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4 février 2011 5 04 /02 /février /2011 18:58

Un beau risque à courir : lire Édouard Glissant

Par Anne Douaire-Banny *

 

 

 

Lire Édouard Glissant, c’est se risquer dans une nouvelle contrée du monde, habitée des tableaux de Lam et de Matta, d’images, de sons, de liaisons, de mots, de cris ; une contrée têtue et complexe, creusée de souterrains invisibles dont l’on sent la présence, sous un ciel toujours changeant et toujours questionnant ; c’est entendre résonner Odono ! et voir planer l’oiseau Cohé ; tomber-se relever sans fin avec Dlan-Médellus-Silacier et aimer la terre, l’humus, la trace et les roches avec Mycéa ; c’est courir sans relâche le plus beau risque, celui du monde ouvert et relié, celui de la rencontre imprévisible, déconcertante et impérieuse dans son opacité, désirable et féconde dans son opacité.

Lire Édouard Glissant, c’est avoir l’oreille habitée des sons de Bernard Lubat, la peau troublée des mots de Chamoiseau, l’esprit séduit par Deleuze et par Guattari, c’est respirer à grandes goulées l’air de New York et de Paris, des pentes vertes du Diamant et des statues qui meurent aussi.

Lire Édouard Glissant, c’est comprendre qu’un lieu peut dire le monde, sentir que dans le détail tétu se niche l’infini du réel, poser comme une évidence que d’un gouffre peut sourdre la certitude de la solidarité et des compréhensions, vouloir que les murs tombent et décider qu’ils sont tombés.

Lire Édouard Glissant, c’est relire Faulkner, plonger dans Kateb Yacine, prendre le train avec Bouvier et Cendrars, faire du feu avec Artaud et arpenter, à petits pas de chenille, les flancs de la Pelée avec Aimé Césaire ; c’est lire comme un enfant, pour la première fois, et ouvrir les yeux sur l’autre côté du monde, c’est lire un tout jeune poète, toujours, et le trouver encore insu ; c’est lire par-dessus l’épaule d’un Batouto et y découvrir des mots qui n’existaient pourtant pas ; c’est se lever et occuper les rues, épaule contre épaule, en autant de marches qu’il y aura d’interdictions ; c’est choisir de parler et d’entendre même l’inconcevable, de dire et de redire l’inaliénable certitude que le temps est éperdu et la beauté intraitable, et pour cela, d’être aussi, à sa façon, un point de la Relation.

 

* Maître de Conférences à l'université Paris-Sorbonne.

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