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1 août 2007 3 01 /08 /août /2007 23:00


De la philosophie appliquée au texte : absurdité, lucidité et frivolité

  Par Circé Krouch-Guilhem

 



Reza--Dans-la-luge-d-Arthur-Schopenhauer.jpgDans la luge d’Arthur Schopenhauer
est une somme de monologues décapants émanant de quatre personnages, qui vont tous être mis « en confrontation » les uns avec les autres : Nadine Chipman, Ariel Chipman, son mari, ancien professeur de philosophie en dépression, Serge Othon Weil, ancien collègue devenu consultant en droit, et la psychiatre que le lecteur n’entend que dans le dernier chapitre. Dans sa note d’intention, l’auteur les définit tels « quatre brefs passages en revue de l'existence par des voix différentes et paradoxales. Ou encore une variation sur la solitude humaine et les stratégies
[1] ». Reza opère un brouillage générique en donnant à ce « roman » un aspect théâtral. En effet, elle met bien en scène ces quatre personnages. Ceux-ci disent chacun leur texte sans s’arrêter, les virgules étant fréquentes et les points quasi absents.

C’est le sens de l’existence qui est ici questionné par le détail quotidien qui sature les textes. Il est mis au centre via la dépression du personnage d’Ariel Chipman, professeur de philosophie spécialisé jusque-là dans celle de Spinoza :

 

Je suis en luge vers la mort docteur. Tel que vous me voyez. Dans la luge de mon ami Arthur Schopenhauer. […] Je balance entre chagrin et ennui, le chagrin me sert à récupérer un peu de puissance que l’ennui vient effondrer aussitôt, j’oscille, comme les accents, entre l’aigu et le grave, je n’ai jamais pu maîtriser les accents, l’accent aigu, l’accent grave, jamais rien compris […] le lecteur choisit[2].

 

Mais chagrin, ennui, constats amers, oscillation morale concernent autant Ariel que sa femme ou que la psychiatre qui finalement apparaissent toutes deux moins équilibrées que lui : ses oscillations morales à lui sont rationalisées, intellectualisées. Elles correspondent à ce que Schopenhauer avait annoncé et théorisé[3]. Il est intéressant de voir alors comment Reza s’est servi de certains textes de Schopenhauer, comme cet extrait des Aphorismes sur la sagesse dans la vie:

 

Un simple coup d'oeil nous fait découvrir les deux ennemis du bonheur humain : ce sont la douleur et l'ennui. En outre, nous pouvons observer que, dans la mesure où nous réussissons à nous éloigner de l'un, nous nous rapprochons de l'autre, et réciproquement; de façon que notre vie représente en réalité une oscillation plus ou moins forte entre les deux. [...] ce vide intérieur qui se peint sur tant de visages et qui se trahit par une attention toujours en éveil à l'égard de tous les événements, même les plus insignifiants, du monde extérieur; c'est ce vide qui est la véritable source de l'ennui.

 

Une partie de la philosophie de Schopenhauer est distillée dans le texte, de manière ludique et ce n’est point l’ennui qui caractérise sa lecture : certaines situations prêtent à sourire, le cynisme y est roi.

 

Dans la luge d’Arthur Schopenhauer emprunte au traitement philosophique, en particulier celui de la philosophie antique du point de vue méthodologique, et, dans le même temps, l'oeuvre revêt un caractère théâtral : des dialogues socratiques on passe aux monologues de Reza. Le message du livre reste ouvert, et la clôture sur l’éloge de la frivolité par la psychiatre n’est pas si fermée. Ce dernier message n’en est d’ailleurs qu’un parmi d’autres, le moins effrayant peut-être.

Reza offre ici un ouvrage de confrontation qui pose des problèmes sans imposer de solution, entre philosophie et littérature, un questionnement sans résolution.

 

La philosophie n'a rien d'inutile. Au contraire! Je demande à la philosophie de revenir à ce qui fut sa fonction première: un art de vivre. Ce qui me gêne, ce n'est pas la philosophie mais la théorisation de la philosophie, la systématisation d'une pensée. […] Le petit homme de la littérature est pour moi infiniment supérieur à l'Homme de la philosophie parce qu'il est infiniment plus compliqué, complexe et proche que l'Homme pensé dans la globalité par les théoriciens: il se pose des questions, y répond bien ou mal, se noie, surnage, essaie d'escalader des montagnes[4]... 

 

 

 



[2] Yasmina REZA, Dans la luge d’Arthur Schopenhauer, LGF, Le Livre de poche, Paris, 2007 [Albin Michel, 2005], 89 p., p. 27-29

[3] Voir http://agora.qc.ca/mot.nsf/Dossiers/Arthur_Schopenhauer: un dossier intéressant sur Schopenhauer et sa philosophie qui permet une lecture plus profonde du texte de Reza.

[4] Entretien avec Yasmina Reza par François Busnel Lire, septembre 2005 http://lire.fr/entretien.asp/idC=48997/idR=201/idG=8

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Published by La plume francophone - dans Coups de cœur
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