Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Présentation

  • : La Plume francophone
  • La Plume francophone
  • : La Plume francophone présente et analyse les littératures francophones à travers des études par auteurs et par thèmes.
  • Contact

La Plume Francophone

LPF 2

La Plume Francophone a changé d'hébergeur. Désormais, pour retrouver votre blog et découvrir ses nouveaux articles, veuillez cliquer ici.

 

L'équipe du blog

Devenez fan de notre page Facebook! LPF sur Facebook.

Recherche

Archives

15 février 2007 4 15 /02 /février /2007 23:53


POUR QUELLE GLOIRE CHANTERONS-NOUS ?

Par Ali Chibani

 

 

 

                                                               Tuer de l’idolâtre c’était comme chasser le tigre : une entreprise
                                                                                  d’assainissement. Et aux idolâtres le reste était donné par surcroît,
                                                                                  le reste c’est-à-dire le salut de leur âme. Ils perdaient cette vie mais
                                                                                  c’était pour l’éternité de l’autre : ils gagnaient au change. (…)
il est
                                                                                  clair à la mesure que les années passent, des portions de plus en
                                                                                   plus vastes d’humanité se fourrent dans les voies royales de la
                                                                                  civilisation occidentale technicienne, matérielle, efficace et
                                                                                    programmée.

                                                                                    Mouloud Mammeri, La Mort absurde des Aztèques.

 

 

 

Ainsi donc, l’Histoire est une grosse machine à broyer les hommes ; l’Histoire faite par des hommes de cœur qui sèment pour que récoltent les fous, détenteurs d’un pouvoir usurpé à des peuples condamnés à vivre sous le joug de l’injustice et du despotisme qui la produit. Mais voilà, même un homme broyé, tant que le corps reste uni, ressent le besoin de relever la tête, d’être réhabilité dans ce monde qui est toujours sien. Et quand il lève les yeux pour implorer une compagnie, une main tendue, c’est le poète qui pointe ses mots : « Je suis, je crois, la voix des sans voix[1]

.


 

Dieu guérisseur, dieu guerrier, dieu maternant, dieu alchimiste transformant le silence en « une patiente prière », dieu bâtisseur de peuples, le mouvement n’est pas seulement dans le temps mais il est également inscrit dans la fonction même d’Ogoun ; un dieu rivalisant avec le Dieu hébraïque : « J’ai fondé un peuple au front d’horizon/ Licence vous est donnée de construire villes et citadelles/ De remplir ce pays comme une page sans fin/ D’en faire une terre harmonieuse./Un grand champ fertile » (p. 72). Sa Passion, Ogoun aussi l’a connaît. C’est la trahison et l’hérésie, le détournement des siens vers l’autre Dieu : « Mais vous nagez maintenant dans les eaux du mensonge et du simulacre/ Vous adorez un Dieu qui se baigne dans le sang de ses enfants ». Se pose la question de la Vérité. Est-ce la Vérité dans le Bien ou la Vérité par le Bien ? La réponse est donnée entre les tremblements d’un corps qui chancelle. La seconde à été préférée par des « Fils ingrats » et la volonté de l’oubli – ce qui est plus ravageur que l’oubli – condamne le passé-étai à sombrer dans l’obscurité. Temps qui, parce que passé, est condamné à l’anonymat de l’avenir, un avenir déjà lui-même anonyme.

 

 

Mais les Dieux ne reculent pas. Ils se détournent à leur tour des hommes vers la « terre ». L’éternité s’adresse à l’éternité. La seconde est le réceptacle qui s’emplira des richesses promises par la main d’Ogoun. Une nouvelle saison fertile s’annonce. Demain verra donc une autre « moisson ». En attendant demain, force est de constater qu’aujourd’hui est fait par des hommes sans attaches au Port qui les a vus débarquer sous la force et « l’encan » des génocidaires des Indiens, sous l’ombre de deux éternités, Ogoun et Haïti, en usure, en souffrance, en agonie. Des sursauts de vigueur font briller les mots comme des sémaphores orientant le navire de la vie. Ils s’expriment dans la création qui aspire à une beauté apaisée et apaisante dans le tournis des violences historiques. Ainsi, une assonance ou une allitération prend une valeur transcendantale de repère pour les âmes perdues dans l’épais brouillard de l’Erreur humaine et d’une nouvelle forme de linéarité vivifiante par sa verticalité en [a] et par la vélaire occlusive sourde [ka] qui force à l’humilité : « Pourtant tu suces la cannelle, la carpelle avec ses akènes » (p. 74). L’angoisse de l’avenir est transmise aux dieux : « Suis-je moi aussi au seuil d’une éclipse » (p. 75). Le plus inquiétant pour les dieux forcés à l’exil est de laisser des orphelins qui se livrent au néant : « Je vous laisserai donc nus pendant mon sommeil » (p. 75) et inaugurent une ère de désordre et de sauvagerie : « Le pays se prépare des étreintes humiliantes, des passions orageuses » (p. 76). Les enfants d’Ogoun s’exposent à la Malédiction de vivre sous la permanente menace du coup de grâce : « Votre plénitude sera inquiète ». C’est pour tout cela que le poète devient le pivot des espoirs et des désespoirs de son peuple. Il remet en marche le projet historique ancestral et assure à « l’ancien monde » l’occasion de régler ses comptes avec le « nouveau monde », annonçant par la même occasion le fossé qui sépare désormais les dieux de leurs enfants en opposant le « vous » aux « nous ». Ce procédé n’est qu’un chemin détourné pour redonner au « nous », aux enfants d’Haïti, leur gloire ancestrale :

 

 

La fonction de l’écrivain peut être à la fois celle de conscience et de mémoire, et sa fonction est de conserver et de transmettre des valeurs, de travailler pour qu’en tout cas les siens et son pays connaissent un peu plus de prestige et de bonheur. Il faut travailler à la gloire de son pays.

 

 

Pour prendre la revanche des opprimés et leur rendre leur « honneur », Jean Metellus commence par redonner au « temple » sa sacralité. Par ailleurs, en étant la voix des dieux sans voix, le poète se présente comme le vigile des mémoires des peuples noirs, il est leur gardien. S’inscrivant dans la lignée des sages africains, il est celui qui transmet son héritage, le sens de ses vues sur les siens. C’est la solitude offerte au monde dans son éternité. Si la mémoire est un « Feu caché du rêve » (p. 59), c’est pour que la relation du passé et de l’avenir soit scellée dans l’intuition du présent. Sans mémoire, nul projet d’avenir, pour ainsi dire de manière tautologique, n’est possible. Et l’oubli est le moteur du silence. Les Dieux pèlerins est le recueil de la veillée contrainte : « Ma mémoire scélérate me vole mon sommeil ». C’est une « masse » de mots nés de la plus difficile épreuve du temps, en l’occurrence l’attente de rien, l’attente que nous savons, pendant la durée de son expérience conçue comme inexercice, non prometteuse. C’est ce rien qui est transformé en vie plongée dans le « verbe ignifuge », enfant de l’instant : « Le désert de l’instant occupe l’espace tremblant/ Marchant toujours en dehors de lui-même/ Sculpté par les rides monstrueusement âpre de la nécessité ». Ce passage met en lumière la valeur du texte poétique par rapport au temps historique. La poésie (apparemment) excentrée du monde est portée nécessairement vers un ailleurs menacé, angoissé. Elle s’exerce dans le saisissement de l’horreur du temps hors de ce même temps par ce qui est déjà un retour au temps en ce qu’il est l’espace atemporel qui permet l’élévation vers l’intemporel qui en étant contre-temps est déjà temps, fût-il autre : « L’homme arrose son chemin, diversement/Il se souvient » (p. 59).

 

           De cette extase protéiforme qui, en même temps qu’elle nourrit le monde, invoque le monde pour le nourrir, et de l’énergie de « l’homme entêté » pousse un « arbre ». Il est pousse sur un sol préparé par « La vérité [qui] bêche le silence de la terre » (p. 126). Nouvelle vigueur vitale qui troue le désert des meurtriers ; nouvelle verdeur qui refuse l’uniformité des hommes ; arbre qui sème « là où l’homme abandonnait ». C’est un arbre qui connaît les rites et la danse vaudou. Il est un « Masque vert/ Majestueux et sans ride ». Mais faut-il croire à la promesse d’un arbre « solitaire », à une prochaine trêve pour un moment respirer ? C’est la question qui se pose surtout quand la lucidité ne s’est pas encore égarée et qu’elle nous nargue par ses conclusions décourageantes. Le verbe est une puissance et non un pouvoir. Puis, de toute façon, « La paix n’intéresse pas les morts » (p. 95).  

 


 


Entretien réalisé par Nataša Raschi, Notre Librairie, « Littérature haïtienne, de 1960 à nos jours », n° 133, Paris, janvier-avril 1998, p. 135.

[2] Jean Metellus, Les Dieux pèlerins, éd. de Janus, Paris, 2004.

[3] Ibid., p. 69.

[4] Entretien réalisé par Nataša Raschi, op.cit., p. 149.

 

 

 

 

Partager cet article

Repost 0
Published by La plume francophone - dans Dossier n°7: Jean Métellus
commenter cet article

commentaires

Rubriques