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6 juin 2011 1 06 /06 /juin /2011 00:09

 

 

Une gazelle tuée par le mauvais temps

Par Ali Chibani

 

            Dans son premier livre publié sept ans après sa rédaction, Rachid Mimouni aborde le thème de la « Révolution » qui a arraché l’Algérie à plus d’un siècle de colonialisme. Le Printemps n’en sera que plus beau est un ouvrage atypique qui s’intéresse, sans mystification, précisément à la guerre d’indépendance. L’histoire est celle de Djamila, une jeune militante pour l’indépendance, que se disputent un militaire français et Hamid. Ce jeune algérien est lui aussi engagé dans la guerre pour l’indépendance. C’est lui qui, parce qu’il perd le contrôle de son destin, finit par tuer la femmequ’il aime sous les yeux de son rival. Le jeune capitaine, lui, arrive juste de France. Grand spécialiste des guerres urbaines, il est en mission pour neutraliser l’« organisation terroriste de la ville » dirigée par le vieux Si-Hassan.

 

« Djamila, c'est mon étoile »

 

            Djamila est comparable à Nedjma de Kateb Yacine. Séduisant à la fois les Algériens et les Français, elle est belle et insaisissable. D’ailleurs, Hamid dit : « Comprenez-vous, Djamila, c’est mon étoile ? » (p. 114), sachant que Nedjma signifie en arabe l’« étoile ». C’est cette étoile qui attise les désirs et les tensions, métaphore de l’Algérie, et prête son corps à l’œuvre. Un corps instable déchiré par les violences coloniales et tiraillé par ses cinq branches qui lui indiquent des directions historico-littéraires multiples et différentes. Le Printemps n’en sera que plus beau est une œuvre qui veut concilier tous les genres littéraires qui s’imposent à elle : la poésie, le roman et le théâtre. Les personnages naviguent en permanence dans un hors-temps de violence. Ils ne leur reste que la généalogie pour les garder accrochés à leurs propres histoires. Mais c’est une généalogie qui revient avec les signes de la culpabilité des « ancêtres » dans l’infortune de leur descendance. Ils sont ainsi disqualifiés et jetés dans une forme de routine de la continuité qui leur ôte toute leur autorité. À Djamila qui lui demande pourquoi il s’est engagé dans l’armée, le capitaine répond : « Je n’en sais trop rien. Un peu par vocation, un peu par habitude. Mon père, mon grand-père et l’arrière de mes aïeux ont servi dans l’armée. » (p. 29). Par moments, la généalogie affirme son autorité, c’est pour montrer qu’elle a scellé le cours de l’Histoire dès ses premiers pas. Tous les personnages algériens n’héritent que des suppliques et des misères de leurs parents qui avouent leur échec à mettre un terme à une « défaite » séculaire provoquant – par cet aveu – l’humiliation de leurs enfants. C’est le cas de Malek à qui son père dit : « Un jour, il vous faudra réinventer l’Histoire. » (p. 61)

            Les Français ont donc hérité d’une victoire par hasard et, peut-être par une forme d’habitude historique dont les mécanismes sont rôdés : « Elle [la maîtresse de l’école] ne comprenait pas qu’elle n’était, somme toute, que l’accidentelle héritière d’une vieille victoire, dont elle ne pourrait jamais, ignorant tout de l’histoire, bénéficier de son problématique usufruit. » (p. 64) Les Algériens, pour leur part, sont les légataires d’une vieille défaite qui est toujours hermétique à l’interprétation et dont Djamila est devenue l'incarnation physique : « Dans l’effervescence qui régnait alors on parla de malédiction de la tribu, et tu ne tardas pas à personnifier cette malédiction dans l’esprit de certaines vieilles femmes. Rien n’est plus contagieux que ce genre de croyance et tu devins bientôt une enfant maudite même aux yeux des hommes les plus sages de la tribu. » (p. 105) Il n’y a guère plus que le Poète qui puisse prêter une signification à tout ce qui se produit sous ses yeux et auquel il ne participe pas. En effet, le Poète occupe le même (non-)rôle que le chœur dans les tragédies grecques, c’est-à-dire celui qui commente l’histoire en restant en dehors de sa temporalité. Le Poète, dans l’œuvre de Mimouni, ouvre le monde à la signification et met en relief ses absurdités : « Il est toujours des limites au pouvoir des magiciens, un moment où le carrosse redevient citrouille. Celui de Hamid ne pouvait résister à la première et fondamentale séparation. » (p. 111) Il déflore symboliquement l’hymen de Djamila avec ses mots contrairement aux rivaux qui se disputent cette « vierge » qui s’est auto-érigée à la fois en totem et en tabou, en silence du sens et en moteur pour les imaginaires des uns et des autres.

Djamila est l’être total malgré elle. À ce titre, elle est, d'une part, le miroir qui renvoie aux autres leurs images avec leurs manques et leurs défauts et, d'autre part, le feu qui attise tous les désirs d’appartenance à un espace et à une autre Histoire : « Le rival éconduit, déclare Malek, devrait ainsi se réjouir de voir supplanté le fiancé en titre, se retrouvant somme toute contre un adversaire de moindre envergure. Mais je ne puis admettre de voir la gazelle – disputée, certes, mais néanmoins nôtre – abandonnée aux mains de l’étranger, aux mains du vainqueur. Que nous reste-t-il aujourd’hui, si même nos vierges nous désertent ? » (p. 36). Djamila est la femme merveilleuse que les convoitises ont transformée en être fantastique.

 

Le piège d'une ville triste à mourir

 

            L'héroïne sacrifiée comme être merveilleux constitue une possibilité théorique face à la grande et implacable impossibilité historique vers laquelle elle se dirige entraînant dans ses efforts tous ses prétendants. Elle suggère à tous les esprits un autre espace-temps que celui qui règne dans la ville aux rues grises et désertes où se déroule l’histoire. L’espace urbain décrit est oppressant et ennuyeux. Tous les personnages voudraient se libérer de cet espace-humeur sans jamais pouvoir le quitter. La ville est l’otage du « mauvais temps » censé augurer une nouvelle destinée. C’est ce qui ressort de cet échange entre Djamila et le jeune capitaine qui vient de lui offrir une cigarette :

 

     - Merci, Monsieur. Mauvais temps, n’est-ce pas ?

- Le printemps n’en sera que plus beau. (p. 17)

 

La ville, c’est aussi le commencement du champ d’expérimentation langagière du jeune Mimouni qui n’a que 20 ans quand il a écrit cette œuvre. Consciemment ou inconsciemment, l’auteur exprime quelque chose qui pourrait ressembler à du métatexte et qui rapproche implicitement l’expérience de la littérature de l’expérience militaire, celle-ci n’ayant rien d’exaltant : « Vous pouvez trouver ici un large champ d’expérimentation pour vos théories. Voyez-vous, capitaine, le travail que nous faisons ici n’a en soi rien d’exaltant. Il est fort peu spectaculaire et exige un effort continu et une patience à toute épreuve. Néanmoins, son importance est très grande dans la poursuite de la guerre que nous menons. » (p. 11). Contrairement à l’expérience militaire qui ajoute la fumée des incendies au mauvais temps, l’expérience littéraire nous éclaire sur la signification de l’Histoire à travers des réseaux multiples de métaphores, pour ne pas dire de mythes : « Cette ville n’a jamais pu s’accommoder du mauvais temps, ne s’y étant jamais préparée. Sa laborieuse architecture perd alors toute sa signification. Cette ville a été créée pour briller au soleil levant. Et je n’ai jamais vu pareil mois de décembre. Tout se dérègle. » (p. 30).

            Djamila a été sacrifiée sur ordre de Si Hassan pour qui « la mort de la gazelle apparaissait comme la suppression de l’insoluble problème ». Hamid a eu la lourde tâche de transformer la malédiction en acte. Que peut-on attendre de ce geste ? La fin de l’histoire ne règle rien au drame qui s’est noué en Algérie. Le printemps n’en sera sans doute pas plus beau. À moins que le voile qui se lève sur les mécanismes de la violence et la conscience qui en émerge ne poussent au changement. Hamid crie son désespoir et dénonce la répétition de la violence qui reste toujours fermée au sens puisqu’il confond sa réalité avec une fiction qui se répète sans se renouveler : « Je refuse de jouer plus longtemps, cette pièce est ridicule. Je ne veux plus jouer plus longtemps cette pièce est ridicule. Je ne veux plus jouer cette stupide pièce. Je m’arrête. Rideau, machiniste, rideau ! » (p. 113). Dans l’ensemble de sa production littéraire après Le Printemps n’en sera que plus beau, Rachid Mimouni n’a fait qu’écrire sur l’hiver incessant et la grande Malédictionqui oppressent son pays.

 

Rachid Mimouni, Le Printemps n’en sera que plus beau, Alger, Enal, 1978.

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Published by La plume francophone - dans Coups de cœur
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