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1 octobre 2008 3 01 /10 /octobre /2008 18:25

Tout public

 

« On n’épouse pas une religion mais un homme, non[1] ? »

Par Virginie Brinker

 

« La femme, sujet libre et incontrôlable, fait peur, son désir de l’étranger fait scandale » écrit Leïla Sebbar dans sa préface à l’ouvrage de Behja Traversac publié en 2005 aux Editions du Chèvre-Feuille étoilée. Dans ce recueil de témoignages, c’est plus la question sociale du mariage entre des Musulmanes et des Non-Musulmans qui sera traitée en effet, que celle des textes religieux en eux-mêmes. Même si l’ouvrage ne se présente pas comme une enquête sociologique, il donne néanmoins le pouls de la société algérienne, quant à cette question de la persistance du schéma de l’endogamie et déploie donc une visée politique au sens noble et large du terme.

            La question est en effet politique puisque les articles 30 et 31 des codes de la famille algérien et marocain, récemment réformés, formulent pourtant l’interdiction pour une Musulmane d’épouser un Non-Musulman, ce qui est rappelé dès l’introduction de l’ouvrage. Même si le code de statut personnel tunisien ne formule pas, quant à lui, d’interdiction, le récit d’une avocate, Alya Chérif Chammari rappelle que dans les faits le mariage est autorisé s’il y a conversion préalable de l’époux à l’Islam.

           

Miroirs démultipliés d’une société en transformation

Les témoignages recueillis à partir de 2002 par Behja Traversac s’organisent en trois parties. Il y a ceux de femmes vivant en Algérie, puis ceux recueillis en France auprès de femmes d’origine algérienne, enfin, Behja Traversac laisse la parole à une Marocaine et une Tunisienne. Certaines de ces femmes sont elles-mêmes issues d’unions interculturelles, telles Myriam dont le père est algérien et la mère allemande. Néanmoins, Behja Traversac sait le recueil partiel et partial, spécifiant au lecteur que les femmes interviewées sont, pour la plupart, des citadines qui ont fait des études longues. Cela est aussi mentionné par les interviewées elles-mêmes :

 

A mon avis, une fille qui songe à épouser un non musulman en Algérie, cela veut dire qu’elle a été élevée dans un certain esprit de tolérance, d’acceptation de la différence. Dans les milieux traditionnels j’imagine mal une fille se permettant même cette pensée[2].

 

L’intérêt de l’ouvrage n’est donc pas d’extraire de grandes lois. On en reste au stade de l’impression et les modalisateurs sont importants : « On est plutôt dans l’évolution que dans la régression[3] ». Ce que l’on peut tout de même remarquer, ce sont les ambiguïtés, voire les contradictions internes de certains propos, de sorte que du propre aveu de l’auteure, ces témoignages révèlent à la fois « la permanence de l’héritage patriarcal et endogame encore très enraciné dans l’inconscient collectif[4] », « les effets pervers d’un islamisme prégnant », que l’on sent parfois pointer aux détours de certaines paroles, mais aussi « un désir profond de libre choix de son destin et de sécularisation des mœurs et du religieux[5] ». Ainsi, la plupart des femmes interrogées ne sont-elles pas opposées à ces alliances interculturelles par principe, mais elles n’omettent pas non plus de mentionner qu’il s’agit d’un véritable « sacrifice[6] » pour la femme, qui court le risque de perdre ses relations avec sa famille (comme a pu l’expérimenter Maya dont la mère déchirait les lettres) et les mots sont parfois très forts, comme dans ce témoignage de Radia : « C’est une mise à mort quotidienne qu’elles s’imposeraient. Au nom de quoi feraient-elles ça[7] ? ». Behja Traversac clôt cette partie par cette analyse:

 

Les opinions rassemblées ici sont loin d’être dénuées de «vérité », de consistance, de force, d’enseignements. Elles sont un miroir où se réfléchit l’image d’une société en transformation hésitant sur ses points d’appui possibles, emportée par un tourbillon de paradoxes qui symbolisent la quête inachevée de ses identités[8].

 

            Lorsque Behja Traversac donne la parole à celles qu’elle nomme les « Traversières », ces femmes algériennes vivant en France, « femmes de l’entre-deux et de l’entre-lieux », c’est l’idée d’ouverture qui l’emporte : « Je n’ai pas envie que ma vie s’arrête à la frontière d’une religion », dit Chems, d’autant qu’elle est née d’une union interculturelle elle aussi.

 

« Desserrer le taire »

            C’est pourquoi l’enjeu fondamental de cet ouvrage, nous semble-t-il, est d’ouvrir un espace de parole, pour ce qui n’en a pas : « desserrer le taire, faire surgir des mots orphelins d’espaces[9] ». Ouvrir le dialogue, via le livre, avec le lecteur, qui se trouve, quelles que soient ses croyances, interpelé :

 

Je n’ai pas épousé un non musulman, j’ai épousé un homme. En quoi ce choix personnel porte-t-il atteinte aux musulmans, en quoi mon destin individuel influe-t-il sur leurs vies, leurs croyances, leurs destins à eux [10]?

 

Pour poursuivre avec profit ce questionnement, on pourra se plonger dans le roman de Maïssa Bey, Cette fille-là[11], ou ceux de Fawzia Zouari, La Retournée[12] et Malika Mokeddem, La Transe des Insoumis et Mes Hommes[13].



[1] Behja Traversac, Amours rebelles. Quels choix pour les femmes en Islam ?, Chèvre-Feuille étoilée, 2005, témoignage de Nawel, p. 89.

[2] Témoignage d’Amel, Ibid., p. 47.

[3] Ibidem, p. 52.

[4] Comme dans les propos de Myriam, née d’une union interculturelle, interrogée sur sa religion : « Ma mère suit sa religion comme elle l’entend. Mon père est musulman, donc logiquement un enfant suit la religion de son père ! C’est évident. », ibid., p. 70.

[5] Ibid., p. 23.

[6] Voir le témoignage d’Amel, ibid., p. 33.

[7] Ibid., p. 80.

[8] Ibid., p. 101.

[9] Ibid., p. 28.

[10] Ibid., p. 225.

[11] Maïssa Bey, Cette fille-là, Editions de l’Aube, 2001.

[12] Fawzia Zouari, La Retournée, Editions Ramsay, 2002.

[13] Malika Mokeddem, La Transe des Insoumis, Editions Grasset, 2003 et Mes Hommes, éditions Grasset, 2005.

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Published by La plume francophone - dans Coups de cœur
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