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Présentation du blog

                                                                            Animés par une même p assion, nous sommes un groupe d'amis qui, étudiant à l'université les littératures francophones, avons voulu construire un espace d'analyse et de promotion des diverses créations artistiques francophones venues du monde entier, tout en y intégrant notre regard sur l'actualité.

Nous proposons, à travers ce blog, différentes rubriques enrichies, chaque mois, par un dossier thématique ou portant sur une personnalité francophone. Des indications en tête d'article vous informent sur les différents publics "Tout public" "Didactique" "Analyse" auxquels s'adressent les articles.

Nous espérons ainsi vous faire découvrir et surtout apprécier de nouveaux horizons culturels.

 

L'équipe du blog

Dossier n°32 : Exotisme

Samedi 6 septembre 2008

 Tout public

 

Tzvetan Todorov : Réflexions sur l’exotisme

Par Virginie Brinker


Dans son essai Nous et les autres. La réflexion française sur la diversité humaine1, le chercheur d’origine bulgare, nous livre, dans la quatrième partie intitulée « L’exotique », sa réflexion personnelle - étayée par son étude riche et documentée de multiples auteurs - sur la notion d’exotisme.


Une subjectivité revendiquée


Il est bon en effet de se rapporter à la préface pour comprendre d’où l’auteur parle et quelle sera la nature de son propos. Il commence par rappeler qu’il a « fait connaissance avec le mal pendant la première partie de [sa] vie, alors qu’[il] habitai[t] dans un pays soumis au régime stalinien2 ». Cela l’a rendu particulièrement sensible aux manifestations du mal telles le génocide perpétré par les nazis, les bombes atomiques sur le Japon ou encore la colonisation :

Je n’ai pas vu ces maux-là de mes yeux ; mais je sens leur parenté avec ceux dont j’ai fait l’expérience personnelle, et je n’ai pas d’hésitation à reconnaître un mal comme un mal (…). J’ai le sentiment de tenir là une sorte d’absolu, qui ne me quittera jamais ; mon attachement à l’idéal démocratique n’est pas seulement rationnel : le sang me monte à la tête quand on le met en question, et je sens que je me hérisse contre mon interlocuteur3.

S’interroger sur la diversité des peuples et l’unité humaine, n’est pas, du propre avis de l’auteur, « étranger à la situation du pays dans lequel [il] vi[t], la France, ni à la [s]ienne propre4 ». Todorov explique en effet que la réflexion française sur la question est « centrale pour l’histoire européenne ».

L’auteur revendique ainsi une part de subjectivité dans son étude, « le genre choisi n’est pas l’histoire mais la réflexion sur l’histoire5 », « un hybride, moitié histoire de la pensée, moitié essai de philosophie morale et politique6 ». Sa démarche sera celle du dialogue : « cela veut dire que je ne m’intéresse pas au seul sens des textes de mes auteurs (…) mais aussi à leur vérité ; il ne me suffit pas d’avoir reconnu leurs arguments (…) je cherche aussi à savoir si je peux les accepter », car « choisir le dialogue, cela veut dire aussi éviter les deux extrêmes que sont le monologue et la guerre »7. Pour l’auteur, il est fondamental de ne pas séparer « vivre et dire », autrement dit, discours et éthique.


L’exotisme, entre idéal et description de soi


         Todorov
définit l’exotisme comme l’envers symétrique du nationalisme, au sens où il s’agit dans les deux cas de valoriser un pays et une culture « définis exclusivement par leur rapport avec l’observateur », mais dans le premier cas « les autres sont mieux que nous », dans le second « nous sommes mieux que les autres ». Toutefois, l’auteur pose dès les premières lignes que l’exotisme est « moins une valorisation de l’autre qu’une critique de soi, et moins la description d’un réel que la formulation d’un idéal8 ».

C’est ce qu’il va s’attacher à montrer en parlant d’abord d’Homère, le premier « exotiste » célèbre, qui valorise les contrées lointaines et pour lequel finalement le pays le plus éloigné est nécessairement le meilleur. Il ne s’agit toutefois pas d’une réelle valorisation puisqu’il y a méconnaissance absolue du pays concerné : « l’exotisme voudrait être un éloge dans la méconnaissance9 ». Même phénomène dans le célèbre essai de Montaigne intitulé « Des cannibales ». Ceux-ci sont principalement définis comme nos symétriques inversés, ce qui revient à dire que valoriser l’autre (sans toutefois chercher à le connaître réellement) est avant tout un moyen de se critiquer soi10, et c’est en ce sens que Montaigne a contribué à construire le mythe du bon sauvage. Mais Montaigne, selon Todorov, n’estime les cannibales que dans la mesure où ils ressemblent aux Grecs et aux Romains qui font l’admiration de l’humaniste français. De même au XVIIIe siècle, Diderot, en écrivant le Supplément au voyage de Bougainville, ne se cachera pas d’écrire davantage sur les perversions et artifices de sa propre société que sur les Tahitien, leur cas lui servant d’allégorie pour aborder un sujet plus général : celui de la soumission nécessaire à la nature.

Un siècle plus tard, Chateaubriand, « premier voyageur-écrivain spécifiquement moderne11 », fait du voyage un objet de réflexion « bien délimité » : « La meilleure connaissance des autres peut permettre de s’améliorer soi-même ». L’auteur de l’essai formule d’ailleurs, après avoir analysé les textes de Chateaubriand dans le détail, un jugement sans appel : « L’auteur des Natchez ne s’intéresse qu’à lui-même, et n’a aucune curiosité à l’égard des autres (…). L’universalisme professé par Chactas-Chateaubriand se trouve bloqué par l’égocentrisme de René-Chateaubriand. 12». Comme quoi, l’exotisme porte, au fond, bien mal son nom, puisqu’il n’apparaît nullement comme un mouvement vers l’ « étranger »13.

 

Dérives de l’exotisme


A partir des grands voyages du XVIe siècle et de la découverte de l’Amérique par les Européens, le territoire des « autres » devient le lieu de projection d’un âge d’or révolu chez « nous ». Il n’y a qu’à se reporter au texte qui a connu le plus de succès à l’époque, Mundus novus d’Amerigo en 1503. Todorov résume la teneur de la lettre en mentionnant que la description de la société des « sauvages » tient à cinq traits : l’absence de vêtements, de propriété privée, de hiérarchie, d’interdits sexuels et de religion. Autrement dit, ces hommes vivent selon la nature, concept contre lequel Todorov avait émis de vives réserves dans la partie « L’Universel et le relatif », en analysant le Supplément au voyage de Bougainville de Diderot, qui érigeait la vie « selon la nature » des Tahitiens en valeur absolue : « En réalité, Diderot ne cherche nullement à fonder la morale ; il chercherait même plutôt à la détruire. En fondant la morale dans la nature – ce qui veut dire aussi le droit dans le fait -, en réglant donc le devoir-être sur l’être, il parvient à éliminer tout besoin de morale14 », ce qui peut conduire à « identifier purement et simplement la force et le droit » et légitimer le viol par exemple, comme il le montre à la page suivante.

Autre dérive, radicalement différente, ce que Todorov qualifie - après l’avoir étudié de près-, d’«’invention du tourisme moderne » par Chateaubriand dans Itinéraire de Paris à Jérusalem, publié en 1811, après un voyage en Grèce, en Palestine et en Egypte. L’homme arabe y apparaît d’abord comme un homme civilisé retombé dans l’état sauvage. Les cibles des critiques sont donc essentiellement les Arabes de Palestine et surtout les Turcs, sous fond de ce que l’on nommerait aujourd’hui islamophobie. Pour Todorov, l’ouvrage est ouvertement intolérant, participant d’un double mode de narration « désastreux pour la connaissance des autres, l’ethnocentrisme du Français et l’égocentrisme de l’auteur15 », car non seulement, les préjugés caricaturaux y sont tout à fait palpables, mais il y a aussi un mépris affiché pour tout ce qui ne ressemble pas aux mœurs citadines du narrateur. Chateaubriand est aussi un « touriste moderne », dans la mesure où il privilégie les objets et monuments au détriment des hommes qu’il rencontre.

D’autre part, en étudiant les œuvres de Pierre Loti16, Todorov met à jour sans retenue l’égoïsme, l’érotisme et le racialisme qui les caractérise, notamment la dernière, Le Roman d’un spahi. En faisant de Pierre Loti l’inventeur du « SAS d’aujourd’hui »17 sur fond de roman colonial, Todorov montre combien de la xénophilie à la xénophobie il n’y a qu’un pas, à partir du moment où l’autre n’est pas considéré comme un être humain à part entière, mais comme un objet – de désir ou de mépris.

 

Le renouveau de Segalen et l’ « exotisme essentiel »


        Au début du XXe siècle, Victor Segalen, dans son Essai sur l’exotisme, tente de repenser la notion de fond en comble, à l’époque où, en France, et sous l’influence de Pierre Loti et de ceux qui l’ont suivi, le terme a été réduit à une sorte de « tropicalisme » étroit ou encore à la description des colonies françaises, vues de la métropole, bien entendu.

Segalen élargit donc considérablement le concept : « L’exotisme est tout ce qui est autre », il n’est nullement question d’abord de l’insérer dans un espace « de cocotiers » bien délimité, ni même de le limiter à des frontières géographiques. Le passé, l’avenir, deviennent exotiques. Il ne s’agit pas non plus de traiter forcément d’un peuple marqué culturellement, il peut y avoir une rencontre exotique entre homme et femme, mais aussi entre les êtres humains et les règnes animal ou végétal… C’est que l’exotisme n’est pas un thème, un « contenu », mais une expérience. Dès lors, il peut y avoir un exotisme des sens (dans la mesure où les expériences visuelles sont profondément étrangères à celles de l’ouïe, par exemple) et des arts (la peinture est exotique pour le musicien), enfin, à l’intérieur même d’un art, l’emploi d’un style inhabituel peut produire le même effet d’exotisme.

C’est pourquoi pour Segalen, comme le petit enfant, l’ « exote », comme il le nomme, doit savoir s’étonner, percevoir la nouveauté, jouir de la différence entre lui-même et l’objet ou le sujet de sa perception. L’exotisme devient avec Segalen « la réaction vive et curieuse d’une individualité forte contre une objectivité dont elle perçoit et déguste la différence18 ».




1 Tzvetan Todorov, Nous et les autres. La réflexion française sur la diversité humaine, Seuil, collection « Points Essais », 2004 [1989].
2 Ibid., p. 7.
3 Ibid., p. 9.
4 Ibid., p. 12.
5 Ibid., p. 13.
6 Ibid., p. 14.
7 Ibid., p. 16.
8 Ibid., p. 355.
9 Ibid., p. 356.
10 Todorov cite Montaigne : « Ils jouyssent encore de cette uberté [=abondance] naturelle (…). Ils sont encore en cet heureux point, de ne désirer qu’autant que leurs necessitez naturelles leur ordonnent », ibidem, p. 362.
11 Ibid., p. 377.
12 Ibid., p. 398.
13 Étymologiquement, « exotique » est un emprunt datant du XVIe siècle au latin classique exoticus ( grec exôtikos) signifiant « étranger ».
14 Op. cit., p. 37.
15 Ibid., p. 399.
16 Aziyadé (Turquie), Rarahu (Tahiti), Madame Chrysanthème (Japon) et le roman colonial Le Roman d’un spahi (Sénégal).
17 Op. cit., p. 425.
18 Cité à la page 434.

Par La plume francophone
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Lundi 29 septembre 2008

Analyse

 

 

  une esthétique du Divers

 

Par Camille Bossuet

 

 

« Je ne l’ignore et ne le cache point : ce livre décevra le plus grand nombre. Malgré son titre, un peu compromis déjà, il y sera peu question de tropiques et de palmes, de cocotiers, aréquiers, goyaviers, fruits et fleurs inconnus ; de singes à face humaine et de nègre à façon de singe ; on n’éprouvera point de « grandes houles », ni d’odeurs, ni d’épices ; (…) On ne compte point déplorer des « incompréhensions », mais au contraire les louer à l’extrême. » (6 mai 1913, Tien-tsin.)

 

Nommer Victor Segalen dans le champ littéraire, c’est évoquer l’œuvre par un fragment : ce voyageur et médecin, musicien averti et linguiste, archéologue et calligraphe, fumeur d’opium, dessinateur, photographe, éditeur… est en effet d’abord reconnu comme sinologue, ethnologue… Et poète.

L’essai sur L’Exotisme n’a jamais dépassé le stade du projet. Sa publication tardive, en 1955, nous donne à lire un texte inachevé, sous forme de notes qui s’égrènent de 1904 à 1918, un an avant la mort de l’auteur.

En 1908, Segalen entreprend de réinventer le vocable usé et galvaudé d’« exotisme » pour en faire un concept moral, à portée philosophique et esthétique. L’Essai sur l’exotisme s’apparente par-là presque à un manifeste, résumé dans le sous-titre : « Pour une esthétique du divers ».

Dans un premier temps, l’auteur se dégage avec vigueur d’une acception triviale du mot, qui limiterait son sens au simple dépaysement tropical. L’exotisme, sous la plume volontaire de Segalen, prend une dimension plus large, propre à s’appliquer bientôt à l’ensemble du réel : Insistant en effet sur l’idée de perception intime du monde, de subjectivité profonde, Segalen en fait peu à peu un concept à part entière, dont il affine la définition au fil de ses multiples expériences de voyage et d’écriture.

 

Le Divers.

Pour mieux conceptualiser l’exotisme, un second terme est sollicité, qui vient élargir la notion, la dégager de sa dimension géographique : le Divers, ou l’altérité dans la multitude.

Avant tout défini comme expérience de l’altérité, l’Exotisme correspond pour l’écrivain au « sentiment (…) du Divers », puis, comme esthétique, à l’exercice de ce même sentiment. Les expériences sensuelles et spirituelles des premiers voyages de Segalen, où se révèlent les pouvoirs de l’imaginaire et s’attise le désir d’écrire, fondent cette pensée :

« J’ai dit avoir été heureux sous les Tropiques. C’est violemment vrai. Pendant deux ans en Polynésie, j’ai mal dormi de joie. J’ai eu des réveils à pleurer d’ivresse du jour qui montait…j’ai senti de l’allégresse couler dans mes muscles. » (Lettre à Henry Manceron, 23 septembre 1911.)

La sensibilité première, donc. Ce sera celle, exacerbée, des quelques âmes capables de percevoir les traces du Divers. Le concept se gonfle peu à peu d’une ambition totalisante, faisant de l’Exotisme un mode d’existence privilégié, dont l’attitude fondamentale consiste à “ vivre ivre ”. L’Exote incarne cet être capable de contempler avec ivresse le “ spectacle ” des choses et des êtres : “ Je conçois autre, et aussitôt le spectacle est savoureux. Tout l’exotisme est là. ”(p.42)

Mais l’Exotisme est aussi un motif littéraire, qui définit une poétique.

 

La « poétique du Divers ».

Allant à l’encontre du roman colonial et exotique, en opposition directe au lyrisme de Pierre Loti, l’Exotisme de Segalen prône une posture objectivante d’écriture, à même de renverser la focalisation ethnocentriste des récits de voyages européens traditionnels : il s’agit d’observer “ Non plus la réaction du milieu sur le voyageur, mais celle du voyageur sur le milieu. ”(p.36) L’énonciation s’inverse, le Je dominant cède la place au Tu. A l’interrogation constante du poète face aux spectacles offerts à sa vue, Segalen substitue une forme d’ascèse intérieure, mêlée d’érudition, où l’écriture de l’exotisme s’invente comme une rencontre :“ réaction vive et curieuse au choc d’une individualité forte contre une objectivité dont elle perçoit et déguste la distance. ” (p.43)

La pensée et la démarche littéraire de Segalen le font rompre avec les formes préexistantes : exotisme populaire comme savant, pauvre esthétiquement ou relevant du plus pur travail poétique, comme le recueil Connaissance de l’Est, de Paul Claudel... Une nouvelle forme d’écriture se cherche, qui puisse penser ce sentiment du divers :

« je pourrai jeter sous forme de petites proses courtes, denses, non symboliques, (...) dire, non pas crûment sa vision, mais par un transfert instantané, constant, un écho de sa présence. » (p.37.)

La sensibilité et l’empathie profondes qui guident le poète n’iront pas jusqu’à lui faire « com-prendre » l’Autre dans sa part d’inconnaissable, d’inaliénable. Sentir l’Exotisme consiste avant tout à savoir percevoir la différence:

« L’Exotisme n’est donc pas une adaptation, une compréhension parfaite d’un hors soi-même qu’on étreindrait en soi, mais la perception totale et immédiate d’une incompréhensibilité éternelle. » (p. 44).

Ce concept de différence irréductible trouve des échos chez des écrivains comme Edouard Glissant ou Abdelkébir Khatibi : l’un emploie le terme d’opacité, dans un ouvrage intitulé Introduction à une Poétique du Divers[1] ; le second propose, dans la même voie de réflexion, l’expression de « différence intraitable.»[2]

Si la création littéraire permet de transférer dans une forme propre le réel vu et admiré chez l’autre, alors elle met en œuvre les préceptes de la « loi » d’exotisme. De cette ambition naît la forme poétique unique de Stèles (1912), chef d’œuvre poétique, genre nouveau pour un projet nouveau.

Une réflexion ontologique : l’Exotisme essentiel

Elargissant le concept d’Exotisme à la perception de tout discontinu, de toute différence perceptible au sein du réel, Segalen invente un « Exotisme essentiel », dont la signification touche à la question fondamentale de la connaissance de l’être : L’exotisme, comme attitude d’un sujet vis à vis d’un objet, devient, poussé à l’extrême, un travail d’introspection :

« L’attitude spéciale du sujet pour l’objet ayant démesurément englobé toute pensée, l’être pensant (toujours par le mécanisme hindou) se retrouve (…) face à face avec lui-même. » (p.106.)

Le Moi, réfléchi par les choses, se retrouve face à lui-même. Reprenant la théorie du Bovarysme de J. de Gaultier[3], Segalen clôt son projet de plan : « Il sait qu’en se concevant il ne peut que se concevoir autre qu’il n’est. Et il se réjouit dans sa diversité. » (p.106.) « L’Exotisme essentiel » formule ce hiatus heideggerien entre l’Etre qui se conçoit dans une unité et la multiplicité de l’« Etant ».

Ainsi le Moi, comme l’Autre, détient une part d’inconnu, d’inaccessible. Percevoir le monde par la différence implique un apprentissage de soi. On cherche en l’autre un équilibre entre le même et l’opacité, on ne trouve en soi que l’intime mêlé à l’inconnaissable. La question de l’Etre touche celle de l’absolu, que Segalen refuse d’apparenter au divin, et qui se heurte à l’inconnu d’un centre vide.

Le mystère de l’être auquel aboutit la recherche de Segalen ne trouve pas de résolution dans son oeuvre, mais au contraire est préservé. En effet le mystérieux est pour Segalen une forme supérieure d’Exotisme, « d’une intensité poussée à la limite » (Essai sur le Mystérieux, p.118.) : il « éclot dans l’interstice d’une différence, se développe aux points de contact du Divers. » (Une esthétique de la différence, p.21.)

L’altérité à soi-même devient chez Segalen une des lois de l’Exotisme.

 

Conclusion

L’Essai sur l’Exotisme tente de constituer en valeur une notion fondée au départ sur la simple expérience sensuelle du voyage. Peu à peu, la pensée de Segalen devient dogmatique, universalisante, voire mystique. Appréhender l’étranger, c’est d’abord, pour lui, percevoir et savourer le Divers, et parvenir à un contact vif et immédiat avec toutes les formes de différence. Segalen explore dans son œuvre et dans sa vie une autre manière de sentir et de connaître, toujours guidée par la quête du plaisir et du Beau. Ce qu’il découvre par le voyage est toujours d’emblée lié à sa création littéraire et engendre une forme artistique nouvelle. L’Exotisme prend valeur de poétique.

Cette quête permanente de l’Autre est un symbole d’ouverture car elle s’accomplit dans un mouvement de libération : vis à vis d’une société catholique d’une part, s’accompagnant d’une négation de Dieu ; vis à vis d’un empire colonial et d’une littérature « exotique » d’autre part, car elle s’oppose à un regard faussement objectif et destructeur.

Paradoxalement cependant, cette ouverture semble conduire à un enfermement et à une souffrance : Segalen cherche avec ferveur dans un passé onirique ou des ailleurs encore lointains, le spectacle menacé du Divers :

« Le divers décroît. Là est le grand danger terrestre. C’est donc contre cette déchéance qu’il faut lutter, se battre, -- mourir peut-être avec beauté. » (p.95)

Cinquante ans plus tard, Le poète Edouard Glissant prolonge ce regard, de façon moins figé, sur la nature du Divers :

« Le Divers n’est donné à chacun que comme une relation, non comme un absolu pouvoir ni une unique possession. Le divers renaît quand les hommes se diversifient concrètement dans leurs libertés différentes. Alors il n’exige plus que l’on renonce à soi. L’Autre est en moi, parce que je suis moi. »[4] (L’Intention poétique, p.101.)

 



[1] Glissant, Edouard, Introduction à une poétique du divers, Gallimard, 1996.Titre choisi en hommage à Victor Segalen.

[2] Khatibi, Abdelkébir, Figures de l’étranger dans la littérature française, Denoël, 1987.

[3] De Gaultier, Jules, Le Bovarysme (ultérieurement sous-titré Essai sur le pouvoir d’imaginer), 1902, version augmentée d’un premier essai, Le Bovarysme. La psychologie dans l’œuvre de Flaubert, en 1892 . Selon Gaultier, il est impossible de se représenter- si ce n’est par l’imaginaire- un être universel, car toute conception suppose une division : “ cet acte par lequel l’être unique se distingue en sujet et en objet. ”(Le Bovarysme, p.99.)

[4] L’intention poétique, Seuil, 1969.

Par La plume francophone
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Jeudi 2 octobre 2008

Analyse


 

Jeunesse et exotisme : la construction profonde d’un imaginaire

 

Par Circé Krouch-Guilhem

 

 

Les écrits destinés à la jeunesse, à l’époque de la colonisation française, ont été un mode de diffusion important de l’idée coloniale et d’expression d’un imaginaire exotique surtout lorsqu’ils étaient accompagnés par l’image. Véhicule, support marquant qui peut amener l’enfant à se considérer autre qu’il est, le modeler, le hors-texte, en particulier l’iconographie, a fortiori à une époque où l’image reste rare, a sans conteste joué un rôle important. Concentrons-nous ici sur certains extraits issus de manuels scolaires publiés entre 1930-1962 dont le sujet, ou plutôt l’« objet » est l’Algérie.

 

Manuels scolaires et exotisme

 

Les manuels scolaires qui ont été et restent des éléments de pérennisation de l’ordre établi sont par conséquent très intéressants à aborder pour chercher et analyser toute trace d’exotisme .Leur analyse apparaît primordiale si l’on veut comprendre la persistance de cet imaginaire dans les esprits. Exotisme, altruisme, humanisme et vision solidaire sont autant de positions différentes qui ont été tenues par ces manuels qui offrent un certain système de représentations, une interprétation globale du monde à leurs jeunes lecteurs. Dans sa préface à l’ouvrage d’Edward Saïd, Tzvetan Todorov insiste sur ce fait : « le maître du discours [est] le maître tout court » car « le concept est la première arme dans la soumission d’autrui - car il le transforme en objet[1]. », après avoir démontré dans La Conquête de l’Amérique que la dénomination est un acte d’appropriation, une prise de possession.

 

L’exotisme est l’une des trois principales formes de rapport à l’autre (selon les catégorisations existantes) que l’on peut distinguer dans ces manuels, avec l’humanisme colonial et le romantisme algérien. Ces trois types de rapport ne sont d’ailleurs pas imperméables les uns aux autres, et ils se superposent souvent. Le roman colonial algérien d’expression française est plutôt postérieur, mais il a évidemment subi l’influence de la littérature exotique, son âge d’or selon Alain Calmes se situant entre 1895 et 1914[2]. Selon lui, la littérature coloniale algérienne d’expression française est une littérature autonome se distinguant à la fois de la littérature exotique et de la littérature française. Il la définit comme « un univers chargé de fureur et d’idéologie » et tente de montrer dans son ouvrage comme la littérature de l’occupant peut apporter un éclairage sur les rapports entre colonisateurs et colonisés. L’examen minutieux des textes révèle que le roman colonial n’est pas un bloc idéologique monolithique, mais bien au contraire qu’il est marqué par de fortes disparités idéologiques.

 

Extraits de manuels à la lumière de Lire l’exotisme[3] de Jean-Marc Moura : l’exemple de Fromentin

 

Dans Lire l’exotisme, Moura combine les approches théorique, historique et poétique pour définir et analyser les différents traits de l’exotisme, la rêverie du lointain faisant son unité, et propose à la fin de son ouvrage une anthologie commentée de ce qu’il considère être les principaux textes de l’exotisme. Son ouvrage nous paraît essentiel pour mieux repérer, saisir et analyser les diverses traces d’exotisme que nous pouvons trouver dans ces manuels. Il propose ainsi une étude en quatre parties selon une partition chronologique en trois périodes que sont le Moyen-âge, celle du XVIème au XIXème siècles, qui constitue selon lui l’âge d’or de l’exotisme, et le XXème siècle. L’examen synthétique de la notion lui permet de la définir : elle est « une rêverie qui s’attache à un espace lointain et se réalise dans une écriture », et de distinguer plusieurs inspirations exotiques, ainsi que de percevoir et donc d’analyser la variation considérable de ses formes et de lutter ainsi contre l’idée répandue que l’exotisme se borne à être un pittoresque de pacotille.

Il est intéressant alors de lire à la lumière de l’ouvrage de Jean-Marc Moura le texte de Fromentin, peintre, écrivain et critique d’art du XIXème siècle, extrait d’Un été dans le Sahara, 1857 figurant dans Notre Livre. Lectures pour le cours moyen des écoles nord-africaines d’Européens et d’indigènes de Miraton et d’Augé[4].

LA DIFFA

La chambre où nous mangions était toute petite, sans meubles, avec une cheminée française et des murs déjà dégradés, quoique la maison fût neuve. Il y avait du feu dans la cheminée; un tapis de tente trop grand pour la chambre et roulé contre un des murs, de manière à nous faire un dossier; pour tout éclairage, une bou­gie tenue par un domestique accroupi devant nous et faisant, dans une immobilité absolue, l'office de chandelier. Si simple que soit la salle à manger, si mal éclairé que soit le tapis qui sert de table, un repas arabe est toujours une affaire d'importance.

La diffa est le repas de l'hospitalité. La composition en est con­sacrée par l'usage.

D'abord un ou deux moutons rôtis entiers; on les apporte empalés dans de longues perches et tout frissonnants de graisse brûlante; il y a sur le tapis un immense plat de bois de la longueur d'un mouton; on dresse la broche comme un mât au milieu du plat; le porte-broche s'en empare à peu près comme d'une pelle à labourer, donne un coup de son talon sur le derrière du mouton et le fait glisser dans le plat. La bête a tout le corps balafré de longues entailles faites au couteau avant qu'on ne la mette au feu ; le maître de la maison arrache un premier lambeau et l'offre au plus considérable de ses hôtes. Le reste est l'affaire des convives.

Le mouton rôti est accompagné de galettes au beurre, feuilletées et servies chaudes; puis viennent des ragoûts, moitié mouton et moitié fruits secs, avec une sauce abondante, fortement assai-

 

 

 

LECTURES DE L'AFRIQUE DU NORD

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sonnée de poivre rouge. Enfin arrive le couscous, dans un vaste plat de bois reposant sur un pied en manière de coupe.

La boisson se compose d'eau, de lait doux, de lait aigre; le lait aigre semble préférable avec les aliments indigestes; le lait doux, avec les plus épicés.

On prend la viande avec les doigts; sans couteau, ni fourchette, on la déchire; pour la sauce, on se sert de cuillers de bois, et le plus souvent d'une seule qui fait le tour du plat. Le couscous se mange indifféremment, soit à la cuiller, soit avec les doigts; pourtant, il est mieux de le rouler de la main droite, d'en faire une boulette et de l'avaler au moyen d'un coup de pouce rapide, à peu près comme on lance une bille. L'usage est de prendre autour du plat, devant soi, et d'y faire chacun son trou.

E. fromentin. Un été dans le Sahara[5].

 

Fromentin nous apporte ici la conviction que l’exotisme est définitivement lié au thème fondamental du voyage ; « peinture de l’étranger[6] », il repose clairement sur une dialectique même/autre qui passe par l’usage des comparaisons entre les objets et pratiques « indigènes » et occidentales. Les comparaisons « comme d’une pelle à labourer », « comme on lance une bille », passent par un référent occidental pour décrire une réalité autre. Moura insiste sur la dimension picturale manifeste de l’exotisme, faisant de la « volonté de représentation, de mise en scène » son unité générale. En effet en transformant le visible en lisible, l’écrivain dans cet extrait rejoint le peintre, il réussit même à apporter au lecteur certaines odeurs de son tableau. Le texte de Fromentin répond à ce que Moura nomme une « vocation objectiviste[7] » : l’écrivain en s’effaçant devant le tableau qu’il décrit et en cherchant l’adéquation de son énoncé à la réalité lointaine tend à apporter à sa vision exotique une dimension réaliste. Car certains termes choisis pour leur violence donnent au texte qui se veut réaliste, de manière finalement relativement subtile, sa coloration exotique : « empalés », « balafré », « arraché », « déchire ». Ils sont des marqueurs exotiques puisqu’ils participent à distancier les deux civilisations en rapprochant les pratiques « indigènes » d’une certaine barbarie, qui fascine.

 

A la recherche du pittoresque : toponymie et anthroponymie comme exotismes.

 

Toponymie et anthroponymie peuvent être utilisées comme renforcements de pittoresque. Le lieu nommé, dans les manuels scolaires français de France, peut ne pas avoir de valeur informative, il est apparemment dysfonctionnel, et ainsi il ne peut prendre sens que par son exotisme même. Il « exhibe avec ostentation son altérité : son signifiant n’est là que pour ‘faire arabe’. Le désinvestissement sur le plan pratique est le corollaire d’un investissement massif ailleurs, dans la ‘couleur locale’. [Cette fois il n’est plus question d’enseigner un devoir-faire, mais] seulement de consommer les signes pour eux-mêmes, hors de toute efficience pratique[8] » et nombreux sont les exemples illustrant cette fonctionnalité. Moura[9] soutient d’ailleurs cette idée : le pittoresque des personnages souvent se résume à trois topiques, le plus superficiel mais peut-être le plus constant étant les noms et les langages des peuples lointains.

Les textes faisant référence à l’Algérie dans le manuel de lecture destinés aux écoliers français de Lucien Vasseur[10], semblent pouvoir faire l’objet d’une étude particulièrement intéressante. Dans ces textes les toponymes prolifèrent, et le pittoresque recherché se justifie de surcroît par une traversée, un parcours en avion du paysage : sorte de leçon de géographie dans le livre de lecture. En restant de ce fait lointaine, la description peut se permettre d’être relativement merveilleuse à travers le filtre de l’éloignement :

 

Dans un ciel très bleu, très pur, l’avion Flèche d’Azur s’envole de Tlemcen, le lendemain, vers Alger.

Peu de temps après avoir quitté Tlemcen, l’avion survole Sidi-Bel-Abbès. Les voyageurs aperçoivent cette grande ville, aux rues perpendiculaires comme celles d’une cité américaine. Autour d’elle, s’étalent d’immenses cultures de céréales, des olivettes et des vignobles. Piquant droit vers la mer, l’aéroplane se dirige sur Oran. Il survole la colline de Santa-Cruz surmontée de son vieux fort espagnol et passe au-dessus de la ville et du port. Les aviateurs aperçoivent, le long des quais, des rangées de fûts devant les entrepôts. Des vapeurs et des croiseurs sont ancrés, à l’abri dans la rade. De belles falaises rouges et grises s’étendent près des jetées. Mais bientôt le Marseille algérien, comme on appelle Oran, disparaît. La Flèche d’Azur vole parallèlement à la chaîne de l’Ouarsenis dont les pics aux dimensions colossales et aux formes étranges s’élèvent, majestueux. Ils font songer tantôt à la silhouette d’une cité féodale, tantôt aux gigantesques piliers d’une cathédrale, et leurs brèches profondes se colorent de bleu et de rose. Une forêt de cèdres aux troncs millénaires couvre les flancs de la montagne et, tout près, la méditerranée étale ses eaux d’un bleu violent[11].

 

Là encore, remarquons les comparaisons avec la cité féodale ou la cathédrale, elles ne sont pas anodines : on a l’impression que les descriptions ne peuvent se faire qu’en référence à ce que l’on connaît.

 

Ceci étant, l’absence de dénomination de l’homme ou du lieu lorsqu’il est d’Algérie (ou des colonies d’ailleurs de manière plus générale) peut aussi être caractéristique de l’exotisme. Cette absence peut marcher comme une stratégie de réification, de négation du sujet lorsqu’elle concerne l’indigène. L’indigène peut devenir ainsi objet du décor, inerte sous le regard du dominateur, et de ce fait il cesse d’être une conscience, une subjectivité menaçante, un autre « irrésorbable ».

L’absence de nom concernant le lieu permet un certain flottement géographique, spatial mais également temporel. Maingueneau, dans Les Livres d’écoles de la République[12] se livre ainsi à une interprétation d’un extrait de Fromentin, qui s’inclut dans son texte en tant que peintre, en se focalisant sur les dénominations spatiales, ou plus spécifiquement leur absence pour conclure sur la volonté de Fromentin à engager ainsi un « processus de déréalisation de l’objet Algérie », niant ainsi selon nous la dimension spatio-temporelle de l’Algérie.





[1] Edward W. SAÏD, L’Orientalisme, L’Orient créé par l’Occident, traduit de l’américain par Catherine Malamoud, préface de l’auteur, préface à l’édition française de Tzvetan Todorov, postface de l’auteur, Seuil, coll. « La couleur des idées », Paris, 2005 [1ère édition pour la traduction française, Seuil, 1980], 423 p., p. 8-9 [préface de Tzvetan Todorov]

[2] Alain CALMES, Le Roman colonial en Algérie avant 1914, L’Harmattan, Paris, 1984, 271 p.

[3] Jean-Marc MOURA, Lire l’exotisme, Dunod, Paris, 1992, 238 p.

[4] Henri MIRATON, Ch. AUGÉ, Notre Livre. Lectures pour le cours moyen des écoles nord-africaines d’Européens et d’indigènes, Avant-propos de M. Georges Hardy, recteur de l’Académie d’Alger, Paris, Delagrave, 1936, 248 p.

[5] Ibid., p. 148-149. Nous vous offrons ici une version respectant la mise en page initiale de l’extrait.

[6] Jean-Marc MOURA, op. cit., p. 4.

[7]Ibid, p.122.

[8] Dominique MAINGUENEAU, Les Livres d’écoles de la République, 1870-1914. Discours et idéologie, op. cit., p. 75.

[9] Jean-Marc MOURA, Lire l’exotisme, Dunod, Paris, 1992, 238 p.

[10] Lucien VASSEUR (directeur d’école), Enfants du XXème siècle, livre de lecture courante pour le cours moyen et supérieur, Certificat d’Études, illustrations de R.-G. Gautier, Librairie Hachette, Paris, 1935, 512 p.

[11] Ibid., p. 473.

[12] Dominique MAINGUENEAU, op. cit., p. 82 et suivantes.

Par La plume francophone
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