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13 avril 2010 2 13 /04 /avril /2010 21:18

« Nourrir sa douleur ne rime à rien, seul compte l’échange »

Propos recueillis par Marie-Noëlle RECOQUE

 

 

 « Le 23 mars dernier, il se serait jeté de dessus la dunette à la mer, 14 femmes noires toutes ensemble et dans le même temps, par un seul mouvement… » (Extrait du  journal de bord de Louis Mosnier, capitaine du bateau négrier Le Soleil)

 

 

 

 


Dans son roman  Fabienne Kanor prête sa voix, par delà les siècles, à ces Africaines déportées sur un bateau négrier, qui un jour de 1793 se précipitèrent dans l’océan. « Tout est parti de cela, nous dit-elle, d’un désir de troc. Echanger le discours technique contre de la parole. La langue de bois des marins contre le cri des captifs ». Fabienne Kanor rend la parole à ces femmes dont elle se sent l’héritière.

 

Marie-Noëlle RECOQUE: Les observateurs ont retenu la modernité du thème de votre premier roman « D’eaux douces ». Pour le second vous avez choisi de revisiter celui de la traite. Pourquoi ?

 

 

Fabienne KANOR : C’est en visitant une exposition consacrée aux rébellions d’esclaves (dans la maison des esclaves à Gorée) que ce thème s’est imposé à moi. En fait, une phrase a retenu mon attention : « Il se serait jeté de dessus la dunette quatorze femmes toutes ensemble dans un même mouvement ». Cette « anecdote » m’a profondément bouleversée. Par quel mystère des femmes, qui pour certaines n’avaient jamais pris la mer et qui peut-être ne se connaissaient pas, avaient-elles pris le parti de sauter, de préférer la mort plutôt que l’esclavage ? De fil en fil, au gré de mes lectures et de mes nombreuses visites aux archives de Nantes, j’ai pu en apprendre un peu plus. En 1973, un bateau négrier nantais, le Soleil, est parti du quai de Paimboeuf et s’en est allé au Nigéria. Là, il a embarqué 374 esclaves avant de mettre le cap sur Saint-Domingue. Il n’avait pas commencé à voguer que quatorze esclaves ont sauté. Six d’entre elles ont survécu, repêchées par l’équipage. Quelle espèce de femmes furent ces esclaves, qu’ont-elles vécu avant la capture, en quoi croyaient-elles, de quoi rêvaient-elles ? Naturellement, l’histoire se tait. C’est à nous, à moi en tant qu’auteur, d’imaginer, de refabriquer ces destinées. C’est donc parce que je ne m’accommodais pas de ce silence, qu’il ne me suffisait plus de savoir tout ce que l’on nous apprend généralement dans les livres spécialisés dans la traite atlantique que j’ai éprouvé l’urgence à (re)dire, à réinjecter du sens, de l’humanité dans cette grande histoire. La littérature négrière (les quelques témoignages d’esclaves, les essais, les journaux de bord) n’abordent jamais la question de l’intime. Seuls sont évoqués les chiffres, les lieux, les conditions de détention, les traitements infligés aux captifs... Autant d’éléments qui ne nous rendent pas présents ces hommes et femmes, contribuent à faire de cette histoire, quelque chose de passé, de lointain, de presque « démodé ». Aujourd’hui, plus que jamais, nous avons besoin de comprendre cette histoire. Non pas afin de s’y enfermer et de revêtir le costume des éternels damnés de la terre, mais pour mieux porter sur le monde un regard neuf, clair et juste. Alors que de toutes parts, se pose la question de l’identité, de la citoyenneté, du rapport entre Nord et Sud, que la France, après avoir longtemps été amnésique, s’apprête à réinscrire dans son histoire nationale l’histoire de la traite et de la colonisation, aborder une telle thématique me semble aussi bien légitime qu’essentiel.

 

 

M-N.R : Le thème du bateau négrier a déjà été beaucoup développé. Quel travail avez-vous exercé sur la langue et le traitement du sujet pour leur imprimer la marque de votre inspiration personnelle.

 

 

F.K. : Comme je l’ai déjà dit, la littérature négrière est nécessairement une littérature partielle. Une littérature faite de faits, de données, d’éléments techniques. Mais quid de la parole, quid des hommes ? Quelle place accorde-t-on à la vérité quand tout est réalité, objectivité et discours ? En donnant la parole à ces femmes, j’invite le lecteur à écouter autrement cette histoire, à se laisser bercer par la dite, sans pathos ni préjugés, tout ce qui d’ordinaire nous accompagne lorsqu’il s’agit de l’histoire de la traite négrière. Il n’y a ni Noir ni Blanc dans les mémoires que je convoque, il y a tout un panel de couleurs, toute une palette de sensations qui mettent à jour les paradoxes des hommes, esclaves comme maîtres. Je crois beaucoup aux bégaiements, c’est sans doute pour cette raison-là que la langue de mes femmes est faite de silences, d’ellipses et de ruptures. Ce n’est pas vrai que la mémoire fonctionne en appuyant sur un simple bouton, c’est faux de croire que toute cette histoire-là des hommes ne peut se raconter que dans un seul sens, selon que l’on est victime ou bourreau. En fait, dans ces récits « concassés », via ces voix très contrastées, je tente de dégager les nuances. Aucune des femmes que je décris ne ressemble à l’esclave-type, celle qui dans nos imaginaires portent des chaînes, reçoit des coups et considère l’esclavage comme l’épreuve la plus terrible qui soit. Toutes agissent selon des mobiles complexes, toutes vivent un enfermement intérieur : un corps qui se fait trop vieux, une folie douce, l’amour d’un homme, un corps qui rêve d’être grand... Au-delà de leur condition, elles sont des femmes, c’est à dire des hommes comme les autres. Dans le travail exercé sur la langue, j’ai parfois procédé à l’écriture, ou plus exactement, à l’oraliture automatique. En me rendant sur place (j’ai passé quelques jours à Badagri, là d’où est parti le bateau négrier), j’ai moi-même refait un bout du voyage ; cette route des esclaves qui mène de la terre à la mer, où subsistent encore aujourd’hui quelques traces. Sur le chemin jusqu’à la plage, il y a par exemple cet arbre autour duquel les esclaves tournaient, ces pièces à parquer les nègres et où ne passait jamais la lumière, ces « caniveaux » où on jetait les plus malades d’entre eux. C’est donc ce chemin-là que j’ai longé, un magnétophone dans les mains pour capter la dite, récolter tous les mots qui tombaient. Dans le dernier chapitre intitulé « l’Héritière », il y a un extrait de cette expérience orale.

 

M-N.R.: Un de vos personnages pense que l’écrivain doit « faire l’économie de la grande histoire » et  « s’asseoir sur l’historique ». Que veut-il dire ? Partagez-vous ce point de vue ?

 

 

F.K. : Ce personnage, c’est l’héritière, c’est donc un peu moi. Moi qui, faute de « preuves », condamnée à vivre au présent, étais tentée bien des fois de renoncer à mon projet d’écriture. Moi qui, confrontée à l’opinion de certains frères et soeurs – beaucoup sont les Antillais à considérer cette période comme révolue –, doutais de la légitimité de ma démarche, m’interrogeais sur le sens qu’il fallait donner à tout cela. Faire l’économie de la grande histoire... Peut-être, mais que faire lorsque cette histoire vous rattrape, lorsqu’il en reste encore, et où que vous alliez, des séquelles, économiques, démographiques mais surtout psychiatriques. Pourquoi le fait de donner un ordre lorsqu’on vit aux Antilles est-il presque toujours mal perçu ? Pourquoi les Antillais « de France » ont l’impression de n’avoir jamais été respectés dans leur humanité et dans leur histoire ? Pourquoi, pourquoi, pourquoi... Les questions sont multiples, les maux sont profonds ; je suis quelqu’un de trop honnête, de trop lucide pour accepter de mettre ma mémoire sous le sable. Ce n’est pas pour raconter des histoires que j’écris, mais parce que je suis hantée, parce qu’il est des fantômes qui continuent de me hanter. Cet Humus m’a permis de le comprendre. Pour autant, il ne s’agit pas pour moi de tout déverser. Un livre n’est ni un gueuloir, ni une poubelle, il m’importe de transformer la matière, de « débrutaliser » l’écriture pour être dans le vrai et dans l’art. Ces doutes de l’héritière devaient fatalement transparaître pour introduire dans le récit la distanciation, éviter, encore une fois, le pathos et le cliché.

 

M-N.R.: A la fin, celle que vous appelez l’héritière, autrement dit l’écrivaine, considère les paroles qu’elle a placées dans la bouche de ses personnages comme autant de feuilles tombées de l’arbre de l’oubli autour duquel les Africains tournaient avant de prendre la route de la servitude. Pour vous, la parole jugulée des ancêtres semble bien avoir pour vos contemporains une incidence décisive. Laquelle ? Et comment remédier aux conséquences de ce silence originel ?

 

 

F.K. : Après tant de siècles de silence imposé, de dite interdite, de mots jugulés, il nous faut parler, il nous faut transmettre. L’espace d’expression existe aujourd’hui, nous l’avons conquis à force de batailles, à force de négociations, il nous appartient aujourd’hui de l’investir. Le faire avec art, pudeur mais le faire vraiment. Ne plus attendre que les décisions et les actes soient le fait d’autres, se risquer à parler, tonner, murmurer. Cette parole d’avant, elle doit nous porter haut aujourd’hui, pas nous tirer en bas, nous faire pleurer sur une histoire passée mais nous permettre de façonner notre jodijou , de tailler nos identités métisses. Je crois énormément dans le pouvoir de la lecture à haute voix, de la parole dite à tous et à chacun. Ronger son frein, nourrir sa douleur ne riment à rien, seul compte l’échange, la parole circulée, sublimée, jaillie. Parler pour taire le silence. Y croire parce que comme le dit l’un de mes  personnages : « l’homme est parole, le silence ne dure pas ».

 

Humus de Fabienne KANOR, Paris, Gallimard, Collection Continents noirs, 2006 ;

Jodijou : mot créole signifiant « aujourd’hui ». Façonner notre jodijou : façonner notre présent.

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