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3 août 2009 1 03 /08 /août /2009 12:38

Tout public

 

« La civilisation est avant tout dans l’assiette[1] »

Par Virginie Brinker



 C’est dans le cadre de la collection « Exquis d’écrivains », « bibliothèque gourmande contemporaine [qui] invite les écrivains à dévoiler, autour d’un jeu de mots clés, les secrets de leurs plaisirs gourmands[2] », que Léonora Miano propose Soulfood équatoriale, paru en avril 2009. La romancière camerounaise se prête à l’exercice avec virtuosité, parvenant à nous faire sentir les saveurs des plats évoqués, mais aussi leurs enjeux.

 

Fringale de rivage

Tout commence dans une cuisine parisienne et l’on comprend dès lors que les épices, comme les mots, n’ont pas de frontière. Alors qu’elle confectionne la sauce qui la « ramènera » chez elle, prise d’une « fringale de rivage [3]», la narratrice s’apprête à nourrir son corps aussi bien que son âme, de souvenirs, ou plutôt d’images, si tangibles qu’elles parviennent à emporter le lecteur vers Douala. La préparation de la mixture a tout de la genèse, car il s’agit, par les ingrédients, de recréer le lieu, son atmosphère, et à travers lui le lieu de l’origine, la genèse du gombo devenant mythe originel : « Je coupe le gombo en fines rondelles, et laisse voguer ma mémoire (…) Les peuples du monde connaissent à présent bien des rives. Toutes ne sont que des imitations de ce rivage-ci. Le mien. Le lieu où le monde a commencé. Ceci est la vérité. Les Sawas transmettent cela à leur descendance, de génération en génération. »

D’ailleurs, le lieu de l’origine, le Cameroun, provient étymologiquement du nom d’un aliment, les Portugais entrés dans l’estuaire de Wouri ayant baptisé au XVe siècle le lieu « Rio dos Camaroes », « fleuve des  crevettes », comme le fait remarquer la narratrice à la page 14. Autrement dit, la nourriture est à l’origine de tout, de la création du lieu originel, comme de la vie de la narratrice : « Lorsque les crabes achetés vivants tomberont dans la casserole où tout le reste aura achevé de cuire, je sais que je ferai plus qu’assouvir une simple fringale en m’asseyant à table. Je prendrai tout mon sens[4]. »

C’est ainsi en passant à table qu’elle revient à la vie et donne vie au livre dans ce chapitre inaugural. Tout se passe donc comme si la bouche devenait le lieu central du récit, orifice alchimiste absorbant la nourriture pour mieux la transformer en mots.

 

Du poulet DG[5] pour tous !

            La quête du lieu originel se meut en utopie. La nourriture n’est en effet pas anodine sur un continent où tout le monde ne peut manger à sa faim : « Quelques bouchées vous remplissent l’estomac, et, dans les pays où on cherche la vie sans forcément la trouver, la satiété vaut son pesant d’or[6] ». Un chapitre comme « Avocat[7] », souligne, par son ironie tragique, le poids de la faim dans ces circonstances. Or, Soulfood, le terme qui donne son nom à l’ouvrage, est certes un plat dont les origines s’enracinent dans l’esclavage étasunien, mais surtout un lieu pour la narratrice, ce lieu utopique où « [i]l y avait des nantis, faisant là une halte quotidienne, avant d’aller dîner en famille. Il y avait des miséreux, dont ce repas serait le seul de la journée. Tous étaient assis au même endroit, mangeant avec leurs doigts. Le même plat pour tous[8]. »

Ce plat, ce sont les BH (Beignets haricots), véritable métaphore de l’âme dénuée de tout artifice et de toute matérialité. L’isotopie du sacré caractérise sa description via les termes « temples », « divinement », « âme » aux pages 34-36, car ce que symbolisent les BH c’est un « esprit de famille », l’union d’un peuple, qui, hélas, n’est plus :

 

Ce plat simple, préparé avec des ingrédients peu coûteux et faciles à se procurer, ne fait pas que rassasier (…) il semble quedes ingrédients invisibles, magiques, soient passés à travers la main qui les créa, pour en faire un mets savoureux et  fédérateur. Dans les BH, il y a l’endurance joyeuse de nos peuples. La capacité à fabriquer de la vie avec des petits riens.Le désir de savoir ce que demain apportera. La foi dans sa vie. Le Soul food a disparu[9].

 

Nostalgie de l’immigrée depuis sa cuisine parisienne ou constat amer, désenchanté, de cette citoyenne du monde ?

Pourtant, deux chapitres semblent fonctionner en diptyque et renverser ce constat. Gari (le 11ème) apparaît comme le pendant d’Avocat (10ème chapitre de l’ouvrage), les deux personnages principaux étant des enfants en quête de nourriture, et empêchés, comme rattrapés, dans leur quête par le monde des adultes. Si l’enfant des rues d’AvocatGari, échouera, victime d’une ironie véritablement tragique, l’enfant-narratrice de Gari, croira que tout est perdu et qu’elle ne pourra assouvir sa gourmandise, car entre elle et le plat se dressent les convenances… Pourtant, c’est bien le gari tant convoité qui l’attendra à la table des enfants où elle est finalement forcée de s’asseoir. Ces deux chapitres incarnent les fructueuses contradictions de l’ouvrage, entre tragique et burlesque, gravité et légèreté. Les personnages choisis peuvent aussi être porteurs d’une symbolique : l’enfant, infans, est celui qui ne parle pas, mais qui, en finissant par accéder à la nourriture, accède au pouvoir des mots et du conte, telle l’enfant-narratrice de Gari

 

Cuisine et dépendances

Faire cuisiner l’autre, c’est tout autant le mettre à l’épreuve qu’avoir accès à son moi profond, telles sont les leçons de quelques chapitres comme Solo[10] ou Ndole[11], par exemple. En effet, à partir du chapitre Solo, le lecteur est entraîné à travers une galerie de portraits et de situations, qui font apparaître le plat cuisiné comme un véritable révélateur des âmes, et de ce qui peut profondément les unir, les relier entre elles. Il en va ainsi de Florence qui cherche à départager ses deux prétendants, Jules et Hervé, à « connaître leurs cœurs », en les faisant cuisiner pour elle. Ainsi, les pistaches mises par Hervé dans son Solo alourdissent la préparation - « C’était la sauce d’un homme qui voulait vous river au sol, limiter vos mouvements[12] » - tandis que celle de Jules, avec ses nginge (aubergines piquantes), apparaît comme un choix risqué mais judicieux : « Chercher à conquérir une femme en lui proposant leur amertume, c’était avoir l’audace de ne pas lui promettre plus qu’on ne pouvait lui offrir. Lui dire qu’on pouvait avoir  moments d’aigreur, que ce serait normal, qu’on saurait se faire pardonner[13]. »

 

Et c’est sans doute la cuisine comme ouverture à l’autre, à un autre monde, à ses saveurs et ses mystères, que Léonora Miano cherche à nous faire sentir, en maniant subtilement le pronom « vous » à la place du « je ». Il ne s’agit pas seulement de replonger dans ses souvenirs, ni simplement de nous faire voyager. Les plats préparés apparaissent au fil du récit comme de véritables objets de partage, puisqu’il s’agit au fond de « comprendre en les goûtant ce que sont les gens qui s’en nourrissent[14] ».

 

 



[1] Léonora Miano, Soulfood équatoriale, Nil Editions, « Exquis d’écrivains », avril 2009, p. 15.

[2] Voir le rabat de la quatrième de couverture de l’ouvrage.

[3] Ibidem., p. 9.

[4] Ibidem., p. 15.

[5] Voir la note de bas de page (p.33) : « Poulet DG, comme directeur général, parce que seules les personnes bien rémunérées pouvaient se l’offrir ».

[6] Ibidem., p. 19.

[7] Voir p. 71 et suivantes.

[8] Ibidem., p. 34.

[9] Ibidem., p. 36.

[10] Voir p. 39 et suivantes.

[11] Voir p. 63 et suivantes.

[12] Ibidem., p. 48.

[13] Ibidem., p. 49.

[14] Ibidem., p. 56.

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Published by La plume francophone - dans Coups de cœur
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