée glissantienne par le biais de son écriture.

 

 

 

Le texte de Patrick Chamoiseau retrace le parcours d’un esclave en Martinique qui, après avoir consacré sa vie au service de son maître sans jamais se révolter, décide un jour de céder à la « décharge » et de prendre la fuite. Ainsi, le texte fait vivre au lecteur le marronnage de l’esclave vieil homme dans les bois de l’île, dans une course qui oppose et identifie en même temps, l’esclave et le molosse, envoyé par le maître à sa poursuite, l’homme et son double dans la souffrance. La fuite est retracée dans un décor qui s’éloigne clairement des descriptions doudouistes de la beauté de l’île pour se rapprocher de la complexe réalité de ces lieux. Ainsi, le lecteur découvre avec le vieil homme les bas-bois comme un autre monde, un autre réel dans lequel les arbres retrouvent une vie, un pouvoir qui dépasse l’homme, qui le submerge dans une autre forme d’existence. Dans ce nouvel environnement qui ne connaît rien des règles du monde de l’habitation, du dehors, l’homme semble fusionner avec les éléments de la nature : « il ouvre les bras en croix, chaque doigt racine avide, feuillage sensible[2] ». Les bas-bois, puis les hauts-bois se dévoilent comme une autre réalité, qui rapproche la forêt martiniquaise de La jungle peinte par Wilfredo Lam en 1943. L’artiste cubain propose un monde qui n’est plus simplement végétal mais qui montre une étroite relation de solidarité dans laquelle arbres et hommes ne font qu’un. Il s’agit d’une jungle qui subsiste grâce à la coexistence des arbres, des hommes, des oiseaux qui, à l’image de la relation glissantienne, se soutiennent pour exister. Cette intertextualité avec le tableau du peintre caribéen sera reprise de manière explicite par Edouard Glissant dans La Cohée du Lamentin : poétique V, publié en 2005 chez Gallimard. Mais déjà dans L’esclave vieil homme et le molosse, la parole poétique de Chamoiseau nous permet de pénétrer cette jungle dans laquelle l’ordre établi semble renversé, laissant place à des nouvelles forces.

 

 

 

Le texte de Patrick Chamoiseau nous invite à entreprendre une course, celle de l’esclave vieil homme qui se lance à la poursuite de sa liberté, malgré la terreur que le molosse génère en lui. Ainsi, nous sommes les témoins d’une transformation qui se réalise dans le texte grâce à l’écriture du poète. A mesure que l’esclave avance dans sa course, il gagne sa liberté et ce changement dans son statut sera accompagné en miroir par la transformation du molosse. Celui qu’on appelait au début « l’esclave vieil homme » deviendra simplement « le vieil homme ». Mais cette transformation dans l’identité profonde du personnage sera renforcée par un autre changement. En avançant dans sa fuite désespérée et en trompant, par un jeu de détours, le molosse, l’esclave parvient à récupérer son identité et avec elle, sa parole. Ainsi, dans le cinquième mouvement, Solaire, l’auteur oublie la troisième personne destinée à l’esclave pour laisser place à un Je, qui rendra la parole à l’homme qui choisit le marronnage :

 

 

 

Il vit double. Lumière était forte mais plus aussi violente. Elle provenait de l’extérieur, sans doute de l’intérieur, l’irradiait à la douce. Les choses autour de lui étaient informes, mouvantes, comme exposées derrière une eau très claire, j’écarquillai les yeux pour mieux voir, et le monde naquit sans un voile de pudeur. Un total végétal d’un serein impérieux. Je. Les feuilles étaient nombreuses, vertes en manières infinies, ocre aussi, jaunes, marron, froissées, éclatantes, elles se livraient à de sacrés désordres. Je. Les lianes allaient chercher le sol pour s’emmêler encore, tenter souche, bourgeonner. Je pus lever les yeux et voir ces arbres qui m’avaient paru si effrayants dans leurs grands-robes nocturnes. Je pus les contempler enfin.[3]

 

 

 

 

Ce geste d’écriture peut également être lu comme une affirmation de la réappropriation d’une identité enfouie, par le biais de la parole poétique. L’écrivain rend ainsi au peuple antillais une littérature ou plutôt une oraliture qui semble retracer avec fidélité l’histoire et l’évolution toujours vivantes et perpétuellement en devenir d’une population. En ce sens, il est intéressant de signaler la démarche de Chamoiseau qui cherche à récupérer et à réintégrer dans la mémoire antillaise la présence des Amérindiens. Cela se concrétise dans L’esclave vieil homme et le molosse par la présence des Caraïbes dans les bois, symbolisée par une forme d’écriture particulière.

Patrick Chamoiseau propose dans ce texte une histoire multiple, celle de la recherche de la liberté entreprise par un vieil esclave, mais aussi celle de l’affranchissement d’un imaginaire par l’action de la parole poétique. L’auteur martiniquais choisit pour cela une forme brève qui diversifie son œuvre, sans pour autant trahir son style et sa pensée.

 

 

 

 

 

 

                                                                                  Victoria Famin



[1] CHAMOISEAU, Patrick. Texaco, Gallimard, Paris, 1992.

[2] CHAMOISEAU, Patrick. L’esclave vieil homme et le molosse, Gallimard, Paris, 1997, p. 72.

[3] Ibidem, p. 89.

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Jeudi 1 mars 2007 4 01 03 2007 11:05

 

 

Des soldats français racontent leur guerre d’Algérie

 

 

« Si quelqu’un vous demande pourquoi nous sommes morts, dites-lui que c’est parce que nos pères nous ont menti ». Cette épitaphe que Kipling Rudyart a fait graver sur la tombe de son fils, Claude Grandjacques aurait aimé la dédier à son frère Alain mort pendant la guerre d’Algérie. Les raisons de ce vœu, Claude et ses compagnons de guerre s’évertuent à les expliquer dans un ouvrage collectif.

Des Miages aux Djebels[1] prend valeur de testament. Bernard, Claude, Alain et André sont « appelés à porter les armes sur une terre de combat sous des couleurs différentes : les Rappelés, la Légion, les Chasseurs alpins ou les SAS (Sections Administratives Spécialisées) au service de la population ». Ils racontent leur guerre d’Algérie, avec, comme point de départ et d’arrivée, les Dômes de Miage, dans les Alpes, et comme lieu central, les montagnes de Kabylie. Le récit historique, allant de 1956 à 1962, est coloré d’anecdotes personnelles, de « conversations banales », ainsi que d’évocations historiques par année. On y trouve également des lettres, qui font le témoignage posthume d’Alain, et des photographies étayant les différents témoignages. Les auteurs du livre se sont jetés dans leur mémoire pour revivre pleinement cette période tragique dans l’histoire de l’Algérie et de la France, « ce drame de famille qui n’aurait jamais dû exister ». S’en dégage un sentiment d’amertume à l’égard des dirigeants politiques. Alors que les autorités de la métropole poussent les soldats vers la mort, bien que la cause de l’Algérie française soit perdue depuis 1958, les futurs dirigeants de l’Algérie indépendante « étaient au chaud, de l’autre côté des frontières, à attendre le bon moment pour s’emparer, en Algérie, du pouvoir que va leur abandonner la France ».

Ce qui est frappant dans ces mémoires, c’est de voir que, 50 ans après cette guerre, les blessures sont toujours vives. Il faut dire que cet ouvrage est une cure psychanalytique pour les anciens soldats qui en sont les auteurs. C’est la première fois qu’ils acceptent de s’exprimer sur leur passé militaire. Ils ont pour hantise l’injustice des historiens et des politiciens accusés d’héroïser les combattants algériens de l’Armée de libération nationale (ALN) et de déverser leur mépris sur l’ensemble des soldats français. C’est pourquoi Claude insiste sur ses actions en tant que responsable d’une SAS, située à Bouzeguene. Il brave les consignes de ses supérieurs dans le seul objectif d’améliorer le sort de la population. Son frère, Alain, mettait fin à sa carrière militaire pour embrasser les carrières d’enseignant et de guide de  montagne. Il a été tué quelques jours avant « la quille » lors d’un accrochage avec des combattants algériens. Les narrateurs évoquent aussi comment certains « rebelles » du pays colonisé étaient des sanguinaires. Que ce soit pendant ou après la guerre, des Algériens ont été massacrés par d’autres Algériens. Et de conclure : « Dans notre guerre, ce sont surtout les soldats des deux camps qui ont été sincères : ils n’ont pas triché. Ils ont obéi et ont fini par croire qu’ils combattaient pour une cause juste. Souvent, ils sont morts d’avoir cru à un rêve impossible, devenu cauchemar, celui de la fraternité ». Et pour cause, « Les uns se battaient pour une Algérie qu’il fallait garder avec la France », certains de protéger les populations algériennes des « terroristes », pendant que « les autres [combattaient] pour une vraie démocratie et l’indépendance » afin de vivre en paix avec ceux qu’on allait appeler « les pieds noirs ». « Ils ont tous été trahis ».

Des Miages aux Djebels concentre les histoires d’hommes qui voulaient percer un passage à la lumière dans les ténèbres de l’Histoire. En cela, il est porteur d’espoir. D’ailleurs, à l’origine de l’ouvrage, non pas la haine, mais l’attachement que voue Claude à la Kabylie où il est retourné en 2004. Le regard de la population rencontrée « est celui de l’amitié sincère, débarrassée de tout préjugé ». D’amitié en amitié, comme le prouve cette photo où Hocine, un ancien de l’ALN, pose aux côtés de Claude, les anciens soldats ont voulu que les fonds récoltés lors de la vente de leur livre soient intégralement reversés à « des œuvres humanitaires ou prenant en charge les handicapés » en Kabylie. « Avec le secret espoir que cet ouvrage, apporte une pierre solide à l’édifice de la mémoire concernant cette époque douloureuse et permette aux jeunes générations de l’appréhender avec un autre regard ».

Des Miages aux djebels est un livre atypique. Il réussit à faire de la tragédie un espace fertile à l’amour et au rêve, à travers des récits cruels et exaltants.

 

 

 

Ali Chibani

 

 

 

 


[1] Collectif, Des Miages aux Djebels. Notre guerre d’Algérie, « Alain, André, Bernard et Claude 1956-1962 », St Gervais les Bains, éd. Mémoire et regards, p. 336. [Commander le livre miages-djebels@miages-djebels.org]

 

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Dimanche 11 mars 2007 7 11 03 2007 15:38

 Le journaliste Didier Contant et les « talibans » de Paris

 

 

 

 

« Tibhirine ». En tamazight, cela veut dire « les jardins ». Ces jardins-là sont jonchés de cadavres. Tibhirine, région proche de Médéa, dans l’est algérien, est devenue tristement célèbre après l’enlèvement et la décapitation, en 1996, des sept moines trappistes français qui s’y trouvaient. En 2004, Didier Contant, ancien rédacteur en chef de l’agence Gamma devenu journaliste indépendant, subit une chute mortelle dans l’immeuble d’une de ses amies. Il avait 43 ans. La presse algérienne le nommera alors « Le Huitième mort de Tibhirine ». C’est cette thèse que sa compagne, la sud-africaine Rina Sherman, soutient dans son livre[1] qui est une véritable descente dans les « maquis » de Paris. Elle dénonce précisément le « corporatisme » des journalistes, sans ambages.

« Ce sont des talibans ». L’enlèvement des sept moines, dont on ne retrouvera que les têtes, est d’abord imputé aux éléments des Groupes islamistes armés (GIA). Bientôt la thèse selon laquelle les terroristes islamistes étaient commandés par les services secrets algériens fait son apparition en France. Ce qui ajoute de l’eau au moulin des défenseurs du « qui tue qui ? ». L’accusation est soutenue par des journalistes français, mis sur la voie et rassurés par un ancien adjudant des services secrets algériens, le douteux Abdelhak Tigha. Mais avant de rendre publics les résultats de leurs recherches, Didier Contant mène son enquête en Algérie. D’après les éléments recueillis sur place, se fiant particulièrement à un Algérien enlevé en même temps que les moines et qui a réussi à prendre la fuite, les autorités algériennes ne seraient pas complices de l’enlèvement. Les islamistes auraient donc agi de leur propre chef, ce qui fragilise les accusations de Abdelhak Tigha. Selon Rina Sherman, c’est là la cause de « [l’]étrange suicide[2] » de Didier Contant. L’ethnologue sud-africaine reproche à des journalistes de Canal + d’avoir discrédité son compagnon dans son milieu professionnel en l’accusant de travailler pour les « barbouzes », en l’occurrence pour les services secrets algériens. Ce faisant, Contant aurait subi une grande pression, d’autant plus que Le Figaro Magazine et l’agence Capa, pour lesquels il réalisait ses reportages, ont été informés de ces supposés liens. Ses articles sont refusés partout. Par la suite, le « journaliste a le sentiment d'être "épié", "observé", "filé". "Quand je l'ai vu la semaine dernière, Didier ne paraissait pas déprimé, observe Serge Faubert [journaliste à Gamma]. Il soulignait juste cette impression d'être surveillé. Pour la première fois, je lui voyais ce sentiment de bête traquée », rapporte le quotidien France Soir (17 février 2004). Et la presse algérienne de conclure : « Le journaliste français Didier Contant poussé au suicide » (El Watan, 19 février 2004).

« Harcèlement ». Pourtant, l’ancien journaliste aurait essayé de prouver sa bonne foi, toujours sans succès. Il écrit à une amie algérienne sur le compte de ses ennemis : « Ce sont des talibans du type : Qui n’est pas avec nous est contre nous ». Rina Sherman ne se contente pas de rapporter les dires des journalistes français ou algériens et de Didier Contant. Pour plus de persuasion, elle a mené une contre-enquête. Dans Le Huitième mort de Tibhirine, elle relève les contradictions des investigations policières. Pour preuve, si l’on se fie à elle, le récit de l’ancienne amie chez qui le « suicide » s’est produit ne concorde pas avec les récits des passants et des voisins. D’autres éléments sont portés à la connaissance du lecteur que nous ne pouvons pas résumer ici.

À la lecture de cet ouvrage, nous ne pouvons prendre partie et considérer la mort de Didier Contant comme un suicide « provoqué par un harcèlement », comme l’écrit Jean-François Kahn, ou un meurtre. Il nous est, tout de même, possible d’affirmer avec Antoine Sfeir, préfacier du livre, que la disparition de ce journaliste n’a pas suscité l’intérêt qu’elle méritait car « on ne peut avoir que des doutes sur cette mort fortuite qui arrangeait tout le monde en définitive ». Le Huitième mort de Tibhirine est un récit tragique qui ne soulève que des interrogations pour le moins légitimes. C’est une véritable enquête dans les territoires ténébreux du journalisme où les « menées des uns et des autres créent des maquis dans les plus beaux couloirs de la ville ».

                                                                                                                            Ali Chibani


[1] Le Huitième mort de Tibhirine, Paris, éd. Tatamis, 2007, 191 pages, 19,90€.

[2] Ainsi titrait le magazine Marianne son article sur la mort du journaliste, édition du 8 au 14 mars 2004. Jean-François Kahn sera poursuivi en justice par le journaliste de Canal +, Jean-Baptiste Rivoire, pour diffamation et sera acquitté en appel.

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Dimanche 1 juillet 2007 7 01 07 2007 23:28

L’art de conter la politique

 

 

Begag.jpg A la croisée du conte et de l’autobiographie, Un mouton dans la baignoire est un succulent mélange de réflexions pertinentes et sarcastiques sur le disfonctionnement de l’appareil politique français à partir de l’expérience singulière de son auteur, Azouz Begag, romancier et sociologue projeté du jour au lendemain au rang de Ministre délégué à la Promotion de l’égalité des chances. Ce livre, vierge de chapitre défini, ressemble en fait à un carnet de bord dans lequel l’écrivain relate, avec discernement et par le biais d’une subtile touche d’ironie, les épreuves traversées au cours de ses deux années passées au sein du gouvernement.

Azouz Begag nous apprend tout d’abord la solitude qui entoure l’homme politique en fonction, via la peinture de sa propre condition de serviteur étatique à qui le pouvoir en place confia, un certain 2 juin 2005, un ministère fantôme incapable d’agir car dénué de véritable structure et de budget. Le lecteur découvre alors, page après page, l’extrême dureté de la vie interministérielle. En effet, individualisme, trahison, règlement de compte, manipulation médiatique semblent être les maîtres mots de la routine politicienne que nous décrit l’ancien Ministre redevenu kateb. Chaque fragment de son cahier nous transporte du côté cour au côté jardin de ce théâtre républicain en constante mouvance, tout en nous révélant progressivement le masque janusien de cruauté des acteurs en scène. Begag nous dévoile ainsi les multiples monstruosités des personae gouvernementales, anomalies bafouant les valeurs constitutionnelles et allant conséquemment à l’encontre de l’intérêt général au bénéfice du particulier. Il nous confie par exemple les humiliations et insultes d’ordre racial, pour ne pas dire raciste, dont il a été victime au profit notamment d’un autre sujet du monde politique aujourd’hui souverain : interpellations dégradantes ressurgies d’un temps colonial pourtant révolu, mise à l’écart systématique lors des rassemblements politiques, spoliation du travail réalisé, et cetera. C’est pourquoi l’écrivain définit l’univers obscur de la sphère publique telle une « cage[1] » à l’intérieur de laquelle s’entredévorent des fauves affamés de pouvoir, et non de devoir. C’est aussi la raison pour laquelle il nous inculque d’une façon si poétique l’importance de la vénération du lien filial, ombilic originel salutaire, seul capable de protéger l’individu contre toute forme d’aliénation. Lors d’un entretien accordé à la journaliste Anne Pitteloup, Begag déclare d’ailleurs à cet égard : « mon père m’a appris à nourrir cette valeur essentielle qu’est la dignité, et le respect de soi[2] ».

A l’écoute de cette figure paternelle et de ses chers ancêtres tutélaires, l’auteur transcende donc son texte en l’enrichissant d’une dimension esthétique fondée sur un langage métaphorique d’une extrême sensibilité, comme si l’auteur n’avait de cesse de revenir à ses racines, à son royaume d’enfance. Ce livre que Begag dédie d’une manière extrêmement émouvante à son frère disparu et « à la France du respect et de la tolérance[3] » dépasse ainsi le carcan du simple pamphlet politique. En dénonçant les dérives quasi barbares de la machine républicaine et, a fortiori, de cette société du rejet de l’Autre qu’elle engendre, l’écrivain dévoile la véritable nature de l’engagement artistique, à savoir celui qui suscite la prise de conscience citoyenne face à une doctrine nationaliste, celui-là même qui met en lumière un monde infini de possibles que quelques hauts placés refusent de voir. De ce fait, Begag se définit tel « un ouvreur de portes, d’horizons, de mentalités » grâce à la complémentarité de ses multiples facettes bicéphales que trop souvent l’on oppose. A la fois homme de lettres et politique, Français de naissance et descendant d’une famille algérienne, l’écrivain estompe les clivages arbitraires séparant ces catégories disciplinaires ou sociales pour promouvoir un modèle de pensée mettant en exergue l’interculturalité au sens large. En somme, ce livre testimonial constitue une trace essentielle car unique dans l’histoire de la politique française que le lecteur-électeur devra interpréter pour espérer retrouver la piste qui le guidera au-delà du désert socio-politique hexagonal.

 

Sidi Begag, choukrane !

 

 

 

                                                                                                                        Marine PIRIOU 


[1] Azouz BEGAG, Un mouton dans la baignoire, Ed. Fayard, Paris, 2007, p.54.

[2] Anne PITTELOUP, « Ecrire ne suffit pas », entretien publié dans Le Mag rendez-vous culturel du Courrier, 09 juin 2007.

[3] Azouz BEGAG, op. cit., p. 7.

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Lundi 2 juillet 2007 1 02 07 2007 08:10


511M87EBE4L.-AA240--1-.jpg Mariama Bâ, Une si longue lettre

D'ici et d’ailleurs

Par Virginie Brinker 


           

           
Dans ce roman paru en 1979, l’écrivain sénégalaise Mariama Bâ écrit à la première personne la lettre que Ramatoulaye, qui vient de perdre son mari Modou Fall, envoie à son amie d’enfance Aïssatou. Dans l’intimité de cette confession, la narratrice nous plonge dans une atmosphère douce-amère, au cœur de ce sentiment étrange situé entre la nostalgie poignante de l’amour heureux et la fatalité de l’impossibilité à le faire renaître.
Mais ce n’est pas le veuvage qui inspire ces méditations à Ramatoulaye. Les difficultés du couple datent… de l’arrivée de la jeune Binetou. Cette camarade de classe de Daba, la fille de la narratrice, est en effet devenue la co-épouse de cette dernière. Ramatoulaye enrage, étouffée par la jalousie, elle qui partageait jusque là avec Modou Fall trente années d’union et douze enfants. Mais elle sait aussi pertinemment que « Binetou est un agneau immolé comme beaucoup d’autres sur l’autel du matériel
[1] », et que ce mariage lui assurant une villa, une rente mensuelle, des habits prêt-à-porter et un futur voyage à la Mecque pour ses parents, est un moyen d’échapper à sa condition. Le roman fustige donc la polygamie, mais aussi les impasses de cette société clivée. Et c’est certainement en cela que le roman est d’une profondeur si touchante, chaque sujet est abordé dans toute sa complexité, et toujours sous l’angle de l’émotion de la narratrice.

 

            Les sentiments de Ramatoulaye envers son mari défunt sont en effet ambigus, à la fois empreints de tendresse et de colère mais aussi de dépit et de nostalgie. Ceci confère au roman une dimension universelle, au-delà des sphères temporelles (les années 1970) et spatiales (le contexte culturel sénégalais).

 

Et dire que j’ai aimé cet homme, dire que je lui ai consacré trente ans de ma vie, dire que j’ai porté douze fois son enfant. L’adjonction d’une rivale à ma vie ne lui a pas suffi. En aimant une autre, il a brûlé son passé moralement et matériellement, il a osé pareil reniement… et pourtant. Et pourtant que n’a-t-il fait pour que je devienne sa femme ![2]

 

 La peinture de la rencontre avec Modou Fall (chapitre 6) et celle de la vie à ses côtés (chapitre 9) rendent compte de ce mariage d’amour, contre l’avis des mères des deux protagonistes et la tradition. Enfin, le chapitre 16 décrivant la vie de la narratrice délaissée par son mari, épris d’une femme plus jeune, est à mon sens le plus émouvant… « Je survivais » peut-on y lire comme un leitmotiv. On y voit certes une femme seule et rongée de regrets, mais une femme digne, finissant par se réconcilier avec sa solitude et finalement sans doute avec elle-même.

 

            Mais ce court roman n’en reste pas là. D’une rare densité, il nous dépeint également une société en pleine mutation, prise entre tradition et modernité, notamment à travers la question de la place des femmes. Cette société est celle de l’après-indépendance et du cortège de questionnements qu’elle soulève : « Le modernisme ne peut donc être, sans s’accompagner de la dégradation des mœurs ?[3] ». Aïssatou, l’amie d’enfance, est d’ailleurs le symbole de cette transformation profonde. Contre la tradition, elle a épousé par amour Mawdo Bâ, mais la mère de celui-ci lui a imposé comme co-épouse la petite Nabou, descendante de princesse, qu’elle a élevée et, pour ainsi dire « dressée », pour son fils. Aïssatou, « pionnière hardie d’une nouvelle vie[4] », contre l’avis de tous demande alors le divorce, fait des études et part travailler pour l’ambassade du Sénégal aux Etats-Unis. On voit clairement dans cet exemple, que les femmes, suivant la génération à laquelle elles appartiennent, incarnent le conservatisme ou le progrès. Elles apparaissent ici comme les seuls agents de l’Histoire en marche, les actions des hommes n’étant que des épiphénomènes. Soucieuse d’explorer dans toute sa complexité cette mutation, Mariama Bâ évite les grandes théories. C’est pourquoi, le lecteur s’attache moins au parcours édifiant d’Aïssatou qu’à celui, plus nuancé, de la narratrice, à travers les différents obstacles qu’elle rencontre. Ramatoulaye, en effet, pourtant victime de cette société traditionnelle, ne la rejette pas, bien au contraire : « Nous étions pleins de nostalgie, mais résolument progressistes », dit-elle à la page 43. Son métier d’enseignante la passionne et elle le vit comme une mission émancipatrice[5], certes, mais ce n’est que l’expérience douloureuse du délaissement qui la poussera à accomplir une révolution interne et intime, celle de s’accomplir en tant que femme, à travers des actions quotidiennes et apparemment anodines : aller seule au cinéma, parler de sexualité à ses filles, aider sa fille Daba, encore toute jeune, à élever un enfant qu’elle a conçu par amour…

 

Les dernières pages, gorgées d’espoir nous distillent en quelques lignes les clefs d’un bonheur simple et digne, dans lequel pourront se retrouver toutes les femmes, mais aussi comme le dit l’auteur elle-même, les « hommes de bonne volonté ».

 

 

 


[1] Mariama Bâ, Une si longue lettre, Serpent à plume, coll. Motifs, 2001, p. 77.

[2] Ibid. , p.32.

[3] Ibid. , p. 142.

[4] Ibid. , p. 69.

[5] Voir le chapitre 9 (les pages 50 et 51 en particulier).

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Lundi 2 juillet 2007 1 02 07 2007 08:14

9782752601704-0-2005251354-2-.jpg Entendez-vous dans les montagnes

de Maïssa Bey

 

 

Maïssa Bey est le pseudonyme de Samia Benameur, une auteure algérienne d’expression française vivant dans l’Ouest algérien et également présidente d’une association culturelle « Paroles et écriture ».

Parmi ses nombreux romans, Entendez-vous dans les montagnes occupe une place très particulière car il se présente comme un témoignage que l’auteure a longtemps gardé enfoui en elle : « Ce récit que j’ai eu tant de mal à écrire et qui est là enfin ». Cette histoire cachée, refoulée, entourée de silence c’est celle de son père, un instituteur mort sous la torture pendant la révolution algérienne et dont Maïssa Bey ne garde que très peu de souvenirs : une photographie en noir et blanc datant de l’été 1955 qui ouvre le livre ainsi qu’une lettre d’affectation à Boghari et une carte postale qui le referment.

Le récit, construit comme une pièce de théâtre, dans un lieu clos, met en scène la rencontre de trois destins dans un train qui roule vers la cité du Vieux Port. L’une des protagonistes est une algérienne réfugiée en France afin d’échapper à la guerre civile et qui ne cesse de penser à son père mort sous la torture des militaires français quarante ans auparavant parce qu’il était engagé pour l’Indépendance. Face à elle voyage un médecin retraité qui a fait son service militaire en Algérie, dans le village et l’année même où le père de la narratrice est mort. Enfin, leur voisine est une jeune fille, petite-fille de Pieds-Noirs, qui aimerait bien comprendre ce douloureux passé dont personne ne veut parler.

Cet étrange voyage se transforme alors peu à peu en étrange partage et les souvenirs refoulés apparaissent en filigrane :

 

C’était comme si on avait ouvert des vannes pour laisser couler la boue, toute la fange d’un passé qui s’avère soudain très proche et encore sensible. Comme si en passant le doigt ou en palpant une cicatrice ancienne dont les bords s’étaient refermés, croyait-on, on sentait un léger suintement, qui se transforme peu à peu en une purulence qui finit par s’écouler de plus en plus abondamment, sans qu’on puisse l’arrêter.[1]

 

Mais si la tension et l’émotion sont constantes dans ce livre bref, concentré à l’extrême, aucun sentiment de haine ou de vengeance ne suinte. Les fils de la mémoire permettent seulement à l’auteure de faire revivre son père et de se confronter à ses démons :

 

Elle se dit que rien ne ressemble à ses rêves d’enfant, que les bourreaux ont des visages d’hommes, elle en est sûre maintenant, ils ont des mains d’homme, parfois même des réactions d’homme et rien ne permet de les distinguer des autres. Et cette idée la terrifie un peu plus.[2]

 

            Un livre d’une grande beauté qui demande à ce que l’on entende toujours dans nos âmes le bruit des souvenirs. 

                                                                                         Jessica FALOT

 

[1] Maïssa Bey, Entendez-vous dans les montagnes, Editions de l’Aube, coll. Regards croisés, 2002, p. 43.

[2] Ibid, p. 70.

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Lundi 2 juillet 2007 1 02 07 2007 22:54

 

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Eve de ses décombres : 
L’oratorio des adolescents perdus

 

 

 

D’une totale maîtrise, Eve de ses décombres, le dernier roman d’Ananda Devi, paru chez Gallimard en 2006 et récompensé à juste titre du prix Inter et des Cinq continents de la Francophonie, laisse surgir l’image d’un lieu retranché du progrès. « Troumaron, c’est une sorte d’entonnoir ; le dernier goulet où viennent se déverser les eaux usées de tout un pays ». « Nous sommes accolés à la montagne des Signaux », (page 13). Quartier déshérité de Port-Louis, sur l’île Maurice, Troumaron représente un espace tristement actuel, cerné par le chômage et la violence. Mais en même temps, il apparaît comme une métaphore douloureuse de l’existence saisie entre destin et survie. Au-delà du réel, l’insularité devient alors une façon de ressaisir le thème biblique de la Chute ; et le roman, le moyen poétique de recueillir avec plus de sensibilité des voix en prise avec la fatalité et l’exclusion.

Mais l’intensité du roman Eve de ses décombres tient surtout au passage à l’adolescence de chacun des personnages, à ce moment où Eve, Sad, Clélio et Savita accèdent à cette conscience trop aiguë d’eux-mêmes et du monde qui les entoure. Elle tient aussi au choix narratif de l’auteure qui restitue leur point de vue afin de faire ressortir le contraste de leurs expériences alors qu’un événement dramatique les oriente définitivement.

En effet, dans une première partie, le roman dévoile la multiplicité ambivalente des personnages pour les projeter dans une seconde partie sur un fond d’enquête policière. Après un prélude énigmatique d’Eve, Sad fait l’épreuve de son impuissance comme celle des mots qu’il aime et qu’il dédit à Eve. Il regarde Eve s’abîmer sans parvenir à la toucher et sans savoir comment la protéger. Clélio, lui, noie ce qui lui reste d’innocence dans une violence sans foi ni loi et s’enfonce dans la solitude. Seule Savita est entrée dans l’existence d’Eve. Son amitié permet de l’extraire du commerce de son corps qu’Eve traduit comme seul refus possible de son appartenance à Troumaron : « J’avais une monnaie d’échange : moi. […] Tout ce que je leur donnais, moi, c’était l’ombre d’un corps. […] J’ai dix-sept-ans et je m’en fous. J’achète mon avenir », page 20-21. Mais la mort traverse l’univers des uns et des autres et les fait basculer dans cet état limite où le dénuement de la condition humaine trouve son expression. Au fur et à mesure des monologues intérieurs, principalement de Sad et Eve, un chant s’installe dans ce récit où la perte des illusions se rapproche d’une perte de soi, jusqu’à le transformer en oratorio pour l’être aimé.


Six mots ; un pour chaque paume, un pour chaque pied, un pour la tête et un pour le cœur. Je dégouline rouge.

Pour la première fois, elle m’entoure de ses bras. Sa bouche est désolée, mais inflexible. Malgré mon désarroi, je mesure le centimètre qui nous sépare.

Sinon cela n’aura servi à rien, dit-elle[1].

Dans ce roman, c’est par touches délicates qu’on avance. Se dévoilent alors des zones qui interrogent l’espoir, quand l’innocence ressemble au paradis perdu.

 

Caroline TRICOTELLE

 

[1] Ananda Devi, Eve de ses décombres, Paris, Gallimard, 2006, p. 155.

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Mardi 3 juillet 2007 2 03 07 2007 12:25

La Cité des roses[1] de Mouloud Feraoun

Testament à deux voies

Par Ali Chibani 

  feraoun.jpg

            Dans cet inédit de Mouloud Feraoun, le lecteur découvre l’histoire d’un directeur d’école algérien descendu des montagnes pour s’installer à la Cité des Roses. Il y rencontre une enseignante française qu’il aimera. La relation du directeur et de Françoise est tumultueuse, d’autant plus que « l’Autre », M.G., un officier des « Unités Terrestres » qui « prêchait “l’intégration des âmes à tout prix” et “la fraternisation obligatoire”. » (p. 50), va tenter de séduire Françoise qu’il attire d’ailleurs. L’amour des deux personnages principaux est un amour interdit. Ils sont tous deux mariés et appartiennent, visiblement, aux deux camps ennemis  de la guerre d’Algérie : « Plus que jamais, il s’agissait pour les Français de garder l’Algérie en supprimant toute opposition. Il s’agissait pour nous de reconquérir notre liberté et d’être maîtres chez nous. » (p.166). Ils se sont promis de faire de leur histoire un roman, promesse tenue par le directeur qui nous la livre à la première personne du singulier : « ... je vais donc reproduire ce début qui, dans notre histoire, est plutôt un aboutissement. Puis, toujours pour me justifier et pour excuser Françoise, j’essayerai d’expliquer comment nous en sommes arrivés là. » (p. 67).

L’histoire, qui se déroule en 1958, imagine l’Algérie qui s’affranchit de la France et va jusqu’à supposer les rapports que pourraient entretenir ces deux pays jusqu’à la séparation finale : 


Tous deux, nous n’attendions plus grand-chose de ce lundi. Peut-être le baiser d’adieu avec des larmes de bêtes. Peut-être rien du tout : une simple poignée de main parmi toutes les autres. Enfin, dans le domaine du possible, double crise de colère suivie d’une vive altercation pour s’en aller avec de la rancune. Une fausse rancune qui masquerait notre tristesse. (…) En fin de compte, ça a été la poignée de main, accompagnée d’un regard chargé de toute la tristesse du monde et aussi d’un soupçon de promesse. (p. 59)


La promesse d’une autre rencontre algéro-française se traduit dans la relation amoureuse des deux personnages. L’auteur du Fils du pauvre explique :


… si la politique peut donner une certaine teinte à l’amour, elle ne peut ni le nourrir, ni le modifier, ni l’empêcher. C’est la politique, la morale, l’honnêteté, etc. qui recherchent toujours des accommodements avec l’amour. (…) J’ai cru qu’il était indiqué de faire s’épanouir un tel sentiment au milieu de la haine et qu’il suffisait de rappeler en contre point que cette haine existait, se traduisait par la colère, l’hypocrisie, la souffrance et
la mort. Mais
de cette situation historique sur laquelle je n’avais pas besoin d’insister, j’ai voulu que les personnages s’évadent en se donnant l’un à l’autre. (Quatrième de couverture)


L’évasion est difficile pour une Française menacée par les attentats algériens et sur laquelle le militaire M.G., comme « mon général », a jeté son dévolu. En parlant de sa passion pour le directeur, elle dit s’être « … engagée sur une pente ! » (p. 63). La relation amoureuse avec une Française est aussi difficile pour un enseignant considéré comme un « hybride » qui risque d’être tué par les deux camps ennemis : « L’instituteur n’était pas un traître mais un hybride. Personne n’en voulait plus, il était bon pour le couteau, la mitraillette ou tout au moins la prison. » (p. 18). Tout cela se passe alors que « Chaque jour, la guerre s’infiltrait à l’intérieur de l’école comme une encre rouge et boueuse dans laquelle il fallait patauger constamment. » (p. 43)

En 1958 déjà, Feraoun n'excluait pas son assassinat. « Pour sa part, il savait qu’il serait une victime, rien de plus. Oui, vraiment, il sentait la charogne mais la même odeur imprégnait également tous les autres et, en dehors de cette évidence, tout le reste ne signifiait rien. » (p. 21) Cela ne l’empêchait pas de rêver. Françoise représente la France idéale, celle qui sait qu’elle a tort et qui a parfois le courage de le dire, celle qui veut « la paix des cœurs » (p. 32) et non la paix des braves. Elle incarne aussi les Européens d’Algérie dont le sort après-guerre se posait déjà.
            Pourtant, tout le monde était préoccupé par les apparences :
« Le masque ne trompait personne mais il pesait à tous. » (p. 46-47). En effet, tout au long de ce récit, où l’espoir lutte contre la réalité, chacun cherche à se rassurer et à avoir bonne conscience, ce qui est une manière de se donner l’illusion de commander le navire de son destin alors que le hasard est le seul maître à bord : « Malik avait perdu son père six mois auparavant, tombé, lui, au beau milieu de la route mais au même endroit [que celui où l’enfant de quatorze ans a été criblé de balles], comme par hasard. » (p. 16). L’enseignant, lui, « … venait d’apprendre par hasard que, dans tel village où il débuta, il n’y avait plus âme qui vive. » (p. 17). La réalité est telle que cet amour semble quelque chose « d’insolite » comme la lettre bleue envoyée par Françoise, rentrée en France seulement pour ses « vacances » car, malgré tout, « notre conviction profonde est que nous sommes faits pour être amis. Je crois que cela durera toujours, même si d’autres doivent en souffrir. » (p. 66), tout en interpellant les ennemis de la réconciliation : « Songez à nos enfants » (p. 73).
           Trois années après l’écriture de ce roman, rejeté par les éditeurs français qui exigeaient des modifications refusées par l’auteur, Mouloud Feraoun ajoute, en 1961, un épilogue, sans doute imposé par le contexte historique et dont la conclusion est on ne peut plus testamentaire : « Bonne chance à tous. Vous avez trop souffert. Adieu Françoise ! » (p. 170).

 


[1] Alger, éd. Yamcom, 2007, 170 pages. L’auteur a donné à ce roman le titre de L’Anniversaire, mettant en avant le rendez-vous manqué que se sont donnés les deux personnages principaux pour célébrer leur premier baiser. Le titre ayant été attribué par les éditeurs français aux premières parties d’un ouvrage entamé par Feraoun avant son assassinat en 1961 par l’OAS. Ce roman posthume porte le titre du premier chapitre.

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