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1 mars 2007 4 01 /03 /mars /2007 11:10

Analyse 

 


Bridge Road
 de Mamadou Mahmoud N’Dongo:

un roman noir atypique à la croisée de l’histoire et du temps présent

Par Marine Piriou

 

Ecrivain et cinéaste, Mamadou Mahmoud N’Dongo est né à Pikine au Sénégal en 1970. Après avoir poursuivi des études en histoire de l’art, littérature et cinéma, cet homme de lettres et d’images est devenu en quelques années l’un des représentants les plus en vue de la nouvelle génération d’écrivains francophones d’Afrique subsaharienne. En effet, l’originalité de la forme fragmentaire de son écriture lui a valu le salut de la critique dès la publication de ses premiers recueils, L’histoire du fauteuil qui s’amouracha d’une âme[1] en 1997 et L’Errance de Sidiki Bâ[2] en 1999. Son roman Bridge Road[3], dont nous allons analyser ici l’originalité, fut également fort remarqué à sa sortie en 2006 au point d’être actuellement en cours d’adaptation pour le 7ème art.

Le succès de l’œuvre mosaïque de N’Dongo réside donc avant tout dans sa liberté de plume qui échappe au carcan de la nouvelle ou du roman traditionnels. En s’inspirant implicitement des textes de Borges ou encore de Gay-Lussac, l’auteur compose ses livres tels des patchworks, entrelaçant une multitude de lambeaux issus à la fois du plus profond de son imaginaire et de sa mémoire. Cette écriture énigmatique, voire elliptique, rappelle d’ailleurs celle du romancier algérien Kateb Yacine dont les textes engagés et leur structure révolutionnaire ont inauguré la littérature algérienne moderne de langue française au début des années 1950. A l’instar de cette figure légendaire des lettres francophones du Maghreb, N’Dongo semble également faire partie de ces avant-gardistes qui n’hésitent pas à déconstruire la forme de leur récit jusqu’à se détacher totalement du modèle classique. Ainsi, dans son univers fantasmagorique, toute histoire en chasse continuellement une autre.

Par exemple, Bridge Road, son premier roman inspiré ouvertement du film documentaire de Chantal Akerman intitulé Sud[4], rassemble en son sein, telle une matrice, tous les éléments originaux participant à l’articulation de l’écriture extra-ordinaire car fragmentaire de son auteur. Ce livre kaléidoscopique entrelace en effet diverses histoires, apparemment indépendantes les unes des autres et pourtant convergentes : celle tout d’abord d’Elodie Laudet, jeune femme traumatisée par le mystérieux suicide de son époux à Paris, celle ensuite de Clarence Brown froidement lynché sur une route de Bridge Road à cause de sa couleur de peau, celle aussi d’Alan Norton, photographe africain-américain parti à la recherche de ses racines, ou encore celle du narrateur-personnage transformant son enquête sur la disparition de Norton en véritable quête de soi. Cet enchevêtrement narratif apparemment dénué de fil conducteur - fil en réalité incarné par le narrateur-personnage - représente pourtant la filiation de la haine à l’échelle universelle.

En somme, ce roman ressemble à un palimpseste qui, strate après strate, dévoile progressivement les fondations historiques de la sombre réalité de notre temps présent. En peignant la généalogie de la violence et du racisme qui a tragiquement marqué à coups de pogroms et de torture le Nouveau Continent, N’Dongo tend à éveiller l’esprit critique du lecteur vis-à-vis du passé et de ses conséquences sur le monde contemporain. Pour ce faire, l’auteur le plonge donc dans un univers disloqué où se succèdent frénétiquement de multiples fragments de vie, de témoignages enregistrés, répétés, puis interprétés par le narrateur anonyme. Une immersion totale au cœur de cette mosaïque composée de bribes existentielles et mémorielles permet en effet au lecteur de reconstruire chacune des micro-histoires non seulement entrelacées dans le roman, mais aussi constitutives de la macro-histoire universelle. De cette façon, il prend conscience de la nécessité de comprendre le passé pour appréhender d’une part la réalité de son époque, et d’autre part sa véritable essence via la découverte du refoulé inconscient.

Par conséquent, N’Dongo investit son livre d’un double devoir de mémoire et de transmission d’un héritage historique. Mais cette médiation ne peut se réaliser que par le biais  d’une oralité transcrite. C’est pourquoi Bridge Road s’articule principalement autour d’un schéma dialogique plaçant le narrateur soit en interaction verbale avec un personnage secondaire comme Elodie Laudet, soit en position d’écoute et d’interprétation d’une série d’enregistrements vocaux. Cependant, une telle entreprise à la fois littéraire et humaniste ne saurait aboutir sans un incroyable travail sur la langue. En effet, à travers les dialogues et les nombreuses retranscriptions de témoignages, l’auteur offre au lecteur un formidable panel de styles syntaxiques différents, métissage vocal si affûté qu’il lui donne l’illusion d’entendre la singularité orale de chacun des protagonistes en question. Du jargon populaire et de l’économie lexicale propres aux discours de Simon Harper ou de Robert Dawson, on passe par exemple au verbe relativement soutenu et à la digression narrative de Bonnie Porter. Au bout du compte, ce fabuleux travail tant linguistique qu’esthétique contient en lui-même toute la substance de l’œuvre fragmentaire de l’auteur depuis ses débuts dans la sphère littéraire en 1997.

En un mot, Mamadou Mahmoud N’Dongo signe ici un chef-d’œuvre d’ingéniosité artistique qui renouvelle incontestablement le genre du roman noir. En redonnant à l’oralité ses lettres de noblesse, l’écrivain se fait donc dépositaire d’une parole interculturelle, au carrefour des peuples et des hémisphères. Sa démarche d’écriture est ainsi celle d’un homme sensible, scrutant le monde contemporain dans ses moindres détails, s’interrogeant sur les causes historiques et fondatrices de la réalité actuelle, pour pouvoir enfin analyser leurs conséquences sur l’individu en tant que sujet ambivalent, à la fois conscient et inconscient de ses origines, de son essence. Lire son œuvre s’apparente de facto à une investigation au cœur même de notre passé, de ce « souvenir commun, que chacun chercherait à restituer de la façon la plus précise[5] », pour tenter de comprendre le réel dans lequel nous évoluons ainsi que notre propre germination identitaire et imaginaire. 

 



[1] Mamadou Mahmoud N’DONGO, L’Histoire du fauteuil qui s’amouracha d’une âme, Paris, Ed. L’Harmattan, coll. Encres Noires, 1997.

[2]Mamadou Mahmoud N’DONGO, L’Errance de Sidiki Bâ, Paris, Ed. L’Harmattan, coll. Encres Noires, 1999.

[3]Mamadou Mahmoud N’DONGO, Bridge Road, Paris, Ed. Le Serpent à Plumes, 2006.

[4] Chantal AKERMAN, Sud, France-Belgique, Prod. AMIP / Paradise Films / Chemah I.S.,1999.

[5] Mamadou Mahmoud N’DONGO, L’Errance de Sidiki Bâ, op. cit., p.111.

 

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Published by La plume francophone - dans Dossier n°8 : le polar francophone
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