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Présentation du blog

Animés par une même passion, nous sommes un groupe d'amis qui, étudiant à l'université les littératures francophones, avons voulu construire un espace d'analyse et de promotion des diverses créations artistiques francophones venues du monde entier, tout en y intégrant notre regard sur l'actualité.

Nous proposons, à travers ce blog, différentes rubriques enrichies, chaque quinzaine, par un dossier thématique ou portant sur une personnalité francophone. Des indications en tête d'article vous informe sur les différents publics "Tout public" "Didactique" "Analyse" auxquels s'adressent les articles.

Nous espérons ainsi vous faire découvrir et surtout apprécier de nouveaux horizons culturels.

 

L'équipe du blog

Vendredi 21 décembre 2007

Biographie de Albert Cohen

Par Célia SADAI 

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Le juif, le diplomate


Le romancier, poète, et dramaturge suisse romand d’expression française Albert Cohen naît à Corfou (Grèce) en 1895, et grandit au sein de la communauté juive de l’île. Ses parents, artisans commerçants, choisissent vite d’émigrer à Marseille face à l’antisémitisme grandissant. C’est son enfance à Marseille et la blessure de l’antisémitisme qu’il convoquera dans Le livre de ma mère, entre récit d’enfance et autobiographie. De même, Albert Cohen réagit au poids des injures dont il souffre en tant que juif dans Ô vous frères humains.

En 1914, Albert Cohen quitte Marseille pour Genève où il entame des études de droit puis de lettres. C’est aussi l’époque où s’affirment ses convictions, nourries par « l’expérience du Juif » : l’auteur s’engage en faveur du sionisme. Né ottoman, Albert Cohen prend la nationalité suisse en 1917 et épouse Élisabeth Brocher la même année. En 1921, leur fille Myriam naît ; mais quelques années plus tard Elisabeth meurt d’un cancer.

En 1925, Albert Cohen dirige la Revue juive, et collabore avec Albert Einstein et Sigmund Freud. De 1926 à 1931, il œuvre comme haut fonctionnaire à la Division diplomatique à Genève. C’est là qu’il découvre l’univers social dont il campe moeurs et manipulations à travers les caractères de Belle du seigneur (voir l’article de Sandrine Meslet infra).

Sous l’occupation allemande, dès Mai 1940, Albert Cohen fuit à Londres où il exerce pour l'Agence juive pour la Palestine : il est chargé d’entretenir des contacts avec les gouvernements en exil. Son activité sous l’Occupation est donc essentiellement diplomatique. En 1944, il devient conseiller juridique au Comité intergouvernemental pour la protection des réfugiés. De retour à Genève en 1947, il refuse le poste d'ambassadeur d'Israël et reprend son activité littéraire. Il est fait chevalier de la Légion d'Honneur en 1970 et meurt en 1981 à Genève.

 

L’écrivain


Albert Cohen publie Solal[1] en 1930, roman qui est le premier volet d’un cycle que Cohen entendait intituler « La geste des Juifs ». Le personnage de Solal y préfigure le héros juif qui constitue le cœur de la « mythologie » communautaire (voir Mangeclous, 1938 puis Les valeureux, 1969) qu’invente Albert Cohen – comme une compensation aux douleurs de l’Histoire. Le livre de ma mère (1954), témoigne de l’enfance juive et rend hommage à la figure maternelle – motifs qu’on retrouve dans ses Carnets (1978).

La postérité est assurée à Cohen à la publication de Belle du seigneur (1968), roman-somme qui reçoit le Grand Prix de l'Académie Française. Le roman porte au même plan l’amour et les relations sociales, qu’il «déconstruit » cyniquement en dévoilant manipulations et stratégies sur lesquelles ils reposent.

 

A lire…

Paroles juives (1921)

Solal (1930)

Mangeclous (1938)

Le livre de ma mère (1954)

Belle du seigneur (1968) – Grand prix du roman de l’Académie française

Les valeureux (1969)

Ô vous, frères humains (1972)

Carnets (1979)



[1] Solal raconte la jeunesse du personnage éponyme sur l’île de Céphalonie et ses premières amours.

par La plume francophone publié dans : Dossier n°23 : Albert Cohen
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Vendredi 21 décembre 2007

                                         Poésie pour un kippour

                                                          par Lama Serhan

 

Cohen, Albert : O Vous, Frères Humains (Livre) - Livres et BD d'occasion - Achat et vente
Comme le soulignent les études des ateliers Albert Cohen (Cahier n°15) il faut s’arrêter un moment à la genèse de cette œuvre avant de s’y engouffrer pour ne pas la plonger dans une analyse caricaturale. Tout d’abord c’est en 1905 que se déroule l’événement fondateur de l’écriture. Le petit Albert a 10 ans. Il subit alors sa première insulte antisémite. Un camelot qu’il admirait dans son aisance orale l’harangue dans la foule :

 

« Tu es un youpin, hein ? (…) je vois ça à ta gueule, tu manges pas du cochon, hein ? Vu que les cochons ne se mangent pas entre eux, tu es avare, hein ? Je vois ça à ta gueule, tu bouffes des louis d’or, hein ? Tu aimes mieux ça que les bonbons, hein ? Tu es encore un Français à la manque, hein ? Je vois ça à ta gueule, tu es un sale juif, hein ? Un sale juif, hein ? Ton père est de la finance internationale, hein ? Tu viens manger le pain des français, hein ? Messieurs dames, je vous présente un copain à Dreyfus, un petit youtre pur sang, garanti de la catégorie des sécateurs (…). »[1]

 

 Cela se produit donc dans une France plongée dans l’affaire Dreyfus. Observation non négligeable. L’image du juif est celle du traître à l’état, de l’espion… Et l'invective lancée est emplie de tous les clichés possibles.

           Puis ce n’est que quarante ans plus tard, en 1945, que Cohen décide de narrer l’événement dans un texte « Jour de dix ans ». Celui-ci connaîtra deux versions parues, pour la première, dans La France Libre, destiné à un public de résistant, pour la seconde, dans Esprit, destiné à un public chrétien. Le contexte historique est su de tous, nous sommes dans une France sortie de la Seconde Guerre Mondiale, avec la découverte des chambres à gaz. C’est pourquoi le texte s’achève sur cette vision de l’antisémitisme poussée à sa plus effroyable version.

Le texte final, celui que nous allons maintenant analyser, est paru en 1972 chez Gallimard sous le titre définitif de Ô vous, frères humains[2]. Prendre ce texte comme un plaidoyer contre l’antisémitisme nous paraît réducteur. Il est vrai que la source même et le cri qui en découle sont une apologie du Kippour. Mais c’est aussi une œuvre littéraire dont les références symboliques et poétiques ne doivent pas être niées.

           C’est pourquoi les questions que nous souhaitons soulever ici seront sur le plan de la structure aussi bien autobiographiques que celles portant sur les références à la fois intertextuelles et symboliques émises.

 

           

Devenir écrivain 

 

            L’incipit met en scène la relation de l’écrivain à la « Page blanche, ma consolation, mon amie intime (…) je veux ce soir te raconter et me raconter dans le silence une histoire hélas vraie de mon enfance »[3]. Nous voyons ici le désir du narrateur à partager un souvenir douloureux. Toute la posture de l’écrivain s’y trouve : la page blanche, l’histoire, le silence. La question entre l’identité du narrateur et celle de l’auteur est vite résolue : « et on vissera la planche étouffeuse au-dessus de moi, et je ne protesterai pas, pauvre agneau, et adieu, Albert Cohen. »[4]. Il y a d’ailleurs une certaine affection et une grande tendresse entre ce narrateur vieillissant, allant à grands pas vers sa mort et cet enfant de 10 ans aux boucles brunes, ce « mignon ».

            En tant que littéraires, nous sommes souvent face à des questions sur l’origine de l’écriture chez un romancier. Quelle motivation profonde pousse à l’écriture ? Qu’est-ce qui détermine cette soif de se faire entendre ? Cette œuvre dont nous pouvons dire être la dernière de Cohen, puisque les Cahiers sont la somme des pensées transcrites au long de sa vie, est la mise en lumière de son envie d’écrire. Sa motivation naissante va deux explcations. La première est le besoin de se sentir appartenir pleinement au pays d’accueil et de répondre aux invectives antisémites. Tout au long de ce texte, qui relate ses premiers errements en tant que juif (image du juif errant), se trouve des allusions à l’écriture : « Puis sur le mur du cabinet payant, j’écrivis, tout reniflant »[5]. Puis « la révélation me vint soudain que plus tard, oui plus tard, lorsque je serais grand, je me vengerais plus tard d’une manière illustre et délicate »[6], il sera écrivain, diplomate… La seconde vient de l'imagination débordante de l’enfant. Sa relation amoureuse avec Viviane : « histoire de Viviane que je me narrais longuement, mon premier roman, avec tous les détails, toujours les mêmes, minutieusement arrangés ». L’âne promis par son oncle Armand qu’il nomme Charmant et à qui il parle dans son errance mais qui n’existe, tout comme Viviane, que dans ses rêves.

         Rage et rêve, vengeance et illusion, l’écriture de Cohen mêlera par ailleurs tous ces sentiments. Véritable paradoxe que nous allons maintenant étudier dans l’alliance de la fiction et de la réalité dans le but de faire une œuvre universelle.

 

Autobiographie poétique, ou l’Homme en question :

 

Cette œuvre chamboule les notions maitresses de l’autobiographie. Le narrateur a, comme nous l’avons vu, une identité révélée. L’histoire contée est celle de son errance le jour de ses dix ans. Mais dans celle-ci se trouve ça et là des digressions symboliques à portée universelle.

        Tout d’abord l’identité affichée d’Albert Cohen se trouve tronquée par l’évincement du patronymique. Par tendresse sûrement pour l’enfant qu’il nomme par la suite Albert, mais aussi par souci d’universalité. C’est aussi dans le chemin qu’il prend et qui se voit être semé de graffitis racistes sur les murs, répétition obsessionnelle de la blessure première. Ouvrons une parenthèse pour nous pencher sur cette écriture particulière de la répétition chez Cohen. C’est au niveau des personnages dans les romans comme Solal, Belle du seigneur, Mangeclous et dans l’allusion autobiographique dans Le livre de ma mèreÔ vous, frères humains qui en est le miroir. Dans le texte que nous étudions Cohen revient d’ailleurs sur Le livre de ma mère : « Oui, je l’ai dit dans un autre livre, mais je veux le redire ici »[7]. Dans Le livre de ma mère, l’enfance est vue par le personnage de la mère, et, dans Ô vous, frères humains, celle-ci se vit à travers le personnage de l’enfant. Il serait trop long de s’attarder sur ce point mais il est pertinent d’y percer un jeu de réflexion.

         Le miroir littéraire est par ailleurs le trait poétique de notre texte « J’errais les yeux vagues et je me disais (…) J’errais les yeux agrandis et la bouche entrouverte, j’errais, stupéfait de découverte (…) J’errais et je suppliais Dieu »[8]. Toute la marche est alors rythmée non seulement par les pensées du jeune Albert reprenant inlassablement la douleur de l’insulte mais aussi par les jeux de langage poétique donnant ainsi au texte des envolées lyriques. Tout cela se trouve accentué par des références évidentes au judaïsme. Cohen appartient à ce peuple («mon héréditaire errance avait commencé. J’étais devenu un juif »[9]) et son cri épouse le cri des siens pour enfin se terminer dans le réquisitoire des camps de concentration. Ouverture ultime à la Shoah réponse à l’ « holocauste » vécu par l’enfant.

 

 

Son autobiographie devient l’emblème douleureux de tout un peuple dans lequel il se reconnaît dès lors qu’on lui assène son identité. La question identitaire semble se poser ici. Le physique, typiquement sémite de Cohen, étant le révélateur aux yeux du camelot lui vaut son incursion dans le judaïsme. Et celle-ci se trouve accompagnée par des références à l’histoire du peuple juif :

 

Ô mon peuple et mon souffrant, je suis ton fils qui t’aime et te vénère (…) Ô mes héros, les neuf cent soixante assiégés de Massada, suicides le premier jour de Pâques de l’an soixante-treize (…) Ô dans les captivités en tant de terres étrangères mes faméliques errants trainant leur tenaces espoirs au long des siècles (…) Ô tous les miens du Moyen-âge qui ont choisi plutôt la mort que la conversion, a Verdun-sr Garonne, a Carentan , à Brey, à Burgos, à Barcelone, à Tolède, à Trente, à Nuremberg, à Worms, à Francfort, à Spire, à Oppenheim, à Mayence, à travers l’Allemagne depuis les Alpes jusqu’à la mer du nord [10]

 

Alors faut-il le regard de l’autre sur soi pour se sentir différent ? Est-ce notre enveloppe corporelle qui fait donc naître en nous nos origines ? 
     
          Ces allusions historiques ne sont évidemment pas le fruit de la réflexion d’un enfant de 10 ans, mais Cohen lui prête ce langage… Et pousse son esprit dans ses retranchements factuels comme étant des choses innées. Comme si nous portions en nous l’histoire de notre peuple.

 

Cette démarche est-elle possible aujourd’hui ?......



[1] Page 38-39

[2] On peut y voir une allusion à La ballade des pendus de François Villon.

[3] Page 7.

[4] Page 18.

[5] Page 91.

[6] Page 93.

[7] Page 68.

[8] Pages 115-118.

[9] Page 95.

[10] Pages 139-141.

par La plume francophone publié dans : Dossier n°23 : Albert Cohen
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Mardi 18 décembre 2007

Analyse

 

Les caractères d’Albert Cohen dans Belle du Seigneur

par Sandrine Meslet

 

                                                                                              blog-belle-du-seigneur-copie-1.jpg

Le roman Belle du Seigneur paraît en 1968 aux éditions Gallimard et obtient le Grand Prix de L’Académie Française. Face à ce « roman-somme », dont la durée de rédaction s’étend sur près de trente ans et qui a été rédigé en pas moins de quatre manuscrits, les caractères jouent un rôle déterminant dans la cohésion et la progression du roman. Leur évolution, mais aussi leur régression, laisse apparaître une humanité carnavalesque, dénuée de naturel, entièrement tournée vers le grotesque et la parodie. Mais la médiocrité peinte par Cohen est dangereuse, menaçante, et n’a rien de véritablement comique. Le roman retrace l’amour fou de Solal et d’Ariane, femme mariée, qui s’avère trop éloigné des conventions amoureuses admises par la société bourgeoise genevoise. Le personnage de Solal apparaît comme intransigeant, idéaliste à l’extrême, voulant convaincre Ariane de la possibilité d’un amour immaculé. Ariane, elle, paraît entièrement, et peut-être dangereusement, dévouée à son amant, et cherche par tous les moyens à lui plaire en adhérant à ce pacte amoureux.

Le roman repose ainsi sur une double interrogation : cet amour est-il possible ou bien n’est-il pas lui-même la réalisation d’un nouveau leurre ? Le couple adultérin tente d’échapper aux regards désapprobateurs mais ne réussit qu’à s’enfermer dans un amour carcéral où la moindre once de naturel est traquée et où la violence se substitue peu à peu à l’idéalisme.

 

 

Paraître : de la saga des Deume à la parodie d’une société

 

A travers la description de la famille Deume, dont Ariane fait partie depuis son mariage avec Adrien Deume, Cohen se permet une incursion dans la tradition portraitiste des moralistes du XVIIe. La description des petits travers de ces personnages arrivistes, nouveaux riches, est un prétexte à la caricature que déploie, non sans délectation, l’auteur. Adrien Deume, fonctionnaire « planqué », rêve d’un destin qui dépasse ses capacités : « sa pipe sur la table lui offrit une compensation de virilité[1]. ». L’accessoire se présente comme un objet de compensation pour un homme frustré par sa propre médiocrité, la pipe est à ce titre évocatrice à bien des égards. Adrien Deume passe ses journées à s’interroger sur les stratégies qui lui permettront d’acquérir un poste plus élevé, et ceci sans jamais réussir à se concentrer sur son travail. Tout ce qui l’entoure doit rappeler aux autres sa position dans le monde, ce besoin de reconnaissance est poussé jusqu’à l’absurde puisque son enorgueillissement le conduit à la bêtise :

 

Sa femme, nom d’un chien, lui pouvant la toucher autant qu’il voulait. Coin, coin, coin, nasilla-t-il de bonheur, tout en pinçant ses narines entre le pouce et l’index. Bonne idée cette photo ça faisait haut fonctionnaire[2].

 

Adrien Deume est un être immature, habité par l’ambition, cherchant au long du roman à se construire une légitimité qu’il n’acquière jamais : « Il arpenta avec violence le salon, les mains au gilet, enthousiaste, habité par un dieu, le caviar[3] ».

Le portrait de la mère adoptive d’Adrien, Madame Deume, est dressé dans un premier temps grâce à la description de sa chambre. Le décor de mauvais goût de la chambre renvoie à sa locataire et surtout au milieu dont elle est issue. Le parler qu’elle emploie vient également renforcer la précarité de son nouveau statut : « Bref elle se sentait ce soir du même miyeu[4]. » et même ses attitudes semblent vouloir calquer, bien maladroitement, les codes d’une société encore inconnue, elle se donne ainsi  « l’air douloureux de la distinction[5] ».

Ce tableau caricatural des nouveaux riches n’est pas sans rappeler les descriptions ironiques de Proust dans La Recherche, cependant les Deumes sont belle et bien à l’image de la société dans laquelle ils évoluent. Le portrait de Madame Ventradour ainsi que celui de la communauté diplomatique élève sur un piédestal les faux semblants et explique en parti le jeu auquel se prête la famille d’Adrien. Madame Ventradour, amie et confidente de Madame Deume, se révèle dans un rôle digne d’une héroïne des Précieuses ridicules de Molière :

 

Oh, je me sens mal, pardon, mes sels anglais s’il vous plaît, mes sels dans mon réticule, sur le guéridon du vestibule, pardon, un petit flacon, pardon, sur le guéridon, petit flacon, pardon, guéridon, flacon[6].

 

Quant à la communauté diplomatique, elle est tournée en dérision à travers la description d’une réception au cours de laquelle les fonctionnaires sont décrits comme de jeunes débutantes lors de leur premier bal :

 

Sir John devisait maintenant avec Benedetti et le tenait familièrement par le bras. Cet attouchement du grand homme remplissait le subordonné d’une reconnaissance éperdue. Comme Adrien Deume, quelques semaines auparavant, il allait, vierge bouleversée, au bras du supérieur adoré, troublé par tant de bonté et de simplicité, fier et pudique, sanctifié par le bras magistral, levant parfois ses yeux vers le chef, des yeux religieux. Car sous son amour intéressé pour le grand patron, il y avait un autre amour, un amour horrible, un amour vrai et désintéressé, l’abject amour de la puissance, l’adoration femelle de la force, une vénération animale[7].

 

L’admiration première laisse place à l’épanouissement d’une fleur du mal caractérisée par l’amour de soi et c’est à cette nouvelle puissance qu’aspirent les fonctionnaires subalternes.

 

Aucune des médiocrités qui composent ce tableau de l’humanité ne semble échapper à Cohen, tout concourre à célébrer la grandeur, mais aussi la bassesse, de l’homme pris dans l’engrenage du monde et de ses conventions. Mais à ce paraître social se préfigure un comportement tout aussi destructeur qui va conduire le couple de Solal et d’Ariane à la mort. A défaut de paraître, le couple s’enferme dans l’artifice en refusant un laisser-aller naturel et nécessaire à toute relation saine. Le piège de l’idéalisme se referme sur les deux amants devenus caricatures d’eux-mêmes.

 

 

Etre par artifice ou le suicide de l’amour

 

Le personnage de Solal n’est pas de son temps, il rêve d’un amour pur au-delà des contingences du réel ; il porte alors sur cette humanité de pacotille un regard méprisant, déçu : « Toujours la même stratégie et les mêmes misérables causes, la viande et le social[8]. ». L’incipit du roman le représente entrant à la dérobée chez Ariane tel un voleur venant violer son intimité amorçant ainsi la caricature du romanesque. En voulant échapper aux stratégies amoureuses, Solal en produit de nouvelles mais à aucun moment il n’en déconstruit véritablement le schéma. Il semble fasciné par sa propre audace et par les moyens extravagants qu’il met en place. La figure de Don Juan, mentionnée explicitement lors du dîner entre Solal et Adrien Deume, apparaît un modèle pour Solal, dans sa volonté d’échapper à l’autorité établie par les hommes. Il n’y a en fait pas de place pour le juif dans ce monde à la dérive aux portes de la Shoah, ni pour le véritable amour. Solal est un personnage solaire (sol en espagnol signifie soleil) qui doit exister aux yeux du monde, or le confinement auquel se plie le couple va à l’encontre de cette aspiration première. Les apparences finissent par tromper le couple qui se retrouve pris à son propre piège :

 

Pauvres amants condamnés aux comédies de noblesse, leur pitoyable besoin d’être distingués. Il secoua la tête pour chasser le démon. Assez, ne me tourmente pas, ne me l’abîme pas, laisse-moi mon amour, laisse-moi l’aimer purement, laisse-moi être heureux[9].

 

 En voulant à tout prix échapper aux stratégies de l’amour, Solal convainc Ariane de ne jamais céder à la facilité, leur amour ne se compose alors que d’efforts et de devoirs qui abolissent le naturel en construisant un dangereux artefact amoureux. La vie quotidienne cannoise est assurée par un curieux cérémonial qui laisse largement apparaître un ridicule dont les personnages ne sont pas dupes. Elément artificiel par excellence, le jeu auquel se prêtent les deux amants, rend pathétique leur noble, mais désespérée, tentative :

 

Chérie, jusqu’à ma mort, je la jouerai avec toi cette farce de notre amour, notre pauvre amour dans la solitude, amour mangé des mites, jusqu’à la fin de mes jours, et jamais tu ne sauras la vérité, je te le promets[10].

 

Solal sait que le temps ne joue pas en leur faveur, son discours est aussi celui de l’urgence : « Donc, vite ses lèvres, diront tes yeux, et toute la toucher, et sur elle t’étendre et la connaître, et en elle vivre et merveilleusement mourir, et sur ses lèvres en même temps mourir[11]. » Le regret ressasse la nostalgie des premiers pas : « Elle est cuite et tu peux la manger à la sauce tristesse[12] », le désenchantement de Solal causé par la perte irrémédiable de la saveur des premières fois tourne à la violence et au harcèlement. La jalousie devient un moyen de rallumer la flamme dans les yeux d’Ariane, cruel remède à l’ennui et à la solitude qui s’installe. Le roman s’achève sur un double suicide, véritable acte de foi amoureux, et contre-pied à celui avorté d’Adrien Deume au moment du départ de sa femme, avec la certitude de n’avoir pas pu agir autrement : « […] hélas ils ne voient pas ne verront pas ma vérité et je reste seul et transis avec ma vérité royale hélas toute vérité solitaire […][13] ».

 

 

A défaut de haïr l’extérieur, Solal en vient à haïr ce qu’ils sont devenus et cet amour sclérosé, sans avenir, ne peut connaître d’autre remède que celui de la mort, seule éternité sur laquelle le temps n’a plus aucun effet. L’interjection « Hosanna » vient clore le destin littéraire d’un amour voué à l’échec, entamé sous l’égide de la tradition courtoise et achevé dans une pathétique et grossière farce où les personnages s’oublient dans l’excès de narcotiques. Hymne à l’amour et à sa déchéance, le roman traverse l’imaginaire amoureux collectif pour n’en retenir que la force désuète et le talent parodique



[1] p.58

[2] p.258

[3] p.126

[4] p.180

[5] p.183

[6] p.272

[7] p.241

[8] p.307

[9] p.369

[10] p.715

[11] p.335

[12] p.336

[13] p.777

par La plume francophone publié dans : Dossier n°23 : Albert Cohen
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Mercredi 5 décembre 2007

                                                               Alcool et dépendances


Afin de donner quelques éléments pour introduire au mieux le dossier, il faut revenir sur les liens que l’homme, et son double déformant le personnage, entretient avec l’idée de dépendance et se demander comment l’écrivain interprète ses rapports de dépendance. La dépendance est-elle aliénante ou bien se présente-t-elle comme une entreprise salvatrice ? La question est délicate vue l’ambiguïté de la notion dont les textes se font l’écho. Car la dépendance peut très bien s’apparenter à une forme de résistance visant à dépasser les limites communément admises et s’approprier les éléments propres à son contraire : l’indépendance. L’alcool, ainsi que toutes les autres formes de dépendance telles que le sexe et la drogue, créent une tension et mettent en débat la question du bien et du mal. Quelles sont les dépendances socialement admises ? Comment juger ou encore mesurer leurs excès lorsqu’il est surtout question pour ces dernières de compenser visiblement un manque ? La dépendance propose un mode de vie littéraire et ne trahit pas simplement une faiblesse mais se présente comme une résistance que la littérature tente de mettre en scène.

 

par La plume francophone publié dans : Dossier n°22 : Alcool et dépendances
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Mercredi 5 décembre 2007


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Le motif du bar : les métamorphoses d’un lieu, de l’abandon léthargique à l’extase rédemptrice

 

par Virginie Brinker et Célia Sadai

 


Pelourinho
[1]
, le roman du guinéen Tierno Monénembo raconte le parcours d’un personnage – double de l’auteur -  Escritore, qui se rend à Salvador da Bahia – la « petite Afrique » du Brésil - pour retrouver ses « cousins », descendants d’esclaves déportés d’Afrique. Innocencio, narrateur masculin du doublet narratorial Innocencio / Leda, va guider Escritore dans les rues escarpées du Pelourinho, le quartier historique de Salvador da Bahia. « O pelourinho » désigne en portugais « le mât de potence ». C’est là qu’on attachait les esclaves qui avaient survécu à la traversée, pour les vendre aux propriétaires de plantations. Comme un stigmate historique, la ville a donné le nom de « pelourinho » au quartier où s’est jouée la tragédie primordiale de l’Histoire du continent africain. Quand Monénembo intitule son roman Pelourinho, c’est pour revenir sur l’épisode historique qui a condamné le continent africain à l’épreuve de  l’altérité, mais aussi pour rendre hommage à la Diaspora que l’Afrique a essaimée.

 

 

Dans son roman Pelourinho, Tierno Monénembo déporte au Brésil la matrice narrative qui lui est chère depuis Un attiéké pour Elgass : la question de l’origine et de l’identité. Dans Pelourinho, l’origine se dissout et c’est la filiation qui s’y substitue : d’ailleurs les rets généalogiques confèrent au roman sa composition labyrinthique. Tout se passe comme si le motif de la quête de l’origine, désormais usé, conditionnait une écriture de l’informe, marquée du double sceau de la confusion des identités et de l’émiettement de la mémoire. S’il est question de la mémoire, c’est surtout à l’oubli que fait face Escritore. Ainsi la quête des origines se déporte vers la quête mémorielle et la révélation du lien immémoriale des Brésiliens aux Africains ébranle la communauté du Pelourinho. Communauté figée dans un quotidien à la fois ritualisé et erratique, le Pelourinho refuse tout principe d’ordre pour le règne de l’informe et du manque, un carnaval familier. Dans l’enclos du quartier, les corps semblent en putréfaction ; il n’y a pas de corps épique, et peu de corps parlants. Comme par compensation, chacun refuse une inscription immédiate au monde. L’alcool est alors le voile  nécessaire pour compenser les silences névrotiques de l’Histoire afro-brésilienne.

 

 

Deux métaphores en contrepoint : putréfaction et alcool

 

 

Parmi les réminiscences qui sont au cœur de son récit, Leda revient sur le « drame » du dépotoir. Petites, Lourdes et Leda se sont affrontées dans le purin du dépotoir de la favela Baixa de Cortume. Cette scène revêt une dimension symbolique importante. Dans Pelourinho, chacun décrit Leda comme un être hybride. Exu[2], son dieu protecteur, l’a faite bigarrée et métisse : « Elle a un grand amoureux la petite : ce vicelard d’Exu, le dieu de la perfidie, de l’ironie et des métamorphoses. »[3]. Ce mélange est l’allégorie du conflit identitaire auquel Leda est en proie. En effet, Leda souffre de deux traumatismes. Elle est d’abord à l’origine de la castration de son père, Zeze le minotier, qui a surpris sa mère, Madalena, avec son amant, Fernando. Zeze tue donc Fernando et menace Madalena qui le poignarde entre les jambes, mais c’est Leda qui souffle l’idée à sa mère et lui envoie le couteau « Prends le couteau, maman, prends-le[4] ». Leda va souffrir de cette culpabilité. La castration du père signale la rupture généalogique du lien du sang. Cette scène est à relier à celle du dépotoir quand Lourdes exhorte Leda à se souvenir de la castration du père, tandis que Leda refuse de le faire. On peut ainsi parler de « castration de la mémoire ». Leda souffre délibérément d’amnésie, c’est peut-être l’interprétation symbolique que l’on peut faire de sa cécité « La nuit est définitivement tombée (…) le grand voile noir a recouvert ma vue. » Devant l’insistance de Lourdes, Leda finira par étouffer celle-ci dans le purin. Cette scène est d’autant plus symbolique qu’elle convoque le motif de la gémellité, de l’aveu de Monénembo lui-même qui fait de l’extrait « le symbole de la dualité des faux-jumeaux, une guerre intestine[5] ». L’idée de gémellité associée à celle de paternité met en exergue le nœud des traumatismes de Leda : les liens de sang, eux-même métonymiques du questionnement sur l’origine. Si la gémellité porte une potentialité destructrice, comment rassembler des liens filiaux plus lâches, comme les liens historico-légendaires qui existeraient entre Escritore et ses « cousins venus d’Afrique » ?

D’autant que dans la seconde partie du roman, on apprend que Leda a conquis le fiancé de Lourdes, un Anglais, Robby, entraînant le suicide de sa « fausse-jumelle », puis qu’elle a trompé Robby avec Guilherme dont elle aura un enfant reconnaissable à sa tête en « pain de sucre ». C’est pourquoi, elle se voit dans l’obligation d’abandonner l’enfant. Une nouvelle fois, Leda rompt les liens qui la rattachent à une lignée. Cet abandon est un autre traumatisme, cela est perceptible dans la vision[6] qu’elle relate au chapitre VIII : un homme et une femme, un feu de cheminée dans une maison anglaise, une conversation roulant sur le prénom de l’enfant attendu. Ici, Leda éprouve la difficulté à se reconnaître en tant que sujet de ses souvenirs. Elle évoque cette femme à la troisième personne, car elle ne parvient pas à identifier que c’est d’elle qu’il s’agit. Ce n’est que plus tard (chapitre XII) qu’elle parviendra à s’approprier le souvenir et en devenir le sujet. Leda est l’être de la périphrase, figure de style qui refuse toute nomination franche de l’événement traumatisant, comme pour mieux révéler l’intensité du traumatisme « ce qui s’est passé au dépotoir[7] » ; « ce fou monsieur d’Angleterre[8] » - on se rappelle de la désignation euphémisante du génocide rwandais dans L’Aîné des Orphelins, par l’expression « les avènements ».

 

Lieu de l’informe par excellence, le dépotoir est donc le lieu de la douleur de la mémoire, et partant de l’amnésie volontaire. Le dépotoir est donc la métaphore spatiale qui traduit l’errance identitaire des habitants du Pelourinho, a priori destinés à un abandon de soi léthargique – torpeur dont les sortira l’intrusion inquiétante d’Escritore. En contrepoint, le lieu du bar, d’abord lieu d’une parole corrompue par les vapeurs d’alcool qui participe de l’acte d’amnésie, se métamorphose à l’arrivée d’Escritore, personnage d’essence mi-historique, mi-légendaire.


Le bar comme lieu dramatique de  la quête mémorielle : boire pour se souvenir ? ou le  goût de la subversion et du carnavalesque

 

 

En regard du dépotoir où la mémoire est avortée, le « barzinho do Preto Velho » (« le troquet du Vieux Noir ») se présente au contraire comme le lieu dramatique de la quête mémorielle d’Escritore / l’Africano[9] comme le nomme Leda. Là où Leda faisait tout pour oublier - comme en témoigne la scène du dépotoir - Escritore, lui, veut se souvenir, et veut que les autres se souviennent. Ainsi, la trame de la filiation avec ses « cousins » dont l’ancêtre serait le grand chef guerrier de l’Afrique pré-coloniale « Ndindi-Grand-Orage », serait un prétexte-alibi, la justification légendaire du discours historique rationnel. C’est ce qui prouve l’Histoire.

L’intrusion d’Escritore au sein de la communauté du Pelourinho est condition de la métamorphose du lieu du bar. Double en contrepoint de Samuel ou Juanidir, les faux prophètes harangueurs, Escritore bouscule la communauté au nom de la parole historique, comme le rappelle la prosopopée d’Innocencio : «&nb