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Présentation du blog

                                                                            Animés par une même p assion, nous sommes un groupe d'amis qui, étudiant à l'université les littératures francophones, avons voulu construire un espace d'analyse et de promotion des diverses créations artistiques francophones venues du monde entier, tout en y intégrant notre regard sur l'actualité.

Nous proposons, à travers ce blog, différentes rubriques enrichies, chaque mois, par un dossier thématique ou portant sur une personnalité francophone. Des indications en tête d'article vous informent sur les différents publics "Tout public" "Didactique" "Analyse" auxquels s'adressent les articles.

Nous espérons ainsi vous faire découvrir et surtout apprécier de nouveaux horizons culturels.

 

L'équipe du blog

Dossier n°31 : Albert Memmi

Lundi 16 juin 2008

Portrait du colonisé précédé de Portrait du colonisateur d’Albert Memmi

ou la logique d’un malaise

Par Victoria Famin

 

 

La fin des années 50 annonce le commencement de la décolonisation de l’Afrique. C’est dans ce contexte de révolte qu’Albert Memmi écrit et publie un des textes phares sur la colonisation. Il s’agit de Portrait du colonisé précédé de Portrait du colonisateur[1], publié au lendemain de l’indépendance du Maroc et de la Tunisie. Mais, il est important de noter que les premiers extraits de cet essai ont été publiés en 1956 dans Temps Modernes et l’Esprit. Le discours de Memmi est lu pendant la guerre d’Algérie et à la veille des indépendances de l’Afrique noire, contexte qui assure une bonne réception du texte. Le regard critique que porte l’auteur sur la situation coloniale rend cet essai incontournable à l’heure de réfléchir au processus de décolonisation.

Portrait du colonisé est un texte fortement ancré dans un engagement politique que l’auteur assume au moment de sa publication, mais il reste d’actualité pour les lecteurs du monde[2]. Car, comme le dit l’auteur dans la Préface de l’édition de 1966, ses propos sur la relation coloniale ne sont pas uniquement représentatifs de la période coloniale française, mais ils pourraient également expliquer toute situation de domination.

Inaugurant toute une série de portraits entre lesquels nous pouvons citer Portrait d’un juif[3], L’homme dominé[4] ou encore Portrait du décolonisé arabo-musulman et de quelques autres[5], Albert Memmi nous propose une caractérisation précise et détaillée des deux principaux acteurs du fait colonial : le colonisateur et le colonisé. L’auteur ne se contente pas de juxtaposer les deux figures décrites mais il met aussi en évidence le rôle décisif du rapport entre ces groupes sociaux. Le colonisateur et le colonisé se construisent réciproquement par leur interaction dans le contexte de la colonie. Il ne s’agit pas pour autant de trouver des justifications pour les attitudes de l’un ou de l’autre, mais surtout de mettre en avant le poids de la coexistence dans une situation aussi violente que celle de la colonie.

L’essai de Memmi ne cherche pas à établir des essences qui justifient une typologie définitive des intégrants de la société coloniale. Dans son texte, l’auteur aborde les conditions d’existence de ces groupes sociaux qui déterminent une typologie binaire. Les notions de colonisateur et de colonisé ne définissent pas l’essence des Français et des Maghrébins mais plutôt les possibilités d’existence dans le monde de la colonisation.

 L’auteur entreprend ainsi un travail minutieux et rigoureux de description des composantes humaines du fait colonial. Les différents traits psychologiques de chaque individu sont présentés dans un ordre de cause-conséquence qui renforce la démarche de l’auteur. Chacune des parties, chacun des titres, chacun de sous-titres mettent en évidence la force de la réflexion de l’auteur. En ce sens, la décision de proposer d’abord le portrait du colonisateur et ensuite celui du colonisé met en relief le rapport de force entre ces groupes sociaux. Malgré leur étroite interdépendance, dans la société coloniale c’est le colonisateur qui détermine le mode d’existence du colonisé.

Une dissection de la société coloniale d'Afrique du Nord


Pour bien construire le portrait du colonisateur, Albert Memmi propose une analyse plus fine de cet acteur de la colonisation. Cette démarche lui permet d’établir une distinction entre la figure du colonial, celle du colonisateur et celle du colonialiste. Ainsi, le colonial serait : « l’Européen vivant en colonie mais sans privilèges, dont les conditions de vie ne seraient pas supérieures à celles du colonisé de catégorie économique et sociale équivalente
[6] ». Plus qu’un véritable portrait, ce personnage hypothétique construit par l’auteur représenterait le Français bienveillant qui ne serait pas concerné par le fait colonial en tant que décision politique. Il s’agirait d’un homme capable de rester en dehors des relations tendues que la colonisation instaure entre les différents membres de la société. Face à cette situation qui fait appel à une certaine naïveté, l’auteur affirme : « le colonial ainsi défini n’existe pas, car tous les Européens des colonies sont des privilégiés[7] ». Selon l’auteur, le colonial n’existe pas car même sans le vouloir, l’Européen établi en colonie est privilégié. Son appartenance à un monde considéré comme supérieur lui attribue, de fait, des privilèges.

Le colonisateur est caractérisé par Memmi par son attitude quant au rôle qu’il incarne dans la société coloniale. Ainsi, l’auteur décrit le colonisateur qui se refuse et le colonisateur qui s’accepte. En suivant son développement logique, le colonial malgré lui est défini comme le colonisateur qui se refuse. Le rejet des conditions de la société coloniale peut, selon Memmi, prendre deux formes : la soustraction physique au fait colonial, possible uniquement avec le départ de la colonie ou la permanence en colonie et la lutte pour la transformation de la situation. Seule situation vraiment productive, la lutte du colonisateur qui se refuse se heurte aux multiples questions idéologiques qui soutiennent la colonisation. Ces difficultés deviennent alors un piège pour le colonisateur de bonne volonté. 

Découragé par une révolte impossible, le colonisateur qui se refuse devient, selon Memmi, le colonisateur qui s’accepte, autrement dit, le colonialiste. Selon l’auteur, « le colonialiste est la vocation naturelle du colonisateur[8] », destin qui est caractérisé par la tentative de légitimation de la colonisation. Cette démarche consiste souvent à démontrer les mérites de l’usurpateur ou à prouver les démérites de l’usurpé. Cette attitude trouve dans le racisme un moyen pour maintenir et préserver les privilèges du colonisateur. Il permet également de maintenir le nouvel ordre moral de la colonie.

Le portrait du colonisé est abordé comme une conséquence de ce nouvel ordre moral établi par le colonisateur. Le colonisateur construit une image mythique du colonisé qui lui permet de légitimer sa situation privilégiée dans le contexte colonial. Cette figure du colonisé est marquée par des traits dégradants qui permettraient d’expliquer le pouvoir exercé par le colonisateur. Ainsi, les caractéristiques négatives attribuées au colonisé iront jusqu’à la déshumanisation de ce dernier. Bien que le portrait que le colonisateur propose soit révoltant, Memmi affirme que la situation coloniale oblige le colonisé à l’accepter, tout comme le colonisateur finit toujours par s’accepter : « ce portrait mythique et dégradant finit, dans une certaine mesure, par être accepté et vécu par le colonisé. Il gagne ainsi une certaine réalité et contribue au portrait réel du colonisé[9] ».

Le colonisé se voit ainsi exclut de la vie civique, étranger aux valeurs qui régissent la société coloniale. L’acceptation de l’oppression exercée par le colonisateur donne lieu à une néantisation du colonisé. Ce processus est marqué par ce que Memmi appelle l’amnésie culturelle, rejet inconscient du patrimoine culturel du colonisé. Ce phénomène est renforcé par les caractéristiques de l’école coloniale, qui abolit toute culture autre que celle de la métropole, ainsi que par la situation de diglossie. En abordant la question du déchirement linguistique, Memmi consacre quelques paragraphes au travail de l’écrivain. Ses propos ont souvent été considérés comme pessimistes, car ils annonceraient la mort de la littérature des écrivains colonisés. En ce sens, il est important de signaler que l’auteur annonce le décès de la littérature colonisée de langue européenne, comme il annonce aussi la fin de la colonie. Mais il ne s’agit en aucun cas de la fin de la littérature francophone. La production francophone du Maghreb a perdu ce caractère colonial et même post-colonial dans son évolution émancipée.

Les deux visages de Memmi

 

Le Portrait du colonisé précédé de Portrait du colonisateur présente un discours fortement engagé. Les procédés énonciatifs de l’auteur mettent en relief une volonté d’afficher une prise de position particulièrement marquée. Il serait difficile d’accepter la validité de ce discours sans tenir compte du contexte de production et de circulation : celui des indépendances des colonies françaises.

Albert Memmi n’hésite pas à montrer du doigt les mécanismes pervers qui ont permis l’établissement du système colonial français. Les portraits qu’il présente mettent en relief son rejet d’une telle situation et son identification avec la figure du colonisé. C’est peut-être pour cette raison qu’il décide de publier son texte sous le titre Portrait du colonisé précédé de Portrait du colonisateur, inversant ainsi l’ordre de son étude.

Pourtant, il est intéressant de reprendre les propos de l’auteur, dans sa Préface à l’édition de 1966. Bien que l’auteur se positionne du côté du colonisé et bien qu’il soit solidaire des souffrances qui lui ont été infligées, sa situation dans le monde colonial reste particulière. En tant que Tunisien vivant sous le pouvoir français, il peut être considéré comme colonisé. Mais en tant que membre de la communauté juive tunisienne, il appartient à un groupe intermédiaire qui bénéficie de certains privilèges concédés par le colonisateur. Cette double condition lui permet d’avoir une double approche du monde de la colonie. Il a une connaissance approfondie de la psychologie du colonisé ainsi que de celle du colonisateur.

 

Les portraits d’un malaise

 

Malgré la sévérité qui caractérise le discours de Memmi, cet auteur met en évidence le constant malaise que retrouve autant le colonisé que le colonisateur. Chaque situation vécue par ces groupes sociaux donne lieu à une souffrance intérieure. Ainsi, le colonisateur de bonne volonté, celui qui refuse les conditions de vie dans la société coloniale, ne se trouve pas coincé entre le bien et le mal mais plutôt entre le mal et le malaise produit par le sentiment d’impuissance. L’impossibilité d’agir pour transformer le monde colonial est à l’origine de ce mal-être qui le condamne au colonialisme.

Les causes du malaise chez le colonisé sont évidemment multiples et elles deviennent presque un déchirement culturel, psychologique et sociologique. Chaque domaine de son identité est atteint par l’oppression coloniale. Ce topos du malaise du colonisé ainsi que du colonisateur inscrit cet essai dans l’ensemble de l’œuvre de cet écrivain tunisien. Ainsi, les souffrances des personnages de La statue de sel[10]  et d’Agar[11] retrouvent un écho dans cet essai. Mais à la différence de l’échec qui clôturait les œuvres précédentes, les Portraits de Memmi font appel à la révolte comme unique issue à la douleur coloniale.

 



[1] MEMMI, Albert. Portrait du colonisé précédé de Portrait du colonisateur, Paris, Editions Corréa, 1957.

[2] En ce sens, il est intéressant de noter que Gallimard publie actuellement cet essai de Memmi en format de livre de poche, dans la collection Folio actuel. Cette décision éditoriale montre bien que le texte de Memmi reste d’actualité.

[3] MEMMI, Albert. Portrait d’un juif, Paris, Gallimard, 1962.

[4] MEMMI, Albert. L’homme dominé, Paris, Gallimard, 1968.

[5] MEMMI, Albert. Portrait du décolonisé arabo-musulman et de quelques autres, Paris, Gallimard, 2004.

[6] MEMMI, Albert. Portrait du colonisé précédé de Portrait du colonisateur, p. 35.

[7] Ibidem, p. 36. L’italique est de l’auteur. Il s’agit d’un procédé récurrent que Memmi utilise au moment d’énoncer certains principes centraux dans son discours.

[8] Ibidem, p. 67.

[9] Ibidem, p. 107.

[10] MEMMI, Albert. La statue de sel, Paris, Editions Corréa, 1953.

[11] MEMMI, Albert. Agar, Paris, Editions Corréa, 1955.

Par La plume francophone
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Jeudi 14 août 2008

Analyse

 « Le déchirement essentiel,

la contradiction qui fait le fond de ma vie ![1] »

 

Par Virginie Brinker

 

Tout commence, pour ce fils d’un juif d’origine italienne et d’une berbère, dans L’Impasse, cocon familial, refuge bienheureux préservé par « les deux barres de fer qui prot[ègent] la porte extérieure contre les voleurs et les pogromes[2] ». Dans ce roman d’inspiration autobiographique, qui est aussi un roman d’apprentissage, les parents apparaissent de prime abord comme des divinités[3] omnipotentes.

 

La quête de soi : « à cheval sur deux civilisations[4] »

L’épisode scolaire rompt toutefois la tranquillité de l’enfance, il révèle au narrateur son indigence, dans le chapitre IV intitulé « Les deux sous », et sa judéité dans le chapitre suivant. Mais l’école, symbole du rationalisme occidental, signe aussi le rejet des parents et de la communauté. L’antithèse est parfaite. Ainsi, le chapitre VI de la deuxième partie, « La danse », est-il tout à fait frappant : la danse de la mère y est envisagée via l’isotopie[5] de l’obscurantisme[6]. Dans le chapitre « La première communion », le pronom personnel « nous » (« nous vivions en tribu ») laisse vite sa place au pronom « ils », souvent accompagné de termes péjoratifs, notamment du champ lexical de l’animalité[7]. La rupture est consommée, d’autant que les membres de la famille maternelle sont définis par le champ lexical de l’homogénéité - « ils avaient une âme commune », « ils se ressemblaient tous », « si voisins, si homonymes », « ils étaient identiques » (p.78-81) - ce qui ne peut qu’être condamné par le narrateur à la recherche de sa propre singularité et de son unicité.

En effet, l’identité du personnage principal s’apparente à une fêlure, jusque dans le hiatus de son nom : « Mordekhaï Alexandre Benillouche » - Alexandre « claironnant, glorieux, me fut donné par mes parents en hommage à l’Occident prestigieux[8] » ; Mordekhaï marque sa judéité (nom d’un glorieux Macchabée), mais aussi sa classe sociale, puisque c’est aussi le nom de son grand-père pauvre qui vivait dans le ghetto.

 

Toujours je me retrouverai Alexandre Mordekhaï, Alexandre Benillouche, indigène dans un pays de colonisation, juif dans un univers antisémite, Africain dans un monde où triomphe l’Europe[9]

 

De manière significative, dès la deuxième partie, l’identité fait question et les modalités de phrases se font donc interrogatives : « Qui suis-je enfin ? », « Ne pourrais-je dire que mon nom renferme déjà le sens de ma vie ? » (p. 109). En effet, en dépit du rejet de ses parents, de sa communauté et, au-delà, de l’Afrique, comme il le dit lui-même, le protagoniste s’exclame à la fin du chapitre « La danse » évoqué plus haut : « Ah ! Je suis irrémédiablement un barbare ! ».

 

Entre deux langues

Cette déchirure interne semble toute entière portée par la langue elle-même, ce qui n’est pas anodin dans un roman. La langue française, langue de scolarisation et non langue maternelle, est synonyme de douleur pour Mordekhaï Alexandre, en particulier au lycée, car son accent patois fait l’objet de moqueries. Quoique sa langue soit « en fusion », « informe », « tumultueuse » à l’image de lui-même[10], le jeune garçon voue au langage un véritable culte : « je n’ai jamais pu me débarrasser de cet envoûtement magique du langage », « Comme si loin d’être un outil transparent, le langage participait directement des choses, en avait la densité[11] ». On mesure là tout l’écart entre le langage (faculté humaine) et la langue, même si par ce roman autobiographique, l’auteur signe sa revanche dans une langue française parfaitement classique. Au-delà, ce sont les vertus du langage, et notamment de l’écriture, qui sont mises en abyme dans l’œuvre :

 

Pour m’alléger du poids du monde, je le mis sur le papier : je commençai à écrire. Je découvris l’extraordinaire jouissance de maîtriser toute existence en la recréant[12].

 

Toutefois, celui qui se dit être « né dans une impossible situation historique[13]», avoue les raisons de sa quête littéraire : « J’ai préféré cette harassante, effrayante recherche de soi qu’est la recherche philosophique, cet essai de maîtrise du monde, jamais achevée qu’est l’écriture[14] ». Et cette entreprise semble, elle aussi, vouée à l’échec.

 

Roman tragique

Le regard de l’adulte, passant par les effets de double registre, disqualifie dès le début du deuxième chapitre du roman l’épisode enchanté de l’enfance :

« Sur le bonheur égal de mes jeunes années, j’aurais voulu écrire un livre entier ; mais, malgré ma nostalgie, j’arrive à peine à balbutier ces quelques pages[15] ». Le narrateur adulte se fait porte-voix du destin, laissant affleurer le registre tragique dès les premiers chapitres du roman : « Il n’a pu durer si longtemps ce bonheur confortable (…) Très tôt, des indices graves inquiétèrent l’ordre établi[16] ».

De la même façon, le chapitre VII signe par son titre hyperbolique - « L’élu » - le triomphe scolaire, dans la mesure où en dépit de sa pauvreté, l’Alliance israélite universelle, via la personne de M. Bismuth, puissant pharmacien, accepte de financer les études de médecine du jeune homme. Toutefois, ce succès est court-circuité dès les dernières lignes du chapitre par le commentaire suivant : « Certes, la connaissance fut peut-être à l’origine de tous les déchirements, de toutes les impossibilités qui surgirent dans ma vie. Peut-être aurais-je été plus heureux dans le rôle d’un juif du ghetto (…)[17] ».

Si toute entreprise semble vouée à l’échec et tout bonheur éphémère, c’est certainement car tout l’ouvrage est orienté vers la troisième partie - « Le monde » - consacrée à la guerre, aux pogromes, au camp, à la désillusion vis-à-vis du « mythe » occidental : « Peu à peu, malgré nous, nous entrâmes dans le nuage noir des ténèbres historiques, de la brutalité aveugle. Et nous étions convaincus de la fatalité[18] », et au bout du chemin cette confession troublante :

 

Ou bien, plus simplement, parce que je n’ai pas perdu un bras ou une jambe au camp de travail, parce que je n’ai pas été embarqué pour l’enfer ou parce qu’on ne m’a pas arraché les ongles, je me sens débiteur envers mon siècle (…). Je ne me sens pas assez victime, voilà pourquoi ma conscience reste torturée[19].

 

Sentiment d’inaccompli, introspection mortifère[20], échec indépassable, la trajectoire d’Alexandre Mordekhaï semble être toute entière contenue dans ce chiasme[21] fatal : « J’avais refusé l’Orient et l’Occident me refusait[22] ».


[1] Albert Memmi, La Statue de Sel, Folio, 2002 [Gallimard, 1966], p. 13.

[2] Ibid., p. 18.

[3] Ibid., p. 20, voir les termes : « mes divinités », « l’apparition toute-puissante de mes parents ».

[4] Ibid., p. 123.

[5] Isotopie : ensemble de termes qui renvoient à la même idée. Isotopie et « champ lexical » sont à peu près synonymes.

[6] Op.cit., p. 180. Voir les termes : « le visage de ma mère, ce masque primitif », cette figure de barbarie », « ces dérèglements magiques », « leurs obscures croyances », « ma mère me devenait opaque ».

[7] Ibid., p. 76. Voir les termes « bêtes », « animaux », « ma mère (…) comme une jument sauvage ».

[8] Ibid., p. 107.

[9] Ibid., p. 109.

[10] Ibid., p. 126.

[11] Ibid., p. 45.

[12]Ibid., p. 123.

[13] Ibid., p. 196.

[14] Ibid., p. 234.

[15] Ibid., p. 25.

[16] Ibid., p. 33.

[17] Ibid., p. 98.

[18] Ibid., p. 274.

[19] Ibid., p. 293.

[20] Op. cit., p. 368, ceci explique en partie le titre : « je meurs pour m’être retourné sur moi-même. Il est interdit de se voir et j’ai fini de me connaître. Comme la femme de Loth, que Dieu changea en statue, puis-je encore vivre au-delà de mon regard ? » .

[21] Chiasme : figure de rhétorique qui consiste en la juxtaposition de deux termes ou propositions identiques quant à leur construction, mais disposés en ordre inverse.

[22] Op. cit., p. 353.

Par La plume francophone
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Jeudi 21 août 2008

 Biographie et présentation de l'oeuvre d'Albert Memmi
par Camille Bossuet 

 

Né à Tunis en 1920, dans une famille juive arabophone, Albert Memmi est essayiste et romancier. Il fait des études de philosophie à Alger puis à Paris. En 1943, il est incarcéré dans un camp de travail en Tunisie. Après la guerre, marié à une Française, il retourne en Tunisie, y enseigne et commence à écrire. Fixé en France après l'Indépendance (1956), il est professeur de psychiatrie sociale à l’Ecole Pratique des Hautes Etudes, attaché de recherches au CNRS, membre de l'Académie des sciences d'outre-mer.

Albert Memmi est naturalisé français en 1973 et son œuvre, traduite dans une vingtaine de langues, s’est vue décerner de nombreux prix dont, en 2004, le Grand prix de la francophonie pour l’ensemble de celle-ci.

 

En 1976, dans La Terre intérieure, (Gallimard), sous la forme d’une conversation avec l’écrivain marocain Victor Malka, Memmi entreprend de retracer son parcours, tissage de liens étroits entre l'œuvre et la vie. Dans les pages liminaires, il énonce d’abord :

 

Je puis vous dire, par exemple : je suis né à Tunis ; j’y ai vécu jusqu’à la fin de mon adolescence ; puis j’ai gagné la France pour y faire mes études, je m’y suis également marié. (…) Ce serait en somme l’histoire d’une espèce de provincial français qui aurait gagné la capitale où il s’est fait une vie acceptable. (p. 9)

 

Très vite cependant, le dialogue met à jour les éléments fondateurs de l’homme et de son écriture :

 

(…) il y a eu la colonisation, la guerre, la décolonisation… Disons alors les choses autrement : je suis le premier des garçons d’une famille de huit enfants ; mon père, artisan bourrelier, eut quelque mal à nous procurer le nécessaire. En outre, nous étions juifs, ce qui, en pays arabe, même sous protectorat français, posait quelques problèmes. Nous étions enfin tunisiens, donc colonisés et citoyens de seconde zone. 

 

En effet, la complexité socio-historique qui caractérise la première partie de sa vie, les expériences personnelles d’humiliation, d’injustice ou de brutalité que Memmi pourra reconnaître en d’autres destins lors de ces différents voyages, ont contribué à forger la particularité de son œuvre et à faire de lui l’ « écrivain de combat » qu’il pense être devenu. Au carrefour de plusieurs cultures, la réflexion sur sa vie personnelle sera le terreau premier de ses écrits, littéraires comme théoriques.

 

En 1954, La Statue de Sel, son premier livre, « autobiographie au deuxième degré » (J. Arnaud), reçoit le prix Fénelon. La même année, il publie dans L’Express un article : « Y a-t-il une littérature nord-africaine ? ».

En 1955, Agar, roman singulier, toujours dans une veine autobiographique, s’apparente pour certains à un « roman existentiel ». 

En 1957 paraît Le Portrait du colonisé précédé du portrait du colonisateur. Préfacé par Jean-Paul Sartre, ce texte de dénonciation du système colonial fait date dans l’œuvre de Memmi ainsi que dans la réflexion sur le fait colonial en général, mettant en lumière un « couple » colonisateur-colonisé, antagoniste et conditionné.

En 1964, il dirige la publication d’une Anthologie des écrivains maghrébins d’expression française (avec Roth, Arnaud, Déjeux). Comme nombre de ses contemporains, la littérature francophone maghrébine « post-indépendance » lui semble vouée à une histoire courte, bientôt supplantée par la langue arabe. Memmi prédit ainsi un suicide de la littérature colonisée de langue européenne.

 


Entre fictions et essais, l’auteur questionne la place et la singularité du Juif dans le monde arabe (fondant les concepts d’Hétérophobie et de Judéité), et, parmi les pionniers des études francophones, revisite les notions de Racisme, de Colonisation, de Dépendance (il en propose des définitions inédites dans l’Encyclopedia universalis).

Les essais se succèdent : Portrait d’un juif, I-II (1962) ; L’Homme dominé (le colonisé, le Juif, le Noir, la Femme, le domestique) (1968) ; Juifs et Arabes, (1974) ; La Dépendance, préfacé par Fernand Braudel, (1979) ; Ce que je crois, (1985) ; Le Racisme, (1994). Enfin, en 2004, paraît le Portrait du décolonisé, arabo-musulman et de quelques autres, (Gallimard) comme pendant tardif et combien actuel à son premier essai.

Il publie aussi d’autres récits comme Le Scorpion ou la confession imaginaire (1969) ; Le Désert ou la vie et les aventures de Jubaïr ouaki el-Mammi (1977) ; Le Pharaon (1988) ; ou plus récemment Térésa et autres femmes, 2004.

Par La plume francophone
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