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Présentation du blog

Animés par une même passion, nous sommes un groupe d'amis qui, étudiant à l'université les littératures francophones, avons voulu construire un espace d'analyse et de promotion des diverses créations artistiques francophones venues du monde entier, tout en y intégrant notre regard sur l'actualité.

Nous proposons, à travers ce blog, différentes rubriques enrichies, chaque quinzaine, par un dossier thématique ou portant sur une personnalité francophone. Des indications en tête d'article vous informe sur les différents publics "Tout public" "Didactique" "Analyse" auxquels s'adressent les articles.

Nous espérons ainsi vous faire découvrir et surtout apprécier de nouveaux horizons culturels.

 

L'équipe du blog

Jeudi 16 août 2007

9782246704010-0-2006420341-1-.jpgLe vampire de Ropraz, de Jacques Chessex

 ou la face voilée d’une société ancestrale

 

Jacques Chessex, écrivain suisse romand originaire du canton de Vaud, prix Goncourt en 1973 pour L’Ogre, nous propose cette année un nouveau roman, Le vampire de Ropraz[1].

Reprenant un fait divers qui, au début du 20ème siècle, bouleverse la vie de la commune de Ropraz dans le Haut-Jorat vaudois, Chessex construit une fiction passionnante. Rosa Gilliéron, fille du juge de paix du village, meurt à l’âge de vingt ans de méningite. Symbole de jeunesse, de beauté et de pureté, elle est enterrée dans le cimetière de la commune après une cérémonie qui semble émouvoir la population. La découverte de la profanation de la tombe, le lendemain, provoque l’horreur et la peur dans Ropraz. Le cadavre de Rosa est retrouvé violé, mutilé et dévoré, actes qui éveillent au sein de la population le mythe du vampire. Ainsi commence la recherche du coupable, du monstre qui terrorise les habitants de la commune et des environs.

Le texte de Chessex s’offre au lecteur comme un roman policier, qui cherche à désigner un coupable pour la souillure du corps virginal de Rosa. Les suspects défilent et l’affaire se répand dans la région. L’auteur met en place les dispositifs traditionnels de l’intrigue policière, comme la reproduction des articles journalistiques traitant le cas :

 

Cette triste affaire, écrit le journal, aura dans notre pays un douloureux retentissement. Jamais encore la chronique n’avait eu à enregistrer en Suisse un acte aussi abominable. Il est vivement à désirer, pour la tranquillité de la conscience publique, que le coupable tombe entre les mains de la justice et reçoive le châtiment exemplaire qu’il mérite. Les hyènes ont l’excuse de la faim pour déterrer les cadavres. Pour lui, pour cet ignoble vampire, nous n’en trouvons pas[2].

 

Les dénonciations se multiplient et les suspects sont analysés puis absous, pour finalement désigner l’auteur du crime, le vampire de Ropraz. Pourtant, Chessex semble délaisser l’enquête policière. L’intrigue est clairement exposée et le lecteur n’est pas invité à participer à la découverte du coupable. La focalisation semble se déplacer dans le récit pour donner lieu à une analyse de la société suisse romande du début du siècle dernier.

L’auteur dénonce la place centrale du calvinisme dans l’idiosyncrasie de cette société rurale, marquée par l’isolement des montagnes et des forêts, éprouvant l’attirance primitive pour les faits surnaturels. L’incipit du roman annonce cet aspect du texte de Chessex :

 

Ropraz, dans le Haut-Jorat vaudois, 1903. C’est un pays de loups et d’abandon au début du vingtième siècle, mal desservi par les transports publics à deux heures de Lausanne, perché sur une haute côte au-dessus de la route de Berne bordée d’opaques forêts de sapins. Habitations souvent disséminées dans des déserts cernés d’arbres sombres, villages étroits aux maisons basses. Les idées ne circulent pas, la tradition pèse, l’hygiène moderne est inconnue. Avarice, cruauté, superstition, on n’est pas loin de la frontière de Fribourg où foisonne la sorcellerie. […] A la nuit on dit les prières de conjuration ou d’exorcisme. On est durement protestants mais on se signe à l’apparition des monstres que dessine le brouillard [3]. 

 

Cependant, l’intérêt de Chessex s’éloigne clairement du travail sociologique ou ethnographique. Sa caractérisation des villageois et des facteurs qui déterminent la vie de la communauté trouve dans le texte une relation de solidarité réciproque avec l’intrigue policière. La figure du vampire de Ropraz que Chessex cherche à recréer trouve son essence fictionnelle grâce à la configuration que l’auteur donne au monde rural suisse, contexte d’insertion du personnage. En contrepartie, le caractère ancestral d’un monde imprégné par une forte religiosité qui nourrit la peur et la culpabilité, se voit exalté par l’apparition du vampire. Ce personnage sinistre va franchir les frontières de Ropraz pour répandre la peur dans toute la région et ainsi généraliser les propos de l’auteur sur la société suisse romande.

 

Le vampire de Ropraz est un roman qui permet au lecteur de découvrir un monde caché, aux personnages magiques. Les frontières entre la fiction et le réel semblent s’évanouir dans le brouillard des montagnes vaudoises, laissant au lecteur la liberté de croire en la parole du narrateur.

 

 

                                                           

                                                                        Victoria FAMIN



[1] CHESSEX, Jacques. Le vampire de Ropraz, Paris, Grasset, 2007.  

[2] Ibidem, p. 27.

[3] Ibidem, p. 11-12.

par La plume francophone publié dans : Faveurs et saveurs estivales
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Mercredi 1 août 2007

Reza--Dans-la-luge-d-Arthur-Schopenhauer.jpgDe la philosophie appliquée au texte : absurdité, lucidité et frivolité

 

 

Dans la luge d’Arthur Schopenhauer est une somme de monologues décapants émanant de quatre personnages, qui vont tous être mis « en confrontation » les uns avec les autres : Nadine Chipman, Ariel Chipman, son mari, ancien professeur de philosophie en dépression, Serge Othon Weil, ancien collègue devenu consultant en droit, et la psychiatre que le lecteur n’entend que dans le dernier chapitre. Dans sa note d’intention, l’auteur les définit tels « quatre brefs passages en revue de l'existence par des voix différentes et paradoxales. Ou encore une variation sur la solitude humaine et les stratégies[1] ». Reza opère un brouillage générique en donnant à ce « roman » un aspect théâtral. En effet, elle met bien en scène ces quatre personnages. Ceux-ci disent chacun leur texte sans s’arrêter, les virgules étant fréquentes et les points quasi absents.

C’est le sens de l’existence qui est ici questionné par le détail quotidien qui sature les textes. Il est mis au centre via la dépression du personnage d’Ariel Chipman, professeur de philosophie spécialisé jusque-là dans celle de Spinoza :

 

Je suis en luge vers la mort docteur. Tel que vous me voyez. Dans la luge de mon ami Arthur Schopenhauer. […] Je balance entre chagrin et ennui, le chagrin me sert à récupérer un peu de puissance que l’ennui vient effondrer aussitôt, j’oscille, comme les accents, entre l’aigu et le grave, je n’ai jamais pu maîtriser les accents, l’accent aigu, l’accent grave, jamais rien compris […] le lecteur choisit[2].

 

Mais chagrin, ennui, constats amers, oscillation morale concernent autant Ariel que sa femme ou que la psychiatre qui finalement apparaissent toutes deux moins équilibrées que lui : ses oscillations morales à lui sont rationalisées, intellectualisées. Elles correspondent à ce que Schopenhauer avait annoncé et théorisé[3]. Il est intéressant de voir alors comment Reza s’est servi de certains textes de Schopenhauer, comme cet extrait des Aphorismes sur la sagesse dans la vie:

 

Un simple coup d'oeil nous fait découvrir les deux ennemis du bonheur humain : ce sont la douleur et l'ennui. En outre, nous pouvons observer que, dans la mesure où nous réussissons à nous éloigner de l'un, nous nous rapprochons de l'autre, et réciproquement; de façon que notre vie représente en réalité une oscillation plus ou moins forte entre les deux. [...] ce vide intérieur qui se peint sur tant de visages et qui se trahit par une attention toujours en éveil à l'égard de tous les événements, même les plus insignifiants, du monde extérieur; c'est ce vide qui est la véritable source de l'ennui.

 

Une partie de la philosophie de Schopenhauer est distillée dans le texte, de manière ludique et ce n’est point l’ennui qui caractérise sa lecture : certaines situations prêtent à sourire, le cynisme y est roi.

 

Dans la luge d’Arthur Schopenhauer emprunte au traitement philosophique, en particulier celui de la philosophie antique du point de vue méthodologique, et, dans le même temps, l'oeuvre revêt un caractère théâtral : des dialogues socratiques on passe aux monologues de Reza. Le message du livre reste ouvert, et la clôture sur l’éloge de la frivolité par la psychiatre n’est pas si fermée. Ce dernier message n’en est d’ailleurs qu’un parmi d’autres, le moins effrayant peut-être.

Reza offre ici un ouvrage de confrontation qui pose des problèmes sans imposer de solution, entre philosophie et littérature, un questionnement sans résolution.

 

La philosophie n'a rien d'inutile. Au contraire! Je demande à la philosophie de revenir à ce qui fut sa fonction première: un art de vivre. Ce qui me gêne, ce n'est pas la philosophie mais la théorisation de la philosophie, la systématisation d'une pensée. […] Le petit homme de la littérature est pour moi infiniment supérieur à l'Homme de la philosophie parce qu'il est infiniment plus compliqué, complexe et proche que l'Homme pensé dans la globalité par les théoriciens: il se pose des questions, y répond bien ou mal, se noie, surnage, essaie d'escalader des montagnes[4]... 

 

 

Circé Krouch-Guilhem



[2] Yasmina REZA, Dans la luge d’Arthur Schopenhauer, LGF, Le Livre de poche, Paris, 2007 [Albin Michel, 2005], 89 p., p. 27-29

[3] Voir http://agora.qc.ca/mot.nsf/Dossiers/Arthur_Schopenhauer: un dossier intéressant sur Schopenhauer et sa philosophie qui permet une lecture plus profonde du texte de Reza.

[4] Entretien avec Yasmina Reza par François Busnel Lire, septembre 2005 http://lire.fr/entretien.asp/idC=48997/idR=201/idG=8

par La plume francophone publié dans : Faveurs et saveurs estivales
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Mardi 3 juillet 2007

 

Bicentenaire.jpg                   Laissez-moi vous raconter la triste histoire d’Haïti
 
Le roman que nous avons envie de vous faire partager prend comme décor la fête du bicentenaire de l’indépendance d’Haïti en 2004. Cette date du 1er janvier 2004 est celle du deuil pour de nombreux haïtiens. En effet, cette journée qui devait être une fête devient le théâtre de la peur et de l’oppression. Dans les sillons des routes de nombreux manifestants défilent, les uns scandant leur soutien a Aristide et les autres, plus nombreux, lui demandant sa démission. La seule réponse que le gouvernement haïtien offre à ces manifestants est un bain de sang. Celui-ci est perpétré par des gangs payés afin que la police et l’armée puissent réprimer les dissidents par la force et la violence. Les informations sur les conséquences de cette répression données sont : « On a dénombré un mort, une dizaine de blessés par balle, jets de pierres et tessons de bouteilles et plusieurs arrestations. La personne tuée, Lionel Victor, un partisan lavalas âgé de vingt-sept ans, avait reçu à bout portant une grenade lacrymogène (lancée par la police) qui a été se loger au niveau de son thorax. » (Source : site www.afrik.com/article6918.html).
Lyonel Trouillot nous livre alors un témoignage romanesque de cet événement. C’est à travers les yeux et les pas de Lionel, « l’étudiant », que nous suivons cette journée meurtrière. On le regarde durant les premiers chapitres « descendre la colline » et dans les chemins se croisent ses souvenirs, sa réalité présente. On y voit sa mère, Ernestine Saint-Hilaire, au verbe proverbial répétitif « Ecoute ce que te dit Ernestine Saint-Hilaire. Moi noire, je sais de quoi je parle » (Page 15). On y voit aussi Little Joe, le renfrogné, la petite frappe au corps « tatoué de héros et de slogans hétéroclites : Guevara, Wycleef Jean, Tim Duncan, shoot to kill, les femmes c’est de la merde, les rats pourrissent dans leur trou, je veux tout, peace and love. » (Page 11), l’épicier et sa femme, Alfred et ses parents, Ayissa la belle et Paulemon son prince, l’étrangère, la foule, la police…Il existe aussi dans ces rencontres un personnage essentiel au roman qui prend toute son ampleur dans les derniers chapitres, c’est le Temps. Il s’accélère pour devenir le métronome de l’action. Il bat la mesure de la mort qui s’abat sur la foule pour disparaître et tromper le regard. Car dans la mort de Lucien, il n’y a qu’une seule réalité, c’est celle du silence. Pareil au « roman du silence » (page 121) que Lionel n’écrira jamais mais qu’il subira.
Nous pouvons signaler que l’auteur nous interroge et cela dès l’avis au lecteur ou plutôt lance un pacte de lecture sur le fait qu’il parait inutile de continuer ce livre puisque « sans savoir qu’au bout de la marche il va mourir, ce que le lecteur sait déjà au début du récit, prenant ainsi sur le héros une inutile longueur d’avance » (Page 10). 
Pourquoi donc est-elle « inutile » cette connaissance du lecteur ?  Ici on est dans l’Histoire connue. On sait que le héros va mourir. Umberto Eco a largement développé la notion du lecteur dans Lector in Fabula (1ère édition italienne 1979, édition française 1985). Il établit dans ses recherches le mouvement de coopération qui existe entre l’œuvre et le lecteur. Celui-ci a un rôle puisque « le texte est  une machine paresseuse qui exige du lecteur un travail coopératif acharné pour remplir les espaces de non-dit ou de déjà dit restés en blanc » (page 27). Donc même si la fabula (l’histoire) a une fin prévisible pour le lecteur, elle ne l’empêche pas de vivre intensément le livre à venir. Parce que malgré la véracité de la fiction de Lyonel Trouillot, le déroulement de l’action est une construction de l’auteur. Et c’est dans « la jouissance du texte » que le lecteur trouve tout son plaisir.
Toute la particularité de la littérature se trouve ici. Dans l’univers des possibles. Dans la capacité à faire émerger dans la chambre, le fauteuil, voire le hamac du lecteur une réalité qui lui apparaît, dans la force des mots, personnelle et intime.
 
                                                                                                          Lama SERHAN
 
 
par La plume francophone publié dans : Faveurs et saveurs estivales
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Mardi 3 juillet 2007

La Cité des roses[1] de Mouloud Feraoun

Testament à deux voies

 

 feraoun.jpg

            Dans cet inédit de Mouloud Feraoun, le lecteur découvre l’histoire d’un directeur d’école algérien descendu des montagnes pour s’installer à la Cité des Roses. Il y rencontre une enseignante française qu’il aimera. La relation du directeur et de Françoise est tumultueuse, d’autant plus que « l’Autre », M.G., un officier des « Unités Terrestres » qui « prêchait “l’intégration des âmes à tout prix” et “la fraternisation obligatoire”. » (p. 50), va tenter de séduire Françoise qu’il attire d’ailleurs. L’amour des deux personnages principaux est un amour interdit. Ils sont tous deux mariés et appartiennent, visiblement, aux deux parties camps qui s’opposent lors de la guerre d’Algérie : « Plus que jamais, il s’agissait pour les Français de garder l’Algérie en supprimant toute opposition. Il s’agissait pour nous de reconquérir notre liberté et d’être maîtres chez nous. » (p.166). Ils se sont promis de faire de leur histoire un roman, promesse tenue par le directeur qui nous la livre à la première personne du singulier : « ... je vais donc reproduire ce début qui, dans notre histoire, est plutôt un aboutissement. Puis, toujours pour me justifier et pour excuser Françoise, j’essayerai d’expliquer comment nous en sommes arrivés là. » (p. 67).

L’histoire, qui se déroule en 1958, imagine l’Algérie qui s’affranchit de la France et va jusqu’à supposer les rapports que pourraient entretenir ces deux pays jusqu’à la séparation finale : 

Tous deux, nous n’attendions plus grand-chose de ce lundi. Peut-être le baiser d’adieu avec des larmes de bêtes. Peut-être rien du tout : une simple poignée de main parmi toutes les autres. Enfin, dans le domaine du possible, double crise de colère suivie d’une vive altercation pour s’en aller avec de la rancune. Une fausse rancune qui masquerait notre tristesse. (…) En fin de compte, ça a été la poignée de main, accompagnée d’un regard chargé de toute la tristesse du monde et aussi d’un soupçon de promesse. (p. 59)

La promesse d’une autre rencontre algéro-française se traduit dans la relation amoureuse des deux personnages. À propos de ce livre, l’auteur du Fils du pauvre pense :

… si la politique peut donner une certaine teinte à l’amour, elle ne peut ni le nourrir, ni le modifier, ni l’empêcher. C’est la politique, la morale, l’honnêteté, etc. qui recherchent toujours des accommodements avec l’amour. (…) J’ai cru qu’il était indiqué de faire s’épanouir un tel sentiment au milieu de la haine et qu’il suffisait de rappeler en contre point que cette haine existait, se traduisait par la colère, l’hypocrisie, la souffrance et la mort. Mais de cette situation historique sur laquelle je n’avais pas besoin d’insister, j’ai voulu que les personnages s’évadent en se donnant l’un à l’autre. (couverture)

L’évasion est difficile pour une Française menacée par les attentats algériens et sur laquelle le militaire M.G., comme « mon général », a jeté son dévolu. En parlant de sa passion pour le directeur, elle dit s’être « … engagée sur une pente ! » (p. 63). Elle est aussi difficile pour un enseignant considéré comme un « hybride » qui risque d’être tué par les deux camps ennemis : « L’instituteur n’était pas un traître mais un hybride. Personne n’en voulait plus, il était bon pour le couteau, la mitraillette ou tout au moins la prison. » (p. 18). Tout cela se passe alors que « Chaque jour, la guerre s’infiltrait à l’intérieur de l’école comme une encre rouge et boueuse dans laquelle il fallait patauger constamment. » (p. 43)

En 1958, Feraoun savait déjà qu’il allait être tué. « Pour sa part, il savait qu’il serait une victime, rien de plus. Oui, vraiment, il sentait la charogne mais la même odeur imprégnait également tous les autres et, en dehors de cette évidence, tout le reste ne signifiait rien. » (p. 21) Cela ne l’empêchait pas de rêver. Françoise représente la France idéale, celle qui sait qu’elle a tort et qui a, parfois, le courage de le dire, qui veut « la paix des cœurs » (p. 32) et non la paix des braves. Elle incarne aussi les Européens d’Algérie dont le sort après-guerre se posait déjà. Pourtant, tout le monde était préoccupé par les apparences.  

« Le masque ne trompait personne mais il pesait à tous. » (p. 46-47). En effet, tout au long de ce récit, où l’espoir lutte contre la réalité, chacun cherche à se rassurer et à avoir bonne conscience, ce qui est une manière de se donner l’illusion de commander le navire de son destin alors que le hasard est le seul maître à bord : « Malik avait perdu son père six mois auparavant, tombé, lui, au beau milieu de la route mais au même endroit [que celui où l’enfant de quatorze ans a été criblé de balles], comme par hasard. » (p. 16). L’enseignant, lui, « … venait d’apprendre par hasard que, dans tel village où il débuta, il n’y avait plus âme qui vive. » (p. 17). La réalité est telle que cet amour semble quelque chose « d’insolite » comme la lettre bleue envoyée par Françoise, rentrée en France seulement pour ses « vacances » car, malgré tout, « notre conviction profonde est que nous sommes faits pour être amis. Je crois que cela durera toujours, même si d’autres doivent en souffrir. » (p. 66), tout en interpellant les ennemis de la réconciliation : « Songez à nos enfants » (p. 73). Trois années après l’écriture de ce roman, rejeté par les éditeurs français qui exigeaient des modifications refusées par l’auteur, Mouloud Feraoun ajoute, en 1961, un épilogue, sans doute imposé par le temps et dont la conclusion est on ne peut plus testamentaire : « Bonne chance à tous. Vous avez trop souffert. Adieu Françoise ! » (p. 170).

 

Ali Chibani


[1] Alger, éd. Yamcom, 2007, 170 pages. L’auteur a donné à ce roman le titre de L’Anniversaire, mettant en avant le rendez-vous manqué que se sont donnés les deux personnages principaux pour célébrer leur premier baiser. Le titre ayant été attribué par les éditeurs français aux premiers chapitres, suite du Fils du pauvre, d’un ouvrage entamé par Feraoun avant son assassinat en 1961 par l’OAS, ce dernier récit porte le titre de son premier chapitre.

par La plume francophone publié dans : Faveurs et saveurs estivales
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Lundi 2 juillet 2007

 

visuel-devi-copie-2.jpg

 

Eve de ses décombres : 
L’oratorio des adolescents perdus

 

 

 

D’une totale maîtrise, Eve de ses décombres, le dernier roman d’Ananda Devi, paru chez Gallimard en 2006 et récompensé à juste titre du prix Inter et des Cinq continents de la Francophonie, laisse surgir l’image d’un lieu retranché du progrès. « Troumaron, c’est une sorte d’entonnoir ; le dernier goulet où viennent se déverser les eaux usées de tout un pays ». « Nous sommes accolés à la montagne des Signaux », (page 13). Quartier déshérité de Port-Louis, sur l’île Maurice, Troumaron représente un espace tristement actuel, cerné par le chômage et la violence. Mais en même temps, il apparaît comme une métaphore douloureuse de l’existence saisie entre destin et survie. Au-delà du réel, l’insularité devient alors une façon de ressaisir le thème biblique de la Chute ; et le roman, le moyen poétique de recueillir avec plus de sensibilité des voix en prise avec la fatalité et l’exclusion.

Mais l’intensité du roman Eve de ses décombres tient surtout au passage à l’adolescence de chacun des personnages, à ce moment où Eve, Sad, Clélio et Savita accèdent à cette conscience trop aiguë d’eux-mêmes et du monde qui les entoure. Elle tient aussi au choix narratif de l’auteure qui restitue leur point de vue afin de faire ressortir le contraste de leurs expériences alors qu’un événement dramatique les oriente définitivement.

En effet, dans une première partie, le roman dévoile la multiplicité ambivalente des personnages pour les projeter dans une seconde partie sur un fond d’enquête policière. Après un prélude énigmatique d’Eve, Sad fait l’épreuve de son impuissance comme celle des mots qu’il aime et qu’il dédit à Eve. Il regarde Eve s’abîmer sans parvenir à la toucher et sans savoir comment la protéger. Clélio, lui, noie ce qui lui reste d’innocence dans une violence sans foi ni loi et s’enfonce dans la solitude. Seule Savita est entrée dans l’existence d’Eve. Son amitié permet de l’extraire du commerce de son corps qu’Eve traduit comme seul refus possible de son appartenance à Troumaron : « J’avais une monnaie d’échange : moi. […] Tout ce que je leur donnais, moi, c’était l’ombre d’un corps. […] J’ai dix-sept-ans et je m’en fous. J’achète mon avenir », page 20-21. Mais la mort traverse l’univers des uns et des autres et les fait basculer dans cet état limite où le dénuement de la condition humaine trouve son expression. Au fur et à mesure des monologues intérieurs, principalement de Sad et Eve, un chant s’installe dans ce récit où la perte des illusions se rapproche d’une perte de soi, jusqu’à le transformer en oratorio pour l’être aimé.


Six mots ; un pour chaque paume, un pour chaque pied, un pour la tête et un pour le cœur. Je dégouline rouge.

Pour la première fois, elle m’entoure de ses bras. Sa bouche est désolée, mais inflexible. Malgré mon désarroi, je mesure le centimètre qui nous sépare.

Sinon cela n’aura servi à rien, dit-elle[1].

Dans ce roman, c’est par touches délicates qu’on avance. Se dévoilent alors des zones qui interrogent l’espoir, quand l’innocence ressemble au paradis perdu.

 

Caroline TRICOTELLE

 

[1] Ananda Devi, Eve de ses décombres, Paris, Gallimard, 2006, p. 155.

par La plume francophone publié dans : Faveurs et saveurs estivales
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