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25 novembre 2008 2 25 /11 /novembre /2008 10:00

Analyse

Cahier d’un retour au pays… presque natal 

Par Virginie Brinker

 

Théo Ananissoh, écrivain d’origine togolaise vivant en Allemagne, publie en 2005 chez Gallimard, son premier roman, Lisahohé1. L’auteur est né en Centrafrique de parents togolais. Il y vécut jusqu’à l’âge de 12 ans, avant de rejoindre le Togo. Ces quelques éléments biographiques nous mettent sur la piste d’une lecture en partie autobiographique de Lisahohé, puisque Paul A., le narrateur, est lui aussi un écrivain qui vit en Allemagne. Par ailleurs, le pays africain fictif dont il est question dans le roman, est, comme le Togo, une ancienne colonie allemande. Mais au-delà de ces éléments factuels, la valeur autobiographique du roman nous permet de cerner l’un des principaux enjeux de l’ouvrage, semble-t-il, celui de l’introspection.

 

En-quête

Le roman s’ouvre sur une quête un peu abstraite du narrateur revenu au pays, celle de son passé d’adolescent à Lisahohé. Le texte est jalonné par des remarques du type : « Je reconnus l’atmosphère d’autrefois2 ». Cette quête ne se formule toutefois pas en ces termes dans la conscience du narrateur : « je m’apercevais que je n’avais rien prévu de particulier quant au contenu de mon séjour. Je n’avais même pas décidé de sa durée3 », et à l’agent de police qui lui demande le motif de son séjour, il répond : « Simple visite, j’ai grandi ici ». Son statut est toutefois particulier, double : « Sind wir Landsleute ? Sommes-nous compatriotes ? », lui lancent deux Allemandes de l’Auberge puisqu’il vit en Allemagne. Son ami Djimongou, souligne d’ailleurs cette ambiguïté. Pour lui, Paul « appartient à la catégorie des personnes, disons, hors du lot ». Il est à la fois le touriste - à l’image des deux Allemandes Anne et Katrin – curieux de l’ « autre », ce qui est devenu l’ « étranger », comme le montre la scène chez Mme Pékouh la cuisinière ; mais aussi l’enfant du pays, et à ce titre, le voyage se mue en véritable introspection.

En effet, Yaomonte, un garçon de l’Auberge de la Savane dans laquelle il séjourne, l’informe que Benouma Kougbète, un jeune jardinier, a été injustement arrêté pour le meurtre d’un ministre, Félix Bagamo. Ce qui pourrait être le motif de départ d’un polar s’avère rapidement tourner court, car, tout se passe comme si le narrateur, au fur et à mesure qu’il s’engage (sans vraiment le vouloir) dans la quête du meurtrier véritable, se retrouvait lui-même, marchait dans les pas de ses souvenirs. L’intrigue policière sert de prétexte à cette introspection, puisque le meurtrier n’est autre que Gabriel Nahm, un ancien camarade, paradoxalement « protégé » par un autre ami du lycée, Djimongou, passé secrétaire général du préfet, mais lié à Nahm par des liens familiaux. 

Mémoire individuelle, mémoire collective

 

On voit combien mémoires individuelles et collectives ne cessent de se recouper. Les stigmates de l’Histoire récente du pays sont découvertes progressivement et sur le mode de l’affect, non celui de l’objectivité. C’est d’abord en visitant son ancien lycée que Paul apprend qu’un gardien est devenu nécessaire « à cause du vandalisme4 ». C’est la première allusion à la situation politique du pays. Le narrateur découvre ensuite qu’un camarade du lycée, Richard Bissek est mort « il y a 5 ans, pendant les événements5 ». L’Histoire sera dite par périphrase : « pendant cette période qui a duré un an6 », jusqu’à ce que l’on comprenne qu’il s’est agi d’une grève générale, d’une révolution. Tout se passe donc comme si, le lecteur restait - comme Paul - étranger à ces événements qu’il n’a pas vécus. Il est en revanche touché par le meurtre de l’ancien camarade du narrateur, Didier Somok, mobile par vengeance du crime du ministre.

Le personnage de Djimongou, l’ancien ami, apparaît quant à lui comme omniprésent dans le texte. Il s’immisce dans le voyage et l’intimité de Paul en qualité de personnage public, bien informé et omnipotent, n’hésitant pas à régenter la vie sexuelle ou amoureuse du narrateur. Il y a donc bien un double mouvement qui lie le collectif et l’individuel. Autant l’Histoire collective est appréhendée sur un mode personnel, autant la sphère publique et collective ne peut pénétrer qu’avec effraction et violence l’intimité de l’individu.

La scène de la visite de la maison du ministre Bagamo et de la rencontre avec sa fille aînée est à, cet égard, une nouvelle fois exemplaire car elle mêle intimement les sphères publiques et privées. La fille de Bagamo partage les souvenirs de son père avec le narrateur, via des photographies de l’homme. Nous sommes donc bien dans une sphère intime. Mais ces photographies le montrent en compagnie de Senghor et Houphouët Boigny notamment, ce qui ne manque pas de nous ramener avec force à la sphère publique, d’autant que ces noms propres fonctionnent comme des effets de réalité dans cet univers fictif. Par ailleurs, la visite de la maison de Bagamo, représentant de la collectivité, est l’occasion d’une plongée dans le souvenir : « Il y a près de vingt ans, je suis venu ici une fois avec mon père7 ». Le reste du roman fonctionnera dès lors comme un long portrait à petites touches du père, personnage ambigu, comme si le narrateur était parvenu à trouver l’objet de sa quête. Avec une économie de mots remarquable et une grande place accordée à l’implicite et à la sensibilité, le texte suggère au lecteur une relation torturée entre le père et ses enfants (a-t-il tenté de se rapprocher de Louise, la petite amie du narrateur ? Pourquoi la sœur du narrateur a-t-elle tenté de se suicider ?), faite de ressentiment et de recherche d’amour.

L’intertexte gidien
 

Le roman s’ouvre sur une citation mise en exergue des Faux Monnayeurs de Gide. Gide est aussi au cœur de la discussion entre M. Figah (le propriétaire) et le narrateur car il a séjourné à l’Auberge à l’époque coloniale8. Il est encore le sujet de la conversation entre le narrateur et la femme du préfet, et Paul ne cache pas son admiration pour ce grand écrivain : « Notre existence d’être humain étant faite d’humiliations, un art comme le sien sauve notre orgueil et même notre dignité9 ». Par ailleurs, l’homosexualité de Anne et de Katrin renvoie peut-être à celle de Gide lui-même, elle est en tout cas traitée de la même façon que dans les ouvrages de Gide, à la fois revendiquée comme une forme de liberté et donnée comme scandaleuse (du point de vue de Djimongou).

Mais c’est certainement à la page 101, lorsque s’opère une mise en abyme de l’ouvrage que le lecteur est en train de lire, que la référence aux Faux Monnayeurs est la plus forte, puisque dans l’ouvrage de Gide, Edouard tente d’écrire un roman qui s’intitulerait les Faux Monnayeurs. La structure est de la mise en abyme est ainsi reprise :

 

Vers la fin de mes études à l’université, lorsque je me mis enfin à écrire, le premier texte que je menai à bout décrivait longuement cet endroit. (…) Dans cette nouvelle, je situai la grande et belle maison de Bagamo (…) à quelques mètres de là. Un de ces portefaix musclés, pour une raison que le narrateur se refuse à donner au lecteur jusqu’à l’ultime ligne du récit, après avoir tué Bagamo, s’enfuit à travers le marché.

 

Par ailleurs, le roman nous semble symboliquement fustiger les « faux monnayeurs », tous ceux qui moralement et socialement émettent consciemment ou non de la fausse monnaie, tous ceux qui « sonnent faux », à l’instar de Djimongou, qui cache en permanence son jeu, même si personne n’en est dupe. La quête de Paul nous semble être au contraire, via l’introspection, celle de la sincérité.

Enfin, la quête stylistique de Théo Ananissoh nous semble suivre les principes des Nourritures terrestres. Comme l’a dit Gide, tout ce qui existe de désirable se trouve dans l’existence terrestre, il faut tout goûter, les lieux, les êtres, les choses. Mais cet émerveillement des sens ne peut advenir que dans le renoncement à la possession, que dans le dénuement. Or, le trajet de Lisahohé va du restaurant-bordel de Mme Pékouh au recueillement sur la sépulture sans ornement du père et l’écriture se fait de plus en plus elliptique. C’est au bout de l’introspection que la renaissance à la vie et à ses charmes est sans nul doute possible. C’est peut-être le sens du trajet qui conduit de Lisahohé vers le nouveau roman de Théo Ananissoh, Un reptile par habitant10, qui accorde beaucoup plus de place aux plaisirs terrestres et à la sensualité.

1 Théo Ananissoh, Lisahohé, Gallimard, collection « Continents noirs », 2005.

2 Ibidem, p. 11.

3 Ibid., p. 16.

4 Ibid., p. 50.

5 Ibid., p. 60.

6 Ibid., p. 77.

7 Ibid., p. 121.

8 Rappelons qu’André Gide a opéré en 1925 un voyage au Congo et au Tchad et qu’il a écrit à partir de cette expérience Voyage au Congo (1927) et Retour du Tchad (1928) qui dénoncent les abus du système colonial.

9 Op. Cit. , p. 62.

10 Théo Ananissoh, Un Reptile par habitant, Gallimard, « Continents noirs », 2007.

 

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commentaires

A_girl_from_earth 23/04/2009 14:06

Très bon moment de lecture avec cette belle découverte qu'est Lisahohé. J'aime vraiment beaucoup le style de l'auteur qui, j'espère, écrira encore d'autres roman.

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