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20 février 2007 2 20 /02 /février /2007 11:50

  « La poésie sera voyance ou ne sera pas »

Par Caroline Tricotelle

 

 


« La poésie sera voyance ou ne sera pas ». Phrase péremptoire remarquable[1]. Phrase qui nous amène à réfléchir sur ce qu’est la poésie plutôt que sur ce qu’elle dit.

Bien sûr, il suffit de la lire dans les lignes et de se reporter à l’œuvre de Jean Métellus. Voyance. C’est ainsi qu’il intitule l’un de ses recueils publié en 1984. Métellus écrit des romans[2], du théâtre, des essais et encore de la poésie avec La peau et autres poèmes en 2006 chez Seghers. Également en 2006, il reçoit le Grand Prix international de Poésie de Langue Française Léopold Sédar Senghor pour l’ensemble de son œuvre. Dans son métier de neuro-linguiste, il soigne l’aphasie, traite la dyslexie et enseigne au Collège de Médecine des Hôpitaux de Paris[3]. Mais pour en revenir à la poésie, nous pouvons rapprocher l’expérience personnelle de Jean Métellus des écrits de René Char, Sur la poésie : « La poésie vit d’insomnie perpétuelle[4] ». En effet, Jean Métellus est insomniaque. Il connaît cet état tendu qui provient de l’impossibilité ou de la difficulté de dormir. Et sa poésie, comme nous le verrons, commence par là : l’obsession de l’absence du repos et de la paix du corps. L’absence surtout, comme celle de son île natale Haïti qu’il quitte en 1959 pour ses études mais qu’il ne peut rejoindre à cause de la dictature des Duvalier. Il est contraint à l’exil[5]. Mais c’est le caractère perpétuel soulevé par René Char qui rappelle à notre attention le mot voyance lui-même. La poésie est nouée à ce qui se refuse perpétuellement mais en contre partie de la souffrance, elle est un don qui s’écrit et qui prend forme. Voyance : lire dans le passé et prédire l’avenir. Voix, vue et vouloir en action, en lutte, de toutes puissances, pour atteindre la sérénité du chant de l’être et sa liberté.

Aussi, pour entendre, voir et vouloir la poésie comme la victoire de l’espoir, il faut prendre le temps, à notre tour, d’accueillir les premiers mots de Voyance : « Dans les replis de la nuit une colère pourpre raconte l’histoire de la fraîcheur[6] ». Quel état permet l’écoute de cette histoire ? N’est-il pas celui d’un vrai commencement, celui qui est débarrassé de l’a priori et de nos affects hérités de l’histoire passée ? « La première pensée est un blanc… », écrit Métellus dans le dernier poème[7]. Et la disponibilité nécessaire aux révélations, dont la première est celle de soi, s’acquiert par la volonté pour dire le vrai du réel.

Car c’est bien ce que projette Voyance : un désir de voir le langage s’animer sous nos yeux. Métellus l’appelle. C’est voyance. Il scande son nom et déjà l’acte de nommer est la première synthèse, la première tentative de retour vers l’Un du monde non mondanisé. Voyance, c’est aussi la voie que prend le verbe à partir de ce mot pour parvenir à la synthèse ultime, opérée par la sémiose poétique en renouant avec l’épiphanie du monde. Voyance se déploie dans l’invention poétique, multiple : « Voyance l’oreiller du soleil, […] rosée luxuriante de la méditation[8] », « Voyance peuplée d’angoisse enchevêtrée dans des battements d’ailes[9] ». Voyance, source intarissable d’un langage créateur que le poète ne rencontre qu’en s’abandonnant. Pour se défaire de l’emprise du monde et de ce qu’il est, exilé, il doit accéder à un autre état de conscience en opérant un décentrement de soi. A l’inverse d’une poésie lyrique, il neutralise ses émotions pour ne plus les ressentir dans le corps mais pour les voir et les dire. De ce fait, tout prend forme. Les affects et les sensations se personnifient ou deviennent des images et le sensualisme devient accès à l’invisible. Le corps est enfin réhabilité parce qu’il raconte lui aussi, il donne la vérité : « L’homme mâche sa faim […] a soif de céleste abondance[10] ». C’est pourquoi Métellus développe le motif de la révolution. Par exemple les cyclones, les cendres, les décombres et tout un champ lexical, suggérant la destruction et la disparition de ce qui fût, côtoie celui de l’ouverture, du matin et bien sûr des nuits. Métellus réduit la contradiction et l’antithèse. L’univers est l’image de l’homme, et inversement, comme le poète et sa plume. « Rien n’était absent mais tout manquait[11] ». Tout se tient, tout est relié, comme le mot, le son et le sens. « L’intimité essentielle de la terre et du corps […] Humeur des hommes, humus des terres, humiliés[12] ». Métellus réaffirme donc la permanence de l’existence avec sa part d’horreur et d’effroi et la poésie comme une voie toujours possible : « De très belles histoires naissaient quand la mort ravageait[13] ». Spectateur de lui-même et du monde à travers d’autres sujets que lui, le poète lutte contre l’altération mais la représente puisqu’elle est la vie elle-même : « Un souci resurgi dans l’aura d’une vision / Une flamme altérée par la caresse du vent[14] ». Le poète élabore le sens de sa poésie : une démultiplication illimitée de l’être.

Pourtant, la poésie demeure engagée. Dire le vrai du réel ? Est-il possible d’en faire un objet ? Métellus déconstruit davantage l’objet pour y préférer les structures de l’objectivité, d’où le matérialisme des émotions et la représentation de l’altération. On peut y retrouver un certain idéalisme transcendantal. Voyance est la source vivante qui s’éteint dans ce qui émane d’elle, comme le poème de la page 26 « Que d’éclairs chez cet homme […] Il nous contait un avenir envoûtant […] La voix chancelait / Et pourtant la vie bourdonnait ». Mais ce qui anime les mots est cette présence subjective. C’est justement la distance que le poète impose qui permet les révélations. « Dans la cale des mots[15] ». La démultiplication abolit le temps et l’espace et la voyance relient toutes les pages de l’humanité pour faire apparaître l’immuable processus d’altération humaine en évoquant Charlemagne Péralte, Albert Luthuli, Patrice Lumumba, Martin Luther King, Jacques Stephen Alexis, Jean-Jacques Dessalines Ambroise et Che Guevara : « L’hypocrisie, l’hystérie, la haine ont entravé leur chant / La veulerie, la vengeance, la violence leur ont ravi la vie[16] ». A l’image des ombres qui recouvrent le paysage intérieur, les hommes sont vulnérables et doivent lutter contre la domination et l’adversité naturelle. Dans la seconde partie du recueil d’ailleurs, Métellus évoque des figures féminines : « Elles dénoncent les ronces de l’ambition[17] ». Les femmes symbolisent surtout un rapport au corps et à la vie traversé de sensualité en opposition à « la vacance virile du silence[18] ». Métellus chante alors la transmission de la vie et surtout de la mémoire. La relation. C’est cette mémoire qui habite les mots. C’est la fulgurance de la mémoire aussi qui sous-tend la démultiplication de l’être. La mémoire des mots est aussi celle du mot et du verbe étant donné qu’on assiste au processus de sa création (apparition, signification, disparition). Le mot est bien métaphore et la poésie est conte, parabole ou chant qui s’installe dans les replis du temps et de l’être. Elle est ce qui reste alors que déjà s’effondrent les projections. Car c’est bien le réel et le monde qui tremblent et non pas ses représentations. C’est pourquoi Métellus s’échappe de la conception binaire du langage (signifié-signifiant) puisqu’il restitue en plus « la pulpe de la vie[19] » qu’ils contiennent. La poésie est donc la révélation de l’enchantement des mots.

Aussi affirme-t-il la part divine du langage lorsqu’il devient chant. En effet, la poésie de Métellus, comme une pensée religieuse, relie ce qui est épars comme elle relie l’homme au créateur. Elle est sacrée du fait de l’union primitive des mots et des choses que la méditation et la représentation ont permis de révéler. Mais elle est aussi divine parce que le sujet n’est pas annihilé. « Mon chant est licite[20] ». Seul le doute ébranle la représentation comme les illusions. Aussi Métellus développe tout au long du recueil cette distinction entre la foi et différents services religieux, « La bêtise des églises, les querelles des chapelles[21] », pour mettre en évidence le lien de l’homme et du divin : « L’homme est agréé / Qu’il honore le ciel / Et dialogue avec le soleil[22] ». Le poète, l’homme se mêlent aux figures de l’ascète et du houngan[23]. De plus, l’espoir et la ferveur, qui les animent, transmuent leur corps et leur chant en hymne. Ils jouissent alors de l’instant présent. En cet instant, le destin est alors mis à distance. Et la part de méconnaissance et d’ombre demeure le cœur du verbe en même temps que sa sève. L’homme est maître de lui-même, souverain dans la parole qu’il adresse à soi et à l’autre. Par ailleurs, grâce à Voyance, le langage permet d’invoquer et d’aller vers les dieux : « langage des visionnaires […] prestige des mages […] M’identifiant aux grands voyants ». La fraîcheur vient alors en cet instant d’ouverture et de sérénité : « Ah ! la rencontre musicale de la foi et de l’amour / Dans la tête fraîche de l’ignorant / En pleine voyance[24] ». Voyance, de page en page, tend à produire de nouvelles prières. Elle prend forme. La récurrence de rythmes anaphoriques autour du sujet « nous » transforme le recueil en une célébration. Il chante la victoire de l’homme, la réussite du poète quand « L’instinct du verbe resurgit[25] ». Mais le chant n’est pas un baume, un nouvel opium du peuple. Il révèle l’être. Rien de plus. Il est la voie du retour à la genèse du mot, au processus de création et par là même à un état primitif antérieur au verbe lui-même, « L’homme des feuilles[26] », avant d’être saisi par le mouvement de l’existence. Même si « la solitude flue et reflue[27] », le désir du poète reste inaltérable.

« C’est l’insaisissable saison qui défie la raison[28] »

 

 

 

[1]  Voir l’hommage à Jean Métellus sur internet, http://www.tantou.com/1994/Spring/Metallus.htm

[2] Voir l’article de Marine Piriou au sujet du roman Une Eau-Forte, chez Gallimard en 1983 et celui d’Ali Chibani sur le recueil Les Dieux pélerins paru aux éditions Janus en 2005, sans oublier la bibliographie de l’auteur sur le site http://www.jeanmetellus.com à commencer en 1978 avec la poésie Au pipirite chantant, chez Maurice Nadeau.

[3] Il obtient le P.C.B. en 1960 à la Faculté de Paris, est Docteur en médecine en 1970, docteur en linguistique en 1975, lauréat de l’Académie de médecine en 1973, 1976 et 1984, est l’auteur d’un ouvrage sur la dyslexie, et préside le GRAAL (groupe de recherche sur les apprentissages et les altérations du langage)

[4] René Char, Sur la poésie, 1936-1974, G.L.M, 1974, p. 26.

[5] Né à Jacmel le 30 avril 1937 en Haïti, il y fait ses études secondaires au Lycée Pinchiniat et de 1957 à 1959, il enseigne les mathématiques avant de s’installer définitivement en France. Le roman Jacmel au crépuscule paru chez Gallimard en 1981 ou encore Les Cacos, en 1990 qui convoque les héros de la résistance haïtienne suffit à montrer l’attachement de Jean Métellus à Haïti.

[6] Nous nous reporterons à notre exemplaire de Voyance, paru aux éditions de Janus, en 2005 sous le titre Voyance et autres poèmes, page 19.

[7] Ibid., page 112.

[8] Ibid., page 19.

[9] Ibid, page 42.

[10] Ibid., page 33.

[11] Ibid., page 22.

[12] Ibid., page 68 et 75.

[13] Ibid., page 60.

[14] Ibid., page 28.

[15] Ibid., page 66.

[16] Ibid., page 35.

[17] Ibid., page 63.

[18] Ibid., page 42.

[19] Ibid., page 19.

[20] Ibid., page 67.

[21] Ibid., page 80.

[22] Ibid., page 85.

[23] Le houngan ordonne les séances vaudoues.

[24] Ibid., page 73.

[25] Ibid., page 110.

[26] Ibid., page 72.

[27] Ibid., page 111.

[28] Ibid., page 66.

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Published by La plume francophone - dans Dossier n°7: Jean Métellus
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