OÙ VA LA
FRANCE ?
« … la civilisation se construit à la fois du dedans et du dehors. » C'est dans ces termes que le
psychanalyste français René Kaës ouvre Différence culturelle et souffrances de l’identité, l'ouvrage collectif qu'il a dirigé (éd. Dunod, 1998). Les politiques, eux, ont une autre idée:
séparer le "dedans" du "dehors". Tout ce qui vient de l'extérieur est à leurs yeux monstrueux. Pourtant, ces mêmes politiques ne sauraient que faire sans les étrangers, particulièrement en
période électorale où ils leur servent de boucs-émissaires.
À l'heure où le peuple français occupe les rues pour défendre ses "privilèges", des "étrangers en situation irrégulière" se
jettent du haut des immeubles. La police a frappé sur la porte. Qui manifeste pour ces victimes de la dernière terreur fabriquée par le ministère le plus infâme qui se puisse imaginer
?
18000, c'est le chiffre de l'année. 18000, ce sont des hommes, des femmes et des enfants jetés,
« expulsés », de l'autre côté du "Mur".
À ce propos, nous publions des extraits du dernier appel de Patrick Chamoiseau et Edouard Glissant.
Les Murs
L'approche des hasards et de la nécessité de l'idée d'identité
Une des richesses les plus fragiles de l'identité, personnelle ou collective, et les plus précieuses aussi, est que
d'évidence elle se développe et se renforce de manière continue, nulle part on ne rencontre de fixité identitaire, mais aussi qu'elle ne saurait s'établir ni se rassurer à partir de règles,
d'édits, de lois qui en fonderaient d'autorité la nature. Le principe d'identité se réalise ou se déréalise parfois dans des phases de régression (perte du sentiment de soi) ou de pathologie
(exaspération d'un sentiment collectif de supériorité) dont les diverses « guérisons » ne relèvent pas, elles non plus, de décisions préparées et arrêtées, puis mécaniquement
appliquées.
Une des richesses les plus fragiles de l'identité, personnelle ou collective, et les plus précieuses aussi, est que
d'évidence elle se développe et se renforce de manière continue, nulle part on ne rencontre de fixité identitaire, mais aussi qu'elle ne saurait s'établir ni se rassurer à partir de règles,
d'édits, de lois qui en fonderaient d'autorité la nature. Le principe d'identité se réalise ou se déréalise parfois dans des phases de régression (perte du sentiment de soi) ou de pathologie
(exaspération d'un sentiment collectif de supériorité) dont les diverses « guérisons » ne relèvent pas, elles non plus, de décisions préparées et arrêtées, puis mécaniquement
appliquées.
Essayons d'approcher cette multiplicité complexe, jamais donnée comme un tout, ni d'un seul coup, que nous appelons
identité. Un peuple ou un individu peuvent être attentifs au mouvement de leur identité, mais ne peuvent en décider par avance, au moyen de préceptes et de postulats. On ne saurait gérer un
ministère de l'identité. Sinon la vie de la collectivité deviendrait une mécanique, son avenir aseptisé, rendu infertile par des régies fixes, comme dans une expérience de laboratoire. C'est que
l'identité est d'abord un être-dans-le-monde, ainsi que disent les philosophes, un risque avant tout, qu'il faut courir, et qu'elle fournit ainsi au rapport avec l'Autre et avec ce monde, en même
temps qu'elle résulte du rapport. Une telle ambivalence nourrit à la fois la liberté d'entreprendre et, plus avant, l'audace de changer.
Identité nationale.
En Occident et d'abord en Europe, les collectivités se constituent en nations, dont la double fonction fut d'exalter ce
qu'on appelait les valeurs de la communauté, de les défendre contre toute agression extérieure et, si possible, de les exporter dans le monde. La nation devient alors un État-nation, dont le
modèle peu à peu s'impose et définit la nature fondamentale des rapports entre peuples dans le monde moderne. La communauté qui vit en État-nation sait pourquoi elle le fait, sans jamais pouvoir
le figurer par postulats et théorèmes, c'est la raison pour laquelle elle exprime cela par des symboles (les fameuses valeurs), auxquels elle prétend attribuer une dimension
« d'universel ». Une telle organisation est au principe des conquêtes coloniales, la nation colonisatrice impose ses valeurs, et se réclame d'une identité préservée de toute atteinte
extérieure et que nous appellerons une identité racine unique. Même si toute colonisation est d'abord d'exploitation économique, aucune ne peut se passer de cette survalorisation
identitaire qui justifie l'exploitation. L'identité racine unique a donc toujours besoin de se justifier en se définissant, ou du moins en essayant de le faire. Mais ce modèle s'est aussi trouvé
à l'origine des luttes anticolonialistes, c'est dans la revendication d'une identité nationale, héritée de l'exemple du colonisateur, que les communautés dominées ont trouvé la force de résister.
Le modèle de l'État-nation a multiplié dans le monde. Il en est résulté bien des désastres. (…)
Faire-Monde.
Ainsi en plein 21ème siècle, une grande démocratie, une vieille République, terre dite des « Droits de l'Homme »,
rassemble dans l‘intitulé d'un ministère appelé en premier lieu à la répression, les termes : immigration, intégration, identité nationale, co-développement. Dans ce précipité, les
termes s‘entrechoquent, s'annulent, se condamnent, et ne laissent en finale que le hoquet d'une régression. La France trahit par là une part non codifiable de son identité, un des aspects
fondamentaux, l'autre en est le colonialisme, de son rapport au monde : l'exaltation de la liberté pour tous. (…)
C'est vrai enfin que dans ce marché ouvert, ce « monde-marché », ce « marché-monde »,
les dépressions entre pénurie et abondance suscitent des flots migratoires intenses, comme des cyclones qu'aucune frontière ne saurait endiguer. Sapiens est par définition un migrant,
émigrant, immigrant. Il a essaimé comme cela, pris le monde comme cela et, comme cela, il a traversé les déserts et les neiges, les monts et les abîmes, quitté les famines pour suivre le boire et
le manger. Il n'est frontière qu'on n'outrepasse. (…) le Tout-Monde est la maison de tous - Kay tout moune -, qu'il appartient à tous et que son équilibre passe par
l'équilibre de tous.
Mur et Relation.
(…) La notion même d'identité a longtemps servi de muraille : faire le compte de ce qui est à soi, le distinguer de ce
qui tient de l'Autre, qu'on érige alors en menace illisible, empreinte de barbarie. Le mur identitaire a donné les éternelles confrontations de peuples, les empires, les expansions coloniales, la
Traite des nègres, les atrocités de l'esclavage américain et tous les génocides. Le côté mur de l'identité a existé, existe encore, dans toutes les cultures, tous les peuples, mais c'est en
Occident qu'il s'est avéré le plus dévastateur sous l'amplification des sciences et des technologies. Le monde a quand même fait Tout-Monde. Les cultures, les civilisations et les peuples se sont
quand même rencontrés, fracassés, mutuellement embellis et fécondés, souvent sans le savoir.
(…) Le progrès humain ne peut pas se comprendre sans admettre qu'il existe un côté dynamique de l'identité, et qui est celui
de la Relation. Là où le côté mur de l'identité renferme, le côté Relation ouvre tout autant, et si, dès l'origine, ce côté s'est ouvert aux différences comme aux opacités, cela
n'a jamais été sur des bases humanistes ni d'après le dispositif d'une morale religieuse laïcisée. C'était simplement une affaire de survie : ceux qui duraient le mieux, qui se
reproduisaient le mieux, avaient su pratiquer ce contact avec l'Autre : compenser le côté mur par la rencontre du donner-recevoir, s'alimenter sans cesse ainsi : à cet
échange où l'on se change sans pour autant se perdre ni se dénaturer. (…)
L'imaginaire libre.
Les murs qui se construisent aujourd'hui (au prétexte de terrorisme, d'immigration sauvage ou de dieu préférable) ne se
dressent pas entre des civilisations, des cultures ou des identités, mais entre des pauvretés et des surabondances, des ivresses opulentes mais inquiètes et des asphyxies sèches.
Donc : entre des réalités qu'une politique mondiale, dotée des institutions adéquates saurait atténuer, voire résoudre. Ce qui menace les identités nationales, ce n'est pas les
immigrations, c'est par exemple l'hégémonie étasunienne sans partage, c'est la standardisation insidieuse prise dans la consommation, c'est la marchandise divinisée, précipitée sur toutes les
innocences, c'est l'idée d'une « essence occidentale », exempte des autres, ou d‘une civilisation exempte de tout apport des autres, et qui serait par là même devenue
non-humaine. C'est l'idée de la pureté, de l'élection divine, de la prééminence, du droit d'ingérence, en bref c'est le mur identitaire au cœur de l'unité-diversité humaine.
(…)
Mondialité.
La Mondialité (qui n'est pas le marché-monde) nous exalte aujourd'hui et nous lancine, nous suggère une diversité
plus complexe que ne peuvent le signifier ces marqueurs archaïques que sont la couleur de la peau, la langue que l'on parle, le dieu que l'on honore ou celui que l'on craint, le sol où l'on
est né. L'identité relationnelle ouvre à une diversité qui est un feu d'artifice, une ovation des imaginaires. La multiplicité, voire l'effervescence, des imaginaires repose sur la présence
vivifiante et consciente de cela que toutes les cultures, tous les peuples, toutes les langues, ont élaboré en ombres et en merveilles, et qui constitue l'infinie matière des humanités. La vraie
diversité ne se trouve aujourd'hui que dans les imaginaires : la façon de se penser, de penser le monde, de se penser dans le monde, d'organiser ses principes d'existence et de choisir son
sol natal. La même peau peut habiller des imaginaires différents. Des imaginaires semblables peuvent s'accommoder de peaux, de langues et de dieux différents. (…)
De la repentance.
(…) Ce n'est pas l'immigration qui menace ou appauvrit, c'est la raideur du mur et la clôture de soi. C'est pourquoi nous
nous sommes levés pour que les Histoires nationales s'ouvrent aux réalités du monde. Pour que les mémoires nationales verticales puissent s'enivrer du partage des mémoires. Pour que la fierté
nationale puisse s'alimenter à la reconnaissance des ombres comme des lumières. C'est pourquoi nous disons aussi que la repentance ne peut pas se demander mais qu'elle peut se recevoir et
s'entendre. La haute conception des choses du monde n'est jamais béate, orgueilleuse, imbécile. Elle est faite de tremblements, et c'est de tremblement en tremblement qu'elle s'élève sur les
degrés d'un clair retour de conscience. L'idée de repentance tend à diminuer celui qui la réclame, mais elle grandit celui qui peut la mettre en œuvre. Il faut craindre une pauvreté de
conscience quand on est incapable d'oser la repentance.
L'Appel.
Les murs menacent tout le monde, de l'un et l'autre côté de leur obscurité. C'est la relation à l'Autre (à tout L'Autre,
dans ses présences animales, végétales, environnementales, culturelles et humaines) qui nous indique la partie la plus haute, la plus honorable, la plus enrichissante de
nous-mêmes.
Nous demandons que toutes les forces humaines, d'Afrique d'Asie, des Amériques, d'Europe, que tous les peuples sans États,
tous les « Républicains », tous les tenants des «Droits de l'Homme », que tous les artistes, toute autorité citoyenne ou de bonne volonté, élèvent par toutes les formes possibles,
une protestation contre ce mur-ministère qui tente de nous accommoder au pire, de nous habituer à l'insupportable, de nous faire fréquenter, en silence, jusqu'au risque de la complicité,
l'inadmissible.
Tout le contraire de la beauté.
Patrick Chamoiseau et Edouard Glissant
© Institut du Tout-monde.
Extraits publiés avec l'aimable autorisation des auteurs et de la revue Les Périphériques : www.lesperipheriques.org
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