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18 novembre 2007 7 18 /11 /novembre /2007 00:00

Attention au théâtre acide…il parle de nous
                              par Lama Serhan

 

 visniec3.jpg




Mat
éi Visniec favorise les textes courts. Il parcourt ainsi les trésors de la langue avec un regard acerbe toujours renouvelé. Son arrivée à la langue française est décrite comme une « aventure » de laquelle surgissent « deux, trois perles que je m'approprie comme des révélations tandis que pour tant de gens nés dans ce pays elles ne sont que des pierres ordinaires. Ce n'est pas facile, mais c'est fascinant. Pourquoi j'ai choisi cette aventure ? Pour avoir du nouveau, dans mon âme, le goût de la naissance. D'une deuxième naissance
. ». Son écriture convoque un monde aux formes surréalistes qui ont été, dans un premier temps, au service de la dénonciation des injustices de nos sociétés, puis d’une réflexion sur l’Homme : « Mais il y avait une urgence, celle de dire NON au monde où je vivais. Maintenant, pour moi, c'est urgent d'écrire sur le ciel, autrement dit sur les rapports pervers entre l'homme et la mort, entre l'homme et l'immortalité, l'homme et l'amour, l'homme et la solitude de son être[1] ».

Attention aux vieilles dames rongées par la solitude, aux éditions Lansmann (1997), est une suite de 15 pièces brèves divisées en 3 parties qui déterminent trois thèmes spatiaux : « Frontières », « Agoraphobies » et « Désert ». Une note précise que « l’auteur laisse aux metteurs en scène le soin de choisir et organiser les scènes en fonction de leurs propres options dramaturgiques ». Cela est possible par le fait que les textes ne se suivent pas selon une logique narrative mais offrent un panorama de situations. Il est évident que le surréalisme, la fantasmagorie voire le symbolisme de l’écriture de Matéi Visniec apportent eux aussi une liberté à la mise en scène.

Mais au-delà de ces considérations, Matéi Visniec confronte le monde et explore par les dimensions spatiales les collisions, les passages, les effleurements mais surtout les désillusions humaines. Ces pièces sont alors semblables à des instantanés aux effets grossissants mêlant absurde, tragédie et poésie. L’œil s’y penche mais ne retient de cette pluralité que l’essentiel de l’émotion suscitée. C’est ainsi que nous émergeons de la lecture avec l’écho de quelques voix, de quelques paysages

 

            Paysages indicateurs:

 

Le « Désert » de Matéi Visniec est celui du sentiment humain. Les personnages se parlent sans se comprendre. Tour de Babel de l’incompréhension dans le domaine du relationnel. Ces textes ressemblent au poème « Colloque sentimental » de Paul Verlaine dans Fêtes galantes.  

L’auto-stop décèle les différents manques existant entre les hommes. Manque d’amour, de mots, de lieux… L’intrigue est simple. Une jeune femme et un homme font de l’auto-stop. La première va dans une direction, l’autre décide de la suivre. Les voitures passent sans s’arrêter. La fille parle peu, l’homme beaucoup. Il propose de faire l’amour, elle accepte mais pas dans le désert « On ne peut jamais s’éloigner assez, dans un désert. Même si on marche jusqu'à la ligne d’horizon, ils nous verront. »[2]. Enfin l’homme s’en va, renonçant à ses deux projets (celui d’aller à Carson City avec elle et celui de lui faire l’amour), remerciant la fille de sa gentillesse. Tout cela se produit dans le va-et-vient des voitures. Ces quelques minutes de discussion sont d’une intensité frappante. Aucune action, des mots qui ne mènent à rien. Le théâtre dans sa plus profonde pauvreté fait le portrait de la sécheresse des relations. L’amour est impossible et même les gestes à peine esquissés sont arrêtés face à l’immensité du désert.

L’impossibilité de l’amour est reprise dans le dernier texte de l’œuvre, Les grandes marées. Le désert a laissé sa place à l’océan. Incompréhension, torpeur, images illusoires tournoient autour de deux êtres qui ne se reconnaissent plus. Le temps et l’oubli détruisent les liens premiers. Est-il seulement possible d’être ensemble ? Le théâtre de Matéi Visniec répond par la négative…

             L’intérêt de ce théâtre est qu’il se situe à la lisière des mots. Ce que se disent les personnages dépasse toute action. Au-delà de la restriction scénique ce sont les paysages évoqués parcimonieusement qui révèlent la densité des porosités relationnelles. Ils sont des personnages à part entière puisque leurs seules présences ne permettent pas la rencontre (L’auto-stop) et que leurs symboliques sont la clé de lecture des personnages (Un café allongé, un peu de lait à côté et un verre d’eau).

 

            Un monde coupé en deux:

 

            L’univers de Matéi Visniec est dans la division. Souvent deux personnages, ou deux idées se croisent sans pouvoir se toucher. La division se traduit par la séparation, la « Frontière ». Cette partie est la plus poétique des trois. Elle manifeste la visée politique du regard de l’auteur. Rappelons qu’il fut censuré puis interdit de jeu en Roumanie durant les années Ceausescu.

La dénonciation touche aussi bien les systèmes dictatoriaux que les institutions (ONU, l’Armée…). Pour reproduire les injustices, le symbolisme prend différents degrés. Il existe soit au niveau des personnages (dans Attendez que la canicule passe «La sentinelle des droits de l’homme » s’adresse à « la femme qui porte un enfant dans ses bras ») et devient marque de poésie ; soit seulement au niveau du titre (Pense que tu es Dieu retranscrit de manière très véridique une scène de tireurs d’élite).

L’univers de Visniec est donc fragmenté, il se regarde avec une distance mêlée d’effroi. Ce sentiment naît par le seul fait de la vérité indéniable de sa retranscription. Quand le théâtre s’engage dans une « résistance culturelle », il emprunte des passages qui laissent au spectateur un sentiment de culpabilité voire de honte. Il est voyeur de la misère humaine qui se déroule sous ses yeux, et elle ressemble étrangement aux images de sa vie quotidienne.  

 

            Surtout rester humain :

 

            Nous avons voulu achever le cercle de lecture de cette œuvre sur le sentiment de la peur ou « Agoraphobie ». Car dans la dimension accusatrice du théâtre de Visniec, le fond de l’histoire reste la crainte de l’autre. C’est dans celle-ci que se trouve le texte éponyme de l’œuvre. Il est encore ici question d’une écriture impressionniste. Mais il est intéressant de constater que l’élan scriptural ne se tarit jamais. L’ennui ne surgit pas dans la lecture. Les yeux, guidés par les images qu’impose le théâtre, suivent la pauvreté comme la solitude. Et le titre prend alors toute son ampleur. Comme cette serveuse dans la machine à payer l’addition qui n’a pour clients que des pantins. Et « le spécialiste en stage de mendicité » dans Attention aux vieilles femmes rongées par la solitude qui nous apprend à faire la manche.

L’entrée dans les textes de Visniec ne se fait pas sans être emplie d’ombres. On peut ne pas saisir le sens des textes et être simplement bercé par la poésie qui s’en dégage. Nous nous référons ici à La blessure. Nous pouvons aussi nous laisser aller à de multiples interprétations. L’absurde et le poétique, le néant et l’étendue, le lyrisme et le grotesque, ce mélange présent dans chaque texte donne à la lecture une idée du monde dans son essence. Car après tout, ne sommes-nous point les modèles de ces portraits ?

 



[1] Les citations sont tirées d’une interview entre Matéi Visniec et Christian Auger à La Chartreuse, Villeneuve lez Avignon, juillet 1994.

[2] Page 71.

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Published by La plume francophone - dans Dossier n°19 : Matéi Visniec
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