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Présentation du blog

Animés par une même passion, nous sommes un groupe d'amis qui, étudiant à l'université les littératures francophones, avons voulu construire un espace d'analyse et de promotion des diverses créations artistiques francophones venues du monde entier, tout en y intégrant notre regard sur l'actualité.

Nous proposons, à travers ce blog, différentes rubriques enrichies, chaque quinzaine, par un dossier thématique ou portant sur une personnalité francophone. Des indications en tête d'article vous informe sur les différents publics "Tout public" "Didactique" "Analyse" auxquels s'adressent les articles.

Nous espérons ainsi vous faire découvrir et surtout apprécier de nouveaux horizons culturels.

 

L'équipe du blog

Mardi 3 juillet 2007

 

Bicentenaire.jpg                   Laissez-moi vous raconter la triste histoire d’Haïti
 
Le roman que nous avons envie de vous faire partager prend comme décor la fête du bicentenaire de l’indépendance d’Haïti en 2004. Cette date du 1er janvier 2004 est celle du deuil pour de nombreux haïtiens. En effet, cette journée qui devait être une fête devient le théâtre de la peur et de l’oppression. Dans les sillons des routes de nombreux manifestants défilent, les uns scandant leur soutien a Aristide et les autres, plus nombreux, lui demandant sa démission. La seule réponse que le gouvernement haïtien offre à ces manifestants est un bain de sang. Celui-ci est perpétré par des gangs payés afin que la police et l’armée puissent réprimer les dissidents par la force et la violence. Les informations sur les conséquences de cette répression données sont : « On a dénombré un mort, une dizaine de blessés par balle, jets de pierres et tessons de bouteilles et plusieurs arrestations. La personne tuée, Lionel Victor, un partisan lavalas âgé de vingt-sept ans, avait reçu à bout portant une grenade lacrymogène (lancée par la police) qui a été se loger au niveau de son thorax. » (Source : site www.afrik.com/article6918.html).
Lyonel Trouillot nous livre alors un témoignage romanesque de cet événement. C’est à travers les yeux et les pas de Lionel, « l’étudiant », que nous suivons cette journée meurtrière. On le regarde durant les premiers chapitres « descendre la colline » et dans les chemins se croisent ses souvenirs, sa réalité présente. On y voit sa mère, Ernestine Saint-Hilaire, au verbe proverbial répétitif « Ecoute ce que te dit Ernestine Saint-Hilaire. Moi noire, je sais de quoi je parle » (Page 15). On y voit aussi Little Joe, le renfrogné, la petite frappe au corps « tatoué de héros et de slogans hétéroclites : Guevara, Wycleef Jean, Tim Duncan, shoot to kill, les femmes c’est de la merde, les rats pourrissent dans leur trou, je veux tout, peace and love. » (Page 11), l’épicier et sa femme, Alfred et ses parents, Ayissa la belle et Paulemon son prince, l’étrangère, la foule, la police…Il existe aussi dans ces rencontres un personnage essentiel au roman qui prend toute son ampleur dans les derniers chapitres, c’est le Temps. Il s’accélère pour devenir le métronome de l’action. Il bat la mesure de la mort qui s’abat sur la foule pour disparaître et tromper le regard. Car dans la mort de Lucien, il n’y a qu’une seule réalité, c’est celle du silence. Pareil au « roman du silence » (page 121) que Lionel n’écrira jamais mais qu’il subira.
Nous pouvons signaler que l’auteur nous interroge et cela dès l’avis au lecteur ou plutôt lance un pacte de lecture sur le fait qu’il parait inutile de continuer ce livre puisque « sans savoir qu’au bout de la marche il va mourir, ce que le lecteur sait déjà au début du récit, prenant ainsi sur le héros une inutile longueur d’avance » (Page 10). 
Pourquoi donc est-elle « inutile » cette connaissance du lecteur ?  Ici on est dans l’Histoire connue. On sait que le héros va mourir. Umberto Eco a largement développé la notion du lecteur dans Lector in Fabula (1ère édition italienne 1979, édition française 1985). Il établit dans ses recherches le mouvement de coopération qui existe entre l’œuvre et le lecteur. Celui-ci a un rôle puisque « le texte est  une machine paresseuse qui exige du lecteur un travail coopératif acharné pour remplir les espaces de non-dit ou de déjà dit restés en blanc » (page 27). Donc même si la fabula (l’histoire) a une fin prévisible pour le lecteur, elle ne l’empêche pas de vivre intensément le livre à venir. Parce que malgré la véracité de la fiction de Lyonel Trouillot, le déroulement de l’action est une construction de l’auteur. Et c’est dans « la jouissance du texte » que le lecteur trouve tout son plaisir.
Toute la particularité de la littérature se trouve ici. Dans l’univers des possibles. Dans la capacité à faire émerger dans la chambre, le fauteuil, voire le hamac du lecteur une réalité qui lui apparaît, dans la force des mots, personnelle et intime.
 
                                                                                                          Lama SERHAN
 
 
par La plume francophone publié dans : Faveurs et saveurs estivales
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Mardi 3 juillet 2007

La Cité des roses[1] de Mouloud Feraoun

Testament à deux voies

 

 feraoun.jpg

            Dans cet inédit de Mouloud Feraoun, le lecteur découvre l’histoire d’un directeur d’école algérien descendu des montagnes pour s’installer à la Cité des Roses. Il y rencontre une enseignante française qu’il aimera. La relation du directeur et de Françoise est tumultueuse, d’autant plus que « l’Autre », M.G., un officier des « Unités Terrestres » qui « prêchait “l’intégration des âmes à tout prix” et “la fraternisation obligatoire”. » (p. 50), va tenter de séduire Françoise qu’il attire d’ailleurs. L’amour des deux personnages principaux est un amour interdit. Ils sont tous deux mariés et appartiennent, visiblement, aux deux parties camps qui s’opposent lors de la guerre d’Algérie : « Plus que jamais, il s’agissait pour les Français de garder l’Algérie en supprimant toute opposition. Il s’agissait pour nous de reconquérir notre liberté et d’être maîtres chez nous. » (p.166). Ils se sont promis de faire de leur histoire un roman, promesse tenue par le directeur qui nous la livre à la première personne du singulier : « ... je vais donc reproduire ce début qui, dans notre histoire, est plutôt un aboutissement. Puis, toujours pour me justifier et pour excuser Françoise, j’essayerai d’expliquer comment nous en sommes arrivés là. » (p. 67).

L’histoire, qui se déroule en 1958, imagine l’Algérie qui s’affranchit de la France et va jusqu’à supposer les rapports que pourraient entretenir ces deux pays jusqu’à la séparation finale : 

Tous deux, nous n’attendions plus grand-chose de ce lundi. Peut-être le baiser d’adieu avec des larmes de bêtes. Peut-être rien du tout : une simple poignée de main parmi toutes les autres. Enfin, dans le domaine du possible, double crise de colère suivie d’une vive altercation pour s’en aller avec de la rancune. Une fausse rancune qui masquerait notre tristesse. (…) En fin de compte, ça a été la poignée de main, accompagnée d’un regard chargé de toute la tristesse du monde et aussi d’un soupçon de promesse. (p. 59)

La promesse d’une autre rencontre algéro-française se traduit dans la relation amoureuse des deux personnages. À propos de ce livre, l’auteur du Fils du pauvre pense :

… si la politique peut donner une certaine teinte à l’amour, elle ne peut ni le nourrir, ni le modifier, ni l’empêcher. C’est la politique, la morale, l’honnêteté, etc. qui recherchent toujours des accommodements avec l’amour. (…) J’ai cru qu’il était indiqué de faire s’épanouir un tel sentiment au milieu de la haine et qu’il suffisait de rappeler en contre point que cette haine existait, se traduisait par la colère, l’hypocrisie, la souffrance et la mort. Mais de cette situation historique sur laquelle je n’avais pas besoin d’insister, j’ai voulu que les personnages s’évadent en se donnant l’un à l’autre. (couverture)

L’évasion est difficile pour une Française menacée par les attentats algériens et sur laquelle le militaire M.G., comme « mon général », a jeté son dévolu. En parlant de sa passion pour le directeur, elle dit s’être « … engagée sur une pente ! » (p. 63). Elle est aussi difficile pour un enseignant considéré comme un « hybride » qui risque d’être tué par les deux camps ennemis : « L’instituteur n’était pas un traître mais un hybride. Personne n’en voulait plus, il était bon pour le couteau, la mitraillette ou tout au moins la prison. » (p. 18). Tout cela se passe alors que « Chaque jour, la guerre s’infiltrait à l’intérieur de l’école comme une encre rouge et boueuse dans laquelle il fallait patauger constamment. » (p. 43)

En 1958, Feraoun savait déjà qu’il allait être tué. « Pour sa part, il savait qu’il serait une victime, rien de plus. Oui, vraiment, il sentait la charogne mais la même odeur imprégnait également tous les autres et, en dehors de cette évidence, tout le reste ne signifiait rien. » (p. 21) Cela ne l’empêchait pas de rêver. Françoise représente la France idéale, celle qui sait qu’elle a tort et qui a, parfois, le courage de le dire, qui veut « la paix des cœurs » (p. 32) et non la paix des braves. Elle incarne aussi les Européens d’Algérie dont le sort après-guerre se posait déjà. Pourtant, tout le monde était préoccupé par les apparences.  

« Le masque ne trompait personne mais il pesait à tous. » (p. 46-47). En effet, tout au long de ce récit, où l’espoir lutte contre la réalité, chacun cherche à se rassurer et à avoir bonne conscience, ce qui est une manière de se donner l’illusion de commander le navire de son destin alors que le hasard est le seul maître à bord : « Malik avait perdu son père six mois auparavant, tombé, lui, au beau milieu de la route mais au même endroit [que celui où l’enfant de quatorze ans a été criblé de balles], comme par hasard. » (p. 16). L’enseignant, lui, « … venait d’apprendre par hasard que, dans tel village où il débuta, il n’y avait plus âme qui vive. » (p. 17). La réalité est telle que cet amour semble quelque chose « d’insolite » comme la lettre bleue envoyée par Françoise, rentrée en France seulement pour ses « vacances » car, malgré tout, « notre conviction profonde est que nous sommes faits pour être amis. Je crois que cela durera toujours, même si d’autres doivent en souffrir. » (p. 66), tout en interpellant les ennemis de la réconciliation : « Songez à nos enfants » (p. 73). Trois années après l’écriture de ce roman, rejeté par les éditeurs français qui exigeaient des modifications refusées par l’auteur, Mouloud Feraoun ajoute, en 1961, un épilogue, sans doute imposé par le temps et dont la conclusion est on ne peut plus testamentaire : « Bonne chance à tous. Vous avez trop souffert. Adieu Françoise ! » (p. 170).

 

Ali Chibani


[1] Alger, éd. Yamcom, 2007, 170 pages. L’auteur a donné à ce roman le titre de L’Anniversaire, mettant en avant le rendez-vous manqué que se sont donnés les deux personnages principaux pour célébrer leur premier baiser. Le titre ayant été attribué par les éditeurs français aux premiers chapitres, suite du Fils du pauvre, d’un ouvrage entamé par Feraoun avant son assassinat en 1961 par l’OAS, ce dernier récit porte le titre de son premier chapitre.

par La plume francophone publié dans : Faveurs et saveurs estivales
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Lundi 2 juillet 2007

 

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Eve de ses décombres : 
L’oratorio des adolescents perdus

 

 

 

D’une totale maîtrise, Eve de ses décombres, le dernier roman d’Ananda Devi, paru chez Gallimard en 2006 et récompensé à juste titre du prix Inter et des Cinq continents de la Francophonie, laisse surgir l’image d’un lieu retranché du progrès. « Troumaron, c’est une sorte d’entonnoir ; le dernier goulet où viennent se déverser les eaux usées de tout un pays ». « Nous sommes accolés à la montagne des Signaux », (page 13). Quartier déshérité de Port-Louis, sur l’île Maurice, Troumaron représente un espace tristement actuel, cerné par le chômage et la violence. Mais en même temps, il apparaît comme une métaphore douloureuse de l’existence saisie entre destin et survie. Au-delà du réel, l’insularité devient alors une façon de ressaisir le thème biblique de la Chute ; et le roman, le moyen poétique de recueillir avec plus de sensibilité des voix en prise avec la fatalité et l’exclusion.

Mais l’intensité du roman Eve de ses décombres tient surtout au passage à l’adolescence de chacun des personnages, à ce moment où Eve, Sad, Clélio et Savita accèdent à cette conscience trop aiguë d’eux-mêmes et du monde qui les entoure. Elle tient aussi au choix narratif de l’auteure qui restitue leur point de vue afin de faire ressortir le contraste de leurs expériences alors qu’un événement dramatique les oriente définitivement.

En effet, dans une première partie, le roman dévoile la multiplicité ambivalente des personnages pour les projeter dans une seconde partie sur un fond d’enquête policière. Après un prélude énigmatique d’Eve, Sad fait l’épreuve de son impuissance comme celle des mots qu’il aime et qu’il dédit à Eve. Il regarde Eve s’abîmer sans parvenir à la toucher et sans savoir comment la protéger. Clélio, lui, noie ce qui lui reste d’innocence dans une violence sans foi ni loi et s’enfonce dans la solitude. Seule Savita est entrée dans l’existence d’Eve. Son amitié permet de l’extraire du commerce de son corps qu’Eve traduit comme seul refus possible de son appartenance à Troumaron : « J’avais une monnaie d’échange : moi. […] Tout ce que je leur donnais, moi, c’était l’ombre d’un corps. […] J’ai dix-sept-ans et je m’en fous. J’achète mon avenir », page 20-21. Mais la mort traverse l’univers des uns et des autres et les fait basculer dans cet état limite où le dénuement de la condition humaine trouve son expression. Au fur et à mesure des monologues intérieurs, principalement de Sad et Eve, un chant s’installe dans ce récit où la perte des illusions se rapproche d’une perte de soi, jusqu’à le transformer en oratorio pour l’être aimé.


Six mots ; un pour chaque paume, un pour chaque pied, un pour la tête et un pour le cœur. Je dégouline rouge.

Pour la première fois, elle m’entoure de ses bras. Sa bouche est désolée, mais inflexible. Malgré mon désarroi, je mesure le centimètre qui nous sépare.

Sinon cela n’aura servi à rien, dit-elle[1].

Dans ce roman, c’est par touches délicates qu’on avance. Se dévoilent alors des zones qui interrogent l’espoir, quand l’innocence ressemble au paradis perdu.

 

Caroline TRICOTELLE

 

[1] Ananda Devi, Eve de ses décombres, Paris, Gallimard, 2006, p. 155.

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Lundi 2 juillet 2007

9782752601704-0-2005251354-2-.jpgEntendez-vous dans les montagnes

de Maïssa Bey

 

 

Maïssa Bey est le pseudonyme de Samia Benameur, une auteure algérienne d’expression française vivant dans l’Ouest algérien et également présidente d’une association culturelle « Paroles et écriture ».

Parmi ses nombreux romans, Entendez-vous dans les montagnes occupe une place très particulière car il se présente comme un témoignage que l’auteure a longtemps gardé enfoui en elle : « Ce récit que j’ai eu tant de mal à écrire et qui est là enfin ». Cette histoire cachée, refoulée, entourée de silence c’est celle de son père, un instituteur mort sous la torture pendant la révolution algérienne et dont Maïssa Bey ne garde que très peu de souvenirs : une photographie en noir et blanc datant de l’été 1955 qui ouvre le livre ainsi qu’une lettre d’affectation à Boghari et une carte postale qui le referment.

Le récit, construit comme une pièce de théâtre, dans un lieu clos, met en scène la rencontre de trois destins dans un train qui roule vers la cité du Vieux Port. L’une des protagonistes est une algérienne réfugiée en France afin d’échapper à la guerre civile et qui ne cesse de penser à son père mort sous la torture des militaires français quarante ans auparavant parce qu’il était engagé pour l’Indépendance. Face à elle voyage un médecin retraité qui a fait son service militaire en Algérie, dans le village et l’année même où le père de la narratrice est mort. Enfin, leur voisine est une jeune fille, petite-fille de Pieds-Noirs, qui aimerait bien comprendre ce douloureux passé dont personne ne veut parler.

Cet étrange voyage se transforme alors peu à peu en étrange partage et les souvenirs refoulés apparaissent en filigrane :

 

C’était comme si on avait ouvert des vannes pour laisser couler la boue, toute la fange d’un passé qui s’avère soudain très proche et encore sensible. Comme si en passant le doigt ou en palpant une cicatrice ancienne dont les bords s’étaient refermés, croyait-on, on sentait un léger suintement, qui se transforme peu à peu en une purulence qui finit par s’écouler de plus en plus abondamment, sans qu’on puisse l’arrêter.[1]

 

Mais si la tension et l’émotion sont constantes dans ce livre bref, concentré à l’extrême, aucun sentiment de haine ou de vengeance ne suinte. Les fils de la mémoire permettent seulement à l’auteure de faire revivre son père et de se confronter à ses démons :

 

Elle se dit que rien ne ressemble à ses rêves d’enfant, que les bourreaux ont des visages d’hommes, elle en est sûre maintenant, ils ont des mains d’homme, parfois même des réactions d’homme et rien ne permet de les distinguer des autres. Et cette idée la terrifie un peu plus.[2]

 

            Un livre d’une grande beauté qui demande à ce que l’on entende toujours dans nos âmes le bruit des souvenirs. 

                                                                                         Jessica FALOT

 

[1] Maïssa Bey, Entendez-vous dans les montagnes, Editions de l’Aube, coll. Regards croisés, 2002, p. 43.

[2] Ibid, p. 70.

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Lundi 2 juillet 2007

511M87EBE4L.-AA240--1-.jpgMariama Bâ, Une si longue lettre

Dici et d’ailleurs

 


           
Dans ce roman paru en 1979, l’écrivain sénégalaise Mariama Bâ écrit à la première personne la lettre que Ramatoulaye, qui vient de perdre son mari Modou Fall, envoie à son amie d’enfance Aïssatou. Dans l’intimité de cette confession, la narratrice nous plonge dans une atmosphère douce-amère, au cœur de ce sentiment étrange situé entre la nostalgie poignante de l’amour heureux et la fatalité de l’impossibilité à le faire renaître.

            Mais ce n’est pas le veuvage qui inspire ces méditations à Ramatoulaye. Les difficultés du couple datent… de l’arrivée de la jeune Binetou. Cette camarade de classe de Daba, la fille de la narratrice, est en effet devenue la co-épouse de cette dernière. Ramatoulaye enrage, étouffée par la jalousie, elle qui partageait jusque là avec Modou Fall trente années d’union et douze enfants. Mais elle sait aussi pertinemment que « Binetou est un agneau immolé comme beaucoup d’autres sur l’autel du matériel[1] », et que ce mariage lui assurant une villa, une rente mensuelle, des habits prêt-à-porter et un futur voyage à la Mecque pour ses parents, est un moyen d’échapper à sa condition. Le roman fustige donc la polygamie, mais aussi les impasses de cette société clivée. Et c’est certainement en cela que le roman est d’une profondeur si touchante, chaque sujet est abordé dans toute sa complexité, et toujours sous l’angle de l’émotion de la narratrice.

 

            Les sentiments de Ramatoulaye envers son mari défunt sont en effet ambigus, à la fois empreints de tendresse et de colère mais aussi de dépit et de nostalgie. Ceci confère au roman une dimension universelle, au-delà des sphères temporelles (les années 1970) et spatiales (le contexte culturel sénégalais).

 

Et dire que j’ai aimé cet homme, dire que je lui ai consacré trente ans de ma vie, dire que j’ai porté douze fois son enfant. L’adjonction d’une rivale à ma vie ne lui a pas suffi. En aimant une autre, il a brûlé son passé moralement et matériellement, il a osé pareil reniement… et pourtant. Et pourtant que n’a-t-il fait pour que je devienne sa femme ![2]

 

 La peinture de la rencontre avec Modou Fall (chapitre 6) et celle de la vie à ses côtés (chapitre 9) rendent compte de ce mariage d’amour, contre l’avis des mères des deux protagonistes et la tradition. Enfin, le chapitre 16 décrivant la vie de la narratrice délaissée par son mari, épris d’une femme plus jeune, est à mon sens le plus émouvant… « Je survivais » peut-on y lire comme un leitmotiv. On y voit certes une femme seule et rongée de regrets, mais une femme digne, finissant par se réconcilier avec sa solitude et finalement sans doute avec elle-même.

 

            Mais ce court roman n’en reste pas là. D’une rare densité, il nous dépeint également une société en pleine mutation, prise entre tradition et modernité, notamment à travers la question de la place des femmes. Cette société est celle de l’après-indépendance et du cortège de questionnements qu’elle soulève : « Le modernisme ne peut donc être, sans s’accompagner de la dégradation des mœurs ?[3] ». Aïssatou, l’amie d’enfance, est d’ailleurs le symbole de cette transformation profonde. Contre la tradition, elle a épousé par amour Mawdo Bâ, mais la mère de celui-ci lui a imposé comme co-épouse la petite Nabou, descendante de princesse, qu’elle a élevée et, pour ainsi dire « dressée », pour son fils. Aïssatou, « pionnière hardie d’une nouvelle vie[4] », contre l’avis de tous demande alors le divorce, fait des études et part travailler pour l’ambassade du Sénégal aux Etats-Unis. On voit clairement dans cet exemple, que les femmes, suivant la génération à laquelle elles appartiennent, incarnent le conservatisme ou le progrès. Elles apparaissent ici comme les seuls agents de l’Histoire en marche, les actions des hommes n’étant que des épiphénomènes. Soucieuse d’explorer dans toute sa complexité cette mutation, Mariama Bâ évite les grandes théories. C’est pourquoi, le lecteur s’attache moins au parcours édifiant d’Aïssatou qu’à celui, plus nuancé, de la narratrice, à travers les différents obstacles qu’elle rencontre. Ramatoulaye, en effet, pourtant victime de cette société traditionnelle, ne la rejette pas, bien au contraire : « Nous étions pleins de nostalgie, mais résolument progressistes », dit-elle à la page 43. Son métier d’enseignante la passionne et elle le vit comme une mission émancipatrice[5], certes, mais ce n’est que l’expérience douloureuse du délaissement qui la poussera à accomplir une révolution interne et intime, celle de s’accomplir en tant que femme, à travers des actions quotidiennes et apparemment anodines : aller seule au cinéma, parler de sexualité à ses filles, aider sa fille Daba, encore toute jeune, à élever un enfant qu’elle a conçu par amour…

 

Les dernières pages, gorgées d’espoir nous distillent en quelques lignes les clefs d’un bonheur simple et digne, dans lequel pourront se retrouver toutes les femmes, mais aussi comme le dit l’auteur elle-même, les « hommes de bonne volonté ».

 

Virginie BRINKER

 

 

 



[1] Mariama Bâ, Une si longue lettre, Serpent à plume, coll. Motifs, 2001, p. 77.

[2] Ibid. , p.32.

[3] Ibid. , p. 142.

[4] Ibid. , p. 69.

[5] Voir le chapitre 9 (les pages 50 et 51 en particulier).

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