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Présentation du blog

Animés par une même passion, nous sommes un groupe d'amis qui, étudiant à l'université les littératures francophones, avons voulu construire un espace d'analyse et de promotion des diverses créations artistiques francophones venues du monde entier, tout en y intégrant notre regard sur l'actualité.

Nous proposons, à travers ce blog, différentes rubriques enrichies, chaque quinzaine, par un dossier thématique ou portant sur une personnalité francophone. Des indications en tête d'article vous informe sur les différents publics "Tout public" "Didactique" "Analyse" auxquels s'adressent les articles.

Nous espérons ainsi vous faire découvrir et surtout apprécier de nouveaux horizons culturels.

 

L'équipe du blog

Lundi 4 juin 2007




« L’écriture comme cire chaude entre les cloisons des deux bords 
[1]»

  

 

 

           Le Ventre de l'Atlantique Fatou Diome a publié en 2003 son premier roman, Le Ventre de l’Atlantique. Dans ce roman autobiographique, Fatou Diome est en partie Salie, cette jeune femme née sur la petite île de Niodor au Sud-ouest du Sénégal et élevée par sa grand-mère. Comme l’héroïne de son roman, Fatou a toujours été en décalage avec le reste du village en raison de sa naissance illégitime, ce qui l’a poussée à aller à l’école, à apprendre la langue française… A 22 ans, elle épouse un Français et le suit dans son pays, mais divorce deux ans après, rejetée par la famille de son époux. Elle connaît alors les difficiles conditions de vie des immigrés et les morsures de l’exil.

 

 

« Les Malgré-nous du voyage[2] »

            Le roman se présente d’abord comme une galerie de portraits, ceux de Moussa, de l’Homme de Barbès, d’El-Hadji… qui sont autant de figures de l’exil. Dans cette œuvre l’exil n’est ainsi pas un choix, mais un rêve, motivé par des raisons économiques qui deviennent rapidement une question de survie, de vie ou de mort. L’Occident est vu comme un véritable Eldorado comme le montre le chapitre 5. Madické, le frère de Salie, poursuit lui aussi le rêve de s’exiler. C’est d’ailleurs le fil conducteur du roman : « Une seule pensée inondait son cerveau : partir ; loin ; survoler la terre noire pour atterrir sur cette terre blanche de mille feux. Partir sans se retourner. On ne se retourne pas quand on marche sur la corde du rêve[3]. ».

            Pourtant l’exil une fois accompli est difficilement supportable. D’abord parce que l’ascension sociale, le moyen de conquérir la dignité (leitmotiv du texte), n’est pas souvent au rendez-vous, les exilés étant « des expertes en ménage qui s’habillent chez Tati, des gardiens de magasins qui se musclent aux nouilles, des touristes qui visitent Paris juchés sur des camions à benne[4]… ». La lucidité corrosive de l’auteur s’exerce ici par l’emploi du registre héroï-comique qui dégonfle l’exploit réalisé par l’exilé et le tourne en dérision. C’est aussi un moyen de critiquer de façon acerbe l’ « accueil » des immigrés par les Français. Moussa, le footballeur prometteur est victime de racisme dans les stades (chapitre 6), tout comme Salie, rejetée par la famille de son époux blanc : « ma peau ombragea l’idylle – les siens ne voulant que Blanche-Neige -, les noces furent éphémères et la galère tenace[5] ». L’exemple-repoussoir de Moussa, le héros déchu retrouvé suicidé, noyé dans l’Atlantique après avoir été expulsé de France et « vomi sur le tarmac de l’aéroport de Dakar » (p.109) fonctionne dans l’œuvre comme un apologue qui alimente la « rhétorique anti-émigration [6]» de Salie, Ndétare (le professeur), et à travers eux, celle de l’auteur.

            Pourtant la tentation de l’exil réapparaît comme un cercle tragique et vicieux avec le retour des émigrés au village, notamment à travers la figure de Wagane Yalhgué, dit El-Hadji, emblème de l’émigration réussie[7]. Mais l’exil le plus souvent se fabule, à l’instar des discours de l’Homme de Barbès qui se mythifie, mystifiant ainsi les jeunes sénégalais désireux d’aller tenter leur chance en France. Ce sont ces discours mensongers que l’auteur entend déconstruire, notamment dans le chapitre 2, à l’aide d’une ironie décapante : « Ici la friperie de Barbès vous donne un air d’importance et ça, ça n’a pas de prix. » (p.31).

L’exil, sensation ambiguë

Ce roman nous donne à lire l’exil vécu de l’intérieur, nous pouvons ainsi entrer dans l’intimité et la complexité de cette sensation, pleine de nostalgie, de douleur, mais aussi, d’enrichissement. Dès les premières pages du livre, l’exil est décrit comme une sensation, celle des pieds sur le sol qui heurtent le bitume (voir le passage p. 13), et qui n’est pas sans rappeler le discours du fou racontant son arrivée en Occident, avec ces gens portant des « coques dures » aux pieds, cognant contre le sol de granit, froid et mortifère[8], dans L’Aventure Ambiguë de Cheikh Hamidou Kane. Cette sensation déchirante est aussi vécue comme une perte de repères : « le tourbillon du brassage culturel qui me faisait vaciller », peut-on lire à la page 60. L’intertextualité avec le roman de Cheikh Hamidou Kane nous paraît ici évidente, Samba Diallo vacillant entre ses études parisiennes de philosophie et son attachement à son maître de Coran. La référence à cette œuvre fondatrice est d’ailleurs explicite à la page 66 car Samba et Salie ont fait la même expérience de l’école et de la langue française. En parlant de Ndétare, l’instituteur, Salie-Fatou écrit : « je lui dois mon Aventure ambiguë » (p.66).

            Mais la morsure de l’exil est avivée dans le roman par le gauchissement des rapports avec les proches. Madické harcèle Salie au téléphone pour qu’elle suive les matches de football pour lui, mais aussi pour qu’elle lui permette de venir s’installer en France à son tour. Salie lui doit assistance, et c’est la raison pour laquelle l’exilé se sent piégé : « Il me fallait « réussir » afin d’assumer la fonction assignée à tout enfant de chez nous : servir de sécurité sociale aux siens » (p.44). Enfin, Salie a une relation particulière à l’exil dans la mesure où son départ était pour ainsi dire écrit. Enfant conçue illégitimement et élevée par sa grand-mère, elle a toujours été considérée comme étrangère aux siens. Comme Ndétare l’instituteur, elle est une « sénégalais[e] de l’extérieur[9]» qui se doit de quitter au plus vite ce « panier de crabes » comme le lui répète son professeur. Tout se passe donc comme si l’exil était la forme de son destin et de ce fait son seul refuge : « Petite déjà (…) j’avais compris que partir serait le corollaire de mon existence », « je préfère l’angoisse de l’errance à la protection des pénates » (p.225).

 

L’écriture comme cire chaude

            Une relation apaisée à l’exil est donc possible et le roman se donne comme une mise en abyme des vertus de l’écriture à cet égard. En effet, cet exil fatal auquel la poussa sa condition d’enfant illégitime est aussi pour Salie l’occasion d’une nouvelle naissance : « partir c’est avoir tous les courages pour aller accoucher de soi-même » (p. 226). Et cette autre naissance est celle d’un être hybride qui, certes, est « en détresse de n’être pas deux [10]», cet « enfant présenté au sabre de Salomon pour le juste partage[11] » mais qui « passe [ses] nuits à souder les rails qui mènent à l’identité[12]. » L’écriture n’est donc pas forcément déchirement, elle peut se faire soudure, recherche d’apaisement. Ainsi, s’il est vrai que la majeure partie du roman illustre les failles du langage, avec des « mots trop étroits (…) pour servir de pont entre l’ici et l’ailleurs[13] », le roman opère en même temps et en profondeur une conversion, celle de Madické qui renoncera à s’exiler, préférant finalement rester chez lui s’occuper de sa boutique. Il cessera ainsi de harceler sa sœur, ce qui peut apparaître comme une métaphore des vertus de l’écriture, l’esprit de Salie, comme celui de l’auteur, parvenant à la fin du roman à trouver le repos.

            Enfin, l’écriture elle-même parvient à réaliser la fusion des identités. Fatou Diome ne parle pas cette langue qui « porte des pantalons, des costumes, des cravates, des chaussures fermées ; ou alors des jupes, des tailleurs, des lunettes et des hauts talons[14] » et que l’on entend seulement dans les bureaux de Dakar… Bien au contraire, même si sa langue se veut l’héritière de Descartes, Montesquieu, Hugo ou Molière[15], son écriture n’en demeure pas moins sa « marmite de sorcière » dans laquelle « la nuit [elle] mijote des rêves[16] », parvenant ainsi à relier les deux berges, souder les deux cloisons, réaliser l’alchimie qui mène peu à peu à la joie et à la sérénité.



Virginie BRINKER



[1] Fatou Diome, Le Ventre de l’Atlantique, Livre de Poche, Paris, 2006, p. 254 [Éditions Anne Carrière, 2003].

[2] Ibid., p. 217.

[3] Ibid., p. 165.

[4] Ibid., p. 37-38.

[5] Ibid., p.43.

[6] Ibid., p.139.

[7] Voir les pages 120 et suivantes.

[8] Ckeikh Hamidou Kane, L’Aventure ambiguë, édition 10/18, 2000 [Julliard, 1961], p.103.

[9] Fatou Diome, op. Cit., p. 77.

[10] Ckeikh Hamidou Kane, op. cit , p. 164.

[11] Fatou Diome, op. cit., p.254.

[12] Nous soulignons.

[13] Fatou Diome, op. cit., p.224.

[14] Ibid., p. 21.

[15] Voir la liste des auteurs qui l’ont sans doute influencée, p.65

[16] Ibid., p. 14.

 

par La plume francophone publié dans : Dossier n°14:Ecritures nomades
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Vendredi 1 juin 2007

 

 

Les Amants de l’Alfama[1] ou le nomade à l’épreuve de l’amour

 

 

« La place vide nous touche plus que la présence parce qu’elle nous blesse. »

 

 

amants-kokis.jpgLe roman du québécois Sergio Kokis nous transporte à Lisbonne, une veille de Toussaint, et nous fait partager la déambulation mélancolique de Joaquim, jeune professeur de mathématiques. Le protagoniste vient d’être quitté par sa fiancée et cet événement va être le point de départ d’une remise en question, touchant tout son univers ; il entame alors un travail d’introspection afin de comprendre les raisons du départ[2] de Matilda. Il s’interroge ainsi sur le sens à donner à sa vie sans elle « Que faire maintenant de cette immense et fade liberté qui s’étalait comme le brouillard épais à l’horizon[3] ? » Le roman peut ainsi s’envisager comme un voyage vers soi, le personnage cherchant à remonter le fil de son propre échec. Le décor de la ville est vécu à travers la mélancolie du personnage et le séisme intérieur qui ne cessent de s’amplifier.

 

 

La catabase de Joaquim

 

La longue observation du triptyque de la Tentation de Saint-Antoine de Bosch au Musée d’art ancien de Lisbonne ne réussit pas à rassurer le personnage, il semble perdu sans repère alors que ses certitudes s’effondrent autour de lui. Même le tableau échappe à son interprétation habituelle, il n’est pas une vérité mais un champ des possibles qui s’apparente à un gouffre.

 

La certitude des cohérences se dérobait plus vite que sa capacité d’en créer de nouvelles, dans une sorte de secousse sismique touchant non pas les choses mais le tissu même de sa vie […] Son rêve d’une destinée fermée par cohérences logiques devenait un simple amas de tessons, et il avait peur d’avancer[4].

 

Aux oreilles du personnage résonnent les paroles de Matilda, pour Joaquim l’heure du choix est venue « Haut les mains Joaquim ! Les maths ou la vie[5] ! » L’expérience cathartique du personnage, ivre et prêt à se donner la mort dans les eaux du Tage, est contrecarrée par une remontée dans le monde des vivants. Ainsi au schéma attendu de la catabase s’amorce le mouvement inverse d’une renaissance, le personnage de Dorinha, une prostituée, va servir de passeur entre ce monde sombre et celui plus chaleureux du bar. A la rêverie de ce promeneur solitaire, qui semble se complaire dans le souvenir de la disparue, se substitue la rencontre de l’altérité avec les clients du bar. Ainsi l’expérience de Joaquim est-elle confrontée à celle des autres et permet au personnage d’envisager des limites à son « abîme de tristesse ».

On note ainsi qu’à l’évocation d’une peine d’amour totale, dans laquelle semble se complaire Joaquim, se superpose l’amour malheureux de Dona Titilda et du vieux Martim, mais aussi celui de l’archiviste. Le roman, qui se présentait au début comme une déambulation solitaire, plonge le personnage au milieu des hommes et va à l’encontre de son désir de s’émanciper de toute attache. Joaquim aimerait faire l’expérience de l’abstraction et du détachement mais son chagrin ne le ramène que vers l’émotionnel, le vécu. Les déambulations sans but qui ouvrent le livre cèdent leur place à un lieu clos, celui du « Buraco do Beco », qui fait l’objet d’une longue description[6], dans lequel le personnage se rencontre à travers les récits de certains clients. Il mesure son erreur à l’écoute des récits qui s’offrent à lui emprunts d’absences, de regrets et de séparations.

Lorsque le vieux Martim, un vieil habitué du bar, prend la parole pour conter son récit, il le fait en le dédiant à Joaquim qui lui rappelle l’homme dont il va conter l’histoire. Le sens de cette histoire intercalée permet d’intégrer une parenthèse narrative, le récit d’aventures maritimes se présente comme le fruit du hasard contre lequel l’homme ne peut lutter.

 

On parle de dictature, de libertés brimées, de presse bâillonnée, du pays en ruines à cause des guerres stupides, et on oublie que la dictature, c’est surtout ça : les destinées individuelles brisées, les vies en tessons, des corps estropiés, la beauté avilie et une tristesse qui ne se laissa pas avouer[7].

 

                                                        

Un séisme sentimental

 

Le nomadisme de cette œuvre vient de l’absence de lieu où vivre son malheur pour le personnage de Joaquim. La réponse qu’il croit trouver à son chagrin est la solitude, alors que le remède ne peut être que collectif. Le personnage est rapidement ivre après ses longues pauses dans les bars de Lisbonne, il est décrit comme traversé par un séisme en tout point assimilable à celui dont la ville fête le triste anniversaire

 

C’était toujours ainsi début novembre, avec la Toussaint suivie du jour des Morts, comme si la ville se drapait de tristesse pour célébrer ses malheurs centenaires : des pestes noires à n’en plus finir, les exécutions rituelles de l’Inquisition sur le Terreiro do Paço, tous les morts dans les naufrages, le grand tremblement de terre[8]

 

C’était comme si une tristesse profonde, immense, s’était emparée du monde entier, comme si une catastrophe inimaginable venait d’arriver en le laissant seul dans la ville déserte[9].

 

L’alcool permet au personnage de perdre ses repères et il ne doit son salut qu’à ses rencontres fortuites, comme lorsqu’il est trouvé à terre par le chien d’un mutilé de guerre. Les leçons fusent sur le jeune homme lors des nombreuses prises de parole des personnages du roman, et le confrontent à la misère de l’homme « La vision du gouffre final a souvent cet effet de nous réconcilier avec la vie, quelle qu’elle soit[10] ». Elles concernent également le danger des marottes, illustrées par les tendances de collectionneur qui naissent de la solitude et du repli de l’homme dans la société. Ainsi l’archiviste évoque-t-il devant Joaquim sa collection de parapluie avec lucidité :

 

On se garde libre, dépouillé d’attaches pour pouvoir un jour exercer cette liberté ; et dés qu’on pose un acte libre, cet acte nous engage et nous emprisonne dans une délicieuse étreinte[11].

 

Il prend également conscience de sa chance de vivre un amour moins contrarié que celui du vieux Martim et de Dona Titilda ; en effet, il ne vit pas une époque où des circonstances extérieures pourraient nuire à son histoire d’amour, comme l’emprisonnement de Martim lors de la dictature de Salazar. Pourtant le discours tend vers l’universel et interroge le personnage sur le sens à donner à sa déception amoureuse  

 

Peut-être que  même nos propres expériences ne servent à rien quand la fatalité décide de se moquer une fois de plus de nous. Faut-il pour autant cesser d’aimer ? Ou, plutôt, est-ce pour autant possible de cesser d’aimer, d’espérer[12] ?

 

Le discours de l’archiviste révèle à Joaquim toute l’étendue de son erreur, qui se caractérise pour l’essentiel par son manque de courage « Les aventures et les histoires d’amour parlent d’une seule et même chose, du courage[13]. » La leçon d’amour se change en leçon de vie où un champ vertigineux de possibles se déploie et offre la possibilité au lecteur de comprendre en quoi l’imagination est à l’essence même de la littérature.

 

Il y a des scènes, des rencontres, des séparations, des accidents se mélangeant aux accidents. Si le monde était un livre, le lecteur de cet ouvrage aurait toujours l’impression soit qu’il ne s’y passe rien, que c’est sans intérêt, soit qu’il lit uniquement sa propre histoire. C’est d’ailleurs ce que font la plupart du temps les lecteurs avec n’importe quel livre, lire leur propre histoire[14].

 

 

Sandrine MESLET

 

 

   



[1] KOKIS Sergio, Les Amants de l’Alfama, XYZ éditeurs « Romanichels », Montréal, 2003

[2] « Je repartirai quand tu ne voudras plus de moi. […] « Je repartirai sans t’embêter et tu n’entendras plus parler de moi. » (p.14)

[3] Ibid, p.15

[4] Ibid, p.37

[5] Ibid, p.38

[6] La description annonce le récit d’aventures qui va suivre, le lieu à lui seul évoque celui où pourrait se dérouler une veillée entre marins.

[7] Ibid, p.190

[8] Ibid, p.17

[9] Ibid, p.23

[10] Ibid, p.149

[11] Ibid, p.115

[12] Ibid, p.138

[13] Ibid, p.197

[14] Ibid, p.195

par La plume francophone publié dans : Dossier n°14:Ecritures nomades
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Vendredi 1 juin 2007

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Partir

de Tahar Ben Jelloun

 

« Témoin de mon époque, de ma société, j’observe et j’écris, je regarde et je récrée ». Cette citation de l’écrivain francophone marocain, Tahar Ben Jelloun, reflète explicitement la démarche entreprise dans l’élaboration de son dernier roman, paru en 2006, Partir.

Une nouvelle fois, l’auteur s’empare d’un thème d’actualité lié à sa double culture, orientale et occidentale : l’immigration vers l’Europe de jeunes marocains, y compris les plus diplômés. Il en explique les raisons, les attentes et les dangers. Car tous les moyens sont bons pour ces jeunes afin de « quitter cette terre qui ne veut plus de ses enfants […] partir pour sauver sa peau même en risquant de la perdre » (p.23). Ainsi, Azel, le personnage principal, plutôt que de traverser le détroit de Gibraltar à la merci des passeurs corrompus, va suivre à Barcelone un riche espagnol homosexuel, Miguel, qui lui fournira le visa tant convoité. Mais à quel prix ?

Afin de traiter le plus justement de ce fait d’actualité, Tahar Ben Jelloun adopte une démarche que nous pouvons rapprocher de celle des écrivains réalistes français de la seconde moitié de XIXème siècle tels que Flaubert ou Balzac. Nous y retrouvons le même intérêt à se pencher sur des sujets modernes et sociaux en essayant de rester le plus fidèle à la réalité et en adoptant une posture de témoin objectif. Néanmoins, dans ce roman, le réalisme qui touche la thématique de l’exil  laisse également une large place à la création littéraire, au subjectif des personnages ainsi qu’à l’imaginaire. L’auteur parvient alors à concilier, dans son œuvre, l’exactitude et le style, la vérité et la littérature, l’imitation et l’invention.

 

Le désir de partir : une réelle obsession

 

Il nous faut faire, avant tout, une nuance entre les notions de voyage et d’exil. En effet, le roman se situe plus près de la première notion que de la deuxième qui est définie comme « une expulsion de sa patrie avec défense d’y rentrer ». Ici, les personnages ne sont pas obligés physiquement de quitter leur pays, ce sont eux qui le désirent de manière obsessionnelle. Néanmoins, nous verrons au fil de l’étude que ce voyage se transformera en un exil intérieur encore plus douloureux que le réel.

Ce désir de départ rythme tout le début du récit. Nous le voyons à travers le verbe « partir » qui scande le texte et qui est également le titre de l’œuvre. Ce verbe a une signification plus forte que les verbes « exiler » ou « émigrer » car il exprime nettement le mouvement, la détermination et laisse imaginer un non-retour, « Parti pour ne pas revenir. Parti pour toujours. Parti pour mourir[1] ».

L’auteur met progressivement en place les différentes étapes du voyage vers l’Europe. Cette traversée est, dans un premier temps, imaginaire, fantasmée. Puis, à plusieurs reprises, les personnages, notamment Azel et sa petite voisine, Malika, se déconnectent de la réalité et de mettent à rêver de partir :

 

- Partir où ?

- Partir n’importe où, en face par exemple.

- En Espagne ?

- Oui, en Espagne […] j’y habite déjà en rêve[2].

 

Le plus étonnant est qu’aucun des personnages ne sait comment la vie se passe réellement là-bas, ils ne se basent que sur une « intuition » (p.43). L’auteur montre alors comment l’immigration est avant tout le lieu de l’imagination, de la croyance en un monde meilleur ailleurs qui ne repose pas sur des données concrètes et objectives.

Néanmoins, la situation de l’immigration est belle et bien réelle et Tahar Ben Jelloun souhaite que son récit soit fidèle à cette réalité. Pour cela, il utilise des indices spatio-temporels tel que la ville de Tanger, lieu historique de rencontres et d’échanges entre les deux rives de la Méditerranée, qui apparaît dès l’incipit pour poser clairement les balises du récit : « À Tanger, l’hiver, le café Hafa » (p.11). L’histoire, elle, se situe dans les années 90 au moment où le roi Hassan II décide d’assainir le Nord du pays où sévissent des trafiquants de drogue, des mafieux, des délinquants, (divers passages du livre sous-tendent explicitement cette situation alarmante qui pousse les plus jeunes à tenter de gagner l’Europe par tous les moyens) et se termine avec l’arrivée de Mohamed VI  et l’espoir d’un avenir meilleur.

Toujours dans cette optique réaliste, le récit est chronologique et la description narrative à l’imparfait intervient souvent, par exemple en ce qui concerne le paysage et plus particulièrement la mer et les bateaux, figures récurrentes du récit. Notons que ces images maritimes s’inscrivent dans une tradition littéraire du récit de voyage notamment pour les écrivains maghrébins pour qui la mer est à la fois le lien et la déchirure avec l’Occident.

Si enfin Azel réussit à gagner l’Europe ce n’est que pour se rendre compte de son erreur. En effet, la réalité se révèle bien différente de ce qu’il avait cru, essentiellement à cause de ce qu’il a accepté de faire pour pouvoir partir. Un sentiment de solitude envers son pays s’empare alors de lui. Il entreprend d’ailleurs d’écrire une lettre à son pays dans laquelle il confie : « Me voici loin de toi et déjà quelque chose de toi me manque ; dans ma solitude je pense à toi » (p.77). Nous voyons, à ce moment du récit, que le personnage est en exil, non pas parce qu’on l’aurait expulsé de son pays mais parce qu’après avoir réussi à partir il ne lui est plus possible de revenir si ce n’est en héros : « Il était parti. Parti pour ne revenir qu’en prince, pas en déchet jeté par les Espagnols. » (p. 235). Cet exil intérieur est lié à une perte progressive de repères à la fois identitaires : « Je suis un Arabe qui ne s’aime pas » (p.178) et sexuels.

Mais l’auteur ne se contente pas de dresser un tableau déceptif de la réalité il cherche également à convaincre que partir n’est pas forcément la bonne solution. Pour cela, il introduit un personnage déjà présent dans plusieurs de ses œuvres : Moha[3].

Ce personnage, apparaît dans le récit de manière impromptue et intemporelle (il « sortit de son arbre, les cheveux hirsutes, la voix grave, l’œil vif et se précipita à Casabarata dans un café où se font les tractations entre les passeurs et clandestins » page 145) au détour d’un chapitre qui porte son nom. Nous retrouvons ici une figure importante de la culture maghrébine qui est celle du fou capable de voir, au-delà des apparences, la vérité et la sagesse. Dans le roman, il incarne cette conscience de l’échec. Son apparition donne lieu à une pause narrative et laisse place à une véritable réflexion, au style indirect libre, sur la réalité de l’immigration :

 

Ainsi vous voulez déguerpir, partir, quitter le pays, aller chez les Européens, mais ils ne vous attendent pas, ou plutôt ils vous attendent avec des chiens, des bergers allemands, des menottes et un coup de pied dans le derrière, vous croyez que là-bas il y du travail, du confort, de la beauté et de la grâce, mais mes pauvres amis, il y de la tristesse, de la solitude, de la grisaille, il y aussi de l’argent, mais pas pour ceux qui viennent sans être invités[4].

 

L’auteur semble vouloir dire que la seule solution est le retour au pays, afin de pouvoir « retrouver ses marques et ses limites » (p.194) comme s’il manquerait toujours à cette terre d’exil d’être la leur pour que la vie dont ils rêvent puisse enfin être réelle.

 

 

La question du retour ou la victoire de l’imaginaire

 

Contrairement à tout le récit que nous avons décrit comme étant réaliste, le chapitre final intitulé de manière injonctive : « Revenir », laisse place à l’imagination et le lecteur se retrouve soudain plongé dans une sorte de conte. En effet, presque tous les personnages se retrouvent à l’embarquement d’un « bateau magique » (p.260) en partance pour le pays natal mais « chacun est dans son monde » (p.261). La narration est intemporelle et l’espace semble infini comme le signale le capitaine : « je n’ai aucune idée du temps et encore moins de l’espace » (p.266). Parmi les personnages présents, certains nous sont inconnus (des immigrés parmi d’autres). On y retrouve aussi un arbre ou plutôt un homme dans un arbre qui s’avère être Moha. Ce dernier se fait interpellé par la Guardia Civil à sa montée à bord, n’ayant pas de papiers, mais lorsqu’il se secoue :

 

Des feuilles tombent de ses branches, ce sont des feuilles encore vertes, des cartes d’identité de plusieurs pays, des cartes de toutes les couleurs, des passeports, des papiers administratifs et quelques pages d’un livre écrit dans une langue inconnue. De ces pages des milliers de syllabes sortent soudain, volent en direction des yeux des agents et finissent par les aveugler. Puis les lettres forment ensemble une banderole sur laquelle on peut lire « la liberté est notre métier »[5].

 

Nous voyons à travers cet extrait à la fois la figure métaphorique de tous les immigrés qu’incarne Moha mais également la symbolique des mots qui eux seuls semblent ne pas avoir de frontières, de territoires. L’imaginaire prend entièrement le dessus sur le réel mais pour recréer une autre réalité. A travers cette fin l’auteur suggère que la vie est comme un roman et que le véritable passeur est peut-être l’écrivain, l’amoureux des mots, celui qui transforme l’expérience, le vécu en conscience et qui reconduit chaque homme au plus près de soi.

 

            Si le dernier roman de Tahar Ben Jelloun peut se rattacher à une tradition réaliste, il reste néanmoins une création romanesque où l’imaginaire littéraire reste omniprésent afin de tendre à la démonstration d’une nouvelle réalité qui est propre à chacun, individuelle mais qui peut être perçue par tous. Cette conception explique sans doute le succès d’une telle œuvre sur le sujet de l’immigration, sa manière de dire la vérité sans pour autant n’être qu’une enquête de plus, sa capacité à expliquer la situation, non pas à travers un contenu mais plutôt à travers les contenants de cette histoire, ceux qui la vivent et la créent, les personnages de cette réalité.

Il nous paraît enfin intéressant, pour clore cette étude de souligner les problèmes de diffusion dans les pays arabes des œuvres de Tahar Ben Jelloun, problèmes qui les condamnent d’une certaine manière également à l’exil. En effet, ces livres sont d’abord traduits en arabe par l’éditeur marocain Toubkal, sous le regard de l’auteur mais ensuite ils sont piratés par des pseudo-éditeurs en Syrie et en Egypte qui remanient la traduction et suppriment les passages qui pourraient gêner la censure locale. Les œuvres arrivent alors sur le marché, dépossédées de leur essence même.



                                                                                                                      Jessica FALOT


[1] Tahar Ben Jelloun, Partir, Gallimard, Paris, 2006, p. 237. Notons que c’est une des très rares fois où le verbe est conjugué et de ce fait l’emploi du passé simple exprime clairement un passé révolu et fataliste.

[2] Ibid., p. 98

[3] Cf. entre autres, le roman Moha le fou, Moha le sage, paru en 1978 aux éditions du Seuil.

[4] Tahar Ben Jelloun, Partir, op. Cit., p.146.

[5] Ibid., p. 266.

par La plume francophone publié dans : Dossier n°14:Ecritures nomades
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