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20 octobre 2007 6 20 /10 /octobre /2007 19:00


Vagabondages et déroutes
Par Virginie Brinker 


 
Un-r--ve-utile.jpg



Une œuvre déroutante
         


          Un Rêve utile
est le troisième roman de l’auteur guinéen, Tierno Monénembo, publié en 1991 après Les Ecailles du ciel (1986) et Les Crapauds-brousse (1991). L’œuvre conte la vie des communautés africaines exilées, en particulier la communauté guinéenne, dans la banlieue lyonnaise. Ce thème de l’exil est tout à fait fondamental, Monénembo se définissant lui-même comme un « écrivain en fugue
[1] ». En effet, il est né en Guinée en 1947 et s’est exilé en 1969 sous la dictature de Sékou Touré. Mais au-delà de l’homme, c’est l’écrivain qui se définit comme « en fugue », et cette écriture fuyante est réellement palpable à la lecture d’Un Rêve utile.

En effet, la narration a souvent été perçue comme déroutante, au sens où elle décontenance le lecteur. L’absence de repères spatio-temporels fixes, mais aussi la difficulté à reconnaître les voix, c’est-à-dire à identifier les personnages et qui parle, sont pour ainsi dire orchestrées pour dérouter le lecteur, le perdre sur des chemins sinueux. Pourquoi un tel parti-pris d’écriture ?

Dire l’exil
 

D’abord et surtout, semble-t-il, parce que l'exil est l'errance, et d’abord l’errance de ces travailleurs immigrés dans la banlieue de « Loug », nom désignant la ville de Lyon, par écho à « Lugdunum » en latin, la ville devenant un véritable personnage, et souvent un interlocuteur du narrateur. C’est dire l’importance de l’espace et de l’absence de repères dans cet espace, à l’œuvre dans ce texte, comme pour nous faire mieux ressentir l’errance des personnages.

Cette errance peut bien entendu se comprendre également sur le plan symbolique. L’absence de repères du migrant est culturelle et sociale. Dès lors, de l’errance aux errements de conduite, il n’y a qu’un pas et ces personnages, cette « africanaille lyonnaise », comme le dit la dédicace au début du roman, se déploient et se perdent dans un monde de beuverie, de fausses valeurs et parfois de bas instincts. Le rêve évoqué par le titre n’a rien de positif ici, il s’agirait plutôt d’une traversée du cauchemar. Ce qui ronge ces personnages exilés, ce qui les rend « tropicondriaques[2] », c’est le mal du pays (« J’ai mal à mon Afrique, oui docteur, là[3] ») et l’absence de liens. Or le texte est tout entier marqué, justement, par la parataxe[4] et la juxtaposition des énoncés. L’absence de liens se décline d’ailleurs dans le texte sous plusieurs formes : absence de liens avec le pays d’origine, certes, avec la famille (le personnage de Galant-Métro cherche à obtenir un regroupement familial, par exemple), mais aussi avec les autres habitants de Loug. Ceci est tout a fait perceptible à travers les frontières floues entre les différentes voix. Dans ce roman en effet, la voix, le discours, prime sur la narration, or ces voix se mêlent, d’une part, mais pour s’écraser les unes les autres, se bousculer, s’entrechoquer, bien plus que fusionner. On le voit dans le passage de la page 61. Nous sommes dans un bus. Le narrateur, fraîchement arrivé de Dakar, cherche le CROUS quand quelqu’un lui demande :

 

Pardon, monsieur, le train d’Ambérieux, s’il vous plaît. Je n’en sais rien, moi, je viens de Dakar. Je pardonne quand même. C’est si beau de pardonner, cela donne un sentiment de magnanimité, d’humanisme originel (…). A mon tour d’implorer la grâce de l’humanité pardon, monsieur, le bus numéro 26, s’il vous plaît ? Mes mains refusent de m’obéir, mon ticket me passe entre les doigts et glisse dans le caniveau. Pourriez-vous acheter des gants, non ? C’est vrai que pour vous, pour ce qui est de mettre un fil… 

 

L’absence de ponctuation (guillemets, tirets) fait que l’on passe de la voix d’un usager à celle du narrateur, puis, brutalement, à celle du machiniste, déployant sa verve raciste contre les étrangers. On pourrait faire la même remarque pour le passage de la page 107, lorsque le narrateur, étudiant, souhaite s’inscrire en physiologie et obtenir un logement. La voix de la fonctionnaire contrecarre et court-circuite alors le discours de l’exilé.

C’est donc cette absence de « tissu » social, que le texte-tissu met en exergue et parvient à dépasser.

  
Un rêve utile

            Formule énigmatique, le titre renvoie peut-être d’abord au pragmatisme de certains rêves de cette communauté, dans laquelle ce qui compte avant tout c’est la « débrouille », seule à même de permettre la survie. Galant-Métro, par exemple, rêve d’un regroupement familial et Seyni-Mboup de tiercé. « Une piaule et un job, c’est la gent humaine entière qui court après ça », peut-on lire à la page 63. D’ailleurs, le rêve est en permanence ramené au concret : « La vie est un rêve ; pour la gagner il faut bien dormir[5] ». Il y a ici un jeu évident entre le concret et l’abstrait, le langage littéral rattrapant le figuré.

Le « rêve utile » cela peut-être aussi, dans le roman, la volonté politique, utopique. En effet, ces personnages ne sont pas seulement des migrants, mais des exilés, des déracinés,  à l’image de Toussaint et Galant-Métro qui sont interdits de séjour dans leur pays pour des raisons politiques. D’où la volonté de mener une lutte unitaire qui conduit le narrateur principal, l’étudiant, à militer dans une salle de « l’Action culturelle de la jeunesse catholique », où l’on chante L’Internationale[6] et l’on donne des cours d’alphabétisation.

            Enfin et surtout, ne perdons pas de vue que l’étymologie du terme « rêve » est le « vagabondage ». Or, il s’agit bien par cela de désigner le cheminement de ces êtres à la dérive, mais aussi de vagabonder au gré des différentes voix, à travers les pensées les plus enfouies de chacun. Comme nous l’avons vu dans l’exemple cité de la p.61, il n’y a aucune frontière de ponctuation entre la parole proférée, celle qui est adressée à l’autre, et la parole intime, celle que l’on s’adresse consciemment ou inconsciemment à soi-même. Car au fond, ce que nous permet ce texte-rêve, c’est de vagabonder à travers les tréfonds de l’humanité et de ses pulsions. En cela, si le rêve est utile (« satisfait un besoin » au sens étymologique), c’est qu’il serait cathartique, permettrait de dire l’exil et le mal être. Le plus souvent ces voix se défoulent plus qu'elle ne parlent. Ainsi, Toussaint et Filfilo dans un bar s’exclament-ils à la vue d’une danseuse : « Ce cul-là, par exemple, il sait parler pour tous les autres (…). Ce n’est pas un cul, mon bel oiseau, c’est un patrimoine, celui de la reine, plein d’opales, de corail et d’invisibles fontaines » (p. 75). La danseuse éveille rêveries, pulsions et réminiscences « patrimoniales », comme si les mots permettaient de se libérer, voire se décharger, de la « tropicondrie ».


« Non pas de l’art mais de la RATEE de Soudan et de Dahomey »


         Cette citation d’Antonin Artaud mise en exergue au début du roman fonctionne sans doute comme un pacte de lecture. L’auteur y revendique le caractère non esthétique de l’œuvre qui va suivre. Comment ne pas penser ici à la théorie du « désart » d’Adorno ? L’auteur de la Théorie esthétique désigne en effet par ce terme la perte par l’art de son caractère esthétique, en tant qu’art de la non-clôture, de l’inachèvement ; de l’éphémère (c’est la fin de l’œuvre d’art-monument érigé contre la mort) ; d’art qui participe à une esthétique de l’informe et qui irrite le public, c’est-à-dire qui n’est pas de l’ordre du plaisir. Or, tous ces traits se retrouvent dans Un Rêve utile à travers le parti-pris poétique de Monénembo. Rappelons simplement que la théorie du désart est née avec la découverte des horreurs de la 2nde Guerre Mondiale. Or, avec ce roman, sans bien sûr que le parallèle soit établi, nous sommes aussi confrontés à une situation politico-historique qui oppresse les hommes et les brutalise.

Mais on peut également penser le parti-pris de la non-clôture, de l’inachèvement et de l’informe en termes positifs. Ne s’agit-il pas, en effet, d’instaurer un style, une écriture qui rende compte de l’exil ? L’écrivain francophone exilé utilise, certes le français, mais le présente parfois ici malicieusement comme une langue étrangère, notamment par l’insertion de termes en vieux lyonnais tels « fresteller » signifiant « fouetter »[7] tout en refusant de se plier aux règles de l’esthétique occidentale, qui privilégient cohésion et cohérence du texte.

Vagabondage, exil, errance, errements… Un Rêve utile reste une œuvre énigmatique et déroutante, mais pleinement poétique en tant qu’elle constitue une forme-sens, révélant une adéquation parfaite entre signifié et signifiant.

 

[1] « Je me considère comme un écrivain en fugue », entretien avec Patricia-Pia Célérier, Notre Librairie, n°126, Avril-Juin 1996.

[2] Tierno Monénembo, Un Rêve utile, Seuil, 1991, p. 13.

[3] Ibid., p. 131.

[4] La parataxe est une figure de rhétorique désignant l’absence de subordination. 

[5] Op. cit., p. 66.

[6] Voir le passage, p. 128-129.

[7] Ibid., p. 40.

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Published by La plume francophone - dans Dossier n°18:Tierno Monénembo
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