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Animés par une même passion, nous sommes un groupe d'amis qui, étudiant à l'université les littératures francophones, avons voulu construire un espace d'analyse et de promotion des diverses créations artistiques francophones venues du monde entier, tout en y intégrant notre regard sur l'actualité.

Nous proposons, à travers ce blog, différentes rubriques enrichies, chaque quinzaine, par un dossier thématique ou portant sur une personnalité francophone. Des indications en tête d'article vous informe sur les différents publics "Tout public" "Didactique" "Analyse" auxquels s'adressent les articles.

Nous espérons ainsi vous faire découvrir et surtout apprécier de nouveaux horizons culturels.

 

L'équipe du blog

Mardi 19 décembre 2006

Pourquoi faire lire Les Chercheurs d’Os de Tahar Djaout dans le secondaire ?

 

« Un squelette attend quelque part que les honneurs lui soient rendus ». Ce squelette est celui du grand frère du narrateur, un jeune kabyle, mort pendant la guerre d’Indépendance de l’Algérie. L’arrière-plan du roman est en effet très historique, comme le montre la composition de celui-ci. Le première et la troisième parties se situent après la guerre et le départ des « étrangers », les colons français, tandis qu’une large analepse, couvrant toute la deuxième partie, évoque la période qui précède l’occupation du pays, jusqu’à l’arrivée des premiers camions et l’implantation de l’école française.

 

L’évocation en classe de ces événements historiques est d’autant plus fondamentale que la guerre d’Algérie est l’un des épisodes de l’Histoire les moins enseignés dans le secondaire, alors que nous savons pourtant qu’ouvrir le débat au sein des établissements scolaires permettrait d’enrayer toute démarche caricaturale et simpliste, et de freiner tout repli communautaire. Et justement, la vision donnée par Djaout de ces événements est tout à fait originale. D’abord parce que la guerre d’Algérie, à proprement parler, est absente du livre. Ne sont évoqués que son « avant » et son « après ». Pourtant, malgré l’ellipse, elle est omniprésente, représentée de façon métonymique par le cadavre du grand frère. Ensuite parce que le narrateur est un enfant de quatorze ans qui se tient à l’écart de tout discours politique : « la guerre contre l’occupant constitue la source de toutes les discussions actuelles dans le pays et je ne vois pas comment je pourrais intervenir sur un sujet aussi grave et tellement ardu. ». Enfin, la colonisation en elle-même est marquée par l’ambivalence. Certes, Djaout n’en montre pas les aspects positifs : « le monde va changer pour vous, oh non, il ne deviendra pas meilleur ; vous allez découvrir tellement de choses aux ressemblances illusoires que vous n’arriverez plus jamais à prendre le monde par son bout le plus innocent », fait-il dire à Saïd, ouvrier maghrébin, venu au village pour construire la nouvelle école ; mais l’auteur laisse parler l’enfant qui se laisse parfois émerveiller par les paillettes du monde moderne. Ainsi, le chapitre concernant la découverte par le village du cinéma est à cet égard tout à fait représentatif (II,4).

 

 

Mais l’essentiel du discours, constitué par l’après-colonisation, est marqué par le bouleversement des valeurs. Le monde inauguré par la colonisation est un monde fondé sur l’opulence et partant l’égoïsme, et qui ne prendra pas fin avec elle, la guerre de Libération et l’Indépendance, ne parvenant pas à freiner ce bouleversement : « Maintenant au contraire, c’est l’arrogance, la provocation. C ’est à qui entassera le plus de déchets devant sa porte, c’est à qui pendra à ses fenêtres le plus de choses coûteuses et tentantes. ». Le monde issu de la fin de la colonisation apparaît aussi comme un monde de faux-semblants, religieux notamment. On sent en effet comme un « vent de dévotion (…). Ceux qui aspirent à une escalade sociale et hiérarchique ont un petit chapelet à conviction et passent leurs journées à l’égrener. ». Ce dont parle Djaout, c’est donc de l’absurdité de toute entreprise humaine. Si l’Indépendance était vitale et a permis aux hommes de restaurer leur dignité et d’accéder à nouveau à leurs richesses, la mutation de civilisation engendrée par la colonisation ne peut être freinée. Et l’absurdité se ressent au niveau de l’intrigue même puisqu’il s’agit pour le narrateur d’aller rechercher les os de son frère mort au combat, alors même que l’on sait dès le début de l’œuvre que cette entreprise eût été contraire aux vœux du défunt : « Le mieux que je puisse espérer pour mon frère est que ses os demeurent introuvables (…) Mon frère ne peut qu’être à l’aise là où il repose. De toute manière il est impossible qu’il s’y sente plus mal que chez nous ». Cette même vanité de l’entreprise est soulignée une fois la quête achevée et les os retrouvés : « Et voici que nous le ramenons captif, les os solidement liés, dans ce village qu’il n’avait sans doute jamais aimé ». Et pourquoi ? Quelles étaient donc les motivations du voyage ? Encore une fois, la justification des apparences et la gloire de compter un héros dans sa famille : « Chaque personne a besoin de sa petite poignée d’os bien à elle pour justifier l’arrogance et les airs importants qui vont caractériser son comportement à venir sur la place du village ».

 

 

C’est à ce moment là que le roman peut prendre, aux yeux des élèves, une autre tournure. Au-delà du discours politique sur les événements historiques, Tahar Djaout produit un discours de l’universel. Le jeune narrateur de quatorze ans n’a pas de nom, sans doute pour faciliter une identification possible avec le lecteur. En effet, ce que le narrateur symbolise, c’est l’Adolescent, et c’est en cela que les élèves peuvent tous se sentir touchés par ce livre. En effet, le narrateur, jeune berger dans un petit village kabyle étriqué, a soif d’épanouissement. Le voyage est d’abord pour lui un moyen de prendre la mesure de sa propre existence : « Comme le voyage nous apprend des choses incroyables ! », « une vie où les poux, la honte, les accrocs, la bouse et les tâches terriennes de collecte et de désherbage n’ont aucune place ». On retrouvera également, dans la confrontation à l’Autre instaurée par le voyage, les préoccupations de tout adolescent : « Moi, j’aurais tout donné pour que mes vêtements me quittent, que je cesse ainsi de trimbaler ma provenance, ma condition et ma gêne qui me trahissent comme un immense livre ouvert où furètent les yeux des passants. Etre comme tout le monde, sans ce doigt sarcastique qui vous désigne à tous les supplices. ». Ce roman est donc un roman d’apprentissage. Ce que le narrateur découvre, petit à petit, lui qui est conscient et lucide par rapport à l’absurdité du voyage même et de son entreprise, c’est la nécessaire rébellion, fusse-t-elle intérieure, vis-à-vis des membres du village, et de la famille par la suite : « L’acharnement de la famille est plus malfaisant que toutes les légions de l’enfer ! La famille vous harcèle de votre vivant, multiplie les entraves et les baillons, et, une fois qu’elle vous a poussé vers la tombe, elle s’arroge des droits draconiens sur votre squelette. ». Ce constat amer est pourtant celui qui fera de l’enfant un adulte. La leçon finale du voyage n’est pas désabusée. Si l’âne apparaît comme le seul survivant du voyage, la mort métaphorique du narrateur est probablement celle de l’enfant en lui, s’apprêtant à devenir adulte, à rompre avec la mentalité étriquée du village et la nouvelle civilisation dans laquelle s’est jeté, corps et âme, son pays.

 

C’est parce que Djaout sait, à partir d’une situation géographique et historique particulière, atteindre l’universel, que tous les adolescents de France peuvent se reconnaître dans son œuvre. C’est d’ailleurs à mon sens ce qui fait la force de l’enseignement de la littérature francophone : pouvoir par une apparente dé-contextualisation (éloignement géographique et culturel), aborder avec des adolescents des sujets parfois plus enfouis et tacites, qui touchent l’humanité dans son ensemble. Et c’est peut-être, justement, parce que l’œuvre de Djaout est très ouverte et peu didactique que l’adolescent peut se sentir touché mais aussi ébranlé par cette œuvre en demi-teinte, marquée du sceau de la mort et de la désespérance, mais à travers laquelle on peut lire et penser que le salut naîtra de la capacité de la jeunesse, justement, à s’extirper de la condition qui a été décidée pour elle.

 

 

 

 

Virginie BRINKER

 

par La plume francophone publié dans : Dossier n°3, Tahar Djaout
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Vendredi 15 décembre 2006

TAHAR DJAOUT, MANIÈRES DE TUER LE TEMPS 

 

                                                        

« J’ATTEND JUSTE LE MOMENT PROPICE POUR FLINGUER LE DESTIN. »

Tahar Djaout, L’Exproprié.

 

 

            «Le silence c'est la mort, et toi, si tu te tais, tu meurs et si tu parles, tu meurs. Alors dis et meurs».  Tahar Djaout est de ces écrivains qui savent que la littérature ne peut pas changer le monde, mais qui n’ignorent pas la force de la parole. « La parole est comme une balle. Une fois sortie, elle ne revient plus », dit le proverbe de Kabylie où Djaout a vu le jour, le 11 janvier 1954, et plus précisément au village Oulkhou de la ville maritime Azzefoun. Mais il a vécu dès son enfance à la Casbah d’Alger. Licencié en mathématique à la faculté de la capitale algérienne, il obtient par la suite un DEA en Sciences de l’information et de la communication préparé à l’université Paris II.

            Tahar Djaout a été l’un des plus grands journalistes algériens. Il écrit pour El-Moudjahid avant d’intégrer la rubrique culturelle de l’hebdomadaire Algérie-Actualité. Entre ces deux titres, il avait travaillé pour Actualité de l’émigration où il signait ses articles sous le pseudonyme de Tayeb S. Pour ce qui est de ses critiques littéraires ou, plus généralement, artistiques, Djaout avouait faire une lecture personnelle de ses lectures.

            Son parcours d’écrivain, Djaout l’a commencé par la publication de poésies, d’un recueil de nouvelles et, enfin, ce qui est communément appelé des romans[1] et qu’il convient de considérer comme des fables.

            Farouchement opposé à l’Etat algérien et aux intégristes islamistes, farouche défenseur de l’identité amazigh, Tahar Djaout est visé dans un attentat par balles le 28 mai 1993. Touché de trois balles à la tête, il perd la vie le 03 juin 1993.

 

            Les poésies de Tahar Djaout sont le lieu où toute forme d’autorité (divine, religieuse, politique ou sociale) est rejetée. Le jeune poète se choisit comme figure tutélaire Nabile Farès et Mohamed Kheïr-Eddine, notamment en ce qui a trait à la quête des origines et de l’Histoire nord-africaine. L’Exproprié est son premier roman. Il est question d’un train-tribunal qui transporte des inculpés devant descendre à la gare que leur assigne le verdict des « Représentants » de l’Algérie. Le narrateur fouille dans sa mémoire. Il comprend rapidement qu’il est dépossédé de son espace natal, de son histoire et de sa mémoire. Il déclare : « On m’a truqué les yeux et la mémoire. » (p. 21) La remontée du cours du temps, qui devrait se faire en parallèle à l’avancée dans l’espace-livre, aboutit à un échec. En effet, le personnage-narrateur ne retrouve pas le père fondateur : « Le vrai problème, c’était avec le père. Aucune passerelle entre nous deux. Mon père est une impasse irrémédiable ; il ne conduit nulle part : ni vers lui-même, ni vers les autres (…). Sa vue pour moi était liée à un spectacle de ruine. » (p. 101) « Spectacle de ruine », le texte l’est aussi. Déstructuré, il se caractérise par ses nombreuses analepses et prolepses qui éprouvent la mémoire du lecteur. D’entrée de jeu, il déclare : « Ma tête est plus attrayante (plus facile à manier aussi) dans sa nouvelle gracilité, sa nouvelle forme segmentaire. L’impression d’enchâsser quelques sensations et quelques souvenirs dans un coffret gigogne étirable à l’infini. » Dans cet ouvrage, Djaout se présente déjà comme un iconoclaste en se rapprochant de la Kahéna et d’Agadir de Mohamed Kheïr-Eddine : 

 

Ici,

à l’ombre de la 

Kahéna, seule iconoclaste de notre histoire 

 je dis mon anti-manifeste

et rends hommage à M.K.E, qui, le premier,

décida de jeter son sang aux latrines

et de faire peau neuve.  

 

Si l’Histoire est introuvable, le narrateur l’invente. En effet, il se sert d’Al-Moqrani, le dirigeant de la grande révolte de 1871 en Kabylie contre le colonisateur français. Dans le roman, ce personnage historique devient une légende allégorique à double titre. Il est d’abord celui dont le nom propre est transformé de nom kabyle en nom arabe et, par la suite, le rebelle qui est sorti des mémoires : « Ne reste de (et sur) Ali Amoqrane (=? Mohand Ath Moqran®El-Moqrani) qu’un poème équivoque… » (p. 15) C’est ce qui lui permet la création d’une nouvelle histoire, en l’occurrence celle qui fait du martyre un bandit de grand chemin.

 

            La quête de l’Histoire est le sujet de L’Invention du désert. Dans ce récit, d’une rare beauté, deux déserts se font écho : le désert froid qu’est la ville parisienne et le désert algérien puis d’Arabie. Dans cette œuvre, Djaout vise le meurtre du Temps, et par là le meurtre de Dieu. La parole se place ainsi en opposant fertile à la Parole du Texte coranique contre toute autre forme de création : « Ne blâmez pas le temps, car le temps c’est Dieu. », dit le hadith (la parole du prophète Mohamed). Or l’objectif du poète est d’évincer le temps, donc Dieu, qui est l’Image, l’Etre révélé dans le désert et le Signe qui se veut unique. Pourquoi ne pas l’y tuer ? Mais dans ce cas précis, ce qui tue Dieu, c’est un autre temps, celui de l’Impérialisme capitaliste, qui s’impose en nouveau dieu mondial. Il a fait du désert l’être vide, comblé par des signes étrangers. Le signe de la Foi est vidé de sa substance à l’image des paradigmes souvent sans verbes, sans colonnes vertébrales, qui parsèment le parcours de lecture. Le verbe, comme le Verbe, s’est fourvoyé : « Sanyo. Mercedes. Parasols multicolores des pèlerins. Sermon abrupt de Arafat. Miracle contre microprocesseurs : combat perdu d’avance par Dieu qui doit errer [à l’image du narrateur] quelque part, dans l’informulé du désert. » (pp. 61-62)

 

L’Invention, comme l’ensemble des écrits de Djaout, se distingue par le procédé du télescopage qui permet de créer un semblant d’unité dans une œuvre morcelée, fruit du délire de l’auteur-narrateur. L’Invention est le récit des espaces. L’espace-texte correspond à des espaces extérieurs. Il y a dans ce roman quatre parties. Chacune d’elles se déroule dans un espace précis, et toutes racontent une histoire unique : la violence de l’Histoire. La première partie se déroule à Paris, la seconde dans le désert maghrébin, la troisième en Arabie et la dernière en Kabylie ; bien que ces quatre espaces se télescopent dans la totalité du texte. Le lien métonymique c’est l’Histoire et l’échec de sa quête, le désert aride. La dernière partie cherche un moyen de dire ce désert sans dévaloriser la vie. D’où l’humour déployé : « Ce n’est que lorsque la nuit devenait entière, que lorsque le mouvement risquait de provoquer une catastrophe d’ustensiles que ma mère tendait le bras vers le quinquet. » (p. 155)

 

C’est un éditeur parisien qui commande de ce dernier une histoire de la dynastie des Al-Moravides. L’auteur-narrateur va finalement écrire sur Ibn Toumert, le fondateur à titre posthume de la dynastie des Al-Mohades et l’un des rares à avoir pu unifier l’ensemble du Maghreb. Ce sera, comme dans L’Exproprié, une course derrière l’impossible. Le vide qui s’en produira, l’auteur-personnage-narrateur tâchera de le combler grâce à son histoire personnelle. C’est le sens à donner au récit autobiographique qui occupe une partie importante du récit. Tahar Djaout déclare : « …je donne une vision de l’histoire qui privilégie l’histoire individuelle au détriment de l’histoire collective, cette dernière étant souvent oppressive et falsifiée[2] Nous relèverons d’ailleurs la lutte ouverte entre deux temps imposant leurs sceaux au style de l’auteur : l’écriture-atelier, reflet d’un temps individuel et dont la chambre en forme de parallélépipède et les feuilles amalgamées sont la métaphore principale, et l’écriture-chantier, incarnée par des dunes qui s’enjambent et s’avalent. Les deux écritures mènent vers le non-temps ; on est sur le seuil de l’être et du non-être : « Quand la voiture est lancée à 130km/h sans pour autant parvenir à vaincre la distension des dunes, on sent se réduire la distance entre vivre et mourir, entre la plénitude et le vide… » (p. 28)

 

 

Pour Djaout, il n’y a pas de rupture entre ses œuvres. Il est vrai que les mêmes procédés sont reproduits, et développés, dans tous ses écrits. De manière complètement arbitraire, nous réfèrerons au travaille sur le signe et sur le personnage. Le signe se divise en signifiant et en signifié. Or  Djaout, en quête de pureté et d’ascèse[3], ce qui explique la présence d’un espace décharné et abrupte (désert, pierres…), construit des œuvres autour d’un signifié mais avec des signifiants diversifiés. La mobilité du texte et le sens ne sont que des mirages comme l’eau dans le désert.

 

Le héros, lui, n’est ni parfaitement bon, ni parfaitement mauvais. Disons qu’il est humain. C’est le cas des deux personnages centraux dans Les Vigiles. Cette fable politique relate les mésaventures d’un jeune inventeur qui vient d’améliorer un métier à tisser ancestral pour l’adapter aux exigences des temps présents. Il est d’abord suspecté d’être un terroriste, avant de subir la rétension de son passeport pour l’empêcher de se rendre à la foire des inventeurs à Heidelberg (ce dernier fait est également autobiographique). Néanmoins, Mahfoud Lemdjad réussit à présenter son invention et gagne le prix des inventeurs. A son retour en Algérie, les autorités locales, qui étaient à l’origine de toutes les embûches qu’il a rencontrées, lui offrent un terrain qu’il accepte. Ce cadeau est signalé dans un court chapitre d’un paragraphe. Parallèlement au parcours de l’inventeur, Menouar Ziada, un combattant ayant rejoint l’armée de libération par lâcheté et parce qu’il n’a rien à perdre, est le premier à remarquer la présence suspecte de Mahfoud Lemdjad. Il trouve là l’occasion de se rattraper de son passé peu glorieux et le dénonce à son ami Messaoud Mezayer. Après la victoire de Mahfoud Lemdjad, « ceux qui font l’histoire de Sidi-Mebouk », ville-microcosme où se passe l’histoire, le contraignent à se suicider sous peine de dévoiler son passé au grand public. Nous comprenons ici que l’œuvre est construite en forme de delta. Partant de deux points séparés, le sens culmine dans la mort symbolique de l’inventeur et dans le suicide de Menouar Ziada. Accepter un terrain offert par des dirigeants corrompus prouve que la lucidité des démocrates et des intellectuels n’est pas un paravent à leur corruption. Accepter de se suicider pour protéger sa dignité et par amour de sa patrie prouve que la lâcheté de Menouar Ziada ne signifie nullement sa malhonnêteté. Enfin, remarquons que la poésie s’impose comme hiatus, offrant une courte halte, après l’essoufflement de la prose engagée dans une description fidèle de la réalité et du quotidien des Algériens. Ne confondons pas ces passages avec le second chapitre des Chercheurs d’os. Bien que dans cette dernière fable, le hiatus revienne sur la première enfance du narrateur et sur la vie du frère mort pendant la guerre, il n’est nulle question de repos. Il s’agit, au contraire, d’une ré-écriture de l’entièreté de l’œuvre mais en portant son regard sur la période coloniale, afin de démontrer l’inscription de l’Histoire algérienne dans un temps cyclique ayant pour point de départ et pour point d’arrivée la violence.

 

L’engagement de Djaout dans l’Histoire socio-politique algérienne à travers ses œuvres est rapidement suivi d’un désengagement en limitant son objectif à vouloir susciter l’interrogation, qui est au centre de ses préoccupations dans Le Dernier été de la raison. Aux certitudes fichées des islamistes, il oppose la question. D’après Roland Barthes, cité par Benoît Denis, « …la littérature  parle obliquement, dit les choses à demi-mots, maintenant une ambiguïté ou un flottement du sens qui en fait une machine à interroger indéfiniment le monde et les signes, ce questionnement incessant constituant la seule prise que l’écrivain possède sur le donné.[4] » Le travail stylistique et esthétique participe également à l’atténuation de cet engagement que l’écrivain exprime pleinement dans ses chroniques. Il faut dire que Djaout partage la conception qu’a le chanteur-poète kabyle Lounis Aït Menguellet de l’engagement : « C’est d’être efficace à son poste. [5] » Cela implique que chaque citoyen est engagé dans l’amélioration de son quotidien. C’est ce qui ressort de cette déclaration de Djaout :

 

 

Je pense que les livres de Boudjedra et de Mimouni [Fis de la haine et De la barbarie en générale et de l’intégrisme en particulier] sont tout à fait les bienvenues (sic), quelle qu’en soit la teneur. Ce sont deux actes militants courageux. (…) Ce qui me paraît par contre, un peu injuste, c’est de faire de ces écrivains, parce qu’ils sont très médiatisés, les initiateurs de ce genres (sic) de combat, alors que des citoyens (journalistes, universitaires, artistes, hommes de la rue…) ont mené, dès l’apparition de l’intégrisme, une lutte au prix de leur vie[6].  

 

 

En parlant, dans Les Vigiles, de « débat esthético-politique », l’écrivain francophone algérien met en relief son souci de l’intransitivité de son écriture ; intransitivité indéniablement assurée.

 

En guise de conclusion, nous évoquerons quelques thèmes intéressants pour la recherche sur les œuvres de Tahar Djaout. Nous commencerons par la langue kabyle qui est au centre de son écriture. En fait, Djaout traduit souvent du kabyle au français. C’est le cas pour « L’étoile dans l’œil », chapitre poétique dans Les Vigiles, qui est une reprise littérale de l’expression kabyle désignant « les taies ». Il est aussi important de remarquer l’engagement de Djaout à proposer un monde où les relations entre êtres humains soient d’ordre horizontal et non vertical, abolissant ainsi toute conversation fondée sur la domination. Autre thème de recherche, les rencontres « bizarres » entre les sèmes auxquels Djaout fait des rencontres inhabituelles. Enfin il ne serait pas vain de dégager les indices autobiographiques pour constater leur poids dans le travail effectué par l’auteur sur l’Histoire collective.

 

 

Ali Chibani

 

 


[1] Solstice Barbelé (poésie), Sherbrouk, Canada, éd. Naaman, 1975.

L’Exproprié (roman), (édition revue et corrigée), Paris, François Marjault, 1991.

Les Chercheurs d’os (roman), Paris, Édition du Seuil, 1984. 

L’Invention du Désert (roman), Paris, Édition du Seuil, 1987. 

Mouloud Mammeri, « Entretien avec Tahar Djaout », Alger, éd La Phomic, 1987. 

Les Vigiles (roman), Paris, Éditions du Seuil, 1991. 

Pérennes (poésie), Paris, éd Europe/Poésie, Le Temps des cerises, 1996. 

Le Dernier été de la raison (roman), Édition du Seuil, Paris, 1999. 

[2] Entretien paru dans le quotidien Horizons, 07 mars 1988.

[3] La quête de la pureté n’est rien d’autre qu’une quête de soi, « Tahar », en arabe, voulant dire « le pur ». 

[4] Littérature et engagement, « de Pascal à Sartre », Paris, éd. du Seuil, coll. Points, 2000, p. 67. 

[5] www.i.france.com /menguellet/interview%201.htm, « Lounis Aït Menguellet, “Je n’ai jamais voulu être un symbole de quoi que ce soit” », Alger-Républicain, entretien réalisé par Zahir Mahdaoui.

[6] Entretien réalisé par Ratiba Benbouzid, El Watan, le 15/10/92.

par La plume francophone publié dans : Dossier n°3, Tahar Djaout
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Vendredi 15 décembre 2006


LE DERNIER ETE DE LA RAISON DE TAHAR DJAOUT

 

Quand nous découvrons cette œuvre en 1999, Tahar Djaout est mort depuis 6 ans…le titre de cette œuvre, en réalité titre d’un de ses chapitres, ce fut l’éditeur lui-même qui le lui donna, Djaout n’en ayant pas eu le temps puisqu’il est mort de ses blessures le 2 juin 1993.

 

Sorte de chant posthume, ce livre se lit comme un appel au monde non seulement algérien mais malheureusement arabe. Les islamistes sont depuis le 11 septembre 2001 au devant de la scène internationale. La guerre contre « l’axe du mal » mise en place par Georges W. Bush a gagné l’ensemble des pays occidentaux avec malheureusement les faussetés qui en découlent. Afghanistan, Irak, Syrie, Palestine, Liban, Pakistan, la liste est longue ; les pays qui tombent sous la mainmise islamiste s’égrènent dans les informations et augmentent dans le diaporama mondial. Néanmoins les voix que nous entendons venir de ces pays semblent toutes adhérer au fanatisme comme si la rébellion n’y existait pas. Nous ne soulèverons pas ici l’idée de l’intégrité du journalisme occidental même si nous savons que là-bas « des gens font l’amour. Obstinément. »[1]

 

Le roman de Djaout dénonce l’aboutissement d’un travail en amont des Frères Musulmans en Algérie à travers l’histoire d’un homme simple, Boualem Yekker, libraire, père de 2 enfants. Boualem est alors spectateur lucide (d’où son nom, Yekker, en kabyle, qui signifie « celui qui s’éveille » ou « celui qui se lève » exprimant ainsi le projet premier de l’œuvre) de cette déviance qui transforme rapidement les gens qui l’entourent : « les enfants sont devenus les exécutants aveugles et convaincus d’une vérité qu’on leur présente comme supérieure [2]» …jusqu'à sa famille qui l’abandonne parce qu’il est celui qui n’accepte pas de se plier au vent de la folie intégriste. Son refus réside dans le fait qu’il ne veut pas fermer sa librairie ; cette attitude de rébellion ne surgit pas d’un positionnement de révolte mais plutôt d’une incompréhension et du questionnement de et sur ce qui arrive à son pays. C’est également ici que se trouve la modernité de ce roman, dans le fait de la voix d’un homme du pays qui est pris dans la dérive islamiste des siens. Mais c’est aussi dans la mise en perspective du temps qui, comme un personnage, circule dans le roman.

 

L’écriture de Djaout alterne entre un lyrisme puissant et une réalité dure et impitoyable. Fiction et réalité s’enchaînent, tous les actes commis par la population contre Boualem sont toutes vraies : « la première pierre a l’atteindre a été lancée par une fille. Douze ans pas plus » (p. 43), « il y a exactement cinq jours, il a trouvé le pare-brise de sa voiture en miettes et un pneu lacéré au couteau » (p. 44) et une lettre de menaces lui est envoyée.

 

Revenons à l’incipit qui place le roman dans une ligne pouvant dans un premier temps appartenir à la science fiction dans le désir de former une pensée unique. Prédication, I, métaphore génératrice du Dernier été de la raison, ouvre le livre en lettres italiques. Elle interpelle le lecteur sur la force de « l’Œil Omniscient », c’est un appel au peuple qui glorifie l’arrivée de la foi dans le pays, avec un véritable prêt à penser et prêt à agir : « Il faut forger les hommes à l’usage de la parole. Et, pour cela, les prendre dès l’enfance. Gommer dans leur cœur le doute et dans la tête les questions. Le Grand Œuvre est à ce prix. (…) Gloire à Celui qui nous guide dans le désert sans repères du monde, nous affermit à l’heure du doute, nous éclaire face aux ténèbres de l’adversité.» (p. 12)

Le personnage du libraire ami d’un musicien, Ali Elbouliga, n’est pas sans sens. En effet, il est le contrepoint de l’obscurantisme et du fanatisme. La culture, l’art et même la science sont des éléments essentiels à la société pour que l’homme s’interroge et se trouve dans la possibilité de créer, action ne pouvant appartenir qu’à Dieu selon les croyants. « Tant que la musique pourra transporter les esprits, que la peinture fera éclore dans les poitrines un paradis de couleurs, que la poésie martèlera les cœurs de révolte et d’espérance, rien pour eux n’aura été gagné. » (p. 16) Néanmoins, ce livre est une tragédie puisque « les Frères Vigilants » (terme que Djaout attribue « aux pontifes enrubannés ») réussissent à imposer leur conception du monde et de la science :

 

1. la science n’a le droit de s’intéresser qu’aux questions non tranchées dans le Livre.2. Tout résultat, toute découverte scientifiques doivent être confrontés avec le Texte afin de leur y trouver une justification.3. Notre religion est la source de tout savoir : toute loi scientifique, morale ou législative édictée au temps d’avant cette religion, ou l’humanité baignait dans les ténèbres, le mensonge et la barbarie, est nulle et non avenue. (p. 84)

 

Boualem lui-même jusqu’ici épargné, trouve son œuvre et son travail mis à néant. La nouvelle tombe comme un couperet dans le roman puisque la phrase est détachée et placée entre deux périodes, formant à elle seule un paragraphe : « La librairie a été fermée. » (p.103) 

 

C’est dans la notion du temps que le lyrisme de Djaout se déploie. Il y a un avant et un après « ce qui était la République, et qui se dénomme aujourd’hui la Communauté dans la foi. » (p. 33) Cela se sent dans le paysage de l’Algérie et dans les corps :

 

Le soleil, en déclinant, étire l’ombre des arbres. Le vent, pareil à un chat sagace, joue avec des papiers et des feuilles mortes qu’il fait tournoyer sur place. Des ombres passent : les gens ont acquis une manière de se faufiler au lieu de marcher. Boualem Yekker a, depuis maintenant plus d’une année, le sentiment de vivre dans un espace et un temps anonyme, irréel et provisoire, ou ni les heures, ni les saisons, ni les lieux ne possèdent la moindre caractéristique propre ou la moindre importance. C’est comme si on vivait une vie en blanc en attendant que les choses reprennent leurs poids, leurs couleurs et leur saveur. C’est comme si le monde avait renoncé à son apparence, à ses attributs, à ses différentes fonctions, déguisé le temps d’un carnaval. (p. 19)

 

Dans un chapitre « Un rêve en forme de folie », Djaout met en place ce balancement fatidique que subit l’Algérie entre la terreur islamiste et le rêve de Boualem d’une société où la liberté s’exprime par la liberté d’un homme et d’une femme d’aller ensemble : « Il y aurait d’abord beaucoup de verdures qui fournirait l’ombre, la fraîcheur, les fruits, la musique des feuilles et les gîtes d’amour. (…) Mais aucun strapontin n’était prévu pour les régulateurs de la foi, les surveillants de consciences, les gardiens de la morale, les fondées du pouvoir du ciel. Boualem Yekker aspirait à une humanité libérée de la hantise de la mort et du châtiment éternel. (…) La catastrophe s’est abattue, comme un séisme qui bouleverse la face du monde, dévoilant des gouffres hideux, des paysages dévastés, des espaces inhospitaliers, des faces affligées de verrues, des corps cataleptiques. » (p. 68) Le monde qui entoure Boualem dégage une ambiance apocalyptique qui s’annonce comme pérenne : « On n’a pas encore chassé de ce pays la douce tristesse léguée par chaque jour qui nous abandonne. Mais le cours du temps s’est comme affolé, et il est difficile de jurer du visage du lendemain./ Le printemps reviendra-t-il ? » (p. 124)  

 

 

A travers le personnage de Boualem Yekker, Djaout révèle son inquiétude quant à l’avenir de son pays. Boualem est-il alors le double de l’auteur dans la lutte incessante contre cette peur ? Si nous nous plongeons dans la biographie de ce dernier, nous voyons bien qu’il n’a jamais cessé à travers ses romans, ses poèmes, ses articles de dénoncer la gangrène islamiste. Malheureusement le chant posthume de Djaout, demeuré ouvert, prélude sa fin, sa mort.

 

Lama Serhan 

 



[1] Wajdi Mouawad, « La courbature », Courrier International, 3 au 23 août 2006, numéro 822-823-824.

[2] Tahar Djaout, Le dernier été de la raison, éditions du Seuil, 1999, page 45.

par La plume francophone publié dans : Dossier n°3, Tahar Djaout
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