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4 janvier 2011 2 04 /01 /janvier /2011 15:37

 

 

 

Entretien avec Hubert Haddad.

Propos recueillis par Armen V. et Célia Sadai à Paris le 21 Août 2010 pour La Plume Francophone.

    

Ma première rencontre avec Hubert Haddad, c’est un nom et un titre. Un nom d’homme Juif et un titre, Palestine. Il y a là comme une syncope du sens qui m’interpelle. Un bandeau rouge m’annonce que le roman a remporté le Prix de la Francophonie 2008. Hmm… voilà qui ferait un article pour La Plume Francophone. Que dit la quatrième de couverture ? Eh bien elle me raconte qu’Hubert Haddad est un auteur très prolifique, et aussi qu’il est tunisien : il me précisera plus tard, c’est un Berbère judaïsé.

C’est donc le livre que j’ai d’abord rencontré. Puis égaré. Retrouvé auprès d’Armen qui ne revient pas de sa lecture de Palestine. – Mais c’est mon livre ça !

Enfin rencontré, l’homme. A l’Hôtel Lutetia, le collectif des Mots Parleurs organise une lecture de Géométrie d’un rêve. Je suis frappée par l’imagier porté par le texte. On pourrait fermer les yeux et réinventer le monde.

Quelques semaines plus tard, après que j’ai lu (enfin !) Palestine et L’Univers, j’accompagne Armen qui va s’entretenir avec Hubert Haddad. Nous avons rendez-vous à L’étoile de Montmartre. Nous passons souvent devant ce lieu. Ce jour-là nous nous perdons et arrivons en retard. Hubert Haddad est là. Beau. Doux. Si doux qu’il ne proteste pas quand, une fois assis, nous réalisons que nous serons dérangés par le bruit du percolateur et la musique funk chargée de décibels. Si doux qu’après plus d’une heure d’entretien, il ose à peine nous avouer qu’il est pris d’un mal de tête – percolateur oblige. Nous n’avons pas mal à la tête, nous sommes épuisés. Epuisés parce que pendant plus d’une heure, nous avons revu l’histoire des hommes : leur origine, leur condition, leur salut. Hubert Haddad allie les concepts aux images, les arrange avec éloquence, tout en s’autorisant la divagation. La maestria de l’énonciation… lui qui a si peu de foi en l’oralité. Au cours de cet interlude montmartrois, chacun de nous a donné plus de sens à l’impossible. Hubert Haddad, un prophète qui, dès qu’on lui parle de lui,  écrase avec les doigts le sucre qu’il n’a pas versé dans son café. Assurément, Hubert Haddad est grand et nous sommes tout petits.

Célia SADAI

 

 

 

Armen V. - Ce que vous écrivez est la mise en mots d’un imaginaire, lui-même soutenu par des mythes, par un vécu, parfois des expériences fondatrices comme l’approche du gouffre de la mort et en même temps, comme le montre Géométrie d’un rêve, vos récits oniriques sont empreints d’une grande précision sensuelle.  

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Hubert Haddad - Oui, ça c’est le travail de la langue, le travail de l’écriture, la traversée soudain précipitée dans la reprise symbolique, d’une durée, d’une épaisseur vécue. Tous les humains d’où qu’ils viennent sont au même lieu de la présence, de l’être comme question, dès lors qu’ils évoluent et s’incarnent dans l’espace de la symbolisation, du langage. C’est vrai du poète comme du berger analphabète. Nous sommes tous au même lieu du fait culturel, de l’espace civilisateur si l’on veut. Écrire, c’est  lire en soi, et lire c’est méditer l’oralité qui traverse nos songes de part en part, celle des bardes et des aèdes…

 

La seule vraie différence entre le berger et l’écrivain c’est que ce dernier pense son expérience au monde et aux autres par l’écriture. Il commence par s’interroger sur lui-même – qu’est-ce qu’il fait sur terre - et puis ensuite par le travail, par une méditation et la réflexion dramatique et architectonique, des espaces et des acteurs qui les traversent, il se met à la place de chacun : c’est l’empathie, propre au poète ou au romancier. L’écriture est un mode de pensée en soi, différent de la pensée orale par sa critique inhérente, son état d’éveil improbable ; l’oralité est souvent limitée et répétitive.

  

 

A.V. – Sauf quand on porte à cette parole la contradiction constructive, comme dans la dialectique socratique ?

 

H.H. – Tout à fait, mais la dialectique socratique ne prend pas en compte les travers foudroyants de la métaphore, du palimpseste et des autres filigranes qu’il y a dans l’écriture. Par ailleurs, Socrate est sauvé du rabâchage par Platon: on ne pense vraiment qu’à travers l’écriture. Parce qu’à travers l’écriture on a piégé tous les phénomènes de répétition, de ritournelle mentale, et cette dimension phatique de l’oralité. Il y a dans l’oralité un profond sommeil que bouscule de loin en loin l’oracle et c’est sa beauté tragique : la passion ne prend pas le temps de l’écriture, l’Histoire dans ses tourbillons est affaire de tribuns, de rumeurs et de cris.  Mais c’est Pascal, Rousseau, Nietzsche ou Rimbaud qui augurent du fond vertigineux des genèses et des apocalypses. L’écriture peut témoigner d’expériences essentielles, fondamentales qui sont foncièrement incommunicables. Non parce qu’elles échappent à la pensée, mais parce qu’elles englobent toutes les réflexions possibles. Il y a une telle vitesse, un tel « effet-foudre » que ce n’est pas possible. L’écrivain, par l’écriture, par des stratégies complexes, lentes, insondables, peut seul rendre compte de ce fonds humain autrement muet ou aliéné à une extériorité sans lendemain. L’expérience appartient à chacun, il n’y a pas d’élite de la connaissance. Mais la parole est déficiente ; Moïse qui descend de la montagne a une révélation : sa parole est alors une parole bègue qui ne peut plus exprimer un savoir excédant toute formulation.

 

 

A.V. – Cette révélation qui est rendue possible par l’acte d’écriture est-elle due à la puissance d’évocation et de résonnance du mot, du signe (comme dans L’Univers) ?

 

 

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H.H. - Je défends l’idée selon laquelle l’écriture est première. Elle ne témoigne pas, elle n’est pas l’expression de. Les choses se font par l’écriture, elle est l’expression la plus immédiate de l’être qui se révèle à lui-même. C’est un va-et-vient : elle commande une infinie distance pour d’infinies retrouvailles.

 

Elle est la meilleure représentation du paradoxe de l’identité, qui oblige l’éloignement pour retrouver le contact, la justesse. Ce qui implique de sortir de l’assujettissement, de sortir de soi en somme. Nous sommes tous assujettis mais il y a chez l’artiste ce savoir, qui n’est pas un savoir théorique, qui est de l’ordre d’une expérience incommunicable, et avec cet incommunicable on doit faire œuvre.

 

Les écrivains qui vont le plus loin dans cette perspective ne sont pas les romanciers sociaux, mais des auteurs dans la lignée de Poe, Nerval, Baudelaire, Emily Dickinson, certains surréalistes, Daumal, Artaud, et les éternels maudits comme Jacques Marie Prevel, Stanislas Rodanski, Jean-Pierre Duprey, Unica Zurn, Ilarie Voronca, Olivier Larronde,  la liste est longue… lesquels s’inscrivent dans un espace beaucoup plus vaste des cultures, quand le signe traverse le corps au point d’atteindre l’absence absolue qui est l’être même du symbole.

 

Je pense aussi à Malcolm Lowry, Au dessus du volcan. C’est un livre fondateur, qui a été une révélation dans les années 1960, et qui est devenu un classique. Je pense également à Juan Rulfo, avec tout ce qu’il peut y avoir d’un peu frauduleux dans les légendes d’artistes, au généreux Gabriel Garcia Marquez, ou au nouveau Pythagore des songes Jorge Luis Borges et à son double romancier, Adolfo Bioy Casares.

 

 

A.V. – Pouvez-vous penser à une « traversée des signes » qui se produit  hors de l’écriture ?

 

H.H. – Je citerai l’exemple du peintre espagnol Goya. Dans l’Espagne ensanglantée par Napoléon, Goya saisit son épouvante : un savoir insensé qu’il restitue dans une fantasmagorie de la matière : la peinture et le sang du massacre échangent leurs signes presque en direct. Goya montait sur les toits et regardait, de la peinture en main, dans le silence : il était sourd. Le silence de la peinture, c’est un massacre aux yeux d’un sourd qui vit dans sa chair les cris d’épouvante des femmes et des enfants.  Ainsi, les fresques de « La maison du sourd » sont le sommet de ce qu’un artiste peut faire. Goya les a peintes comme l’homme des cavernes peint au fond d’une grotte : il exprime un mystère au fond de sa maison, porteuses d’une traversée insensée des signes de l’être, empreints jusqu’au vertige de symbole et de matière.

 

 

 

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Célia SADAI – Quels sont les ouvrages, dans votre production, qui en sont les plus représentatifs ?

 

H.H. – Ce type de traversée en moi a donné, comme simple témoignage, Le Nouveau magasin d’écriture et le Nouveau Nouveau magasin d’écriture, ouvrages encyclopédiques mettant en jeu l’analogie poétique, cette analogie universelle dont parle Poe, Hugo ou Baudelaire. Je ne suis pas un écrivain réaliste, l’autofiction ne m’intéresse pas et le roman traditionnel m’endort. Chaque artiste est dans sa singularité, dans son geste, tel Goya pour lui-même dans la maison du sourd.

 

Le premier mouvement de ma démarche se rapproche d’une quête de la vérité première, expérimentale et d’aspect mythologique qui procède d’une situation d’éclairement. C’est la recherche d’une révélation, qui est aussi une disparition. Elle contraint à l’isolement, une solitude redoutable dans la mesure où j’aurais pu réaliser mille autres choses pour être reconnu dans un espace d’accomplissement choisi quand j’avais trente ans.

 

On tourne autour d’un cercle de cendres pour retrouver un lieu perdu. On croit être le seul à l’avoir vécu ; mais il a été vécu par chaque vivant dans l’histoire des hommes qui n’en ont pas fait œuvre mais en ont diversement témoigné.

 

L’écrivain, l’artiste des signes, qui est aussi un intellectuel, se voit en permanence soumis au péril du contresens car il est en quête. On peut très bien avancer avec cette pensée de la vérité, (non pas la justesse mais la foudre traversante, le « diamant de la foudre »), et pourtant être récupéré par des discours et des idéologies.

 

 

A.V. – Comment l’homme derrière l’artiste des signes parvient-il à rester présent au monde incarné ?

 

H.H. – C’est un équilibre difficile à trouver. L’écrivain doit réaliser un travail permanent  pour cultiver une pensée du monde social qui l’entoure. J’ai moi-même été militant (contre la peine de mort), instituteur, travailleur social auprès des jeunes de banlieue…. La nécessité de travailler avec l’extérieur n’exclut pas pour autant la recherche intime et concrète. Il s’agit pour moi de restituer par l’écriture ce qui ne cesse et ne cessera jamais de fuir. Le sens dernier de tout cela, c’est cette échappée. Une liberté immensurable est en jeu à chaque instant, elle est la saveur même de l’instant.

 

 

C.S. – Vous parlez d’enseignement : peut-on transmettre cette démarche artistique,

de liberté ?  

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H.H. – Faut-il le répéter : on est tous dans l’espace de la symbolisation, d’une communication

factorielle ou abyssale. Prenons l’exemple d’une situation d’enseignement entre un adulte et un enfant frappé d’autisme. L’apprentissage a lieu à partir d’une situation de communication où l’enfant est en position de vulnérabilité. C’est un cas extrême, l’enseignant fait de son mieux, l’enfant ne comprend guère ses efforts. Entre eux s’institue une relation exemplaire qui est un peu la caricature de toutes nos tentatives de communication vite réduites au mécanisme phatique du fait d’un arbitraire identitaire. Qui est qui, qui s’arroge tel lieu de parole ? L’écriture, en revanche, fait sauter les hiérarchies. J’oppose donc le travail poétique aux savoirs constitués. C’est poétiquement qu’on adhère au mystère du monde, que l’on échappe aux pragmatismes sclérosants, que les êtres reprennent leur place essentielle dans le paysage du Haut et du Bas.

 

  

C.S. – Mais de quel monde parle-t-on justement ?

 

H.H. – Selon Thomas De Quincey, tout ce qui est pensé et écrit existe à jamais, quoiqu’il en soit, même si l’œuvre est détruite. Les mondes existent à partir du moment où c’est dit. On aura beau la brûler, l’image d’un palimpseste infini persiste où l’invention s’inscrit dans la durée qui la vit naître. Tous les effets de réalité participent de cet infini du monde. Ainsi le pseudo-réel que nous donne à lire aujourd’hui l’autofiction et le « réalisme ménager »  n’offrent qu’une crispation de lenteur vis-à-vis des lecteurs, un rapport minimaliste d’aliénation, et perdure par un mimétisme tout azimut qui ne prend en compte qu’une longueur d’onde de la réalité – c’est-à-dire une façon tronquée qu’a le monde de nous apparaitre. Se mettre en relation congruente, vitale avec cette ample, insondable réalité, c’est participer vraiment de la totalité fuyante. C’est ce qu’un poète, aussi discret soit-il, choisit de cultiver et d’accomplir sous toutes ses formes possibles.

 

 

A.V. – Reste-t-il tellement de poètes de nos jours ?

 

H.H. – Aujourd’hui, et c’est un peu triste, le roman constitue à peu près la seule littérature lue. Cependant tout entre dans le roman, tous les genres y participent, ce qui donna au XXe siècle Kafka, Joyce, Proust, Musil, Broch et quelques autres. Le roman est multiforme, il est Protée, selon le mot de Gracq. Un espace de fiction se découpe et se trame dans une prose inspirée qui porte un drame, et c’est le surgissement de personnages et de décors… Ainsi selon S.T. Coleridge : le roman demande au lecteur de mettre entre parenthèses l’incrédulité ; c’est la suspension volontaire de l’incrédulité [N.d.A.willing suspension of disbelief]. Mais il le demande aussi à l’auteur à l’instant d’accomplir son œuvre : il faut être autre, il faut accepter de devenir un autre pour y croire, pour franchir en un ou plusieurs points le mur des apparences. Mais l’espèce se fige peu à peu de nos jours

 

 

A.V. – Pourquoi cette retombée dans le figement ?

 

H.H. - À cause d’une sorte de mimétisme secondaire d’époque lié aux médias, aux prétentions généralisées de la bourgeoisie qui se complait dans ses valeurs narcissiques toute bétonnées de faux social. On retombe dans les conventions et les figures mortes. Pour des raisons sociologiques, ce qui a dominé, c’était le drame, la poésie ; jusqu'au XVIIIè siècle, il y avait beaucoup moins de lecteurs qui avaient davantage d’exigence. Aujourd’hui, tout le monde peut écrire et c’est très bien en soi, mais les éditeurs veulent ce qui se vend, presque exclusivement : la littérature aventureuse devient l’enfant pauvre de l’édition. Il y a une multiplication insensée des publications de romans : plus de six cents à la dernière rentrée littéraire, c’est un phénomène d’entropie : l’écrasement de la qualité est exponentiel. Seuls les best seller, souvent des non livres, seront traduits par les grandes maisons. Du fait de ces critères et d’un système de diffusion sélectif, l’essentiel de la littérature francophone, avec notamment Haïti, l’Afrique ou le Canada, nous demeure inconnue dans l’hexagone. Double paradoxe, on publie massivement, mais avec une circonspection misérabiliste.

 

 

C.S. – Vous parlez  de l’édition. Vous savez qu’elle est liée depuis quelques années au marché, en essor, des littératures francophones. Comment concevez-vous votre propre situation d’écrivain francophone ?

 

H.H. – Né à Tunis, à l’intersection de plusieurs cultures, certaines en conflit historique, je ne peux que me considérer comme un écrivain  appartenant à la vaste galaxie francophone. La langue française n’est pas prisonnière de frontières ; elle se régénère aux antipodes. Et nous sommes à la fois déchiré, exilé et réconcilié dans notre langue,  cet espace de métamorphoses et d’enchantement. La langue française, plus qu’une autre, est par ailleurs un espace multiple de traduction, on oublie que toutes les littératures du monde appartiennent à la francophonie par la traduction, et que tout exercice littéraire, dans un certain sens est traduction, saisie neuve de l’intertexte. Tout cela compose une sorte d’immense atelier pour penser l’ailleurs. On écrit le français, chacun dans son style qui n’est au fond qu’un idiolecte, avec toutes ses composantes, ses couleurs et ses questionnements de fond. Lire Potocki, Senghor, Yourcenar ou Mohammed Dib, c’est donner des perspectives au français comme espace de sensibilité actif, champ des chants d’où montent les représentations les plus diverses qui nous fondent à force d’incréé, de liberté offerte. 

  

   

 

  Entretien inédit avec Hubert Haddad (2ème partie)

 

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Le Poète révolté 03/02/2011 22:05



Bonsoir !


C'est un article intéressant en effet! Je voudrais réagir sur un point précis. Celui sur la poésie actuelle.


En tant que poète algérien montant, je peux dire que il existe toujours des poètes dans le monde. Ce qui se passe depuis presque deux siècles maintenant c'est un grand formatage des esprits de
par les "orientateurs de goût" comme les critiques littéraires et le lobby du marketing. Qui restreint la littérature au seul genre roi qui est le roman pour des raisons pratiques.


 


  Moi j'essaie de contrer ces idées reçues. A travers ma petite œuvre poétique. Faire (re) découvrir aux autre ce plaisir d'antan. J'ai d'autres poèmes en cours de composition. Si votre blog
me permets de les soumettre à votre haute bienveillance.


 


       Merci.



Marianne 11/01/2011 20:57



la seule lecture de cette interview fait comprendre réellement ce qu'est l'amour de la littérature ! La passion jusqu'à l'infime mot.



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