Communication

Présentation du blog

Animés par une même passion, nous sommes un groupe d'amis qui, étudiant à l'université les littératures francophones, avons voulu construire un espace d'analyse et de promotion des diverses créations artistiques francophones venues du monde entier, tout en y intégrant notre regard sur l'actualité.

Nous proposons, à travers ce blog, différentes rubriques enrichies, chaque quinzaine, par un dossier thématique ou portant sur une personnalité francophone. Des indications en tête d'article vous informe sur les différents publics "Tout public" "Didactique" "Analyse" auxquels s'adressent les articles.

Nous espérons ainsi vous faire découvrir et surtout apprécier de nouveaux horizons culturels.

 

L'équipe du blog

Dimanche 20 janvier 2008

« Besoin d’une nouvelle Afrique, d’un nouvel humanisme » (Nocky Djedanoum)


L’équipe de La Plume francophone a pu assister en décembre 2007 à la 15ème édition du festival des arts et médias africains, qui se tient à Lille chaque année, à l’initiative de l’auteur d’origine tchadienne Nocky Djedanoum.

 

Cette année, après l’opération « Rwanda : écrire par devoir de mémoire » (1998-2000), qui avait permis à une dizaine d’auteurs africains francophones de se rendre au Rwanda en résidence  d’écriture, afin de permettre et assurer la transmission du génocide des Tutsi du Rwanda, le festival lance une opération en faveur du Darfour, via la projet « Voix africaines / Voix universelles (VaVu) pour le Darfour. »

 

Ainsi, le 15 décembre 2007, une journée entière a été dédiée au Darfour à la Maison d’Education Permanente de Lille, réunissant de nombreux articles (musiciens, plasticiens, écrivains), mais également des historiens et des journalistes.


Pour plus d’informations

 

http://www.festafrica.org/

 

par La plume francophone publié dans : Chronique
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Dimanche 20 janvier 2008

Chronique, par Virginie Brinker


Les sources historiques du conflit au Darfour

 

Marie-José Tubiana, ethnologue, est directeur de recherche honoraire au CNRS. Ses principaux travaux portent sur des sociétés pastorales et agricoles établies au Tchad et au Soudan, notamment les Zaghawa. Sa communication s’est avérée fort précieuse pour saisir les implications historiques et politiques de la crise au Darfour.

Le Darfour est un immense territoire, grand comme la France, situé à l’Ouest du Soudan et peuplé de 7 millions d’habitants environ, arabes ou africains, mais tous musulmans. Après avoir longtemps été un sultanat indépendant, le Darfour est rattaché au Soudan anglo-égyptien par les Anglais en 1916. Comme ni les colons anglais, ni le gouvernement central soudanais de Khartoum (à partir de 1956, date de l’indépendance) n’y ont investi, le région a été délaissée, devenant très périphérique. Marie-José Tubiana mentionne les 150 km de routes seulement qui la parcourent. On peu y ajouter le faible nombre des enseignants et médecins.

A partir des années 1970, la sécheresse réduit le nombre de terres cultivables, ce qui entraine des conflits entre les agriculteurs sédentaires majoritaires dans les tribus africaines darfouri (tels les Four, les Masalit, les Birgit…), et les éleveurs nomades, surtout arabes mais pas seulement. La terrible famine de 1984 fait 90 000 morts dans l’indifférence du gouvernement central et les rapports entre éleveurs et pasteurs se tendent d’autant plus. Ce drame accélère la prise de conscience des élites four qui réclame un partage des richesses plus équitable au Soudan. Le gouvernement soudanais arme alors les nomades, jugés plus fidèles. Durant les années 1980, les tensions s’accumulent donc au Darfour. D’autant que la province sert de base-arrière à la guerre civile au Tchad. Différents groupes rebelles y trouvent refuge et y recrutent, et c’est à partir du Darfour qu’Idriss Déby s’empare du Tchad en 1990.

En 2003, après les vingt années de guerre civile entre le Nord (musulman) et le Sud du Soudan (chrétien et animiste), les négociations entre le Mouvement Populaire de libération du Soudan de John Garang (réclamant un partage des richesses nées du pétrole et l’abrogation de la charia, la loi islamique) et le gouvernement de Khartoum sont sur le point d’aboutir. Les militants du Darfour veulent alors s’inviter au partage, par les armes. Marie-José Tubiana rappelle toutefois que si la « rébellion » au Darfour est officialisée en 2003, elle a pris naissance dès 1987.

Or, le Darfour, entièrement musulman, est considéré par le gouvernement comme une partie intégrante du Nord du Soudan. Pour mater l’insurrection, Khartoum va donc utiliser une méthode éprouvée pendant la guerre civile au Sud-Soudan : la constitution de milices tribales, surnommées les jenjawid ou janjawid, c’est-à-dire les « démons armés à cheval », désignant à l’origine les bandits de grand chemin. Ces milices sont recrutées parmi les petites tribus arabes pauvres ne disposant pas de terres, mais aussi parmi les criminels de droit commun, quelques tribus africaines, dont les Tama et même des mercenaires arabes étrangers venus du Tchad, du Niger ou de Mauritanie.

Enfin, pour priver la « rébellion » dominée par les Four et les Zaghawa de tout soutien de la population, au début de l’été 2003, le gouvernement entreprend une vaste opération de « nettoyage ethnique ». Les raids des milices sont précédés des bombardements de l’armée soudanaise, les milices ont ordre de tuer tout le monde. L’artisan de cette politique est Ahmed Haroun, secrétaire d’état soudanais aux affaires humanitaires et par conséquent protégé par le régime, alors que la Cour Pénale Internationale l’a inculpé.

Depuis 2003, on compte au moins 200 000 morts, énormément de villages détruits et environ 2 millions de déplacés. Marie-José Tubiana rappelle le rôle fondamental des 600 km de frontière entre le Tchad et le Soudan, le long desquels s’amassent « rebelles » et déplacés du Darfour, mais aussi rebelles du Tchad. Ces propos seront complétés un peu plus tard par le porte-parole des associations Abéché-Oise et Tchad-Oise, médecin humanitaire et originaire de la région frontalière, se définissant comme « un Tchadien du Darfour et un For du Tchad ».

            Dans un second temps, Marie-José Tubiana, présente son livre Carnet de routes au Dar For, publié en mars 2006 aux éditions Sépia. Elle y narre son expérience du Darfour dans les années 1960-1970, c’est-à-dire le Darfour d’avant la guerre. Il s’agit de son journal d’ethnologue de l’époque, sans doute le meilleur moyen de rendre hommage à ces populations décimées et de témoigner de leurs vies.

 

Les enjeux géopolitiques du conflit

Un texte extrait de Darfour, au-delà de la guerre d’Alexandre Diméli, journaliste au Messager (Cameroun) est ensuite lu, en particulier un chapitre intitulé « Des enjeux souterrains ». Il rappelle le rôle de premier plan joué par la Chine dans le conflit. En effet, depuis le début de la crise au Darfour, la Chine soutient le gouvernement soudanais, en lui vendant des armes notamment. Il faut dire que Pékin achète les 2/3 du pétrole soudanais et que le Soudan apparaît comme un axe de pénétration majeur en Afrique pour la Chine. Les USA, eux, adoptent la stratégie inverse, intérêts pétroliers obligent, et selon le journaliste, il ne faut donc pas se fier au discours humanitaire des Etats-Unis.

 

La parole aux victimes

Issa Tahar Abderaman, président de la communauté darfouri de France, prend ensuite la parole. Il vient du Darfour, a 26 ans et vit à Arras. Il y a trouvé refuge en 2004 grâce à l’Association du Bon Samaritain, créée par le révérend Jean-Marie Matadi Ngazuba, un évangéliste originaire du Congo qui l’a recueilli. Mais ce n’est pas son témoignage personnel que raconte Issa Tahar. Il tente à son tour de contextualiser le conflit, évoque les villages détruits, les viols, les tueries. Il dénonce à plusieurs reprises le rôle joué par Ahmed Haroun, le secrétaire d’Etat soudanais aux « affaires humanitaires ». Le révérend du Bon Samaritain rapportera ensuite la violence des autres témoignages, son association ayant accueilli 600 Darfouri. Il s’insurgera également contre le terme de « rébellion » pour qualifier l’insurrection au Darfour, et préfèrera parler de « Résistance », Issa Tahar ayant pris soin de rappeler les légitimes revendications des Darfouri.

 

 

par La plume francophone publié dans : Chronique
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Dimanche 20 janvier 2008

Chronique, par Circé Krouch-Guilhem



Jérôme Tubiana,
un des intervenants de la journée du samedi 15 décembre, journaliste et photographe indépendant, va régulièrement au Darfour depuis 2004. En tant que photographe et journaliste, il avait commencé à travailler à partir de 1997-1998 sur la région s’étendant du Tchad à la Somalie. De son travail sont nés Les Contes Toubou du Sahara, contes recueillis au Niger et au Tchad, et publiés aux éditions L’Harmattan en septembre 2007.

Lorsque le conflit a éclaté au Darfour en 2003, il était au Tchad, près de la frontière soudanaise. Il a voulu à ce moment proposer des reportages aux médias occidentaux qui, il l’a beaucoup déploré lors de son intervention, se sont désintéressé du sujet, ne le trouvant pas assez porteur. C’est contacté par une ONG, Action contre la faim qui, pour clarifier sa mission dans ce conflit voulait tout d’abord le comprendre, le décrypter, qu’il est donc allé une première fois au Darfour en automne 2004. Il a pu se rendre compte que paradoxalement, le Darfour était plus ouvert depuis la guerre via les ONG et les médias. Pour son premier voyage, il a voulu y être introduit par le biais d’anciennes connaissances de ses parents qui y ont travaillé en tant qu’anthropologues (sa mère préfère l’appellation d’« ethnologue »), y ont effectué des missions de recherche assez longues entre 1965-1970. Cette expérience particulière lui a permis de « prendre la mesure du passage de l’Histoire », il a été étonné de voir comme ces personnes ou leurs enfants se souvenaient de ses parents[1]. Guidé par la volonté de « faire sentir plus que de faire comprendre » le Darfour dans ses écrits, il préfère sortir d’une simple description médiatique, et travailler alors plus sur l’intime et le particulier, pour pouvoir ensuite exprimer des vues plus générales ; ce que reflètent parfaitement son exposition et son projet de livre sur le Darfour.

En effet, depuis le 20 octobre 2007, et ce jusqu’au 27 janvier 2008, son exposition « Darfour, généalogies d’un conflit[2] », au Centre du Patrimoine Arménien, à Valence, dans la Drôme, retrace l’histoire et le quotidien des habitants du Darfour avant et pendant la guerre. Elle s’intéresse à tous les groupes ethniques et privilégie l’analyse des raisons politiques, économiques et historiques du conflit, exprimant ainsi la volonté de son auteur de dépasser les clichés et idées reçues sur une crise désormais très médiatisée. Jérôme Tubiana a exprimé à Fest’Africa, le vœu de voir cette exposition se déplacer à travers la France.

Il a profité de son intervention pour exposer son projet de livre qui combine un travail sur le texte et sur les images. Ainsi il nous a présenté un diaporama de photographies qu’il a pris le temps de commenter[3]. Il a déploré, comme un certain nombre d’intervenants et de membres du public du festival par la suite, le manque d’intérêt des éditeurs pour son projet (un livre comme celui-là coûte cher et son contenu n’intéressera peut-être pas un public assez large pour rentabiliser son coût d’édition).

Très déçu par les propos occidentaux tenus sur le Darfour, qui simplifient à outrance ce conflit et en imposent une vision manichéenne, il se bat depuis 2004 pour exposer un panorama « juste » de la situation. Il nous a enjoint à la fin de son intervention à aller lire, datée du 9 juin 2007, sa réaction aux propos de Bernard-Henry Lévy parti en reportage au Darfour pour Le Monde qui en a rapporté « choses vues au Darfour » dans son édition du 13 mars 2007. La réaction de Jérôme Tubiana, intitulée « Choses (mal) vues au Darfour » qui n’a pas pu être publiée dans Le Monde, l’a été sur le site de Mouvements[4]. Il y dénonce avec grand renfort d’arguments, et en rétablissant une certaine vérité, le peu d’exactitude des renseignements fournis par BHL qu’il s’agisse des lieux où il s’est rendu ainsi que des personnes rencontrées. Les lieux sont mal nommés, mal situés, son discours est teinté d’exagérations et d’approximations qui rendent compte de sa crédulité vis-à-vis du manichéisme ambiant (celui pratiqué par les médias occidentaux ainsi que par certains groupes internes au conflit), et traduit une position inconséquente quant aux propositions de résolution du conflit.

Sur le site de Mouvements également, nous pouvons retrouver l’interview de Jérôme Tubiana par Florence Brisset-Foucault, daté du 9 juin 2007[5] qui explicite les origines historiques, politiques et économiques du conflit, d’une manière très similaire à ce qu’il a pu dire lors de son intervention à Fest’Africa. Fort d’une très bonne connaissance des groupes ethniques et des événements qui ont eu lieu depuis les années 1980, il distingue plusieurs phases du conflit. Il explique que s’affirme une tendance depuis le début de la guerre à la bipolarisation du conflit mais qui ne peut être considérée comme effective. On ne peut nier une certaine cristallisation ethnique, des identités « arabes » et « non-arabes », mais il est important de dire que certains groupes résistent encore à cette tendance. Jérôme Tubiana lors de son intervention a insisté sur le fait que le décompte des morts, surestimé de manière générale, n’est pas le meilleur vecteur de compréhension de l’ampleur du conflit.

Nous terminerons ce compte-rendu sur deux citations de Jérôme Tubiana[6] qui rendent compte de manière très synthétique et complète de la situation au Darfour, et de ses positions quant aux possibilités de résolution des conflits :

« Il faut distinguer d’une part la guerre du Darfour, et de l’autre, l’affrontement entre les deux Etats par l’intermédiaire de groupes rebelles et de milices. C’est ce dernier conflit qui entraîne aujourd’hui une contamination du sud-est du Tchad par des affrontements semblables à ceux du Darfour, avec des attaques de villages par des milices locales qu’on appelle aussi « Janjawid » alors même qu’elles ne viennent pas toutes du Soudan et ne sont pas uniquement composées d’Arabes. La communauté internationale et les médias, ont une vraie responsabilité du fait de l’analyse simpliste qu’ils conduisent de ce conflit tchadien comme d’un pur conflit entre « Africains », donc indigènes, et « Arabes », forcément étrangers. Le risque de cette simplification, c’est justement le transfert d’un conflit global arabe/non arabe du Darfour vers le Tchad. Idriss Déby a très bien su rebondir sur la simplification médiatique en se posant en victime d’une tentative d’arabisation. C’est une façon pour lui de masquer les problèmes internes du Tchad, à commencer par l’absence de démocratisation. »

« Ce n’est pas un conflit que l’on résoudra par une force de maintien de la paix. Il faut arrêter de voir le conflit du Darfour comme la simple succession d’attaques de milices armées contre des civils. C’est un conflit entre un gouvernement qui a essuyé des défaites et a répondu par la violence, et une rébellion très efficace, mais qui n’a pas gagné la guerre et ne peut aujourd’hui prétendre renverser le gouvernement. Il n’y a pas d’autre solution que de relancer un processus politique. »



[1] Vous trouverez dans une interview de Jérôme Tubiana pour le magazine Géo, n°322 de décembre 2005, concernant sa mission au Darfour, en substance ce qu’il a pu dire lors de son intervention au festival : http://www.geomagazine.fr/contenu_editorial/pages/geo_magazine/plus_loin/archives/Decembre_05/plus_loin.php

[2] Vous trouverez l’affiche de l’exposition à cette adresse : http://www.patrimoinearmenien.org/actualitemainframe.htm

[3] Vous retrouverez certaines de ces photographies à ces adresses : http://www.lesnouvelles.org/P10_magazine/40_forum/40006_8heuresLNA-0606/002_jerometubiana/0020.html (travail jusque 2005), les plus récentes à celle-ci, elles sont en partie celles présentées à son exposition : http://noravr.blog.lemonde.fr/2007/12/12/lexposition-de-jerome-tubiana-darfourgenealogie-dun-conflit/

[6] Ibid.

par La plume francophone publié dans : Chronique
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Mercredi 14 novembre 2007
OÙ VA LA FRANCE ?
 
 
« … la civilisation se construit à la fois du dedans et du dehors. » C'est dans ces termes que le psychanalyste français René Kaës ouvre Différence culturelle et souffrances de l’identité, l'ouvrage collectif qu'il a dirigé (éd. Dunod, 1998). Les politiques, eux, ont une autre idée: séparer le "dedans" du "dehors". Tout ce qui vient de l'extérieur est à leurs yeux monstrueux. Pourtant, ces mêmes politiques ne sauraient que faire sans les étrangers, particulièrement en période électorale où ils leur servent de boucs-émissaires.
À l'heure où le peuple français occupe les rues pour défendre ses "privilèges", des "étrangers en situation irrégulière" se jettent du haut des immeubles. La police a frappé sur la porte. Qui manifeste pour ces victimes de la dernière terreur fabriquée par le ministère le plus infâme qui se puisse imaginer ?
18000, c'est le chiffre de l'année. 18000, ce sont des hommes, des femmes et des enfants jetés, « expulsés », de l'autre côté du "Mur". 
À ce propos, nous publions des extraits du dernier appel de Patrick Chamoiseau et Edouard Glissant.


Les Murs
L'approche des hasards et de la nécessité de l'idée d'identité
 
 
Une des richesses les plus fragiles de l'identité, personnelle ou collective, et les plus précieuses aussi, est que d'évidence elle se développe et se renforce de manière continue, nulle part on ne rencontre de fixité identitaire, mais aussi qu'elle ne saurait s'établir ni se rassurer à partir de règles, d'édits, de lois qui en fonderaient d'autorité la nature. Le principe d'identité se réalise ou se déréalise parfois dans des phases de régression (perte du sentiment de soi) ou de pathologie (exaspération d'un sentiment collectif de supériorité) dont les diverses « guérisons » ne relèvent pas, elles non plus, de décisions préparées et arrêtées, puis mécaniquement appliquées. 
Une des richesses les plus fragiles de l'identité, personnelle ou collective, et les plus précieuses aussi, est que d'évidence elle se développe et se renforce de manière continue, nulle part on ne rencontre de fixité identitaire, mais aussi qu'elle ne saurait s'établir ni se rassurer à partir de règles, d'édits, de lois qui en fonderaient d'autorité la nature. Le principe d'identité se réalise ou se déréalise parfois dans des phases de régression (perte du sentiment de soi) ou de pathologie (exaspération d'un sentiment collectif de supériorité) dont les diverses « guérisons » ne relèvent pas, elles non plus, de décisions préparées et arrêtées, puis mécaniquement appliquées.
Essayons d'approcher cette multiplicité complexe, jamais donnée comme un tout, ni d'un seul coup, que nous appelons identité. Un peuple ou un individu peuvent être attentifs au mouvement de leur identité, mais ne peuvent en décider par avance, au moyen de préceptes et de postulats. On ne saurait gérer un ministère de l'identité. Sinon la vie de la collectivité deviendrait une mécanique, son avenir aseptisé, rendu infertile par des régies fixes, comme dans une expérience de laboratoire. C'est que l'identité est d'abord un être-dans-le-monde, ainsi que disent les philosophes, un risque avant tout, qu'il faut courir, et qu'elle fournit ainsi au rapport avec l'Autre et avec ce monde, en même temps qu'elle résulte du rapport. Une telle ambivalence nourrit à la fois la liberté d'entreprendre et, plus avant, l'audace de changer.
 
Identité nationale.
En Occident et d'abord en Europe, les collectivités se constituent en nations, dont la double fonction fut d'exalter ce qu'on appelait les valeurs de la communauté, de les défendre contre toute agression extérieure et, si possible, de les exporter dans le monde. La nation devient alors un État-nation, dont le modèle peu à peu s'impose et définit la nature fondamentale des rapports entre peuples dans le monde moderne. La communauté qui vit en État-nation sait pourquoi elle le fait, sans jamais pouvoir le figurer par postulats et théorèmes, c'est la raison pour laquelle elle exprime cela par des symboles (les fameuses valeurs), auxquels elle prétend attribuer une dimension « d'universel ». Une telle organisation est au principe des conquêtes coloniales, la nation colonisatrice impose ses valeurs, et se réclame d'une identité préservée de toute atteinte extérieure et que nous appellerons une identité racine unique. Même si toute colonisation est d'abord d'exploitation économique, aucune ne peut se passer de cette survalorisation identitaire qui justifie l'exploitation. L'identité racine unique a donc toujours besoin de se justifier en se définissant, ou du moins en essayant de le faire. Mais ce modèle s'est aussi trouvé à l'origine des luttes anticolonialistes, c'est dans la revendication d'une identité nationale, héritée de l'exemple du colonisateur, que les communautés dominées ont trouvé la force de résister. Le modèle de l'État-nation a multiplié dans le monde. Il en est résulté bien des désastres. (…)
 
Faire-Monde.
Ainsi en plein 21ème siècle, une grande démocratie, une vieille République, terre dite des « Droits de l'Homme », rassemble dans l‘intitulé d'un ministère appelé en premier lieu à la répression, les termes : immigration, intégration, identité nationale, co-développement. Dans ce précipité, les termes s‘entrechoquent, s'annulent, se condamnent, et ne laissent en finale que le hoquet d'une régression. La France trahit par là une part non codifiable de son identité, un des aspects fondamentaux, l'autre en est le colonialisme, de son rapport au monde : l'exaltation de la liberté pour tous. (…)
C'est vrai enfin que dans ce marché ouvert, ce « monde-marché », ce « marché-monde », les dépressions entre pénurie et abondance suscitent des flots migratoires intenses, comme des cyclones qu'aucune frontière ne saurait endiguer. Sapiens est par définition un migrant, émigrant, immigrant. Il a essaimé comme cela, pris le monde comme cela et, comme cela, il a traversé les déserts et les neiges, les monts et les abîmes, quitté les famines pour suivre le boire et le manger. Il n'est frontière qu'on n'outrepasse. (…) le Tout-Monde est la maison de tous - Kay tout moune -, qu'il appartient à tous et que son équilibre passe par l'équilibre de tous.
 
Mur et Relation.
(…) La notion même d'identité a longtemps servi de muraille : faire le compte de ce qui est à soi, le distinguer de ce qui tient de l'Autre, qu'on érige alors en menace illisible, empreinte de barbarie. Le mur identitaire a donné les éternelles confrontations de peuples, les empires, les expansions coloniales, la Traite des nègres, les atrocités de l'esclavage américain et tous les génocides. Le côté mur de l'identité a existé, existe encore, dans toutes les cultures, tous les peuples, mais c'est en Occident qu'il s'est avéré le plus dévastateur sous l'amplification des sciences et des technologies. Le monde a quand même fait Tout-Monde. Les cultures, les civilisations et les peuples se sont quand même rencontrés, fracassés, mutuellement embellis et fécondés, souvent sans le savoir.
(…) Le progrès humain ne peut pas se comprendre sans admettre qu'il existe un côté dynamique de l'identité, et qui est celui de la Relation. Là où le côté mur de l'identité renferme, le côté Relation ouvre tout autant, et si, dès l'origine, ce côté s'est ouvert aux différences comme aux opacités, cela n'a jamais été sur des bases humanistes ni d'après le dispositif d'une morale religieuse laïcisée. C'était simplement une affaire de survie : ceux qui duraient le mieux, qui se reproduisaient le mieux, avaient su pratiquer ce contact avec l'Autre : compenser le côté mur par la rencontre du donner-recevoir, s'alimenter sans cesse ainsi : à cet échange où l'on se change sans pour autant se perdre ni se dénaturer. (…)
 
L'imaginaire libre.
Les murs qui se construisent aujourd'hui (au prétexte de terrorisme, d'immigration sauvage ou de dieu préférable) ne se dressent pas entre des civilisations, des cultures ou des identités, mais entre des pauvretés et des surabondances, des ivresses opulentes mais inquiètes et des asphyxies sèches. Donc : entre des réalités qu'une politique mondiale, dotée des institutions adéquates saurait atténuer, voire résoudre. Ce qui menace les identités nationales, ce n'est pas les immigrations, c'est par exemple l'hégémonie étasunienne sans partage, c'est la standardisation insidieuse prise dans la consommation, c'est la marchandise divinisée, précipitée sur toutes les innocences, c'est l'idée d'une « essence occidentale », exempte des autres, ou d‘une civilisation exempte de tout apport des autres, et qui serait par là même devenue non-humaine. C'est l'idée de la pureté, de l'élection divine, de la prééminence, du droit d'ingérence, en bref c'est le mur identitaire au cœur de l'unité-diversité humaine. (…)
 
Mondialité.
La Mondialité (qui n'est pas le marché-monde) nous exalte aujourd'hui et nous lancine, nous suggère une diversité plus complexe que ne peuvent le signifier ces marqueurs archaïques que sont la couleur de la peau, la langue que l'on parle, le dieu que l'on honore ou celui que l'on craint, le sol où l'on est né. L'identité relationnelle ouvre à une diversité qui est un feu d'artifice, une ovation des imaginaires. La multiplicité, voire l'effervescence, des imaginaires repose sur la présence vivifiante et consciente de cela que toutes les cultures, tous les peuples, toutes les langues, ont élaboré en ombres et en merveilles, et qui constitue l'infinie matière des humanités. La vraie diversité ne se trouve aujourd'hui que dans les imaginaires : la façon de se penser, de penser le monde, de se penser dans le monde, d'organiser ses principes d'existence et de choisir son sol natal. La même peau peut habiller des imaginaires différents. Des imaginaires semblables peuvent s'accommoder de peaux, de langues et de dieux différents. (…)
 
De la repentance.
(…) Ce n'est pas l'immigration qui menace ou appauvrit, c'est la raideur du mur et la clôture de soi. C'est pourquoi nous nous sommes levés pour que les Histoires nationales s'ouvrent aux réalités du monde. Pour que les mémoires nationales verticales puissent s'enivrer du partage des mémoires. Pour que la fierté nationale puisse s'alimenter à la reconnaissance des ombres comme des lumières. C'est pourquoi nous disons aussi que la repentance ne peut pas se demander mais qu'elle peut se recevoir et s'entendre. La haute conception des choses du monde n'est jamais béate, orgueilleuse, imbécile. Elle est faite de tremblements, et c'est de tremblement en tremblement qu'elle s'élève sur les degrés d'un clair retour de conscience. L'idée de repentance tend à diminuer celui qui la réclame, mais elle grandit celui qui peut la mettre en œuvre. Il faut craindre une pauvreté de conscience quand on est incapable d'oser la repentance.
 
L'Appel.
Les murs menacent tout le monde, de l'un et l'autre côté de leur obscurité. C'est la relation à l'Autre (à tout L'Autre, dans ses présences animales, végétales, environnementales, culturelles et humaines) qui nous indique la partie la plus haute, la plus honorable, la plus enrichissante de nous-mêmes.
Nous demandons que toutes les forces humaines, d'Afrique d'Asie, des Amériques, d'Europe, que tous les peuples sans États, tous les « Républicains », tous les tenants des «Droits de l'Homme », que tous les artistes, toute autorité citoyenne ou de bonne volonté, élèvent par toutes les formes possibles, une protestation contre ce mur-ministère qui tente de nous accommoder au pire, de nous habituer à l'insupportable, de nous faire fréquenter, en silence, jusqu'au risque de la complicité, l'inadmissible.
Tout le contraire de la beauté.

Patrick Chamoiseau et Edouard Glissant
 
© Institut du Tout-monde.
Extraits publiés avec l'aimable autorisation des auteurs et de la revue Les Périphériques : www.lesperipheriques.org
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Samedi 23 juin 2007

Pourquoi fermer les yeux sur le monde ?

 

 

Aussi longtemps que je me souvienne je ne me suis jamais couchée tôt, il y a toujours eu un livre pour empêcher le sommeil de s’installer. Cette ivresse de la lecture m’a menée naturellement vers les études de lettres, et à mon premier panthéon littéraire si convenu ont succédés des noms d’un autre lieu, d’un autre temps « Samarcande, Omar, Léon, Mani... » Pourtant si Samarcande a remplacé Combray, je n’ai cessé de reconnaître ce que j’étais à travers des réalités d’ailleurs. J’ai trouvé un chemin à ma sensibilité dans les textes d’un homme né au Liban, de l’âge de mon père, et j’ai reconnu dans ses traces ma réalité. J’ouvre ma chronique sur un chant d’amour impudique entre une lectrice et un texte, entre une lectrice et le monde.

Amin Maalouf est le monde.

Le monde d’Amin Maalouf est venu se joindre à ce désir d’écriture et de lecture, ce monde qui vous appelle, qui vous entraîne loin de chez vous, bien au-delà des frontières de votre nom, de votre culture. C’est ainsi que par une froide journée de janvier j’ai fait la connaissance d’un homme, Amin Maalouf l’innocent créateur de mon monde, dont j’ai placé l’œuvre aux côtés de Cohen, de Gary, de Zweig. Et aujourd’hui je suis attristée pour le monde, pour mon monde, qu'Amin Maalouf ne soit pas des immortels. L’entrée au panthéon littéraire français lui est refusée, le vénérable et intègre romancier n’en sera pas : Le Manifeste des 44 aura eu raison de sa candidature. Car en France il faut choisir entre être un homme conscient des problématiques de son temps et un homme retiré membre d’un poussiéreux édifice littéraire. En faisant le choix de remettre en question le consensus intellectuel et politique autour de la francophonie, dont on peut critiquer sans détour la récupération dont elle fait l’objet, Amin Maalouf a pris parti contre une cause élevée au rang de priorité nationale. Pourtant Le Manifeste appelle à une réflexion plus large qui dépasse les frontières politiques, lesquelles limitent et entravent la notion ; moi-même, étudiante en littératures francophones, je suis consciente des limites de ma discipline et j’aime entendre des auteurs me le rappeler. La francophonie n’est pas un cheval de Troie, conçue pour imposer l’identité française au monde, elle est le monde, et c’est en ces termes que je la reconnais et la fais mienne. Cet audacieux manifeste a également été signé par Erik Orsenna, lui-même membre de l’Académie française, ceci pour nous rappeler qu’il réunit des personnalités distinctes qui défendent une cause commune : le respect et la considération de l’altérité. Les raisons du retrait de la candidature d’Amin Maalouf au siège d’éternel semblent liées à la signature du Manifeste, il est fâcheux de voir qu’au lieu de comprendre son sens et ses enjeux on se contente d’en évincer les membres.     

Mais en même temps ce monde qui ne peut être contenu dans un costume vert étriqué, vestige d’un autre temps auquel la modernité fait peur, il ne me faut pas oublier ceux qui l’ont déjà fait entrer comme Assia Djebar ou encore François Cheng. Je trouve seulement que le prix du renoncement à sa liberté d’être et de penser reste un tribut lourd à payer, l’entreprise de formatage académique me semble trop risquée pour l’indépendance d’un esprit maaloufien. Renoncer à penser, ne pas exprimer de réticences, vivre sous l’égide du consensus : autant accepter le tribut de la mort et faire le pari de la vie. Il y a bien longtemps qu’Amin Maalouf a renoncé à l’éternité, à la perpétuité pascalienne, pour devenir un citoyen du monde vivant. Encore une fois je m’interroge comment faire entrer le monde dans un costume étriqué, sans vie, en partance pour une bien  maigre éternité ? Parce que lire c’est devenir et s’imprégner de l’autre, j’ouvre une perspective, ma perspective et je prends la défense de ce que j’aime.

Amin Maalouf est le monde.  

 

Ouvrir sa porte à Napoléon et la fermer sur l’altérité devient ces derniers temps une fâcheuse tradition française, je ne suis pas de cette France et n’en serai jamais

Sauvageonne je suis, Sauvageonne je resterai.

 

 

 

           

                                                                                                          Sandrine MESLET

par La plume francophone publié dans : Chronique
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