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2 mars 2010 2 02 /03 /mars /2010 21:00

De Bacongo à Château-Rouge : sur les traces des Sapeurs

Par Célia SADAI

 

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Photographie par Baudouin Mouanda, série S.A.P.E., Congo Brazzaville, 2008 © Baudouin Mouanda

 

 


La Société des Ambianceurs et des Personnes Elegantes (S.A.P.E.)


La Société des Ambianceurs et des Personnes Elégantes (SAPE) est une mode vestimentaire populaire née après les Indépendances du Congo-Brazzaville et du Congo-Kinshasa, dans les années 1960. Le mouvement s’inspire d’un dandysme cosmopolite emprunté à l’aristocratie britannique comme à la noblesse japonaise (Kazoku, « d’ascendance fleurie »). Malgré l’abondance des blogs, forum, et autres tribunes de parole dédiées à la Sape, les Sapeurs ne se sont jamais entendus sur l’origine précise du mouvement. Ainsi, on attribuerait l’invention du concept de SAPE à Christian Loubaki, dit l’« Enfant Mystère », qui aurait, alors qu’il travaillait comme homme à tout faire dans le XVIème arrondissement parisien, observé et imité les habitudes vestimentaires de ses patrons. Si l’origine de la SAPE propose un nouveau récit selon le Sapeur qui la raconte, on observe pourtant un état de tension où celui qui est asservi s’émancipe de sa condition en empruntant les attributs des « maîtres ». D’ailleurs, un autre récit associe la Sape à l’habit du colon : dans tous les cas, le Sapeur semble celui qui revêt le costume de celui qui domine.


Dans les années 1970, les pionniers de la Sape – premiers migrants africains à Paris – diffusent les prémisses de leur art aux deux Congo. « Rentrés au pays » pour les vacances, ces hommes ramènent de Paris une « allure » qui masque pour certains les déceptions de l’immigration. Dans les années 1980, le concept de SAPE s’affirme comme mouvement culturel et esthétique, dans les métropoles européennes et aux deux Congo. Les boutiques de « saperie » ouvrent à Bacongo dans la banlieue de Brazzaville comme dans le quartier de Château-Rouge à Paris (Le Bachelor a même créé sa marque, Connivences) ; des « concours d’élégance » entre sapeurs, organisés au Rex Club, ont révélé au public des Maîtres Sapeurs comme Djo Balard.

 

Malgré sa popularité, la Sape a de nombreux détracteurs, si l’on se fie à l’abondance des commentaires postés sur les blogs dédiés à la Sape, la Sapelogie et la Sapologie. Ainsi des voix s’élèvent contre le mode de vie opulent des Sapeurs qui cultivent peu d’égard pour les « gens du pays » en prise avec la corruption politique, l’analphabétisme, le chômage ou la prégnance du tribalisme. Le Sapeur se décrit en effet comme un Dandy retiré du monde social et politique. Ainsi, dans son article « La Sapologie, une doctrine honteuse des noirs africains », Gervais Mboumba s’indigne quand le premier Ministre congolais Isidore MvoubaRapha Bounzéki. parraine le défilé annuel des Sapeurs sur l’avenue Matsoua à Bacongo – mobilisée pour les parades des Sapeurs ou encore pour les obsèques d’artistes-sapeurs de renommée comme Rapha Bounzéki.


Si le Sapeur ne s’embarasse a priori d’aucune conscience politique, on ne saurait pour autant affranchir le mouvement global de la Sape d’une interprétation socio-culturelle : l’Histoire postcoloniale y laisse aussi ses traces. Mobutu, roi du Zaïre (actuelle R.D.C.), a imposé dès 1972 dans le cadre du mouvement de la Zaïrianisation « l'abacost » - terme forgé sur « à bas le costume » - une doctrine vestimentaire qui, afin d’affranchir le peuple zaïrois de la culture coloniale, interdit le port du costume et de la cravate (considérés comme la marque du mundele ndombe, du « blanc noir), au profit d'un veston d'homme, lui-même appelé « abacost ». Ainsi les jeunes sapeurs kinois pratiquent une Sape japonisante, faisant appel à des créateurs, en rupture avec la référence haute-couture européenne des Brazzavillois.

 

Le « coupé-décalé » : du Boucantier au Faroteur


Parler de la Sape conduit nécessairement à convoquer les deux figures rivales du Sapeur : le Boucantier et le Faroteur. Ainsi, le Congo et la Côte d’Ivoire se disputent le prestige d’un titre : être la patrie africaine des « modeurs-ambianceurs ». A Abidjan, on ne peut séparer les questions d’élégance du récent phénomène du « Coupé-décalé ». Le Coupé-décalé voit le jour sur les pistes de danse des discothèques africaines à Paris. Un groupe d’amis fonde la Jet-Set (Molare, Boro Sanguy, Serge Defalet…) autour du leader Douk Saga qui sort le titre « Sagacité » en 2004. En Nouchi, l'argot ivoirien, « couper » signifie « tricher, arnaquer », et « décaler » signifie « s'enfuir ». Le Coupé-décalé, c’est arnaquer quelqu'un et puis s'enfuir : les paroles font parfois l’apologie de ceux qui recourent à la ruse pour faire fortune. De nombreux DJs reprennent le Coupé-décalé, musique officielle des « ambianceurs » des années 2000, autour de danses fédératrices en Afrique comme chez les Africains d’Europe. On dénombre plus de 150 danses issues du Coupé-décalé dont les pas sont inspirés de l’actualité ou des attitudes – pas de danses qui se déclinent en « concepts ». On recense parmi les plus populaires le « Guantanamo » (qui consiste à mimer le port de menottes), la « grippe aviaire » (on s’agite frénétiquement), le «Drogbacité » (inspiré du footballeur Didier Drogba)…


Les Jet-Setteurs se rassemblent autour des principes qui structurent la Sape (l’exigence du style), mais en repoussent l’indécence : le cigare est obligatoire, alcool et champagne doivent couler à flots, et les chaussures doivent impérativement « claquer » : c’est ainsi que se définit le Boucantier, l’alter ego ivoirien du Sapeur congolais. Le Boucantier, dandy extravagant ou métrosexuel africain, multiplie les signes de visibilité : chevelure peroxydée surmontée d’une crête, accumulation de bijoux, montres et piercings, couleurs très vives et monogrammes apparents (Louis Vuitton, Gucci, Yves Saint Laurent…), sont les atouts nécessaires pour « faire son boucan, farot farot ». Le Boucantier, c’est en effet celui qui « fait le boucan à outrance » en pratiquant notamment le « Travaillement ». Dans le vidéo-clip du titre « Sagacité », Douk Saga promeut la danse, mais aussi les concepts qui accompagnent le Coupé-décalé : « farot farot » (faire le malin), « Boucantier » (homme qui fait parler de soi, qui fait son « boucan »), « Travailler » (jeter des billets de banques). A Abidjan, les Boucantiers de la Jet-Set multiplient les performances, et diffusent le concept de « Travaillement » : l’artiste jette des billets de banque au public, et n’attend pas qu’on lui donne de l’argent … au comble de la frime. Exilée au Texas, Maty Dollar défiera plus tard la Jet Set ivoirienne en lançant le concept de « Travaillement intelligent » (premier album, 2007) : il s’agit de redistribuer l’argent avec intelligence – et d’agir avec bon sens et responsabilité.


Du Sapeur en lutte au Signifyin’ Monkey


Dès l’apparition de la Sape, dans les années 1960, la jeunesse congolaise surnomme cette pratique « la lutte » - évoquant une initiation difficile. Dans les années 1970, des « lutteurs » émigrent à Paris, vitrine de la mode, vivant souvent en clandestins. Revenant de temps en temps au Congo, ils y devenaient… des « Parisiens » ou comme le dit le chanteur Rapha Bounzeki, des « Parisiens refoulés » (chanson qui décrit un sans-papiers en lutte pour connaître la réussite). Ces hommes idéalisent l’image du Sapeur qu’ils admirent dans les défilés, ou plus récemment dans les nombreux films documentaires consacrés à la Sape : La Sapologie I et II, Les archives des allures.... Le goût de la parade pousse les Sapeurs à édifier un monde de totems et de masques. Les Sapeurs portent des noms d’emprunt (Le Bachelor, Niarkos…) et s’autoproclament « archevêque», « grand commandeur » ou « ministre » du Royaume de la Sape. Tout cela ressemble à un jeu d’enfants macabre car « l’allureux » africain lutte aussi pour sa survie. Qu’ils soient Sapeurs ou Boucantiers, c’est en raison des régimes instables (dont des coups d’état ou guerres civiles) que ces hommes sont arrivés en Europe. Là-bas, par instinct de survie et de résistance, la communauté des Sapeurs met en place des stratégies de « sauvetage ». A ce titre, certains perçoivent le « Chiffon » comme une addiction salutaire qui conjure un afro-pessimisme supposément atavique.


Quelque soit la lecture que l’on propose des phénomènes socio-culturels de la Sape au Coupé-Décalé, le but c’est d’être visible et de « faire du boucan » : être vu et entendu, sans doute pour ne pas être oublié. C’est aussi une manière à la fois créative et fantaisiste de s’émanciper d’une condition prosaïque, celle de l’immigration et « l’économie de l’immigré » : ouvriers de chantiers, agents d’entretien… Des métiers de service qui ramènent nécessairement à une servilité qu’on veut gommer – ou adoucir. La Sape et ses pratiques dérivées, c’est un moyen de reprendre le contrôle sur un corps-outil utilisé pour les travaux les plus pénibles. En cela, on peut saisir les Sapeurs comme des Tricksters ou décepteurs. Dans la tradition orale africaine et des diasporas africaines, les contes fondateurs font intervenir le personnage du lièvre rusé, qui parvient à duper les animaux plus puissants. C’est ce que Henry-Louis Gates appelle « signifying » (au sens saussurien), se référant aux africain-américains. Ainsi, toute pratique artistique, du hip-hop au jazz, en passant par le basket-ball, repose sur un effet de « double talk ». Ce qui est montré vise surtout à brouiller les pistes, par stratégie maronne en quelque sorte. Dès lors, il s’agirait de dépasser la lecture du mouvement de la Sape comme le symptôme d’une pathologie héritée de l’Histoire pour y voir un comportement culturel propre aux peuples noirs dans les situations de domination : le singe (monkey) a l’air d’imiter, mais par une ruse subversive, il se réapproprie le monde et lui donne son propre souffle/sens. Ainsi, la popularité des DVD Sapologie I et II viendrait annoncer la naissance d’une pratique culturelle autonome, et mieux encore, d’un logos de la Sape.

 

Pour en savoir plus...

 La "Société des Ambianceurs et des Personnes Elégantes" par Afrique in Visu (2007). Entretien ici

Le jeune photographe originaire du Congo Brazzaville Baudouin Mouanda est un "photographe de la vie". Ses clichés célèbres des Sapeurs ont fait l'objet de plusieurs expositions, et surtout, jouent un rôle important dans la popularisation en Europe de cette figure des marges, le Sapeur. Il est membre du collectif Génération Elili et d'Afrique in Visu.

Portfolio de Baudouin Mouanda : ici 

Blog du Collectif "Génération Elili" : ici 

 

 

 

 

[i]  Site de la marque : http://www.connivences.biz/

                                                                                                                                                                   

[iii] La zaïrianisation est le mouvement politique créé par Mobutu Sese Seko au cours des années 1970, prônant un retour à une « authenticitéafricaine » en supprimant toute référence à l’Occident et à sa domination. Tous les Zaïrois doivent adopter des noms africains ; l'abacost est promulgué et une nouvelle monnaie - le zaïre, remplace le franc congolais. De nombreuses villes sont rebaptisées. Les monuments coloniaux sont retirés, et une vague de nationalisation s’abat sur tous les marchés.


[iv] Henry Louis GATES, The Signifying Monkey: A Theory of African-American Literary Criticism, Oxford University Press, 1988



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