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1 février 2007 4 01 /02 /février /2007 14:00

Daratt (saison sèche) de Mohamat Saleh Haroun

« Le sang de nos parents qui a été versé, il faut nous le rembourser » ?

Par Virginie Brinker
 



Alors que via la radio la commission « justice et vérité » clame l’amnistie générale concernant la récente guerre civile tchadienne, Atim, 16 ans, court rejoindre son grand-père. Celui-ci lui confie la mission de se rendre à N'djaména pour tuer Nassara, le meurtrier de son père. Mais Nassara semble avoir bien changé, devenu boulanger, il porte même sur son corps les stigmates de la guerre : un appareil qui lui sert à parler car il a failli être égorgé. Il semble aussi s’être racheté une conscience en faisant l’aumône aux enfants démunis lors de la distribution quotidienne de pain. Mais comme le pense Atim, « on ne se rachète pas en allant à la mosquée ». Le jeune homme est toutefois décontenancé par la bonté de Nassara qui lui propose de lui apprendre son métier, l’héberger, et même plus tard l’adopter, lui servir de père… ce père qu’il n’a jamais eu. Atim est quant à lui très fier d’apprendre à faire le pain, allégorie de l’amour dans le film, et même s’il refuse la paternité de Nassara, il ne peut s’empêcher de le veiller quand celui-ci se blesse.

L’émotion du spectateur est certes suscitée par le dilemme cornélien d’Atim, mais également par la complexité du personnage de Nassara, ancienne brute sanguinaire qui ne peut ignorer le sentiment de vengeance d’Atim : « Toi aussi tu me détestes, je le vois à ton regard », mais qui parvient à l’accepter, à le comprendre même. Atim pourtant ne faillira pas à sa mission et parviendra à ramener Nassara au village pour que s’assouvisse la vengeance du grand-père, qui est aussi un père blessé. Mais de ce conflit inextricable de paternité, naîtra le pardon de l’adolescent, peut-être plus cruel que la mort pour Nassara, dans la mesure où il perd définitivement, en étant épargné, le fil de la transmission qui aurait pu le relier à son fils de cœur, Atim.

Fable philosophique, Daratt, par la métaphore filée de la paternité, pose ainsi la question de l’héritage mémoriel et de la résurgence d’un passé traumatique dans le présent. Dans le film, la paternité est mise en déroute, la relation qu’elle instaure ne fonctionne plus. Celle que Nassara offre à Atim est impossible pour lui, et celle du grand-père ne peut être vécue que dans la douleur et dans le sang. Aïcha elle-même (la jeune épouse de Nassara) perd l’enfant qu’elle attend, comme si la génération de l’après-guerre civile ne pouvait être qu’une génération perdue, sacrifiée. Représenter les massacres par leurs conséquences n’est pas sans rappeler la démarche de Tierno Monénembo dans L’Ainé des Orphelins traitant du génocide rwandais ; d’autant que Daratt, film tchadien, semble se situer dans un lieu indéterminé, où la seule dimension qui compte est l’excroissance du temps. En effet, Monénembo a choisi dans son roman de symboliser le génocide par la figure de Faustin, jeune garçon dont les parents ont été tués lors des massacres de 1994, allégorie à lui seul de toute la jeunesse perdue de l’après-génocide. On peut à cet égard noter que le prénom « Atim » signifie « l’orphelin », comme cela est mentionné dans le film. Autre point de comparaison possible entre les deux œuvres, la figure d’Aïcha fait peut-être écho à celle de Claudine dans l’ouvrage du romancier guinéen, toutes deux étant des figures de la mère-amante, à la fois offerte et inaccessible, cristallisant toutes les tensions morales et émotionnelles auxquelles les deux adolescents sont en proie. Enfin, à l’heure où les tribunaux populaires du Rwanda font l’objet de sérieuses polémiques et où la question du pardon, véritable poignard pour les victimes, devient toutefois cruciale, Daratt fait l’effet d’une bouffée d’oxygène. En effet, Atim refusera de suivre la voie tracée par Faustin en refusant d’épouser le mode de vie de Moussa dans le film, fait de « petites magouilles », c’est-à-dire qu’il ne deviendra pas, contrairement à Faustin, un gamin des rues cynique, à jamais symbole d’une jeunesse volée.

Atim tracera son chemin. Un chemin inédit entre joie de l’instant et douleur du passé, entre amour de la vie et fantôme de la mort, entre haine et pardon. Et c’est dans cette synthèse émotionnelle, passant par les fréquents gros-plans sur le visage soucieux et préoccupé du jeune homme, que réside à mon sens la singulière et profonde beauté du film. Daratt s’accorde en effet le luxe de la lenteur, lenteur esthétisée et assumée d’un bout à l’autre, comme pour mieux lutter contre les furies meurtrières passées et à venir. C’est cette lente introspection qui redéfinit, semble-t-il, la signification de la vengeance, là où le meurtre entraînant la folie aurait dû engendrer d’autres meurtres dans un tourbillon et une ivresse de vitesse infinis. C’est en effet seulement à partir de cette introspection que le spectateur pourra sentir combien le pardon, comme la haine, ne peuvent suffire, combien ces concepts sont vides de sens, Atim parvenant à faire éclater les contradictions en les assumant.

 

Daratt (saison sèche)

Réalisé par Mahamat Saleh Haroun

Avec Ali Bacha Barkai, Youssouf Djoro, Aziza Hisseine

Film tchadien, français, belge, autrichien. 

Date de sortie : 27 Décembre 2006.   Année de production : 2006

Durée : 1h 35min

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Published by La plume francophone - dans Cinéma-Théâtre-Musique-Peinture-BD
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commentaires

Bruno LourÚte 01/02/2007 21:02

c'est un article très intéressant.
Le lien entre cinéma et littérature est admirablement décrit.
Je cours au cinéma voir Daratt!!
Merci beaucoup Madame Brinker.

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