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4 janvier 2011 2 04 /01 /janvier /2011 14:50

 

(2ème partie de l'entretien)

   

 

 

C.S. – Avez-vous souffert des catégorisations ?

 

H.H. – J’ai été longtemps tenu à distance par une famille aristocratique autoproclamée qui regroupe l’élite de la bourgeoisie postcoloniale. Nos mœurs changent, comme disait Voltaire. On aimerait cependant voir plus d’Africains dans l’édition française (il n’y en a guère), plus d’esprit manouche au coin des têtes, moins de frilosité satisfaite au sein des comités de lecture, des pages littéraires. Même si j’ai dû travailler dans la mine pendant quarante ans avant de connaître un début de reconnaissance, je ne regrette pas toute la passion engagée dans cette obscure besogne.

 

C.S. – Partagez-vous les postures exprimées par certains auteurs francophones dans le Manifeste des 44 ? [NdA. version augmentée du Manifeste dans Pour une littérature-Monde en langue française, Gallimard, 2007]

  

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H.H. - Ces écrivains se sont rassemblés sur un coup de tête en voulant s’approprier dans un mouvement unanimiste une pensée de l’ailleurs qu’ils n’avaient guère, pour nombre d’entre eux, défendue auparavant. L’envers de la médaille, c’est une sorte d’universalisme centralisé, parfaitement orthodoxe et normé, qui fournit des motifs idéologiques pour rejeter l’altérité comme elle surgit, inédite, inclassable, des lointains de la langue, qu’ils soient géographiques ou non.  Je refuse de mon côté tout élitisme, même à des fins humanistes. Il faut donner à chacun toutes les chances de la parole. La plupart d’entre nous, écrivains et artistes, ne sommes que des témoins sortis accidentellement du rang : tout le monde possède les mêmes pouvoirs potentiels d’expression, le même imaginaire.

 

 Il n’y a pas d’humanité hors de l’espace du langage : un moment privilégié consiste à faire surgir une parole poétique de la part d’enfants en difficulté, d’adultes emprisonnés ou psychiatrisés : c’est là une richesse que rien ne peut venir diminuer. C’est ce lien que j’ai essayé de construire ici et là, auprès de gens qui ont passé leur vie dans le dénuement, et qui ne cessent d’échouer d’hôpital en prison. Chacun doit être pour l’autre son salut. Ce qui nous manque, ce n’est pas une littérature monde, c’est le monde.

  

 

A.V. – Il n’y a d’humanité que dans le langage… pourtant c’est par le langage que l’on manipule, que l’on agit sur. Concevez-vous la sincérité comme une pétition de principe dans l’acte de création ?

 

H.H. – C’est parce qu’il y a de la liberté qu’il y a des prisons, non l’inverse. Dans le roman, on joue avec l’illusion, le mensonge. J’ai écrit un certain nombre de livres qui échappent au quotidien. La seule vraie sincérité, c’est celle de l’ouvrier. On est au travail, et on doit donner l’essentiel. Des milliers d’heures à passer jour après jour. La langue pour moi est un chantier. L’écriture est un lieu de tension. Ce n’est pas de la fabrication ; l’écriture permet d’échapper à cette grande difficulté d’expression, à la pesanteur des langages imposés. D’une tension expressive naît la géométrie des métaphores qui bâtit des architectures mentales et des danses, des digressions légendaires.

L’avènement de la tension, c’est la temporisation des échecs de l’art. Pour l’écrivain ou le poète, rien n’est jamais perdu, même dans la plus profonde des désespérances.

 

 

C.S. – Au-delà de la sincérité : peut-on écrire juste ?

 

H.H. – Ecrire juste impliquerait une morale de l’énonciation au fond parnassienne. Je ne recherche pas la justesse : la justesse dans le travail, ça n’a pas de fin. Tout est expérimentation, tout est épreuve attentive des sonorités. Il reste la musique, avec des fausses notes, on peut composer une harmonie inouïe.  

La démarche consiste à s’oublier, à s’approcher du mystère et de la fulgurance du monde. Mais il s’agit aussi d’aimer le monde dans sa misère. D’ailleurs je ne parlerai pas d’amour mais de présence : l’amour en effet advient mais n’est pas un état permanent.

 

Je suis dans la vie, dans le scandale de cette vie,  car notre monde est scandaleux ; il est aussi miraculeux. Les grandes absences et les grands silences sont de l’ordre inconcevable du prodige dans leur épaisseur, comme le sont le déni, l’inhumanité et l’absurdité humaine. En fin de compte, la mort est le seul vrai scandale, c’est le lieu même du secret, elle est un souffle à l’âme comme on parle de souffle au cœur. C’est elle, qui, hypostasiée, rend possible le réel par la distance infinie qu’elle nous suggère à chaque instant mortel. Si nous étions immortels comme les pierres, nous ignorerions cette distance qui à la fois nous tue et fait apparaître en nous le monde comme distinct. Les humains sont des paradoxes vivants. Nous contemplons cet état de présence alors que nous sommes depuis toujours disparus. Nous sommes dans une nostalgie instantanée. Nous rêvons de communion, de retrouvailles. Ainsi notre salut ne se porte pas sur un avenir, mais sur un rêve de l’origine.

 

 

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C.S. – Dans Palestine, barrages, check-point, frontières ou papiers d’identité circonscrivent un espace clos où Cham-Nessim est le passeur. Comment conciliez-vous cette intuition mallarméenne d’un Mystère avec une inscription physique dans le monde ?

 

H.H. – Dans Palestine, l’espace dramatique est détourné et donné à saisir par les nécessités du temps. Par l’intrusion de Cham dans le récit, les catégories du monde sont mises à plat, il n’y a plus de hiérarchies. Sans mémoire, il n’interprète plus la réalité qui l’entoure selon son histoire, sa morale, son idéologie, mais de manière simplement humaine. C’est une forme d’universalisme qu’atteint cette espèce de dépouillement phénoménologique, quand l’être nu fait face à des situations dépouillées.

 

 

A.V. – Mais le dialogue ne se noue que lorsque le jeune soldat israélien pris en otage sort de la tombe et oublie son passé. Il se met alors à miraculeusement parler la langue de l’autre. L’oubli est-il nécessaire pour qu’advienne le miracle ?

 

H.H. – Par la poésie, à travers une œuvre d’art possible, on arrive à restituer de manière assez intemporelle telle expérience vitale. Ce qui se produit alors est une entière restitution plus qu’un témoignage, cette vérité ne surgit pas de nouveau mais à nouveau. Je pense que le miracle est toujours à fleur de présence, par le seul fait même de l’évoquer : on est toujours à fleur de miracle, puisque l’instant que nous vivons est à chaque instant l’unique et porte en lui tout le destin de l’univers. La rencontre, le rendez-vous peuvent échouer d’un millième de seconde. Et il suffit d’un rien pour que le miracle ait lieu.

 

C’est le drame en acte dans nos consciences, là où se noue le profond mystère de notre condition d’homme. Tout est une question de longueur d’ondes. Notre conscience, c’est cet état qui fait résistance au chaos, à la chute foudroyante des temps, et qui ainsi ordonne les phénomènes dans une représentation, c’est-à-dire que, pour nous créatures, quelque chose advient plutôt que rien au passage fou des temporalités et des univers mêlés. Notre parole est, elle aussi, soumise à ce froissement d’électrons de l’apparence : le chaos porteur de cela, c’est là où siège notre réalité, comme l’océan porte la barque. Le chaos porte conséquemment  la pensée du miracle.

 

Dans ma pratique d’écrivain, j’avance vers ce mystère qui a un sens foudroyant, comme  l’archange des seuils, comme l’arme étincelante aux multiples tranchants dont parle Henri Michaux. L’identité est un leurre. Je ne me situe pas pour autant dans un quelconque discours de la mysticité et du religieux, je ne suis pas non plus animé par une foi. Non, car face à chacun de nous, qu’on le sache ou pas, il n’y a aucune autorité autre que l’anéantissement imparable. Le religieux peut rejeter le mystique au nom de sa foi, laquelle s’assimile pour moi à la peur panique de la vérité soudain retournée en figure du Commandeur ou en mère consolante. Pour moi la mortelle intimité tant redoutée et toute cette folie du mystère peuvent s’identifier à l’universel, du moins à son appréhension sur un mode poétique.

 

En somme, la non-identité est le lieu-même du mystère qui est réconciliation avec l’univers par le désassujettisement, le passage initiatique. C’est ce que nous racontent des penseurs de l’expérience extrême comme Empédocle, Ibn Arabi, Maître Eckhart, Jacob Bœhme, Novalis, René Daumal. La sincérité n’est que de cet ordre : il y a un au-delà effrayant à toute cette histoire de conscience : nous sommes infiniment misérables à la pointe même de notre orgueil, la réalité extravagante est celle qui nous emporte, c’est l’univers entier qui nous traverse, il est en nous. Nous ne sommes qu’un passage.

 

 

A.V. – Mais que faire en attendant le miracle ? Toujours parler à tout le monde, comme nous y exhorte le médecin de Palestine ? Cette posture convoque-t-elle l’utopie du Citoyen du Monde ?

 

H.H. – Le miracle est notre instant perdu, on ne l’attend pas. Il porte notre conscience à la pointe de l’inconcevable. Les gens de bonne volonté sont dans un savoir plus ou moins sommeilleux des enjeux originels, mais la communauté humaine n’attend pas une quelconque résolution métaphysique, et il ne faut surtout pas l’encourager dans ce sens car cela se résoudra toujours par le fanatisme, cette fièvre des foules.

 

Tous les nationalismes engendrent des situations de guerres qui remontent aux luttes tribales et se fondent aujourd’hui dans les soubresauts du colonialisme. Un jour ces formes archaïques d’encadrement des populations vont éclater, car le destin des civilisations est cyclique. Si nous avions pensé assez tôt l’universel, nous n’aurions pas été acculés aux dictatures, aux guerres, aux génocides. Penser l’utopie, c’est construire des perspectives à long terme et résister, faire face à des régressions épouvantables, comme aujourd’hui celle du religieux fanatisé, sorte de castrat caparaçonné de meurtrière virilité, en tout coupé des sources vitales de sa propre culture. Faire advenir ici et là des pensées libertaires, c’est créer des possibilités pour que les mentalités évoluent, et que les rapports se pacifient. C’est parce qu’il y eut des utopistes, des Rabelais, Campanella, Rousseau, Beethoven, que les démocraties modernes, fondées sur le droit laïque de tous en chacun, ont été possibles.

 

L’utopie peut donc conditionner les mouvements de pensée en repoussant les horizons. L’utopie sous haute surveillance critique car, dévoyée, elle se transforme vite en instrument de mort. Au fond l’humanité entière dans son mouvement est elle-même une vaste utopie guettée par le chaos. La guerre pour un monde meilleur que nous menons est irrépressible et peut-être perdue, mais imagine-t-on un monde pire ?

 

 

C.S. – Vos propos vous situent à mi-chemin entre la figure d’un écrivain engagé et celle d’un poète exilé en son lieu d’écriture. Vous inscrivez-vous dans une pratique poélitique de l’écriture ?

 

H.H. – Je dois me mettre entre parenthèses pour pouvoir faire œuvre. Quand je m’adresse à mes contemporains, je le fais avec du retard, mais dans une relation toujours immédiate et rationnelle.  D’un côté il y a l’artiste qui navigue plus ou moins seul dans le noir, de l’autre l’homme social, anonyme, qui voudrait combattre les injustices avec ses semblables. 

 

Dans les périodes de production intense, il y a comme un dédoublement qui s’opère. Je me soustrais alors au monde, dont les échos viennent mourir au creux de ma page. Tout alimente le texte. Je peux consacrer dix à douze heures par jour à l’écriture. Mais par ailleurs je dois vivre, porté par une énergie qui se répartit dans un mouvement schizophrène, entre l’humilité du quotidien et la vanité de penser que je viendrais à manquer au monde si je cessais d’écrire. C’est bien sûr inepte. Le monde n’a besoin que de bonne volonté, faute de certitude. Kafka a vécu dans le déni de son propre ouvrage, accompli dans le plus grand isolement car il n’avait pas de foi vitale. Nourri par une infinie désespérance qui en devient prophétique, il a transformé la modernité en coupant les ailes au romantisme, au symbolisme, à toutes les illusions identitaires. Je sais qu’il y a en moi un appel vers la disparition. Je suis dans l’exorcisme permanent de ce qui me hante et qui se retourne par effraction en « connaissance par les gouffres ». C’est un équilibre à tenir.

   

 

A.V. – Comment êtes-vous venu à l’écriture ?

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H.H. – J’en parle dans deux récits autobiographiques, Le camp du bandit mauresque et La vitesse de la lumière. Dans le premier, je raconte mon enfance jusqu’à l’âge de 12 ans. Entre Tunis, Ménilmontant et les fortifs. C’est à cet âge que naissent les impulsions sous forme de nébuleuses. Elles attendent la cristallisation, le médium. Dans l’autre récit, je parle de mes débuts, des revues littéraires, mes véritables universités et puis de l’aventure de vivre avec ses drames, le pire étant la perte des êtres proches : mon frère Michael, mon épouse Chantal, mon amie de trente ans plus jeune que moi Miriam Silesu.

 

Adolescent, je n’avais aucune représentation de ce que pouvait être un écrivain. Mon frère, Michael, s’était mis à dessiner. C’est probablement à travers la curiosité, l’admiration que je ressentais vis-à-vis de ce frère aîné déjà artiste dans l’âme qu’est advenu pour moi le goût de lire puis d’écrire. Un écrivain c’est d’abord quelqu’un qui prend le goût de lire, de lire vraiment, comme on écrit, et qui très vite va éprouver en toute chose des situations d’écriture.

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