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Présentation du blog

Animés par une même passion, nous sommes un groupe d'amis qui, étudiant à l'université les littératures francophones, avons voulu construire un espace d'analyse et de promotion des diverses créations artistiques francophones venues du monde entier, tout en y intégrant notre regard sur l'actualité.

Nous proposons, à travers ce blog, différentes rubriques enrichies, chaque quinzaine, par un dossier thématique ou portant sur une personnalité francophone. Des indications en tête d'article vous informe sur les différents publics "Tout public" "Didactique" "Analyse" auxquels s'adressent les articles.

Nous espérons ainsi vous faire découvrir et surtout apprécier de nouveaux horizons culturels.

 

L'équipe du blog

Mercredi 15 novembre 2006


Les écrivains dans la presse face à la guerre 
par Lama Serhan

 

 

Dans un article que Toni MORRISON accorde à « Télérama » (daté du 28 octobre au 3 novembre), elle propose une explication de sa notion d’écrivain « Je ne pense pas que Shakespeare, Chaucer ou Diderot écrivaient en faisant abstraction du monde dans lequel ils évoluaient. Les écrivains sont engagés dans le monde, ils y vivent et y participent[1] ». 


Cette idée, d’une évidence absolue, résonne comme un écho aux multiples prises de positions de nombreux écrivains. Nous avons en mémoire, Malraux, Hugo ou encore Camus. Ces écrivains font aujourd’hui partie de notre patrimoine, de notre imaginaire collectif. Même si, de nos jours, la voix des intellectuels a perdu de sa force, de sa dimension prophétique, il existe encore et toujours des voix discordantes, des paroles fusent contre ce qui mène l’homme hors de sa liberté. Nous voulons établir ici la perspective d’un écrivain non enfermé dans sa bibliothèque, coupé du monde, mais d’un individu rempli des mots maux du monde.


Quand le monde dans lequel l’écrivain se trouve présente des horreurs qui ne méritent de réponse que la dénonciation simultanée, celui-ci se tourne vers un media qui permet d’étendre sa voix même dans des foyers où le roman, l’essai, le théâtre n’ont pas véritablement de place. Nous voulons parler de la presse. Le journal dans son rapport quotidien à l’individu, prévaut pour la prise de parole instantanée. Quand le temps manque, quand les mots jetés sur un papier ne peuvent passer par un personnage de fiction, l’écrivain devient journaliste. Il ne se cache plus derrière le prisme de l’invention. Il y a urgence à dire. La parole dite est alors sous le sceau de l’identité de l’auteur.


Faire face à l’Histoire en dehors des faits informatifs mais dans la prégnance individuelle a été la ligne directrice du numéro du Courrier International du mois d’août, « Ecrivains en guerre ». Devant l’incroyable rapidité avec laquelle les événements se sont enchaînés au Moyen-Orient, plusieurs intellectuels comme Adonis, Abbas Baydoun, Edna Caló Livné, David Grossman, Etgar Keret, Lina Khoury, Sami Michael, Wajdi Mouawad, Zafer Senocak, Avraham B. Yehoshua, se sont mis à écrire non pas des textes de dénonciation mais plutôt le récit de leurs incompréhensions qui, par ailleurs, semblent communes. Ils viennent de Beyrouth, Haïfa, Damas ; ils sont Israéliens, juifs, Libanais, arabes….


Nous ne manquerons pas de constater dans notre étude que sous la plume journalistique le trait d’auteur se devine. Ainsi nous établirons le passage infime qui s’établit entre les deux postures, celle de l’individu et celle de l’écrivain.

 

Tout d’abord Wajdi Mouawad se peint comme à la recherche d’un moyen de se délivrer, l’écriture comme catharsis :

Ne pas croire ceux qui disent qu’il n’y a pas assez de mots pour dire, au contraire, s’entêter. Quand on n’a plus rien, il nous reste encore des mots ; si on commence à dire qu’il n’y a plus de mots, alors vraiment tout est perdu. (…) Chercher des mots. Non pas pour apaiser, non pas pour consoler. Non pas pour dire la situation de tout cela, non pas pour parler politique. Surtout pour ne pas parler politique. Au contraire, utiliser une langue incompréhensible à la politique. (…) Je voudrais déterrer les mots à défaut de ressusciter les morts. 

Puis se décline l’image symbolique du « comme un couteau planté dans la gorge » qui devient la ligne directrice de son article. Ce qui est intéressant est le fait que cette phrase est elle-même un leitmotiv dans l’ensemble de son œuvre. Il retranscrit ainsi dans l’urgence de parole le douloureux tableau répétitif de son écriture.

 

 De cette guerre aux relents de tragédie antique, le Courrier International présente les regards croisés de deux dramaturges, habitant de chaque côté de la frontière : Lina Khoury, jeune auteure libanaise résidant à Beyrouth, et Edna Caló Livné, auteur israélienne résidant à Haïfa. Cet exercice d’écriture est un journal tenu sur quelques jours (du 16 juillet au 24 juillet). L’intérêt est dans la dimension de relation commune. Ces deux femmes semblent vivre les mêmes sentiments dans le même conflit, sœurs de guerre. L’une est mère, l’autre est une jeune femme qui ne pensait plus voir des images appartenant à son enfance. L’une pense à son fils réserviste, l’autre se réfugie dans les bras de son père. Images de famille déchirée, de rêves fracturés, de quotidiens ébranlés. Pour Lina Khoury « Beyrouth meurt une seconde fois » et pour Edna Caló Livné c’est « Une guerre qui n’en finit pas ». Même douleur, même parole mais des deux côtés de la frontière. Sur la même page figure ces deux aspects, la réunion de ses deux destins se trouve ainsi mise sans frontières de pagination.

Nous ne développons que sur ces quatre auteurs puisque les paroles des autres reprennent inlassablement les mêmes images, les mêmes craintes, les mêmes observations. Nous citerons partiellement les autres. Ainsi le poète Adonis, d’origine syrienne, se désole de voir « Que le Liban vienne à être détruit, et toute la région se verra privée de cette particularité, modèle de solution humaine, et se retrouvera victime dans son ensemble d’une régression qui la rejettera trois mille ans en arrière ». Etgar Keret, écrivain israélien, garde la même ironie de parole que celle qui le rend attrayant dans ses romans dans son article « Enfin une bonne vieille guerre ! ». Abbas Baydoun, écrivain libanais, revient, dans son article « Pourquoi mon pays est en ruine », sur l’idée d’Adonis, d’un Liban comme exemple démocratique pour le reste du Moyen-Orient. David Grossman, écrivain israélien, exprime la nécessité de revenir aux origines du conflit, la Palestine. « D’abord, négocions avec le Hamas. » Enfin Avraham B. Yehoshua dans une interview qu’il accorde à un quotidien allemand Frankfurter Rundschau, dévoile ses appréhensions sur une guerre « injustifiable ».


Le conflit qui éclata au Liban en 1975 et qui dura plus de 25 ans fut le premier à avoir été massivement médiatisé. Les journalistes de guerre apparaissaient camera sur épaule au milieu des champs de bataille. Cette infiltration dans le quotidien guerrier d’un pays qui ne connaît que 4 millions d’habitants démontre pourquoi le Courrier International s’est lancé dans la mise en place d’un numéro d’été consacré spécifiquement à cette région du monde. Le point novateur de cette mise en lumière est d’avoir justement communiquer ses points de vue à travers les yeux des écrivains.

 

 

[1] Page 24 du numéro 2428 de Télérama.

[2] Page 8 du numéro 822-823-824 du Courrier International, 3 au 23 août 2006. Toutes les citations suivantes sont tirées de ce numéro.

Sami Michael, écrivain juif d’origine irakienne, exprime son point de vue sur le conflit qu’il voit de « la fenêtre nord de son appartement qui donne sur les hauteurs du Mont Carmel, à Haïfa ». « D’après mon expérience personnelle, la guerre m’apparaît comme une forme de maladie qui atteint tant l’âme que le corps et qui déforme atrocement l’apparence des gens. (…) Et, comme d’habitude, comme lors de la plupart des catastrophes, la plaie de la guerre s’est abattue sur la région toute entière et a semé la mort. [2] » Sorte d’obsession, la guerre revient dans ses écrits comme un fléau, comme un rappel du Jugement Dernier, métaphore totalement adaptée à cette région du monde de laquelle sont nées les religions monothéistes. Le titre de son dernier roman reprend par ailleurs cette image bien symbolique Une trompette dans le Wadi (éditions Calmann-Lévy, janvier 2006).

Ecrivain au regard toujours tourné vers ce pays voisin, presque frère, mais pour lequel il sent une attitude de Caïn ou de Abel, d’où le titre de son article « La cruauté d’un conflit fratricide ».

Wajdi Mouawad, dramaturge québécois d’origine libanaise, nous offre quant à lui un article, « La courbature ». Il y exhibe non seulement un portrait de l’écrivain pris par les mots qu’une esthétique sortie tout droit de son imaginaire scriptural.

 

 

par Les plumes francophones publié dans : Dossier n°1: Littérature de l'urgence
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Mercredi 15 novembre 2006

La littérature algérienne face à l’émergence du terrorisme islamiste
par Ali Chibani

 

 

Il a suffi de quelques incultes, de quelques fous de Dieu et de quelques opportunistes pour que l’Histoire de l’Algérie sorte de l’Histoire. Ils ont estimé que la vie humaine valait moins que leurs intérêts personnels, matériels ; intérêts défendus sous le couvert de la foi. Qu’opposer à des égorgeurs d’enfants, à des éventreurs des femmes enceintes qui leur retirent le fœtus et le découpent en morceau ? Qu’opposer à ceux qui ont jugé bénéfique de détruire des écoles, de brûler des usines ? Qu’opposer à ceux qui n’ont pas épargné les bêtes ? Comment savoir ce qu’il faut opposer quand la bestialité de l’homme se déchaîne pour déborder toutes les cruautés dont cet homme est reconnu capable par la raison ?

 

Face à l’émergence du terrorisme islamiste en Algérie, quelques écrivains ont ressenti le besoin d’écrire. Ils ont sans doute pensé urgent de réagir car se taire aurait été de la lâcheté. « Avoir peur, reculer, c’est faire avancer la gangrène, la vermine[1]. » Néanmoins, il est difficile de réagir à chaud, alors qu’on n’arrive même pas à accepter la réalité du cauchemar qui s’est enclenché. « Réalité » et/ou « cauchemar » ? La littérature se charge de faire passer ce qui était du domaine de l’impossible vers le domaine de nos croyances.

 

Rachid Boudjedra et Rachid Mimouni sont les premiers écrivains à avoir réagi. Le premier a publié un pamphlet FIS de la haine, suivi d’un roman Timimoun[2]. Dans le même temps, Mimouni publiait un essai, De l’intégrisme en particulier et de la barbarie en général[3], également suivi par un roman La Malédiction[4]. Le Dernier été de la raison[5] est une fable politique publiée à titre posthume six ans après l’assassinat de son auteur, Tahar Djaout.

 

 

 

Les ouvrages cités ont avant tout un objectif narcissique. Il s’agit, pour les trois écrivains, d’arriver à croire à la réalité de l’horreur qui s’est abattue brusquement sur leur pays. C’est d’ailleurs pour cela que Boudjedra et Mimouni ont commencé par un pamphlet et un essai. Si Djaout est passé dès l’abord à la fiction, c’est sans doute dû à sa profession de journaliste qui lui a laissé le champ d’une expression en prise directe avec la réalité. Les différents ouvrages donnent des coups à tout le monde car le monde est, d’une manière ou d’une autre, complice, voire coupable : les satellites qui poursuivent l’œuvre coloniale, les intellectuels de service, les écrivains francophones qui accusent et condamnent, entre deux verres pris dans les ambassades occidentales, les Etats qui ont soutenu ou soutiennent toujours ces terroristes, l’Arabie Saoudite en tête… Le sang et l’encre sont chauds chez trois hommes qui cherchent à voir clair dans une nuit parfaitement noire et tumultueuse. Pour cela, ils dressent le tableau de l’Algérie « … aux derniers jours de la République juste avant les élections législatives…[6] » qui vont donner la victoire aux fondamentalistes, avant d’être annulées. Ils se souviennent et livrent une description fidèle de la réalité. Nul besoin de documentation ou de références intellectuelles, seule la mémoire, acceptée et rendue dans son anarchie, est appelée à venir en aide à l’angoisse de l’être. Ils vont à la rencontre de la société, qui a procuré aux islamistes la majeure partie de leurs contingents, laquelle veut se venger du sort qui lui est fait par le pouvoir algérien. Mimouni va dans : « … les bouges les plus infâmes, les plus dangereux, ceux où se retrouvaient les marginaux, les dingues, les révoltés, les suicidaires, tous venus exsuder leur trop-plein de furie et d’agressivité.[7] » Les manifestations, les discours des dirigeants islamistes et des dictateurs au pouvoir dont « … n’émane qu’une odeur de cadavre et de putréfaction.[8] », les inscriptions sur les murs… tout est exhibé, tout est montré. A ce moment, chaque détail semble revêtir une importance capitale et tenir une partie de l’explication que les écrivains cherchent. En effet, il faut s’expliquer l’inexplicable. Pour ce faire, les trois écrivains revisitent l’Histoire de l’Algérie et l’Histoire de l’Islam. Il y a un sentiment de déjà-vu qui pourrait se transformer en signe et, ainsi, lever l’énigme de la terreur. La violence coloniale se répète, de même celle des sectes islamistes les plus terribles comme les Assassins. Et surtout, il existe une forme de « malédiction » historique dans ce pays où l’on sort d’une violence pour tomber dans une autre, sans espoir de secours, sans savoir à qui faire porter la faute : « Le père était mort depuis des siècles, affirmait Saïd. Un bus fou s’était engouffré dans le magasin où il officiait. Sa veuve attendait toujours le capital décès car l’assurance ne savait comment classer le dossier : accident du travail ou de la circulation ?[9] »

 

            Les trois auteurs ont recours à la même métaphore, en l’occurrence celle des parents. Le père fondateur « humilié » est « mort le premier (…) [et] a laissé si peu de traces sur le fils – juste quelques zébrures dans la mémoire, pareilles à des plaies cicatrisées.[10] » La figure de la mère est, chez Djaout, paradoxalement castratrice et meurtrière, « elle était envahissante jusqu’à la submersion et l’écrasement.[11] » Boudjedra parle de la mère de son personnage Kamel Raïs : « Elle était comme figée dans une perpétuelle attente. Elle s’attendait toujours à voir surgir son propre père. Il était mort de froid, enseveli sous une épaisse couche de neige, un jour que la locomotive qu’il conduisait dérailla en rase campagne, lors d’une des plus grandes tempêtes de neige que connut la région de Sétif.[12] » Pour Mimouni, la mère est « … un petit bout de femme sordide qui souriait de toutes ses dents. Ses mollets soudés aux cuisses et ses moignons de bras lui donnaient l’allure d’un pingouin et son hilarité ne faisait que souligner son grotesque physique de monstre de foire.[13] » Jetée dans un placard, la première personne qui s’aperçoit de son existence est son désormais beau frère qui, pour sa nuit de noces, va s’exercer sur elle et la violer. L’Algérie est porteuse d’une Histoire ratée. Elle est porteuse d’un avenir toujours incertain qu’elle n’arrive pas à mettre au monde. Ce dernier auteur se souvient de la Répudiation de Boudjedra et du fœtus qui hante l’œuvre. Plus loin que cela, Mimouni se rend à la plus dure des évidences : « La matrice est infectée. Il faut tout enlever.[14] », déclare le Dr Meziane qui officie dans un hôpital d’Alger. En effet, La Malédiction est investie d’une somme de personnages, signes de l’Histoire. Ils sont infirmes, malades, violés et faibles, ce qui nous fait penser à ce fanatique de Dieu que Boualem Yekker dépose en voiture et qui « … s’éloigne en clopinant mais d’une allure décidée, comme s’il avançait à la rencontre d’un grand moment de l’histoire.[15] » Le peuple, chez Djaout, est incarné par le frère aîné qui a cessé de grandir très tôt et a ainsi désespéré la famille par sa petite taille, tandis que Mimouni choisit, comme personnage-allégorie du peuple, Palsec, un enfant des rues. Interrogé par Si Morice sur ses parents, l’enfant répond : « Mes parents ? (…) Inconnus. Je suis un produit de l’hospice.[16] » Boudjedra, lui, s’engage dans des analyses psychanalytiques des islamistes qu’il dépeint comme souffrant de « … dédoublement de la personnalité, débordement du surmoi, amnésie mentale.[17] »

 

Après avoir visité l’Histoire, analysé et dépeint la réalité, Boudjedra et Mimouni ressentent le besoin de re-dire leurs pamphlet et essai dans des romans. Dans FIS de la haine, Boudjedra explique déjà ce besoin :

 

 

 

… toute action humaine passe nécessairement par la pensée et le langage qui la restituent ensuite d’une façon nécessairement déformée, comme l’a souvent souligné Roland Barthes. Mais l’enracinement, l’importance de la vision du monde que porte l’écrivain, l’interférence sur elle de sa part “pathologique”, obsessive et très personnelle fait qu’écrire ce n’est pas voir mais percevoir.[18]

 

 

 

Kader, le médecin dans La Malédiction, s’adresse à son chef de service en ces termes :

 

J’aime [le professeur Meziane] notre métier, parce qu’en nous forçant à côtoyer la mort, il nous apprend à l’exorciser. Lorsqu’on parvient à franchir le cap, on éprouve un sentiment de surplus de vie, comme si l’on recevait un cadeau inespéré. Les viscères se détendent et le teint s’éclaircit. On se découvre plus indulgent au monde.[19]

 

 

 

Et Djaout d’ajouter : « … la parole apaise et exorcise.[20] » Le Dernier été de a raison est d’ailleurs généré par la métaphore de l’Œil dans une adresse, calquée sur les discours islamistes, au « vous » du lecteur ligoté et soumis. Quête d’une autre manière de percevoir le déjà-vu évoluant en quête de l’apaisement, le même procédé est suivi par les trois écrivains. Il s’agit d’un enfouissement en soi dans l’espoir de connaître l’extase. Il y a alors un retour à l’enfance et un recours à l’autobiographie. Les histoires personnelles des écrivains font contre-poids à l’Histoire collective. Néanmoins, la réalité ne peut être niée. Même rejetée, elle finit par fracasser les portes de l’utopie, par violer le texte et mettre un terme au rêve d’un moment. La librairie, refuge de Boualem Yekker, est fermée par les « Thérapeutes de l’esprit » et leurs coreligionnaires. Dans Timimoun, ce sont des articles de presse qui s’insèrent ici et là : « LE PROFESSEUR BEN SAÏD A ÉTÉ SAUVAGEMENT ASSASSINÉ CE MATIN À HUIT HEURES TRENTE À SON DOMICILE SOUS LES YEUX DE SA FILLE…[21] » Face à l’échec de la mémoire, les personnages de Mimouni et de Boudjedra s’autodétruisent. Si Mansour, l’incarnation de la conscience de l’Algérie, ne se déplace pas sans sa bouteille de whisky, alors que le narrateur de Timimoun se nourrit à la vodka. L’alcool devient, pour l’écrivain, le moyen d’apaiser sa  conscience et d’oublier le crime fondateur.

 

La lutte est engagée par les écrivains contre l’intégrisme. Leur arme : une parole crue, vulgaire, violente. Le récit est lâche, sans articulation particulière. Il est l’œuvre et l’incarnation de la violence. « L’ensemble architectural se transforme, alors, en hachures, en tracés et pointillés.[22] » Après avoir retourné la violence contre lui-même, l’écrivain la retourne à l’envoyeur :

 

 

 

Je n’ai jamais rien compris à un sexe de femme non plus… ça me renverse… chez l’homme c’est tragi-comique c’est burlesque… chez la femme c’est carrément tragique… tout ce magma de peaux rosâtres de grandes lèvres de petites lèvres de clitoris de plis et de replis de vulve de poils… comment peuvent-elles gérer toutes ces choses humides… toutes ces sécrétions…[23]

 

 

 

Du « tremblement de terre », obsessionnel dans Le Dernier été de la raison, du tremblement du texte donc, doit émerger l’interrogation face au monde fiché de certitudes intégristes. Les islamistes refusent la contradiction et le scepticisme. Pour eux, tout est dans l’Œuvre de Dieu. Le texte entre ainsi en guerre, non pas contre le Texte, mais contre l’interprétation qui en est faite. Mimouni va puiser dans le Coran des versets qu’il opposera en épigraphe aux ennemis de la liberté.

 

 

 

« Tragi-comique » ! Ainsi est l’histoire de cet intégrisme meurtrier, ce qui ajoute à son caractère insaisissable. Les trois auteurs relèvent le « ridicule » de la situation. « Les gouvernants sont très inventifs en matière d’absurdités.[24] » Il est vrai que, dans d’autres situations, il y aurait de quoi rire. Les trois auteurs relèvent la tenue vestimentaire des intégristes reflétant une drôle, mais significative, mode :

 

 

 

L’accoutrement de nos jeunes gens est invraisemblable. En dessous du blouson de cuir, le long qamis cache le pantalon d’un survêtement, tandis que les pieds sont chaussés d’espadrilles. Il s’agit peut-être d’une nouvelle mode vestimentaire. Elle dénote en tout cas une totale absence de goût.[25]

 

 

 

Ce sont aussi des détails, des décisions des nouveaux illuminés. Djaout en rapporte une :

 

 

 

La roue de secours est, semble-t-il, en voie d’être interdite. Les nouveaux législateurs interprètent sa présence dans la voiture comme une marque du peu de foi que l’on a dans la capacité du créateur à nous mener à bon port. S’Il veut nous laisser au milieu du chemin, c’est qu’Il l’aura décidé, et l’on n’a qu’à s’incliner devant Sa volonté.[26]

 

 

 

Il y a dans cette Histoire quelque chose qui paraît risible. C’est comme un cauchemar dont on a conscience en même temps qu’il se déroule, c’est-à-dire dont on sait que, de toute façon, il se terminera et que tout ce qui a été détruit, on le retrouvera debout comme avant. Impression d’être dans une fiction, mais si mal faite que l’on a envie de rire en montrant du doigt ses défauts, ses dysfonctionnements, mais dès lors qu’on la pointe du doigt, que l’on décide de la voir dans ses détails, on s’aperçoit que la vie est réellement devenue cadavre. Il ne reste que le cadavre de la vie. L’horizon est bloqué. Que répondre au meurtre absurde d’une femme de ménage, mère de neuf enfants, rapporté par Boudjedra ? Qu’ajouter au ridicule de la situation qui constitue la première épigraphe de La Malédiction : « A la mémoire de mon ami, l’écrivain Tahar Djaout, assassiné par un marchand de bonbons sur l’ordre d’un ancien tôlier. » Cette réalité même tient d’une mauvaise fiction où les signes sont déplacés pour dire autre chose. Le marchand de bonbons qui évoque l’enfance, les douceurs, se transforme en marchand de balles, en marchand de mort. Un ancien tôlier… celui qui était enfermé dans un garage pour réparer les dégâts du temps sur les véhicules d’autrui, celui dont le métier est inscrit dans l’altérité et s’est engagé à effacer les traces de la violence, quitte son espace pour mettre un terme à la vie d’autrui. Un ancien tôlier qui brise une plume ou une machine à écrire. On a l’impression d’avoir été dupé tout le long de notre existence, qu’aux mots et aux noms, il faut donner un nouveau sens. A moins que « marchand de bonbons » et « tôlier » ne soient que des masques ! Mais de qui alors ? Avec la mort de Djaout, c’est tout notre monde qui s’est écroulé. Désormais, il nous faut trouver une nouvelle manière d’identifier notre entourage et de nous identifier nous-mêmes. L’ancre retenant chaque individu à son Moi a été brisée et laissée à la mer tourmentée. Nous voguons au hasard des vents, « des vents contraires[27] » générés par une « Histoire qui tourne en roue libre », « … la roue qui ne connaît pas le répit et qui écrase et défigure en passant et repassant [28]  On penserait presque que tout n’est que mise en scène !

 

En se faisant un chroniqueur vigilant au point de rapporter de telles anecdotes, l’écrivain court le risque de susciter l’interrogation du lecteur, surtout étranger, et de créer la confusion entre le réel et le fictif. Pour dépasser ce risque, Mimouni reste fidèle à son essai. Boudjedra et Djaout, eux, ancrent le collectif dans la réalité sans ambiguïté. Cependant, Mimouni précise dans son essai : « On ne manquera pas de penser que je force le trait. Mes concitoyens se rendent bien compte, eux, que c’est la réalité qui exagère.[29] » Ce qui est vrai. C’est pour cela que la langue s’avère insuffisante. Il faut trouver un nouveau nom au monde. La quête du nom du monde et des nouveaux acteurs historiques est au cœur du Dernier été de la raison. Djaout propose une série de titres : « Les Frères Vigilants », « Les Thérapeutes de l’esprit », « La Communauté dans la Foi », « Les pèlerins des temps nouveaux » ou encore « Vizir de la Réflexion » pour Ali Benhadj, le numéro 2 du FIS. Nommer, c’est lever l’ambiguïté et l’incompréhension qui ont poussé à parler : « Lorsque je ne vois pas clair, je vomis.[30] », écrit Boudjedra. Le même écrivain précise l’objectif de l’écriture (dans la littérature) de l’urgence : « Puis commence le bourdonnement des mouches en été et le sifflement des vents de sable en hiver, jusqu’à ce que se dilue toute l’ambiguïté du monde et que se réalisent toutes les possibilités des éléments quotidiens.[31] » Il s’agit donc de saisir le monde, même dans son horreur.

 

Une fois l’horreur nommée, la lucidité de l’auteur vient asséner à la passivité des uns et à l’inconscience des autres des coups qui ne pardonnent pas, à travers des sentences et des aphorismes coupants adressés à Autrui. Emergeant brutalement, comme d’elle-même, cette parole est une violence faite au monde :

 

 

 

… L’aphorisme est la puissance qui borne, qui enferme. Forme qui est en forme d’horizon, son propre horizon. Par là, on voit ce qu’elle a d’attirant aussi, toujours retirée en elle-même, avec quelque chose de sombre, de concentré, d’obscurément violent qui la fait ressembler au crime de Sade – tout à fait opposée à la maxime, cette sentence à l’usage du beau monde et polie jusqu’à devenir lapidaire, tandis que l’aphorisme est aussi insociable qu’un caillou…[32]

 

 

 

Le narrateur de Timimoun ne se sépare pas de ses capsules de cyanure. S’il est pris par les terroristes, il saura éviter une mort horrible. Mais il sait, désespérément, que « … c’est fade le néant.[33] » Mimouni s’adresse aux islamistes par la voix de Kader qui dit à son frère aîné : « Vous êtes les enfants de la haine. Un désir de vengeance ne peut fonder une nation, sauf à la précipiter dans une démarche suicidaire.[34] » Enfin, Boualem Yekker fait un mauvais rêve. Il est enlevé par des terroristes parmi lesquels se trouve son fils Kamel. Pendant qu’il passe au tribunal islamique devant « l’imam-juge », il saisit une arme et tue sa progéniture. Ce dernier, dessaisi de son masque de terroriste et redevenu enfant, dit à son père ses derniers mots : « Notre vie n’a été qu’une plaie béante où pullulent les asticots de l’erreur[35]. » Le libraire conclut quelques pages plus loin : « Mais le monde est un désert, la folie l’a transformé en ossuaire.[36] »

 

 

 

 

 

Peut-on conclure sur ce qui n’a pas encore été conclu, sur une Histoire en marche et en bouleversement sans destination précise, c’est-à-dire pour laquelle toutes les destinations sont possibles ? Chez les trois auteurs, il y a toujours un refus de fermer le livre sur une FIN. Boudjedra, dans Timimoun, préfère évoquer son sentiment général sur l’humanité et non sur l’avenir de l’Algérie. Kamel Raïs remarque cette coïncidence troublante entre le nom de la fille qu’il aime et qu’il transporte dans son bus Extravagance avec d’autres touristes dans le désert : « Je dis un jour que Sarah et Sahara étaient presque les mêmes mots.[37] » Après une longue traversée du désert, « mode de suicide » du narrateur, le chauffeur se rend compte qu’il n’aime plus Sarah : « Sarah est comme frigorifiée. Son visage est livide. Elle est laide, tout d’un coup./Comme morte, pour moi, maintenant.[38] » Djaout et Mimouni laissent se profiler l’espoir d’une nouvelle naissance. En fermant leurs œuvres sur une interrogation, ils osent dire cet espoir et entendent poursuivre la résistance. En effet, douter, interroger, c’est éprouver l’intelligence et affirmer son existence face aux meurtriers. Dans La Malédiction, Louisa porte l’enfant de Kader, qui vient d’être tué par son frère aîné, et le roman se termine sur une question : « Aura-t-elle la force de survivre ?[39] » Enfin Djaout s’interroge : « Le printemps reviendra-t-il ?[40] »

 

C’est ce qui ressort de ces cinq ouvrages. La main écrit pendant que la raison essaie de voir clair. Les cinq ouvrages disent la même Histoire, les mêmes détails. On est frappé par une telle ressemblance entre les mêmes œuvres d’un écrivain puis entre les œuvres des trois écrivains. Comme tout a été dit dès le premier jet, le reste n’est que redites. Tant pis, redisons pour s’assurer que tout cela est réel. Que l’homme n’est homme que par définition, par le reste… 

 

[1] Rachid Boudjedra, FIS de la haine, Saint-Amand, Denoël, coll. Folio, 1994, p. 16.

 

[2] Paris, éd. Denoël, 1994.

 

[3] Paris, Le Pré aux clercs, 1992.

 

[4] Paris, éd. Stock, 1993.

 

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par Les plumes francophones publié dans : Dossier n°1: Littérature de l'urgence
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Mercredi 15 novembre 2006

Suburban Blues ou le chant d’une « lieuebannie »

  
 

Si nous nous limitions aux informations données par la quatrième de couverture de Suburban Blues[1] de Georges Yémy, nous nous cantonnerions à l’idée fort restrictive qui résume ce livre à un simple « roman dont la trame se déroule dans une certaine banlieue […] ». Or, les quatorze chapitres de cette histoire forment une composition artistique totale, mêlant à la fois les expressions lyriques et poétiques, les descriptions romanesques, les mises en scène et dialogues théâtraux, ainsi qu’une ondulation rythmique propre à une musicalité reggae, voire « slam ». A l’image de l’œuvre fragmentaire de Kateb Yacine, Suburban Blues nous révèle donc, page après page, un genre unique car pluriel. L’hybridité de ce texte apparaît même dans la richesse de sa langue que nous devrions d’ailleurs nommer « plurilangue » au vu de la multiplicité de son verbe inspiré notamment de l’anglo-saxon, d’une langue africaine appelée le yakalak, de l’originalité linguistique des banlieusards, et de la poésie rimbaldienne et baudelairienne. En érigeant une telle mosaïque d’écritures, Yémy a ainsi voulu dévoiler une totalité existentielle par le truchement du récit du parcours initiatique d’un personnage principal, qui plus est autobiographique, parti à la recherche de son identité et d’une plénitude de soi au cœur d’un univers dichotomique divisé entre rêve et réalité, amour et violence, Eros et Thanatos.

Ligne directrice de Suburban Blues, la quête de « l’Onirium[2] » constitue la raison de vivre du narrateur-personnage meurtri par des années noires, fruits de trahisons tant fraternelle que maternelle, de clandestinité et de discriminations. Accéder à « l’autre côté du cerveau[3] » devient en effet une nécessité vitale pour ce perpétuel expatrié, ce « Fils de l’Ailleurs[4] », qui aspire à « s’auto-démasquer », à découvrir son véritable Moi intérieur via un exil onirique au cœur de « La Plaine[5] » située dans l’entre-deux mondes urbain et suburbain parisien. Guidé par l’Esprit supérieur de Män, le personnage quasi-christique traverse alors une multitude d’épreuves existentielles, toutes plus difficiles les unes que les autres, à la manière d’un pèlerin marchant vers la Lumière divine et salvatrice. C’est pourquoi cette œuvre syncrétique pourrait répondre au nom d’apocalypse dans le sens étymologique du terme. A partir de la description d’une humanité plongée dans le chaos et la sauvagerie, elle dépeint la renaissance d’un être marqué par la souffrance mais sorti victorieux des pièges cruels de l’existence. Le dénouement du Livre de Yémy illustre par conséquent l’apogée du narrateur-personnage, « l’Antémaître[6] », mirant au côté de Män l’aube croissante et révélatrice d’un monde nouveau, celui de l’Onirium.

Bien que l’écoute de « La Voix[7] » de cet Esprit sacré soit déterminante dans l’émancipation du Moi de « l’Espylacopa[8] », celle-ci n’aurait cependant pu se réaliser sans les nombreux actes d’amour qui ont conduit cet homme à se laisser envoûter par la sensualité de diverses figures féminines appartenant à la fois à l’Imaginaire onirique et à la réalité spatio-temporelle de notre contemporanéité. La peinture poétique de ces scènes charnelles, métaphores de la fertilité et de la renaissance recherchées, rompt d’ailleurs avec la dureté du décor suburbain, lieu banni que l’auteur féminise dans son texte en le désignant subtilement par le néologisme « lieuebannie ». L’entrelacement des corps permet ainsi de déceler le premier échappatoire à la barbarie généralisée du quotidien en ces « finistères ». A travers l’exposition de la beauté de ce mélange fécond du féminin et du masculin, Yémy en appelle donc au métissage culturel, seul garant de la survie de l’homme, de sa résurrection, dans ce contexte d’évanescence et de fracture sociales. En somme, la fusion filiale entre les peuples et l’acceptation de son corollaire, à savoir la pluralité identitaire semblent, pour l’écrivain, les conditions sine qua none au dépassement des antagonismes centre-périphérie, dominants-dominés, civilisés-barbares, contraires qui n’ont eu de cesse que d’emprisonner et de détruire la société française de l’intérieur. « Ne t’en fais pas, toi mon fils, mon père, mon frère et mon petit-fils à la fois[9] », nous confie Yémy de facto.

 

Suburban Blues sonne donc l’état d’urgence face à une France « janusienne », incapable non seulement de reconnaître sa propre identité métisse, mais aussi de dialoguer tel que l’entend Platon avec ses enfants « aux multiples visages[10] » et investis de mille et une cultures. A l’instar du Livre sacré, cette œuvre nous montre le chemin à suivre pour tenter de nous extraire de ce chaos destructeur dans lequel l’humanité toute entière paraît sombrer. Yémy prend ainsi les traits d’un prophète à jamais exilé en son Pays, naviguant d’une rive à l’autre de la Seine, entre son royaume fantasmagorique et un ici-bas désenchanté.

 

J’avance et mes pas racontent sur le sol mon histoire, laissant des traces et des signes, des empreintes, comme une écriture. Et mon écriture ressemble à ma vie, elle n’a pas d’autre règle que celle de réordonner le chaos selon ma propre cohérence, mes compétences et ma sagacité. Dans la cité ou bien ailleurs[11].


La parole et le chant de ce griot résonnent alors tel un hymne à la vie, au regain d’une communauté humaine aujourd’hui ancrée dans l’individualisme et le rejet de l’Autre. Par conséquent, ce texte nous paraît être de première importance à l’heure actuelle car il s’inscrit dans une démarche à la fois philosophique et civique en s’interrogeant sur les maux collectifs propres à notre temps et à notre société tout en essayant d’y remédier grâce à la puissance ironiquement homonymique et transcendante des mots.


Marine PIRIOU



[4] Ibid., p.273.

[5] Ibid., p.46.

[6] Ibid., p.36.
[7] Ibid., p.44.

[8] Ibid., p.14 ; écriture inversée d’Apocalypse et autre surnom du personnage principal.

[9] Ibid., p.269.

[10] Ibid., p.69.

[11] Ibid., p.140.

par Les plumes francophones publié dans : Dossier n°1: Littérature de l'urgence
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