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Présentation du blog

                                                                            Animés par une même p assion, nous sommes un groupe d'amis qui, étudiant à l'université les littératures francophones, avons voulu construire un espace d'analyse et de promotion des diverses créations artistiques francophones venues du monde entier, tout en y intégrant notre regard sur l'actualité.

Nous proposons, à travers ce blog, différentes rubriques enrichies, chaque mois, par un dossier thématique ou portant sur une personnalité francophone. Des indications en tête d'article vous informent sur les différents publics "Tout public" "Didactique" "Analyse" auxquels s'adressent les articles.

Nous espérons ainsi vous faire découvrir et surtout apprécier de nouveaux horizons culturels.

 

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Vendredi 15 août 2008

Za de Raharimanana, un grotesque sublime

 

Par Virginie Brinker

 

La souffrance faite voix - « fendre mots sur langues foursues[1] »

La citation en exergue de Sony Labou Tansi donne le ton : « J’ai fouetté / Tous les mots / A cause de leurs silences ». Le discrédit jeté sur la langue se poursuit dès le chapitre liminaire : « Za ne mérite pas de glisser mots et merveilles sur ma langue râpeuse[2] ». Dans ce chapitre, le narrateur, Za/Je, nous expose ses « dires ». L’écriture se fait oralité et l’ingéniosité linguistique dont fait preuve l’auteur trouve une cruelle explication.

Za est un martyr, l’emblème de la souffrance. Il a perdu son fils dans le Fleuve de cellophane, « Fleuve poubelle qui sarrie sacets en plastiques, bouteilles…[3] ». Sa femme a été violée, lui-même a tout perdu. En effet, Za, ancien professeur, apparaît comme un dissident aux yeux du régime, accusé par « ILS » de corrompre les enfants de la patrie en leur apprenant à penser et non à croire. C’est pour cette raison qu’il a été torturé, comme on le découvre avec horreur au chapitre 6 : « Za a vu les minitaires refouler mes mots dans ma bouce – à coups de canon, à coups de crosse (…) Za a perdu la parole[4] ». Le texte qui nous est donné à lire porte les stigmates de cette mutilation en affectant certains phonèmes. Mais cette torture n’est pas que physique, Za se dit « blessé à la racine des pensées[5] ».

Pourtant la voix de Za entendue par le lecteur est une voix railleuse - « Za rit. Za n’a que ça[6] » - toute empreinte d’autodérision, comme dans cet énoncé parodique – qui reprend et transforme le premier vers du « Desdichado[7] » de Gérard de Nerval - : « Appelez-moi l’Inconsolable, le Veuf, le Ténébreux[8] ».

 

Regard sans concession sur l’Afrique contemporaine – « la voix rauque et le rire planteur[9] »

La situation d’énonciation ainsi instaurée laisse paradoxalement se déployer, dans un engagement total du narrateur,  la poésie de l’œuvre, comme en témoigne ce passage proche du slam :

 

Etat nation nous nationalise, état civil nous civilise, état de sièze nous assièze, état mazor nous mazordome, état d’alerte nous alerte, état d’alarme n’egziste pas, état de soc nous soque, nous croque, état des sozes nous eksploze, Etatsunien nous tien’an men et nous désunit[10]

 

Za fustige, via des néologismes et jeux de mots savoureux, l’ « ethnictuaze », le « développoumon », les « dettes d’effémistes [11]». La fantaisie verbale laisse se déployer la satire à travers des termes comme « pourriticiens[12] », « diplomythes » ou encore « brailleurs de fonds dollaroïdes[13] ».

La cible de la critique est en effet, comme l’atteste cette expression toute ironique, le « pouvoir Dollaromane, droiture, sainteté et zustice de ce monde[14] ». La mondialisation frappe en effet de plein fouet, parvenant toutefois à berner le peuple par le pseudo-idéal de la société de consommation :

 

Voici les brailleurs de fonds dollaroïdes qui te hisseront hors de ton profond trou de désencordé pour t’installer dans modern living and home sweet home. Avoue Za ! Tu as envie d’y habiter ! Tu crèves d’envie d’y habiter[15].

 

Le rêve passe par une forme d’oubli de soi : « Za applaudira les zentils investisseurs ; et Za n’insultera pas les touristes qui auront la bienveillance d’essanzer leurs dollars contre nos sourires (…) Za ne clandestinera pas (…) Za restera ici, bien saze et tranquille derrère mon tropique du sida à attendre les dons internationaux et l’aide des pays rices et basmatis[16] ».

L’épisode farcesque et tout à fait jubilatoire de la « dame internationale » (chapitre 13), qui permet à Za de s’échapper de la prison, fustige les intentions qui se croient bonnes[17], mais aussi les discours « politiquement corrects » des peuples du Sud :

 

Et garde-toi de cette Amérique nourrie des vérités et des certitudes, terre épaissie sur les engrais de ma douleur, elle bientôt viendra tout prendre de toi. Tu as le regard rivé vers le passé – esclavagisme, colonialisme, tout ce que tu veux, mais vois-tu seulement l’Anze vivifiant sa lance sur l’autre continent ? Déjà le feu sur ton présent, tu accuse frontières et peuples écartelés, tu accuses histoire et méfaits coloniaux, mais tu te trompes de douleur. Vois de l’autre côté[18].

 

L’Amérique est ici l’emblème de la mondialisation et de la consommation dans lesquelles se fond et se confond l’individu.

 

Cet oubli du soi originel, de sa culture - en un mot cette perte de l’identité propre- est peut-être l’une des clés d’interprétation du titre, Za – déformation-mutilation-difformité de « Je » - revenant de façon anaphorique et tout à fait prégnante dans l’ensemble de l’œuvre.

 



[1] Raharimanana, Za, Philippe Rey, 2008, p. 215.

[2]Ibid., p. 10.

[3] Ibid., p. 19.

[4] Ibid., p.36.

[5] Ibid., p.78. Cette expression est répétée à plusieurs reprises.

[6] Ibid., p. 20.

[7] Gérard de Nerval, « El Desdichado », Les Chimères, 1854, voir le vers liminaire « Je suis le Ténébreux, - le Veuf, - l’Inconsolé ».

[8] Op.cit., p. 25.

[9] Ibid., p. 215.

[10] Ibid., p. 96.

[11] Ibid., p. 14.

[12] Ibid., p. 294.

[13] Ibid., p. 18.

[14] Ibid., p. 14.

[15] Ibid., p. 18.

[16] Ibid., p. 33.

[17] « les orgasmes des droits de l’homme » peut-on lire à la page 125, et non les « organismes ».

[18] Op. cit., p. 239.

Par La plume francophone - Publié dans : Dossier n°15:J.L. Raharimanana
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Samedi 5 avril 2008

Analyse

 

Rêves sous le linceul

Par Célia Sadai

 

 

 « Je viens ô mère, mûr comme le crépuscule, lourd des souffrances du jour, je suis l’enfant tanné par le remords et qui prie la clémence de l’oubli. »[1]

 

 

L’écrivain malgache J.-L. Raharimanana publie Rêves sous le linceul en 1998. Le titre projette un univers apocalyptique restitué dans un recueil de formes brèves. Nouvelles, aphorismes, haïku…sont autant de fragments qui servent un discours brut et pamphlétaire sur l’Histoire des peuples mineurs. Dans son roman Nour 1947, Raharimanana place au centre du récit l’insurrection indépendantiste malgache, systématiquement passée sous silence. Dans Rêves sous le linceul, l’auteur revisite les moments de l’Histoire africaine refoulés par les consciences conquérantes, ou encore malmenés par le pouvoir de l’image médiatique. Notons qu’à l’origine du recueil, il y a le projet « Rwanda, écrire par devoir de mémoire » mené par l’intellectuel tchadien Nocky Djedanoum. Dix écrivains d’Afrique francophone sont conviés en résidence d’écriture. Il s’agit, quatre ans après le génocide, de compenser les silences de l’Histoire sur la tragédie rwandaise. C’est donc à l’apparition d’une nouvelle figure auctoriale, le « tiers africain », que Raharimanana publie Rêves sous le linceul.

 

 

Nouveaux lieux de l’imaginaire : « En live ou en différé ?»

 

Proprement aux codes d’écriture de la nouvelle, la composition du recueil révèle la portée macabre de Rêves sous le linceul. « Le canapé », titre de la nouvelle liminaire, symbolise le « lieu où se fabriquent désormais les imaginaires ». Un lieu saisi en une date qui fait sens : « 29 avril 1994 ». Depuis son canapé, le narrateur assiste au génocide rwandais [2] devant son poste de télévision. Ce qui a effectivement marqué cet épisode historique en terme de cruauté, c’est qu’il a été le premier génocide à être médiatisé – « à être vécu en direct ». D’ailleurs, dans L’aîné des orphelins [3] du guinéen Tierno Monénembo, Faustin manipule les journalistes et simule la restitution du massacre de ses parents devant les caméras, afin d’obtenir de l’argent.

La nouvelle qui ouvre le recueil se construit donc sur une rupture spatiale : l’espace macabre de l’image médiatique, et l’espace de perception, le « tranquille canapé ». Ainsi les Rêves sous le linceul constituent les « Dérives » hallucinées des images projetées sur l’écran – sous le seul contrôle de la télécommande zappeuse.

 

Un enfant dans l’herbe, sur la moquette, on se sent bien ici. Une femme nue – négresse tailladée sur mille injures, sur mille insultes… A violer. A violer le long de ma tombe. De mon canapé. En différé. Dommage. A différer dans mes rêves. […]Et j’efface la femme et je la balaye et je la sombre. Elle disparaît. En direct. […] On est bien ici. 7 heures. Intact canapé que paralysent mes longues jambes. On est bien ici. 8 heures. Bien. Bien. Net et sans bavure. Ni tache de sang. Ni mare d’oubli. De l’aspirine, bordel ! [...]La femme nue sursaute, empoigne son enfant et file au loin. Tout au fond de l’appartement. […] Un bruit. Un massacre. Tout au fond de l’appartement. Des membres qui volent. Qui salissent le mur de l’appartement. Des membres qui volent. Qui atterrissent au pied de mon canapé. Pas d’odeur. Dommage. Pas d’odeur. Vacarme soudain. Des pierres qui volent et des voix et des cris pulvérisés sous les pavés. Des cailloux. Des barres de fer. […] La femme nue cherche son enfant dans le sable des pavés éclatés. Là ! Sur la moquette envahie de langues tirées à vif et de dégueulasses brodequins. J’éteins les cris de la femme et déroule des barbelés sur son passage. Mon canapé est une tranchée inaccessible où il fait bon vivre. Pourpre lumière et nappe de silence, en paix, s’étendent sur lui. Pourpre silence et nappe de lumière. Poudrée d’éclair et goutte de conscience.[4] 

 

A 11 heures, la femme nue et l’enfant sont morts, embourbés dans les barbelés, « dévorés par les mouches » : à 13 heures, le narrateur s’enfonce dans son « canapé tombal », « ce canapé béant qui [l]’ouvre au gouffre des pleurs. »[5]. Les fantômes envahissent peu à peu l’appartement, venant réclamer sa repentance au narrateur, qui les a tués : « [La femme nue] me dit que je me décomposerai vivant dans ce lourd canapé. Elle éteint la télé. Elle ouvre la porte. Pardon madame pardon. S’il vous plaît. » [6]. En restituant la portée médiatique du génocide, J.-L. Raharimanana pose les mêmes questions qui assaillent Hamlet en proie au chant des fossoyeurs : comment survivre à la culpabilité d’être vivant ?

Le recueil déploie donc un réseau à la fois symbolique et pamphlétaire autour du « vaste et inviolable canapé qui s’illumine de toutes les cruautés » [7], lieu de l’aliénation et de la sclérose des imaginaires.

 

 

La matrice des histoires du monde

 

Dans « L’ondine lumineuse », Raharimanana revient sur la Conquista espagnole à travers l’Histoire des Indes[8] de Las Casas et exploite les ressources du montage intertextuel. Le récit change de plan en permanence, et détruit l’ordre chronologique. En Mai 1993, le Narrateur « plane » dans l’écume des vagues et les flots rappellent leur histoire, des boutres arabes au commerce triangulaire. La mer est la matrice des histoires du monde.

 

Dans « Le vent migrateur », le scruteur d’horizon raconte le naufrage du Haïtien, celui qui a « fendu les vagues, franchit l’horizon pour retourner en terre opulente. »[9]et dont la semence n’est qu’un vent migrateur. Alors la femme [la mer ?] va donner une sépulture à ce corps historique. Ne parvenant pas à le hisser auprès des autres morts, en haut de la falaise, elle s’enlise avec lui : « La femme crie et noue ses cheveux dans ceux de son compagnon. Elle n’a plus qu’un désir : que l’eau monte et monte encore pour les déposer plus haut, là, près des grottes où reposent les morts du village… »[10]. Sous le linceul des eaux, la femme déchiffre alors les stigmates du passé :

 

En mémoire lui revinrent les lourdes chaînes que ses pères avaient traînées et qui les avaient trébuchés de l’autre côté des mers […] et le mépris des hommes qui ont fait cette terre telle qu’elle est aujourd’hui, et la haine qu’elle refoulait dans les traces même de ses pas, tout contre le sol, dans la boue qui, elle sait, ne délivrera rien. […] il avait nagé du soleil pour jusqu’ici, dans les ténèbres de sa solitude, échouer ou au bord des nuits de son histoire, revenir. Ainsi assaillie par la mémoire, elle a ce réflexe de vouloir redonner au vent l’haleine de ce compagnon, à cette terre même qui l’a expulsé, son corps perdu.[11]

 

Dans « Les conquérants », c’est aussi la mer qui alimente l’imaginaire : les cosmogonies la nomment Nour, la lumière. Lieu matriciel et funeste à la fois, Nour vit sous la menace de l’horizon : c’est de là que sont venus les Conquérants [12]:

 

Voici de l’or. Voici de l’argent. Nour enduit le corps de son enfant de poudre d’or et le fixe au soleil. […] Voici les conquérants. […] Ils viennent de crever l’horizon et de fendre cette terre. Nous nous agenouillons. Ils nous hachent les mains et ramassent les bracelets qui roulent à terre. […] [Nour] nous contemple, chaînes au cou, file infinie de corps rompus.[…]Une terre bien étrange, celle qui vient de se voiler d’or et de nous avoir livrés nus à nos maîtres et conquérants. Nour abandonne son enfant au soleil et s’enfonce dans les forêts.[13]

 

Nour, c’est l’Histoire traîtresse qui enduit son enfant de poudre d’or. Nour, c’est aussi ce qui féconde l’écriture insulaire. Madagascar est une île prisonnière de ses eaux, en quête perpétuelle d’une « terre où s’ensevelir » :

 

Le soleil filait le temps sur les rétines et j’y détachais rouge les heures, sanglantes les minutes. Des larmes. Je m’allongeais sur le sable. Les vagues se déchiraient pour délivrer l’ondine lumineuse qui jamais ne quitte ses enfants.

Pourquoi mère ? Pourquoi ? 

« Je n’ai jamais été qu’une femme violée. Je n’ai jamais été qu’un être banni. Sur ce rivage j’ai échoué car ailleurs on m’avait refoulée. Sur ces sables me suis étendue car jamais n’ai eu de terre où m’ensevelir. »

[…]

Planer au-dessus du boutre plein à craquer. Claquer au vent migrateur. Disparaître.

Ailleurs encore, partir…[14]

 

« Fil rouge » du recueil, la femme violée est la métaphore du continent africain et de ses « viols historiques ». A l’image d’un texte fragmentaire, le corps lacéré, mutilé et humilié est la métaphore organique et blessée de l’Afrique, corps dont la soumission est millénaire.

 

« L’on est si bien. Dans les terres dorées des gens de bien. Dans les terres argentées des créatures civilisées. »[15]

 

Dans Rêves sous le linceul, le traitement de l’Histoire engendre un questionnement sur les actes des hommes. Le recueil fonctionne un pamphlet à l’égard de ceux qui ont eu la responsabilité d’un choix crucial. « Fahavalo [16]» revient sur les luttes insurrectionnelles malgaches qui ont porté la révolte de Mars 1947 (voir Nour 1947). La nouvelle fait le récit parabolique du « vieillard » qui a eu à faire un choix. Résistant aux Conquérants, le vieillard a protégé les Fahavalo. Alors les Conquérants ont gardé les morts du village, et ont lâché les chiens qui ont dévoré les cadavres. Ainsi, le vieillard « a aliéné son existence le jour où il a voulu préservé celle des autres » [17]. La nécessité pour Raharimanana, c’est de donner une sépulture aux morts. De donner une possibilité à l’Histoire, et aussi conjurer le sort. Quand le rivage est dévasté par un ouragan, le vieillard répare sa faute dans une lettre : « Je te livre, mon amour, cette histoire. A lire l’âme sans haine. Non pour nous lamenter et nous pencher éternellement sur nos malheurs, mais pour ne pas oublier ce qui hier nous a façonnés, faits comme nous le sommes aujourd’hui » [18].

 

Le châtiment fait aux « oublieux » porte une ampleur tragique. Dans Comme un abîme éternel…, Raharimanana raconte l’histoire des « franchisseurs d’horizon ». Le choix crucial porté par la nouvelle, c’est celui de l’exil, du désir de franchir l’horizon « [inscrit] sur les pierres, à lire dans l’encre figée des écueils écrasés, poussiéreuse, fleurant les âmes effeuillées et dévêtues, les linceuls en miettes, lourde des cendres des amours brûlées. »[19]. Ainsi quand les enfants des rues, sous l’emprise de la drogue, ont « voulu rabattre l’horizon et découvrir les dieux [et] broyé la raison contre les illusions. »[20], le vent migrateur a lancé des vagues qui les ont écrasés contre les falaises. Réfugiés dans la grotte, les enfants n’ont d’autre solution que de se jeter dans « l’abîme éternel ».

 

L’épigraphe de « Des peuples » fait référence au « mur de Gog et Magog », expression qui désigne le moment où l’envahisseur franchit la frontière. La nouvelle dit la dépossession de sa terre par un peuple conquérant : « où il est question d’un peuple refoulé au bout des mondes et du rêve de ces êtres de se vautrer sur nos propres terres. »[21]. Le narrateur raconte sa « tentation chimérique » :

 

Il m’arrive de prendre mon temps mais je bute invariablement devant ce seul passage que les montagnes ont consenti et qu’un être divin, démoniaque, héroïque, conquérant, ou bienfaiteur de l’humanité – que sais-je – a fermé. […] Je ressemble alors à toutes ces âmes en dérive qui s’écrasent contre elles et qui y laissent accroché un peu de leur peau, un peu de leur chair. […] Je songe à cette civilisation lointaine qui nous a déversés entre ces montagnes, par-delà ces portes et je me répète encore, prostré, abattu : il me tarde de quitter ces lieux avant que la peau de mon visage ne tombe entièrement, que la chair de mes joues ne se fume, que l’odeur des chiens morts et des fœtus dormant dans les ventres de leurs mères ne vienne flatter mon palais et faire s’égoutter ma salive.[22]

 

L’Histoire des Conquérants a mis les Malgaches en exil de leur île et du monde. Le Malgache est fatalement errant, et métaphoriquement mort ; à l’image des enfants qui ne reviennent pas de franchir l’horizon. Ecrit en réaction au génocide rwandais, Rêves sous le linceul fait l’autopsie pessimiste de l’Histoire africaine coloniale et postcoloniale, mortifère et absurde.

Raharimanana installe un tragique irréductible qui questionne les hommes et leur responsabilité. Double de l’auteur, le scruteur d’horizon est une promesse. Il est le contrepoint au spectateur du canapé : il est celui qui interprète les récits portés par les flots, et qui scrute la menace promise par l’horizon. Pourtant les deux narrateurs s’unissent fatalement : « L’on est si bien à contempler l’horizon. L’on est si bien » [23].



[1]Raharimanana J.-L., Rêves sous le linceul,  éd. Serpent à plumes, coll. « motifs », Paris, 1998, « Comme un abîme éternel… », p.43.

[2] Le génocide au Rwanda a duré du 6 Avril 1994 au 4 Juillet 1994. L’ONU estime que quelque 800 000 Rwandais, en majorité Tutsi, ont trouvé la mort durant ces trois mois. D’une durée de seulement 100 jours, ce fut le génocide le plus rapide de l’Histoire.

[3] Tierno MONENEMBO, L’Aîné des orphelins, Paris, éd. du Seuil, Mai 2000.

[4] J.-L. RAHARIMANANA, Rêves sous le linceul, op. cit., « Le canapé », p.16-17.

[5] Id. p.20.

[6]Id. p.21.

[7]Id., « Le canapé (Retour en terre opulente) », p. 84.

[8]Partisan de la Controverse de Valladolid, las Casas souhaite rétablir la vérité sur la Conquista: « La colonisation des Indes dont l’unique objet était la conversion des infidèles, a totalement sacrifie cette fin spirituelle aux moyens temporels ». Plus tard, il rédige L’Histoire apologétique où il récuse la mission salvatrice de l’Espagne catholique : « ces peuples des Indes égalent et même surpassent beaucoup de nations du monde, réputées policées et raisonnables : ils ne sont inferieurs a aucun ». La référence à Las Casas amplifie de son autorité la portée pamphlétaire du recueil.

[9]J.-L. RAHARIMANANA, Rêves sous le linceul, op. cit., « Le vent migrateur », p. 59.

[10] Id., p. 62.

[11] Id., p. 60.

[12]Ici Raharimanana fait référence à la pratique de l’esclavage en Afrique orientale. La mer Rouge est le lieu crucial des échanges maritimes : des rivages africains aux rivages indiens, boutres arabes, persans et Mascareignes ont navigué sur la Mer Rouge.

[13] Id., p. 52.

[14] Id., « L’ondine lumineuse », p.38.

[15] Id., p.81.

[16]« Fahavalo » est un terme expliqué dans le paratexte du recueil. Le terme désignait pour les colons français les insurgés malgaches, les « ennemis ».

[17]J.-L. RAHARIMANANA, Rêves sous le linceul, op. cit., « Fahavalo », p. 77.

[18]Id. p. 77.

[19]Id., « Comme un abîme éternel », p. 43.

[20]Id. p. 43.

[21]Id., « Des peuples », p. 27.

[22]Id. p.30-31

[23]Id., « Fahavalo », p. 73.

Par La plume francophone - Publié dans : Dossier n°15:J.L. Raharimanana
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Vendredi 15 juin 2007

La souffrance d’une double élégie
Par Victoria Famin

 

Jean-Luc Raharimanana, poète malgache d’expression française, nous propose avec Nour, 1947[1] un texte multiple, marqué par la douleur de la perte. L’auteur présente dans ce texte une fiction qui s’inscrit dans l’histoire de Madagascar. Le récit de la mort de Nour, figure de la femme aimée, permet au narrateur de reconstruire le passé de cette île de l’océan Indien, des origines au moment de la révolte du 29 mars 1947. Ainsi, histoire et fiction s’entrecroisent dans ce roman pour construire une double élégie.

Nour, 1947 est un chant de deuil, de souffrance et de désarroi. Le narrateur prend la parole pour exprimer une douleur qui a une double origine. Il s’agit bien de la perte de son amour, de la mort de Nour. Mais également de la conscience des malheurs de son peuple : « Notre histoire est celle de notre mort[2] ». Ce roman de Raharimanana se présente au lecteur comme une élégie pour Nour et pour Madagascar. Le titre du texte confirme ce caractère double : « Nour » évoque le prénom de la femme morte, tandis que « 1947 » rappelle l’année qui marquera la destinée de ce pays.

Le narrateur entreprend ainsi une démarche complexe, celle de dire la douleur de ces pertes. Les caractéristiques de cette lourde tâche vont laisser des empreintes dans l’écriture du texte. Ainsi, la souffrance semble gagner le sujet de l’énonciation, l’étouffer et l’anéantir :

 

 Je dérive vers les nuits. Ne suis plus que rêve, que tracée qui s’effile dans les songes. Trébuche mon souffle sur des caillasses obstruant mes poumons – crache ! crache ! -, trébuche mes pas sur la plage lourde d’obscurité. Je rejoins mon passé[3].

 

La disparition du pronom « je » à l’intérieur de ce passage est un phénomène qui revient tout au long du texte et qui montre les difficultés qu’éprouve le narrateur à inscrire son identité. Ces marques scripturaires sont aussi présentes quand il s’agit d’évoquer la disparition de l’aimée ainsi que lors des exercices de mémoire historique.

Cependant, le narrateur ne renonce pas au besoin de dire, d’écrire et de transcrire. Pour mener à terme ce travail, il décide de mettre en place des stratégies littéraires qui vont caractériser l’écriture de Jean-Luc Raharimanana.

 

Mémoire de la Grande Île

 

Presque trente ans après la publication de deux romans qui abordent la question de la révolte du 29 mars 1947, Fofombadiko d’Andriamalala et Mitaraina ny tany d’Andry Andraina[4], Raharimanana décide de retracer l’histoire de Madagascar dans ce roman francophone. Néanmoins, il est important de signaler que cet auteur ne se consacre pas uniquement aux faits relatifs à l’insurrection contre le système colonial. Dans Nour, 1947, le narrateur remonte aux origines des premières populations de l’île pour retracer le passé de Madagascar.

Le problème de l’élucidation des origines des populations malgaches semble expliquer, selon le narrateur, le recours à l’oubli, comme stratégie de légitimation. Avec son exercice de mémoire, le narrateur ouvre de nouveau cette plaie et la souffrance de la migration se réinstalle dans la naissance de ce pays.

Nous étions Ceux-des-savanes ou Ceux-des-cimes, nous étions Ceux-des-rivages, Ceux-des-forêts ou Ceux-des-épines… Nous sommes convenus d’occuper cette terre. […] Quand au bout de nos migrations nous nous sommes retrouvés, nous ne nous sommes plus reconnus. Les uns ne croyaient plus aux autres, les autres ne toléraient plus les uns. Nous nous sommes déchirés, battus. […] Nous avons oublié, ou feint d’ignorer, que nous venons d’ailleurs, d’un ailleurs qui nous avait chassés ou poussés sur les mers à bord de nos boutres chétifs[5].

 

Il est intéressant de remarquer que pour entreprendre ce voyage de retour aux origines du peuple, le narrateur préfère le « nous » de la collectivité au « je » de la souffrance amoureuse. Ce premier éclaircissement de la diversité d’origines des premiers habitants de Madagascar permet au narrateur d’aborder de manière critique certaines questions fondamentales de l’histoire du pays. Tel est le cas de l’esclavage, des occupations étrangères de l’île ou de la colonisation. Raharimanana aborde ces sujets avec un regard qui se nourrit des discussions qui ont lieu dans le monde actuel. Ainsi, au moment d’expliquer les luttes intestines qui opposent les différentes populations de Madagascar ou ces mêmes populations avec l’envahisseur, il propose une réflexion qui se rapproche du discours d’Edouard Glissant[6]. En effet, l’auteur de Nour, 1947 s’interroge sur le droit à la terre, la sacralisation des origines par le biais de récits mythiques et le mouvement en flèche qui caractérise l’expansion des conquêtes. L’auteur analyse et dénonce l’absurdité de certains discours qui ont cherché à justifier les démarches de domination que les différents acteurs de l’histoire, malgaches, ont voulu mettre en place.

Bien que l’exercice de mémoire que le narrateur assume soit fortement marqué par le regard actuel de son auteur, le discours sur l’histoire malgache n’est pas unique. Au contraire, Raharimanana cherche à instaurer une polyphonie dans son texte, qui permet au lecteur d’identifier les différentes voix dans l’histoire de ce pays. Le narrateur cède la parole aux personnages de l’histoire malgache. Pour ce faire, il insère dans son texte la transcription de journaux et de lettres des religieux missionnaires qui s’installent dans l’île au 18ème et au 19ème siècle. Il inclut également les récits de personnages tels que Siva et Jao.

Le parcours des moments de souffrance qui semblent s’enchaîner éternellement n’est pas uniquement lié au désir d’écrire une élégie pour Madagascar. Bien que le narrateur soutienne que la naissance de ce pays est liée à ses multiples morts, il y a dans cette démarche douloureuse un indice d’espoir. Le malheur du peuple malgache semblerait pouvoir s’atténuer avec l’écriture de son passé. Ainsi, le narrateur professe tout au long du texte sa volonté de dire le passé, d’écrire l’histoire cachée du pays pour conjurer sa douleur.

 

 

Nour, une figure matricielle

 

Ce personnage féminin, symbole de la personne aimée, est sans aucun doute l’objet premier de l’élégie. Sa présence dans les premières pages du texte représente la source principale des souffrances du narrateur. La déchirure qui provoque sa mort est pourtant productive dans le roman. Car elle donnera lieu à une analèpse qui permettra de retracer, dans les sept nuits qui composent le roman, la vie et la mort de cette jeune fille. Ce retour dans le temps accompagne l’exercice de mémoire sur l’histoire malgache et le nourrit profondément. Ce personnage permet à l’auteur de mettre en contact fiction et réalité, relation qui enrichit le texte et qui associe Nour à Madagascar.

Le rôle de cette figure féminine ne se limite pas uniquement à son statut de fil conducteur. Nour, en tant que femme, appelle et réunit les différents personnages féminins du texte. La mort de Nour et le deuil que le narrateur vit avec le corps de son aimée le mènent à se confronter toujours à des figures féminines. Ainsi, il doit faire face à Konantitra, cette  vieille sorcière qui guidera les étranges funérailles, pour transformer le corps du narrateur en tombe de son aimée. 

La mort de Nour rapproche également le narrateur de Dziny, personnage mythologique, qui incarne la figure de la mère :

 

Te rappelles-tu de cette femme, Dziny, que l’on nous a raconté née des lumières, surgie de l’horizon, fille de l’eau et du soleil ? L’ombre, créature de la terre et des profondeurs, a enflé son ventre et nous a créés noirs et miséreux. L’ombre, dis-je, a enflé son ventre pour que sur cette île elle mette au monde le premier homme[7].

 

Nour n’est pas ainsi seulement la femme aimée, morte pendant la révolte de 1947. Elle est également la matrice de ce texte qui place la figure féminine au cœur de l’écriture. Le contact du narrateur avec les différents personnages féminins relance son expérience de mémoire et de transcription des histoires.

 

 

Matérialisation de la souffrance : l’écriture aquatique

 

La double élégie pour Nour et pour Madagascar est constamment marquée par la douleur extrême que le narrateur éprouve. Cette douleur est représentée par un élément qui est présent tout au long du roman et qui semble rythmer l’écriture de Raharimanana. Il s’agit de l’eau, et par analogie, de tout élément liquide.

L’eau est un élément omniprésent dans cette île, non seulement représentée par la mer qui l’encercle mais aussi par la pluie qui ne cesse de tomber. C’est un élément qui est connoté d’une façon négative dans le texte. Il apparaît tantôt lié aux moments les plus durs que vit l’amant en deuil, tantôt dans les chroniques des missionnaires, qui subissent le climat pluvieux et maladif de Madagascar.

La connotation négative de l’eau s’intensifie dans l’écriture de Raharimanana par la présence d’autres éléments liquides corporels, presque scatologiques. Ainsi, la sueur, le sang, les larmes, la vomissure et la diarrhée sont des figures centrales dans ce texte, symboles de la déchéance absolue. Le corps en décomposition de Nour se transforme en « eau de mort » pour son amant, figure qui confirme la conception de l’élément liquide dans le texte.

L’eau en tant qu’élément négatif s’impose au narrateur. Pour pouvoir surmonter cet agent de douleur et de maladie, il doit développer une stratégie d’écriture appropriée. C’est en imitant le mouvement de la mer, symbole par excellence de l’eau, que le narrateur réussit à faire face à la douleur et peut continuer son élégie :

 

Je partirai, ma mère. Je partirai. Déchirerai mes rêves et y implanterai mes pas. J’y riverai mes regards et ne n’y arracherai plus.

Je la verrai, elle, ma mère, je la reverrai, nue assise sur son rocher. « Dziny », chantera-t-elle. « Dziny »[8].

 

Le parallélisme syntaxique ainsi que la répétition de mots donnent au passage un rythme particulier, qui imite la cadence des vagues sur la plage. Ce procédé est recréé dans le texte pour imiter également la pluie qui tombe incessamment, imitation réussie par l’absence de connecteurs entre les phrases et la juxtaposition de syntagmes. 

La mimésis de l’eau permet l’existence de l’écriture. Le narrateur semble conjurer les pouvoirs mortifères des éléments liquides en s’appropriant leur mouvement. De cette manière, Raharimanana crée sa forme d’écriture, qui ne sera pas uniquement présente dans Nour, 1947, mais aussi dans ses autres textes.

 

 

Nour, 1947, de Raharimanana se présente au lecteur comme une double élégie qui pleure la perte de la femme aimée ainsi que la naissance douloureuse de Madagascar, faite de multiples morts. Ce roman enferme une charge de souffrances difficilement supportable, non seulement pour le narrateur mais aussi pour le lecteur. Pourtant, les nombreux passages qui pourraient être considérés comme des poèmes en prose permettent l’écriture et la lecture. Cette élégie malgache s’approprie un élément culturel fondamental, l’eau, pour rendre possible l’écriture de l’histoire, de l’amour et de la mort.



[1] RAHARIMANANA, J.-L. Nour, 1947, Paris, Le Serpent à Plumes, 2001.

[2] Ibidem, p. 126.

[3] Ibidem, p. 102.

[4] A ce sujet, consulter le travail de Railovy , « 1947. Le cœur de l’histoire malgache vu par A. Andraina, E. D. Andriamalala et J.-L. Raharimanana », dans RAHARIMANANA, J.-L. Identités, langues et imaginaires dans l'océan Indien, Lecce, Alliance Française, 2003.

[5] Ibidem, p. 25-26.

[6] Il s’agit de notions que ce poète martiniquais présente dans ses Poétiques, notamment dans Traité du Tout-Monde (1997) et dans Introduction à une Poétique du Divers (1996), parus chez Gallimard.

[7] RAHARIMANANA, J.-L. Nour, 1947, op. cit., p. 91-92.

[8] Ibidem, p. 17.

Par La plume francophone - Publié dans : Dossier n°15:J.L. Raharimanana
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