Rubriques

Calendrier

Novembre 2009
L M M J V S D
            1
2 3 4 5 6 7 8
9 10 11 12 13 14 15
16 17 18 19 20 21 22
23 24 25 26 27 28 29
30            
<< < > >>

Présentation du blog

                                                                            Animés par une même p assion, nous sommes un groupe d'amis qui, étudiant à l'université les littératures francophones, avons voulu construire un espace d'analyse et de promotion des diverses créations artistiques francophones venues du monde entier, tout en y intégrant notre regard sur l'actualité.

Nous proposons, à travers ce blog, différentes rubriques enrichies, chaque mois, par un dossier thématique ou portant sur une personnalité francophone. Des indications en tête d'article vous informent sur les différents publics "Tout public" "Didactique" "Analyse" auxquels s'adressent les articles.

Nous espérons ainsi vous faire découvrir et surtout apprécier de nouveaux horizons culturels.

 

L'équipe du blog

Dossier n°29 : Hommage à Aimé Césaire

Mercredi 21 mai 2008

Analyse

 

Une humaine tragédie du pouvoir

Par Sandrine Meslet

 

 

Les pays coloniaux conquièrent leur indépendance, là est l’épopée. L’indépendance conquise, ici commence la tragédie.

Aimé Césaire

 

 

Aimé Césaire signe une tragédie sombre et énigmatique au cœur du pouvoir haïtien au début de l’Indépendance. Premier état à proclamer son Indépendance par la puissance et la force de son insurrection, Haïti est également le premier état à faire l’expérience de la démocratie et de la difficulté à surmonter les ambitions personnelles de chacune des figures de la décolonisation. Comment alors prendre et affirmer le pouvoir sans tomber dans la tyrannie ? Quels vieux démons guettent les jeunes démocraties dans un moment de transition où le pire redevient possible ? C’est autour de cette tragédie de l’histoire que va se jouer la folie et la démesure des hommes et de leurs actes.

 

 

Le ballet des symboles

 

La scène inaugurale de la tragédie césarienne du roi Christophe[1] propulse littéralement le spectateur au beau milieu d’une arène où se déroule un combat de coqs, dernière  occupation en date à laquelle s’adonnent avec passion les haïtiens de l’Indépendance. Les deux champions qui concourent portent ainsi chacun le nom d’un des deux leaders politiques autour desquels se cristallise la politique d’Haïti. D’un côté, Christophe, le futur roi, et de l’autre, Pétion, le président de la République se disputent la suprématie de l’Ile, chacun proposant une vision distincte et personnelle du pouvoir. Le prologue permet également une mise en contexte de la pièce par l’intermédiaire d’un présentateur-commentateur venu résumer les forces en présence dans l’île :

 

Une fois l’indépendance acquise, Haïti née sur les cendres fumantes de Saint-Domingue, une république noire fondée sur les ruines de la plus belle des colonies blanches, Christophe devint tout naturellement un des dignitaires du nouvel Etat[2].

 

On passe alors de l'arène du combat de coq à une joute verbale, que se livrent les deux leaders politiques à l’ouverture de l’acte I, l'affrontement rend compte de la difficulté à concilier les différentes tendances issues de l’insurrection. La parlure des personnages, marquée par la troisième personne, offre la possibilité d’entendre un méta discours. Ils construisent leur propre mythe à travers leur dialogue, ce ne sont plus deux hommes qui s’affrontent mais deux systèmes, cette extrapolation s’avère dangereuse et néfaste pour mener à bien l’Indépendance de Haïti. La guerre qu’ils se livrent dans la suite de la pièce est à la hauteur de ces représentations initiales du pouvoir à jamais inconciliables, rappelons que Pétion refusera la paix proposée par Christophe avant de la vaincre définitivement. Le combat, comme dans l’arène, s’achèvera par la mort d’un des champions.

Les éléments propres à la tragédie viennent renforcer la dimension symbolique de la pièce, on note ainsi l’intervention ponctuelle d’un chœur, comme celui des Erénnies dans la tragédie grecque, annonçant la fin de la fortune du roi Christophe et préparant le renversement de situation qui s’opère au milieu de la pièce.

 

De l’antichambre au marché populaire, la tragédie se déroule aussi sur la place publique et permet au roi de prendre la parole devant ses sujets. Le spectateur y trouve une preuve de la ferveur populaire autour du roi, qui prône le recours massif au travail pour reconstruire une identité haïtienne. Cependant, la répétition du couronnement laisse entrevoir un pouvoir aux accents grotesque et farcesque, les titres honorifiques accordés à la Cour Duc de Trou bonbon, Duc de la limonade, Duc de la Marmelade, emplis de dérision, offre une parodie de démocratie encore trop calquée sur le pouvoir colonial. Mais l’onomastique révèle aussi, et surtout, le caractère ridicule des noms donnés par les colons aux noirs d’Haïti.

 

 

Christophe tyran ou bien rêveur ?

 

            Christophe représente avant tout l’ascension d’un homme du peuple. Il mêle des traits de tyran et de monarque éclairé et semble à la hauteur du paradoxe de l’Indépendance ; tout à la fois tourné vers l’avenir mais condamné à vivre avec un héritage trop lourd. C’est un homme face aux hommes qui tente de prouver l’auto gérance de l’homme noir « Oui, je ne hais rien tant que l’imitation servile[3]… » mais tombe dans le piège de la reconduction tyrannique et échoue dans sa tentative de changer le système.  

Il n’hésite pas à éliminer ses opposants et réduit la justice à une simple mise à mort. Ainsi, Métellus l’insurgé et l’Envoyé du roi de France sont-ils exécutés au nom de la suprématie du pourvoir christophien. Comme le laissent entendre les dernières paroles de Métellus, aucun des deux systèmes proposés n’est le bon pour garantir à Haïti son Indépendance :

 

Christophe ! Pétion !

je renvoie dos à dos la double tyrannie

celle de la brute

celle du sceptique hautain

et on ne sait de quel côté plus est la malfaisance[4] !

 

L’épouse du roi rappelle dans une longue tirade l’ascension qui mène Christophe du statut d’esclave à celui de maître incontesté de Haïti.

 

Christophe !

Je ne suis qu’une pauvre femme, moi

j’ai été servante

moi la reine, à l’Auberge de la Couronne !

Une couronne sur la tête ne me fera pas

devenir

autre que la simple femme,

la bonne négresse qui dit à son mari

attention !

Christophe, à vouloir poser la toiture d’une case

sur une autre case

elle tombe dedans ou se trouve grande !

Christophe ne demande pas trop aux hommes

et à toi-même, pas trop !

Et puis je suis une mère

et quand parfois je te vois empoté sur le cheval

et ton cœur fougueux

le mien à moi

trébuche et je me dis :

pourvu qu’un jour on ne mesure pas au malheur

des enfants la démesure du père.

Nos enfants, Christophe, songe à nos enfants.

Mon Dieu ! Comment tout cela finira-t-il[5] ?

 

Elle prend seule la mesure de l’échec à venir de son mari, il n’existe pas pour Christophe de devenir heureux à sa cause, son exigence lui sera fatale. Cet avertissement se fait sous la forme d’une prière qui se transforme en la litanie suite à la réprise de l’apostrophe « Christophe ».

 

 

De la tragédie de la démocratie à la solitude d’un homme

 

« Antiblanc tout comme un autre, mais j’avoue que le champagne[6]. »

 

A l’intérieur de la pièce, le peuple est divisé en deux catégories, celle des paysans et celle des militaires, dont les intérêts apparaissent inconciliables puisqu’ils désirent posséder la même chose : de la terre. Cependant pour régner Christophe se doit de récompenser une classe plus qu’une autre afin d’assurer la sécurité de l’Etat. En délaissant les paysans Christophe ouvre une brèche et condamne ces derniers à prendre parti pour son adversaire. Il continue à décevoir en faisant preuve de clémence face à Pétion et en ne laissant pas son armée l’écraser :

 

Laissons cela, vous dis-je. Il n’y aura pas d’assaut. J’abandonne toute idée de campagne, et d’abord le siège de cette ville. J’ai dépêché un émissaire à Pétion. J’espère qu’il comprendra que le moment est venu d’en finir avec nos querelles pour édifier ce pays et unir ce peuple contre un danger plus proche qu’on ne suppose et qui menacerait jusqu’à son existence même ![7]

 

Le dialogue entre deux paysans, au moment de l’intermède entre les actes II et III, laisse entendre une lassitude, eux qui pensaient pour la première fois que leur travail leur permettrait d’accéder à la propriété se sentent trahis « Nous sommes l’armée souffrante, Monsieur Patience… même, tous colonels de l’armée souffrante, et même que je vous dis que quand elle aura perdu patience, compère Patience, ils en auront  pour leur grade au château[8]. »

 

Le roi Christophe pense dompter les éléments et les asservir, mais l’orage et la foudre se déchaînent contre ce qu’il installe, ses travaux titanesques se soldent par une destruction massive. Tout ce qu’il croyait maîtriser lui échappe comme si le roi Christophe avait péché par orgueil en pensant venir à bout de choses qui le dépassent. Le mauvais œil guette le roi Christophe et la cérémonie vaudou ne fait que retarder de quelques jours l’issue fatale. La paralysie puis la mort de Christophe symbolisent l’impuissance et l’inefficacité de l’action de l’homme dans ces moments de l’histoire où les événements se présentent comme hors de portée. Christophe est le premier maillon d’un échec annoncé, ne prenant pas suffisamment la mesure des paradoxes propres à l’Indépendance.

 

 

La tragédie illustre l’incontournable devoir, pour les dirigeants des Indépendances, de concilier l’héritage de la colonisation et des racines africaines. Le jeu dangereux des mémoires ne doit pas conduire à l’impossible synthèse mais à l’émergence d’un nouveau regard :

 

Savez-vous pourquoi il travaille jour et nuit ? Savez-vous, ces lubies féroces, comme vous dîtes, ce travail forcené… C’est pour que désormais il n’y ait plus de par le monde une jeune fille noire qui ait honte de sa peau et trouve dans sa couleur un obstacle à la réalisation des vœux de son cœur[9].



[1] Aimé Césaire, La tragédie du roi Christophe, Paris, Présence Africaine, 1963, 153 p.

[2] p.15

[3] p.53

[4] p.43

[5] p.58

[6] p.54

[7] p.46

[8] p.111

[9] p.82

Par La plume francophone
Ecrire un commentaire - Voir les 1 commentaires - Recommander
Mercredi 21 mai 2008

 

Didactique

 

Faire lire Une Tempête d’Aimé Césaire en classe de 1ère

Par Virginie Brinker

 

 

Une « adaptation pour un théâtre nègre » de La Tempête de Shakespeare

 

Aimé Césaire écrit la pièce Une Tempête en 1969 qui se veut une « adaptation pour un théâtre nègre » de celle de Shakespeare.

 

La Tempête de Shakespeare (1611) :

Le duc de Milan, Prospero, après avoir été trahi par son frère Antonio et chassé du trône, se retrouve exilé avec sa fille Miranda sur une île déserte. Grâce à la magie que lui confèrent ses livres, il maîtrise les éléments naturels et les esprits, notamment Ariel, esprit de l’air qu’il a délivré de l’arbre, dans lequel la sorcière Sycorax, mère de Caliban, l’avait emprisonné pendant 12 ans. La scène s’ouvre sur un naufrage, provoqué par Ariel sous les ordres de Prospero. Il s’agit d’un navire portant le roi de Naples, Alonso, qui rentre de Tunis où il vient de marier sa fille. Se trouvent avec lui son fils Ferdinand, son frère Sébastien, le frère de Prospero, Antonio (devenu après sa trahison duc usurpateur de Milan), Gonzalo (un vieux et fidèle conseiller d’Alonso), Trinculo et Stephano (deux serviteurs bouffons et ivres), ainsi que d’autres seigneurs napolitains. Prospero, à l’initiative du naufrage, va faire subir à tous ces personnages échoués sur l’île une série d’épreuves. Ariel va ainsi déjouer le complot organisé par Antonio et Sébastien contre Alonso, mais aussi épargner la vie de Gonzalo (dont on apprend qu’il a offert à Prospero et Miranda des vêtements et des vivres lors de leur exil). Le complot ourdi par Caliban, Trinculo et Stephano contre Prospero n’aboutira pas non plus. L’objectif de Prospero est de récupérer le pouvoir en réconciliant tout le monde autour d’intérêts communs : le mariage de Ferdinand (fils d’Alonso) et de sa propre fille Miranda. C’est chose faite à la fin de la pièce, où il pardonne à son frère, libère Ariel et Caliban et renonce à la magie pour retrouver son duché.

 

 

Dans Une Tempête, le prologue du « meneur de jeu » correspond à une mise en abyme (théâtre dans le théâtre) pour mieux souligner la filiation avec Shakespeare : il s’agit de rejouer une pièce qui existe déjà, mais sous un autre angle, celui de la négritude. Prospero sera donc le colonisateur et Caliban l’esclave révolté. C’est autour de leur duel que s’organise la pièce, notamment lors de passages très importants qui sont des ajouts de Césaire : leur dialogue polémique sur la colonisation[1], leur altercation en pleine idylle de Ferdinand et Miranda (Acte III, scène 1), ainsi que la fin de la pièce où ils restent seuls sur l’île à se livrer un combat éternel. Ce qui importe pour Césaire, c’est donc le conflit entre « races » et entre classes sociales, alors que pour Shakespeare, l’intrigue centrale est politique (comment Prospero va-t-il parvenir à récupérer le duché de Milan ?). Notons d’ailleurs que chez Césaire, Prospero renonce à retrouver son duché pour régler ses comptes avec Caliban.

Il y a deux autres ajouts importants : la spécification de la « race » des esclaves. Ariel est « mulâtre », c’est-à-dire métis, alors qu’il est un « esprit de l’air », un être féérique chez Shakespeare. Caliban est, quant à lui, un esclave « nègre ». Il en est de même dans l’Acte III scène 3. Alors que le mariage de Ferdinand et Miranda se prépare, et que tous les dieux (Iris, Cérès, Junon) sont convoqués, Césaire fait s’inviter à la fête « Eshu : dieu-diable nègre » dont le but est de perturber la fête par ses provocations grossières. C’est une manière d’imposer encore une fois la rébellion, la révolte, comme thème fondamental de la pièce. Le véritable enjeu de l’œuvre est donc la liberté des esclaves, comme l’atteste le leitmotiv qui sera aussi le dernier mot de la pièce : « La liberté ohé, la liberté », prononcé par Caliban. Enfin, chez Césaire, Ariel et Caliban, qui ont la même condition d’esclave sont bien plus proches, même si leurs méthodes diffèrent : « nous sommes frères, frères dans la souffrance et dans l’esclavage, frères aussi dans l’espérance » ; leur long dialogue à l’Acte II scène 1 (p.35-38) est donc aussi un ajout de Césaire.

 

 

Un apologue et des personnages allégoriques

 

Prospero est le colonisateur autoritaire. Il emploie souvent des impératifs : « Dépêche-toi », « Occupe-toi de lui », des verbes de volonté : « je veux », « j’exige », « il faut », et les didascalies qui lui sont le plus souvent associées sont : « hurlant », « criant ». Il se sent supérieur jusqu’à considérer Caliban comme un sous-homme, d’où son langage péjoratif et injurieux : « monstre », « pauvre sot », « bête brute », « vilain singe ». Il est tyrannique et incarne le droit du plus fort : « C’est à cela que se mesure la puissance. Je suis la Puissance », « Je suis le plus fort et à chaque fois le plus fort ».

Caliban incarne quant à lui l’esclave révolté, il veut sa liberté à tout prix et est donc prêt à employer la violence : il menace plusieurs fois Prospero de mort. Il emploie essentiellement le registre polémique, le langage familier et les grossièretés. Il est fier et refuse l’humiliation : il préfère mourir que subir l’injustice (p.38). Il est le porte-parole d’une négritude radicale et sans compromis.

Ariel, enfin, est un esclave calme, obéissant, qui, contrairement à Caliban, mise tout sur le dialogue. Il n’est pas violent, mais cela ne veut pas dire qu’il se laisse faire : « C’est du despotisme » dit-il à Prospero (Acte II scène 2). Il veut faire changer Prospero et pense que sa liberté sera une conséquence. Il passe pour un lâche auprès de Caliban, peut-être parce qu’il est « mulâtre » et bénéficie donc d’un traitement de faveur, mais en fait, il est le seul à obtenir sa liberté. C’est un personnage complexe, car si l’on considère qu’Une Tempête est un apologue et plus exactement du théâtre à thèse (sous-genre), quel message exact cherche à faire passer Césaire ? On a l’impression qu’il privilégie celui de Caliban, mais celui d’Ariel semble plus efficace…

 

 

Des esclaves noirs et des leaders américains

 

Le projet initial de Césaire était que la pièce se passe aux Etats-Unis et il en reste des traces comme les allusions à Malcolm X. Caliban prend en effet le nom de X dans son dialogue avec Prospero, il a recours à la violence et parfois même à des remarques extrêmistes, racistes : « me débarrasser de toi, te vomir […] ta blanche toxine » (p.87).

Ariel quant à lui incarne Martin Luther King en refusant la violence. Ses répliques font écho au discours « I had a dream », il est plus idéaliste et optimiste. On peut aussi étudier les indices qui permettent de « transporter » l’intrigue aux USA tels l’allusion aux « ghettos », l’expression en anglais « Freedom now »…

Une Tempête est donc une œuvre originale qui brasse plusieurs objets d’étude en classe de 1ère tels la réécriture et l’apologue. La pièce de Césaire permet également de cerner les racines du courant littéraire de la négritude, initié par un groupe d’intellectuels afro-américains de Harlem en 1920 appelé « négro-renaissance », et d’en comprendre les enjeux. Il s’agit, pour les écrivains noirs (du monde entier), de prendre la parole afin de revendiquer le respect de leur différence et de se différencier de la culture blanche. En effet, éprouver le besoin de proclamer qui l’on est suppose que l’on ne se sente pas reconnu. C’est ainsi, que les écrivains de la négritude vont avoir pour thèmes principaux l’esclavage et la colonisation.



[1] Aimé Césaire, Une Tempête, Seuil, « Points », 1997, p. 24-28.

Par La plume francophone
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires - Recommander

Recherche

Créer un blog sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus - Articles les plus commentés