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10 octobre 2008 5 10 /10 /octobre /2008 13:41


« Si la Caraïbe était un animal, elle serait le colibri »

 

Par Victoria Famin


 

Daniel Maximin entreprend dans cet ouvrage l’identification de certains phénomènes qui constitueraient la géopoétique de la Caraïbe, une manière novatrice et parfois lyrique d’approcher les multiples facettes de la culture des îles. Son texte, riche en métaphores, en comparaisons et en parallélismes, permet de concevoir autrement les origines et le présent des peuples antillais. Il ne s’agit pas d’un geste de rupture mais plutôt d’une fine tentative de réunir les discours de penseurs de la Caraïbe, dans une intégration qui renouvelle leurs héritages et qui présente la position engagée de ce poète guadeloupéen.

La première, et probablement la plus belle des métaphores du texte, est celle qui voit dans la résistance caribéenne la force du colibri.

 

L’oiseau-mouche vif, rapide, coloré et moiré, est aussi un symbole de très grande puissance sans poids ni pesanteur, irréductible à la soumission, au besoin jusqu’à la mort, et parfois même au-delà puisque chez certains peuples amérindiens l’âme des guerriers morts allait s’établir au cœur des colibris. Le colibri dispose de cette puissance guerrière, mais dans toute sa liberté et sa beauté[1].

 

A l’image de ce colibri, qui construit son nid avec des bribes colorées qu’il  collecte ici et là, le poète parcourt dans son essai les différentes îles et rassemble des expressions, des histoires et des genèses culturelles multiples, pour reconstruire un passé commun. Maximin n’hésite pas à étudier les différents domaines du patrimoine culturel caribéen, à les réintégrer dans l’histoire des peuples antillais pour construire sa géopoétique de la Caraïbe.

 

Identité caribéenne : plutôt qu’une racine, un fruit 

 

Tout en suivant les principes des écrivains de la Créolité[2], Maximin conçoit l’identité caribéenne comme une humanité neuve, comme une unité née de la rencontre de quatre continents dans l’arc d’îles qui précèdent l’Amérique centrale. Les apports de l’Afrique, de l’Amérique, de l’Europe et de l’Asie sont la base sur laquelle l’identité caribéenne se construit. Ce constat a été évoqué par les auteurs d’Eloge de la Créolité, qui ont repris à leur tour les discours d’Edouard Glissant et d’Aimé Césaire, entre autres. Mais l’auteur introduit son regard personnel en accentuant la valeur et l’empreinte de la culture française dans le monde de la Caraïbe. Souvent rejeté, parfois nié et souvent dévalorisé, l’héritage français est mis en évidence par l’écrivain guadeloupéen, notamment dans l’analyse qu’il fait de la figure du conteur créole. Celui-ci serait nourri, selon Maximin, tant par le griot que par le troubadour.

L’identité créole est conçue comme le fruit de la rencontre des quatre continents dans une terre féroce, un climat inconnu qui impose aux populations des catastrophes naturelles telles que les raz-de-marée, les tremblements de terre, les éruptions des volcans et les cyclones. Cette situation critique est pourtant considérée comme généreuse, car l’identité culturelle des peuples en serait le fruit. Elle serait ainsi le produit non seulement des métissages imposés mais également d’un désir de liberté et de vie. Il est intéressant de noter que Maximin renouvelle la reconstitution des origines des cultures caribéennes, car il ajoute aux expériences douloureuses de la traite négrière, l’esclavage et l’aliénation, subies par ces populations, le sentiment vivificateur du désir de liberté, de la lutte et la résistance « par amour de vivre libre[3] ». Ces considérations cherchent à contrebalancer le regard souvent pessimiste des intellectuels antillais, pour redonner de la couleur et de l’éclat au monde caribéen.

Daniel Maximin n’étudie pas uniquement les origines culturelles du peuple guadeloupéen, il adopte le concept de solidarité caraïbe[4] qu’Edouard Glissant formule pour signifier l’union des peuples de la Caraïbe, qu’ils soient francophones, anglophones ou hispanophones.  Cette conception de la Caraïbe est largement partagée par les intellectuels qui s’intéressent à cette région du monde, mais dans ce texte l’auteur la fait fonctionner de manière concrète. Il n’hésite pas à analyser la musique cubaine et son rapport avec les rythmes de Martinique et de Guadeloupe ; il bâtit des ponts entre de grands écrivains anglophones caribéens, tels que Derek Walcott ou encore V. S. Naipaul, et d’autres, hispanophones, tels Alejo Carpentier et Nicolas Guillén, qui côtoient Aimé Césaire, guide premier de Maximin. Ainsi la solidarité caraïbe devient une réalité dans la réflexion de l’auteur, situation qui permet de mieux comprendre les processus de formation de la géopoétique de la Caraïbe et, par la même occasion, d’enrichir le concept proposé par Glissant.

 

Anthropologie du quotidien caribéen

 

La prose poétique des Fruits du cyclone donne à son auteur la liberté du colibri, qui vole d’une île à l’autre, s’arrêtant pour contempler les productions culturelles des peuples caribéens. Son vol l’amène ainsi à parcourir les éléments qui participent ou qui ont participé à la vie quotidienne des Antillais.

L’architecture attire l’attention du poète-colibri qui se propose d’interpréter les caractéristiques de la case antillaise, élément fondateur dans la culture des îles.

 

La case antillaise est un îlot qui ressemble à un canot retourné sur la plage. Sa toiture traditionnelle est issue du modèle européen de charpente marine qui lui donne justement l’apparence d’un canot renversé. Comme un canot à la mer échappé des cales du bateau négrier, puis à l’envers sur la grève tel un abri provisoire contre les malheurs passés et à venir, entre lavasses et embellies.[…] Les matériaux utilisés marquent son inscription dans l’environnement naturel et cette dimension d’apparente fragilité[5].

 

L’analyse détaillée des différents aspects de la case créole, ainsi que de la maison coloniale, permet de voir comment les formes européennes importées par les Français ont subi des adaptations au climat et à la géographie insulaire. La maison antillaise devient ainsi un équilibre d’ouvertures et de matériaux perméables qui rendent possible le contact avec la nature environnante. Le jardin créole constitue dans ce contexte une sorte de transition entre l’espace humain et la nature, compromis inévitable pour les nouvelles populations antillaises. L’apparente fragilité de l’architecture caribéenne ne serait pas une faiblesse mais une ruse qui permet de survivre aux catastrophes naturelles, par le détour des principes de construction européens.

La musique est une expression de l’identité culturelle des peuples caribéens qui occupe une place privilégiée dans le discours de Maximin. Ainsi, le poète la proclame comme véritable langue commune aux différents peuples de la Caraïbe anglophone hispanophone et francophone. Il étudie l’évolution de la musique, du jazz en Louisiane, de la charanga francesa à Cuba, du son et de la conga. L’analyse de l’improvisation et des solos de jazz lui permet de créer un lien entre la situation des Africains fraîchement arrivés sur les îles ou en Louisiane, marqués par le sentiment de solitude des migrants nus, et la pratique de la musique en solitaire.

Comme dans le cas de l’architecture, l’écrivain affirme que les esclaves avaient saisi la musique européenne, avec tout ce qu’elle transmettait, pour la détourner, la récréer à partir d’une partition dont ils ne disposaient pas. Cette démarche de détour suppose une victoire, une conquête pour la construction de l’identité caribéenne : « En l’esclave musicien, le musicien libère l’esclave[6] ».

 

De la même façon, l’étude des costumes et parures traditionnelles de la Caraïbe met en évidence les appropriations successives des éléments européens accomplies par les populations dans le long processus de constitution des cultures des îles. L’auteur nous apprend ainsi que le madras, élément central dans le costume des femmes antillaises, était un tissu fabriqué en Hollande à partir de techniques indiennes.

 

La genèse des costumes créoles traditionnels, masculins et féminins, s’est opérée par un contournement des codes précédemment imposés. Le costume créole féminin porte les couleurs et la richesse des attributs européens détournés en signe de liberté conquise : dentelles, bijoux, foulards et madras[7].

 

L’anthropologie du quotidien que l’auteur propose aborde un point incontournable de la culture des Antilles : l’art culinaire. La tradition gastronomique des îles voit dans les multiples apports des Amérindiens, des Africains, des Français et des Indiens une richesse inestimable. Dans un contexte de rencontres violentes, souvent imposées et génératrices de souffrances, celle des ingrédients et des saveurs venues des quatre continents est l’exception : « La cuisine créole ne manifeste en rien une quête identitaire. C’est une trouvaille identitaire finement bricolée par la figure de la cuisinière, maîtresse sûre de ses équilibres, sorcière dont la marmite fait mijoter à plaisir les quatre éléments[8] ».

Maximin nous montre ainsi que le processus de consolidation des cultures caribéennes est indissociable du désir d’émancipation et de conquête de la liberté. Chaque geste culturel est miroir et moteur d’une libération pour les peuples des îles ; le détour est une ruse productive, qui permet de s’échapper de l’oppression des maîtres tout en s’offrant ce fruit qu’est l’identité.

 

Un hommage aux précurseurs

 

La culture caribéenne est un fruit spontané de la rencontre de quatre continents, de la résistance face aux différents types d’oppression subis par ces peuples et du désir de liberté. Le détour des héritages européens et la recréation des formes artistiques semblent être à l’origine des expressions antillaises. L’intégration des apports africains, amérindiens et asiatiques constitue également un procédé générateur de cette nouvelle identité de la Caraïbe. Cet ensemble de phénomènes, qu’ils aient été conscients ou inconscients, s’est déroulé pendant les quatre siècles d’occupation des îles. Il a demandé la participation de toute une collectivité et de chacun des individus qui la composaient. Néanmoins, la prise de conscience de ces origines métissées, faite au XXème siècle, devient une instance fondamentale pour la confirmation de la géopoétique de la Caraïbe. Les discours prononcés par les intellectuels de la Caraïbe tout au long du siècle dernier constituent la première référence de Daniel Maximin et l’auteur leur consacre un chapitre de son ouvrage.

Ainsi, il retrace le grand travail des prédécesseurs d’Aimé Césaire, souvent restés à l’ombre du poète de la Négritude. Les discours de René Ménil et d’Etienne Léro publiés dans Légitime Défense vont être reliés aux principes de la Négritude antillaise formulée par Césaire. Il est intéressant de voir qu’avec cette démarche l’auteur reconstruit l’histoire des idées aux Antilles, en citant les éléments qui ont inspiré la rupture instaurée par Césaire.

Dans cette même volonté de restauration de l’histoire caribéenne du XXème siècle, l’auteur propose une analyse des mouvements littéraires de la Caraïbe hispanophone, notamment à partir des écrits de Nicolas Guillén. Il étudie alors l’évolution des idées de l’indigénisme vers le négrisme et l’afro-cubanisme.

 

Cependant, avec cette dernière (Revista de Estudios Afro-cubanos), négrisme et afro-cubanisme cessent de constituer un simple motif littéraire pour s’attacher à des préoccupations sociales et antiracistes, cela principalement sous l’influence de Nicolas Guillén, auteur de la célèbre Ballade des deux aïeux, qui déclarait vivre son métissage[9].

Maximin rend hommage à Antonio Maceo ainsi qu’à José Martí, intellectuels cubains qui ont su construire la conscience cubaine en échappant à toute tentative de racisme ou de catégorisation entre les Noirs et les Blancs de l’île. 

Le parcours de l’auteur dans la Caraïbe s’arrête en Haïti pour reconnaître la valeur d’écrivains comme Jacques Roumain et Jean Price-Mars, qui ont su installer dans l’île une tradition de littérature engagée contre les dictatures et contre toute autre forme d’oppression  des peuples.

Les West Indies, les îles de la Caraïbe anglophone sont également visitées par l’écrivain. L’auteur confirme encore une fois la solidarité qui réunit les différentes îles de l’archipel en mettant en relief les mouvements littéraires développés par ces peuples, leur point de rencontre avec les francophones et leurs différences.

Un dernier hommage aux deux grands intellectuels qui ont proclamé avec leur art l’existence de la géopoétique de la Caraïbe ferme l’ouvrage. Il s’agit du poète martiniquais Aimé Césaire et du peintre cubain Wilfredo Lam, artistes qui ont su fusionner leurs formes d’expression pour définir l’humanité nouvelle de la Caraïbe.
Daniel Maximin complète de cette façon sa présentation de l’identité des peuples caribéens conçue comme une géopoétique :

 

La Caraïbe oppose aux politiques de l’espace une poétique de l’espace. Un espace où les dynamiques entre rêves et réalités, entre espoirs et désespoirs, entre centre et périphérie sont toujours à l’œuvre, sans qu’il n’y ait désignation d’un territoire précis pour le rêve et la jouissance ou d’un autre pour le malheur et le désespoir[10].

 

Ce voyage du poète-colibri dans l’archipel de la Caraïbe redonne ainsi de l’éclat à une culture souvent ternie par l’évocation des souffrances subies par les peuples antillais. Maximin réussit dans son essai à faire briller la couleur des expressions culturelles des îles sans abandonner son engagement social et politique.




[1] MAXIMIN, Daniel. Les fruits du cyclone : une géopoétique de la Caraïbe, Paris, Editions du Seuil, 2006.

[2] A ce sujet, voir l’Eloge de la Créolité, co-écrit par Jean Bernabé, Raphaël Confiant et Patrick Chamoiseau, publié chez Gallimard en 1989. 

[3] Daniel Maximin, op. cit., p. 15.

[4] Voir son article « La vocation de comprendre l’Autre » dans Le courrier de l’Unesco Caraïbe aux voix multiples, 112, décembre 1981, p. 32-35.

[5] Daniel Maximin, op. Cit., p. 46-47.

[6] Ibidem, p. 41.

[7] Ibidem, p. 69.

[8] Ibidem, p. 110.

[9] Ibidem, p. 130.

[10] Ibidem, p. 108.

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Published by La plume francophone - dans Coups de cœur
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commentaires

izumi o. 15/12/2008 22:19


Circé m’avait envoyé un lien vers vos écrits. En lisant, étant assez ignorante en matière de littérature, j’ai été pourtant saisie plus d’une fois par un sentiment proche de la nostalgie. Cela est-il en raison des rappels de bribes conceptuelles dont j’avais pris connaissance il y a fort longtemps ? Ou est-ce un sentiment que j'éprouve toujours vis-à-vis de ma culture d'origine ?
Malgré ma connaissance pauvre de la littérature de la Caraïbe,  j’ai l’impression que pour moi elle fonctionne comme un appareil dioptrique à travers lequel je me vois invitée à réfléchir sur la distance qui surgit sans cesse entre "mes différentes cultures" (japonaise - asiatique - celle du monde global). Une possibilité d'extrapoler la créolité.

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