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Présentation du blog

Animés par une même passion, nous sommes un groupe d'amis qui, étudiant à l'université les littératures francophones, avons voulu construire un espace d'analyse et de promotion des diverses créations artistiques francophones venues du monde entier, tout en y intégrant notre regard sur l'actualité.

Nous proposons, à travers ce blog, différentes rubriques enrichies, chaque quinzaine, par un dossier thématique ou portant sur une personnalité francophone. Des indications en tête d'article vous informe sur les différents publics "Tout public" "Didactique" "Analyse" auxquels s'adressent les articles.

Nous espérons ainsi vous faire découvrir et surtout apprécier de nouveaux horizons culturels.

 

L'équipe du blog

Samedi 23 juin 2007

Pourquoi fermer les yeux sur le monde ?

 

 

Aussi longtemps que je me souvienne je ne me suis jamais couchée tôt, il y a toujours eu un livre pour empêcher le sommeil de s’installer. Cette ivresse de la lecture m’a menée naturellement vers les études de lettres, et à mon premier panthéon littéraire si convenu ont succédés des noms d’un autre lieu, d’un autre temps « Samarcande, Omar, Léon, Mani... » Pourtant si Samarcande a remplacé Combray, je n’ai cessé de reconnaître ce que j’étais à travers des réalités d’ailleurs. J’ai trouvé un chemin à ma sensibilité dans les textes d’un homme né au Liban, de l’âge de mon père, et j’ai reconnu dans ses traces ma réalité. J’ouvre ma chronique sur un chant d’amour impudique entre une lectrice et un texte, entre une lectrice et le monde.

Amin Maalouf est le monde.

Le monde d’Amin Maalouf est venu se joindre à ce désir d’écriture et de lecture, ce monde qui vous appelle, qui vous entraîne loin de chez vous, bien au-delà des frontières de votre nom, de votre culture. C’est ainsi que par une froide journée de janvier j’ai fait la connaissance d’un homme, Amin Maalouf l’innocent créateur de mon monde, dont j’ai placé l’œuvre aux côtés de Cohen, de Gary, de Zweig. Et aujourd’hui je suis attristée pour le monde, pour mon monde, qu'Amin Maalouf ne soit pas des immortels. L’entrée au panthéon littéraire français lui est refusée, le vénérable et intègre romancier n’en sera pas : Le Manifeste des 44 aura eu raison de sa candidature. Car en France il faut choisir entre être un homme conscient des problématiques de son temps et un homme retiré membre d’un poussiéreux édifice littéraire. En faisant le choix de remettre en question le consensus intellectuel et politique autour de la francophonie, dont on peut critiquer sans détour la récupération dont elle fait l’objet, Amin Maalouf a pris parti contre une cause élevée au rang de priorité nationale. Pourtant Le Manifeste appelle à une réflexion plus large qui dépasse les frontières politiques, lesquelles limitent et entravent la notion ; moi-même, étudiante en littératures francophones, je suis consciente des limites de ma discipline et j’aime entendre des auteurs me le rappeler. La francophonie n’est pas un cheval de Troie, conçue pour imposer l’identité française au monde, elle est le monde, et c’est en ces termes que je la reconnais et la fais mienne. Cet audacieux manifeste a également été signé par Erik Orsenna, lui-même membre de l’Académie française, ceci pour nous rappeler qu’il réunit des personnalités distinctes qui défendent une cause commune : le respect et la considération de l’altérité. Les raisons du retrait de la candidature d’Amin Maalouf au siège d’éternel semblent liées à la signature du Manifeste, il est fâcheux de voir qu’au lieu de comprendre son sens et ses enjeux on se contente d’en évincer les membres.     

Mais en même temps ce monde qui ne peut être contenu dans un costume vert étriqué, vestige d’un autre temps auquel la modernité fait peur, il ne me faut pas oublier ceux qui l’ont déjà fait entrer comme Assia Djebar ou encore François Cheng. Je trouve seulement que le prix du renoncement à sa liberté d’être et de penser reste un tribut lourd à payer, l’entreprise de formatage académique me semble trop risquée pour l’indépendance d’un esprit maaloufien. Renoncer à penser, ne pas exprimer de réticences, vivre sous l’égide du consensus : autant accepter le tribut de la mort et faire le pari de la vie. Il y a bien longtemps qu’Amin Maalouf a renoncé à l’éternité, à la perpétuité pascalienne, pour devenir un citoyen du monde vivant. Encore une fois je m’interroge comment faire entrer le monde dans un costume étriqué, sans vie, en partance pour une bien  maigre éternité ? Parce que lire c’est devenir et s’imprégner de l’autre, j’ouvre une perspective, ma perspective et je prends la défense de ce que j’aime.

Amin Maalouf est le monde.  

 

Ouvrir sa porte à Napoléon et la fermer sur l’altérité devient ces derniers temps une fâcheuse tradition française, je ne suis pas de cette France et n’en serai jamais

Sauvageonne je suis, Sauvageonne je resterai.

 

 

 

           

                                                                                                          Sandrine MESLET

par La plume francophone publié dans : Chronique
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Lundi 18 juin 2007
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Chronique première : Présentation du festival et introduction à l’histoire de l’océan Indien par Madagascar et la thématique de l’esclavage

 

Le festival

Il n’est pas fréquent d’évoquer son ignorance. Il y a quelques années, à l’heure de la loi Tobira et de la décision de commémorer l’abolition de l’esclavage le 10 mai, je ne percevais que vaguement l’importance de ces informations. Par la suite, en participant au festival « Ti Piment, arts et cultures de l’océan Indien » dont l’objectif est la découverte de son histoire, de ses cultures, de sa réalité actuelle à travers ses formes artistiques, j’ai dû combler mon ignorance pour enfin me donner un aperçu de tout ce qui m’échappait quelques mois auparavant.

Chaque édition du festival est marquée par une thématique précise autour de laquelle s’axent les disciplines artistiques et leurs représentants. Pour la première édition en 2005, le thème de l’esclavage fut choisi comme point de départ. Puis en 2006, celui de la femme, vecteur du métissage entre les races et les cultures, au centre de la croissance et du développement culturel des colonies. Ma mission fut alors de mettre en place une librairie spécialisée et une rencontre littéraire. Ce fut surtout l’opportunité de comprendre et m’ouvrir à une aire géographique, culturelle et littéraire vers laquelle je ne m’étais pas tournée.

Aujourd’hui, reste cette sensation qu’il faut poursuivre dans cette direction : au-delà de l’intérêt littéraire, somme toute individuel, il faut essayer de créer un espace pour toutes ces paroles lointaines, celles qui n’ont pas encore suffisamment d’échos. Même si la commémoration de l’esclavage existe maintenant, même si l’esclavage moderne est enfin dénoncé, même si les manifestations sont plus visibles qu’auparavant comme le montre « Esclaves au paradis », un important événement artistique et culturel à Paris, dont le but est de faire la lumière sur les réalités de l’« esclavage contemporain en République dominicaine », l’esclavage demeure une composante délicate de l’identité de nombreuses personnes. Ce n’est pas qu’un thème. C’est leur réalité et leur quotidien, la zone d’ombre et le nœud de tension d’une existence encore douloureuse. Aussi faut-il maintenant faire face au silence qui pèse sur l’histoire de l’océan Indien et devenir le relais d’une interrogation sur la place de l’humain, de diverses manières, comme l’a fait par exemple Danyèl Waro, pendant ses concerts, en parlant de sa musique, le maloya, influencée par le chant des esclaves à la Réunion.

 

Mise en perspective d’une découverte, la réalité de l’écrivain de l’océan Indien

Comme beaucoup de personnes, je pensais connaître l’Océan Indien par quelques images sublimes nourrissant mon imaginaire. Par exemple la faune et la flore de Madagascar, le nombre impensable de fleurs à la Réunion et les plages… Mais au fur et à mesure des recherches, j’ai découvert que ma posture ressemblait à celle des métropolitains du XVIII et XIXème siècle : sujette au fantasme de l’Eden. La relecture de Paul et Virginie de Bernardin de Saint-Pierre eut le mérite de me plonger au cœur du problème des idéologies coloniales car les figures qui traversent ce roman, comme beaucoup d’autres de cette veine coloniale, reflètent toujours une bipartition aliénante : européens-sauvages, paradis/enfer-réel. Elle est le symptôme de ces populations nées de l’esclavage et que la littérature aujourd’hui tente de soigner.

Or, cerner la production littéraire de l’océan Indien en quelques mois est difficile. Il faut glaner des informations de ci, de là, interroger des professeurs et aller à la rencontre d’associations. Rapidement, la posture de l’enquêteur se substitue à celle de l’explorateur métropolitain. Un réseau se crée et des discussions s’engagent avec des interlocuteurs qu’on retrouve de conférences en salons du livre. Grâce à l’ARCC, j’ai pu contacté Jean-Louis Joubert[1]visuel-arbre-anthropo-rahari-copie-1.jpg
En même temps, je rencontrai Jean-Luc Raharimanana à qui j’envoyai une invitation pour le festival et un dossier de présentation. Nous n’avons pas évoqué directement la question de l’esclavage. La lecture de son livre L’Arbre anthropophage[2] est le meilleur moyen de comprendre sa position, mais nous avons parlé de la réalité éditoriale et du suivi de l’auteur de ses parutions (Jean-Luc Raharimanana était investi dans la mise en scène et les tournées de ses pièces de théâtre). Il existe peu de maisons d’édition et les écrivains trouvent difficilement un éditeur en France. Le problème de la diffusion se pose, comme souvent avec les littératures francophones, tout comme celui du lieu de résidence des écrivains. C’est le cas de Jean-François Samlong
[3], auteur de la Réunion. Du fait qu’il habite la Réunion, une invitation au festival était inutile. Mais comme son livre, L’empreinte française[4], aborde le thème de l’esclavage, il a accepté de répondre à quelques questions par internet.

Etes-vous conscient du lectorat métropolitain ignorant de cette histoire au moment de l'élaboration de vos romans ?

J-F S. : En effet, l'écrivain doit tenir compte du fait que le lectorat métropolitain (ou autre) ignore tout de l'histoire qu'il raconte, ce qui l'oblige à être le plus clair possible dans son discours romanesque et à apporter le plus d'éléments historiques susceptibles d'éclairer le lecteur. Si besoin est, l'écrivain peut user de notes de bas de page. Cela dit, les livres que j'écris sont des romans, et le souci premier n'est pas d'ordre pédagogique ou moral. J'essaie de faire naître des émotions chez le lecteur qui peut se reconnaître dans telle ou telle situation. Le plaisir de lire ne passe pas forcément par l'acquisition de nouvelles connaissances sur l'histoire d'un pays. Le livre est là pour faire rêver. L'idéal c'est de rêver en se cultivant, ou l'inverse.

 S'agit-il, pour la démarche de l'écrivain, de mettre en lumière des parties de l'histoire occultée ou de trouver du sens ou une chaîne d'évènements, des causes et des conséquences ?

J-F S. : Ma démarche consiste plutôt à mettre en lumière des parties de l'histoire occultée, sachant que dans le cadre d'un roman, donc d'une fiction, aucun écrivain ne peut prétendre à l'exhaustivité, à l'objectivité. Tel n'est pas le but. Si le romancier a réussi à capter l'attention du lecteur sur tel point précis de l'histoire, ce dernier cherchera à se documenter de façon plus approdondie, alors il lira d'autres romans, ou des essais, ou des livres d'histoire. En fait, ce qui est merveilleux c'est de faire naître ou de nourrir le plaisir de lire, de susciter la curiosité du lecteur, de faire en sorte qu'il s'interroge, s'identifie à tel personnage. Trouver du sens, des causes et des conséquences à une série d'évenements ? Oui, si ces éléments précis font partie de l'intrigue. Ces questions-là peuvent être prises en charge par des personnages qui font avancer l'histoire du roman jusqu'à son dénouement !

 

De l’histoire de Madagascar à la pensée des Lumières

Dans l’attente d’une réponse favorable de Jean-Luc Raharimanana, je multipliais mes lectures. J’ai bénéficié des conseils de Jean-Louis Joubert qui m’envoya son manuel, Littératures francophones de l’océan Indien[5] et d’internet avec le site http://www.lehman.cuny.edu/ile.en.ile/indien/paroles.html. Mais la thématique de l’esclavage nécessite plus de lectures historiques. Madagascar, l’île Maurice, la Réunion, les Comores, Mayotte et les Seychelles… Leur histoire et la littérature ne se résume pas forcément aux colonies françaises, anglaises ou portugaises mais s’y articule selon quelques angles choisis ici afin de restituer l’expérience de ma recherche.

Par exemple, lors de ma rencontre avec le groupe de musique malgache N’Java, j’ai pu apprendre leurs projets. Deux d’entre eux comptaient tourner un documentaire sur un petit village isolé dont des écrits très anciens, rédigés de droite à gauche (comme l’arabe), étaient la relique. C’est par cette discussion que je pris ma première leçon d’histoire de Madagascar. La surprise ressentie à l’écoute de ce témoignage se transforma ensuite en curiosité. Le fait de percevoir leur nécessité d’explorer le passé m’a permis de constater l’emprise directe que peuvent avoir les recherches littéraires et historiques sur l’actualité.

En effet, Madagascar voit le débarquement d’Indonésiens et de Bantous d’Afrique islamisés au premier millénaire. Puis au XIIème siècle, les Antalaota islamisés venant d’Afrique arrivent sur l’île. Jusqu’au XVIIème siècle, d’autres peuples s’installent. Après des guerres sur l’île, c’est le royaume Sakalava qui est le plus puissant au moment où une escale française se construit à Fort-Dauphin. Au XVIIIème, le roi des Betsimisaraka, Ratsimilaho, donne naissance à la reine Beti qui offre l’île Sainte-Marie à la France. Et les relations avec les européens prennent la forme d’échanges : esclaves (issus souvent de peuples ennemis) contre fusils. L’unification sur l’île s’obtient alors par Radama 1er avec l’aide du gouverneur de Grande Bretagne. A partir de 1817, alors que Radama est « Roi de Madagascar », l’île ne connaît que conflits intérieurs couverts par les relations avec les Européens.

Mais ces relations eurent une autre conséquence importante dans le monde scientifique de l’époque des Lumières. Surgie de la pensée de Buffon[6], la logique de classification des races trouve à Madagascar le cas de sujets humains. Les Malgaches, encore maîtres de leur territoire, sont catalogués par le Code Noir datant de l’édit de mars en 1685 et qui interdit leur mutilation mais les considère comme un bien immobilier. Ils apparaissent alors comme des sujets d’études car les savants européens discernent de grosses différences de tailles, de couleurs de peau et de chevelure sur un territoire restreint, comme un phénomène inexplicable de la Nature. Ce qui semble évident au regard de l’histoire des vagues de migrations passe d’abord par le prisme de l’observation scientifique. On « étudie » même les dialectes avant de mettre en place la discrimination raciale à des fins industrielles, les populations étant ordonnées ensuite en fonction de leur aptitude au travail. Cela préfigure les camps de concentration et la détermination d’un être humain en fonction de l’apparence de son nez, de sa peau ou de sa musculature pour lui attribuer une utilité au lieu de lui reconnaître un statut d’individu. Déjà l’histoire antérieure à la colonisation et la conquête des îles est effacée. Et la relation aux Ancêtres devient fantomatique et secrète du fait qu’elle sort du cadre de la société esclavagiste de l’océan Indien.

 

Madagascar aujourd’hui

Alors qu’au moment de la Révolution française, l’abolition de l’esclavage semble épouser les valeurs de la République, ce sont encore les valeurs économiques qui priment au moment où Napoléon le réinstaure. Louis Philippe l’abolit enfin en 1848. Mais la domination européenne et française se maintient fermement à Madagascar dés 1898 jusqu’en 1947. Suite au procès inique des députés du Mouvement Démocratique pour la Rénovation Malgache, Madagascar connaît l’une de ses pages d’histoire les plus sanglantes, une rébellion qu’évoque Jean-Luc Raharimanana dans Nour 1947. Toute l’œuvre de Raharimanana tend d’ailleurs à trouver une issue à cette histoire[7]. Comme son père, qui était historien, à partir d’un traitement littéraire du témoignage, l’auteur cherche à s’extraire de la violence engendrée tant par l’esclavage que par la particularité des origines de la population malgache et le conflit des communautés depuis la proclamation de l’indépendance de Madagascar le 26 juin 1960.

Mais les œuvres ne sont pas suffisantes. Elles ne sont qu’un premier pas. En plus de l’expression artistique, reste cette parole à porter devant le public, celle du vrai et du réel, celle du témoignage. C’est pourquoi tout écrivain ou artiste de l’océan Indien a une pleine conscience de ce devoir, qu’il soit musicien, conteur, écrivain, photographe ou autre.

Un mot,

Ile,

Rien qu’un mot !

 

Le mot unique de la vie.

Le mot premier, le mot dernier.

 

Un mot comme la lance,

Un mot comme l’éclair,

Vieux comme la genèse,

Jeune comme le jour !

 

Un mot de pure essence

Et de pure clarté,

Un mot d’éternité

Fait de rêves sans nombre !

 

La fureur des combats !

Le cri de la victoire !

L’étendard de la paix !

 

Un mot, Ile,

Et tu frémis !

Un mot, île,

Et tu bondis !

Cavalière océane !

 

Le mot de nos désirs !

Le mot de nos chaînes !

Le mot de notre deuil !

 

Il germe

Avec la fleur des tombes,

Avec les insomnies

Et l’orgueil des captifs.

 

Ile de mes Ancêtres,

Ce mot, c’est mon salut.

Ce mot, c’est mon message.

Le mot claquant au vent

Sur l’extrême de l’évidence !

 

Un mot.

 

Du milieu du zénith,

Un papangue ivre fonce,

Siffle

Aux oreilles des quatre espaces :

Liberté ! Liberté ! Liberté ! Liberté !

 

Le poème de Jacques Rabemananjara[8], Antsa, lu pendant le festival, et commenté par Jean-Louis Joubert, modérateur de la rencontre, a permis à la communauté malgache de se sentir unie et représentée, comme des extraits de textes de Raharimanana, hélas indisponible. D’autres extraits vinrent s’ajouter. Enfin la conférence avec Hubert Gerbeau[9], historien spécialiste de l’océan Indien et écrivain, le 11 mai 2007 à la journée « Ti Piment » pour la commémoration de l’abolition de l’esclavage a ouvert un débat important pendant lequel les questions mirent en évidence un point : l’esclavage doit être traité au cas par cas parce que ses conséquences sont multiples et irréductibles à des traits généraux. Pour mieux mettre en lumière les zones occultées de l’histoire, au-delà de toute la perversion contenue dans l’esclavage, l’individu rappelle sa singularité en dévoilant son histoire personnelle, ses origines et sa culture. Madagascar est le témoin d’un élément de l’histoire et Maurice, la Réunion, les Comores, Mayotte et les Seychelles en sont d’autres. Ce n’est plus seulement les faits, le nombre d’Africains embarqués sur les navires dont seulement une moitié débarquera vivante sur les îles après une traversée indescriptible ; c’est le sort réservé à l’humain, quel que soit sa culture et ses origines, lorsqu’une prétention conquérante et supérieure structure une société sur le fondement de l’inégalité et du non-droit. C’est l’effroi de voir que ce passé habite encore la mémoire collective à travers le non-dit. Or les travaux ne font que commencer dans l’espoir d’éclairer cette aire géographique et substituer à la violence la paix et le respect de chaque identité.

 

Caroline Tricotelle

Remerciements à Jessica Falot



[1] Jean-Louis Joubert est un ancien élève de l’Ecoele normale supérieure, agrégé des Lettres ‘1962), docteur ès Lettres ‘1993). Il a été enseignant à l’Université de Madagascar (1964-1973), puis à Paris 13, où il a dirigé le Centre d’études littéraires francophones et comparées. Il est conseiller scientifique de l’Encyclopaedia Universalis pour les littératures francophones et directeur éditorial de la revue Notre Librairie.

[2] Jean-Luc Raharimanana, L’arbre anthropophage, Paris, éditions Joëlle Losfeld, 2004

[3]http://www.lehman.cuny.edu/ile.en.ile/paroles/samlong.html

[4] Jean-François Samlong, L’Empreinte française, Paris, Le serpent à plumes, éditions du Rocher, 2005

[5] Jean-Louis Joubert, Littératures francophones de l’Océan Indien, Paris, Groupe de la Cité internationale Création-Diffusion, 1993.

[6] http://fr.wikipedia.org/wiki/Georges_Louis_Leclerc%2C_comte_de_Buffon

[8] Jacques Rabemanajara, Antsa, Paris, Présence Africaine, 1948, http://fr.wikipedia.org/wiki/Jacques_Rabemananjara

[9] http://www.temoignages.re/article.php3?id_article=13825

par La plume francophone publié dans : Chronique
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Vendredi 15 juin 2007

La souffrance d’une double élégie
Par Victoria Famin

 

Jean-Luc Raharimanana, poète malgache d’expression française, nous propose avec Nour, 1947[1] un texte multiple, marqué par la douleur de la perte. L’auteur présente dans ce texte une fiction qui s’inscrit dans l’histoire de Madagascar. Le récit de la mort de Nour, figure de la femme aimée, permet au narrateur de reconstruire le passé de cette île de l’océan Indien, des origines au moment de la révolte du 29 mars 1947. Ainsi, histoire et fiction s’entrecroisent dans ce roman pour construire une double élégie.

Nour, 1947 est un chant de deuil, de souffrance et de désarroi. Le narrateur prend la parole pour exprimer une douleur qui a une double origine. Il s’agit bien de la perte de son amour, de la mort de Nour. Mais également de la conscience des malheurs de son peuple : « Notre histoire est celle de notre mort[2] ». Ce roman de Raharimanana se présente au lecteur comme une élégie pour Nour et pour Madagascar. Le titre du texte confirme ce caractère double : « Nour » évoque le prénom de la femme morte, tandis que « 1947 » rappelle l’année qui marquera la destinée de ce pays.

Le narrateur entreprend ainsi une démarche complexe, celle de dire la douleur de ces pertes. Les caractéristiques de cette lourde tâche vont laisser des empreintes dans l’écriture du texte. Ainsi, la souffrance semble gagner le sujet de l’énonciation, l’étouffer et l’anéantir :

 

 Je dérive vers les nuits. Ne suis plus que rêve, que tracée qui s’effile dans les songes. Trébuche mon souffle sur des caillasses obstruant mes poumons – crache ! crache ! -, trébuche mes pas sur la plage lourde d’obscurité. Je rejoins mon passé[3].

 

La disparition du pronom « je » à l’intérieur de ce passage est un phénomène qui revient tout au long du texte et qui montre les difficultés qu’éprouve le narrateur à inscrire son identité. Ces marques scripturaires sont aussi présentes quand il s’agit d’évoquer la disparition de l’aimée ainsi que lors des exercices de mémoire historique.

Cependant, le narrateur ne renonce pas au besoin de dire, d’écrire et de transcrire. Pour mener à terme ce travail, il décide de mettre en place des stratégies littéraires qui vont caractériser l’écriture de Jean-Luc Raharimanana.

 

Mémoire de la Grande Île

 

Presque trente ans après la publication de deux romans qui abordent la question de la révolte du 29 mars 1947, Fofombadiko d’Andriamalala et Mitaraina ny tany d’Andry Andraina[4], Raharimanana décide de retracer l’histoire de Madagascar dans ce roman francophone. Néanmoins, il est important de signaler que cet auteur ne se consacre pas uniquement aux faits relatifs à l’insurrection contre le système colonial. Dans Nour, 1947, le narrateur remonte aux origines des premières populations de l’île pour retracer le passé de Madagascar.

Le problème de l’élucidation des origines des populations malgaches semble expliquer, selon le narrateur, le recours à l’oubli, comme stratégie de légitimation. Avec son exercice de mémoire, le narrateur ouvre de nouveau cette plaie et la souffrance de la migration se réinstalle dans la naissance de ce pays.

Nous étions Ceux-des-savanes ou Ceux-des-cimes, nous étions Ceux-des-rivages, Ceux-des-forêts ou Ceux-des-épines… Nous sommes convenus d’occuper cette terre. […] Quand au bout de nos migrations nous nous sommes retrouvés, nous ne nous sommes plus reconnus. Les uns ne croyaient plus aux autres, les autres ne toléraient plus les uns. Nous nous sommes déchirés, battus. […] Nous avons oublié, ou feint d’ignorer, que nous venons d’ailleurs, d’un ailleurs qui nous avait chassés ou poussés sur les mers à bord de nos boutres chétifs[5].

 

Il est intéressant de remarquer que pour entreprendre ce voyage de retour aux origines du peuple, le narrateur préfère le « nous » de la collectivité au « je » de la souffrance amoureuse. Ce premier éclaircissement de la diversité d’origines des premiers habitants de Madagascar permet au narrateur d’aborder de manière critique certaines questions fondamentales de l’histoire du pays. Tel est le cas de l’esclavage, des occupations étrangères de l’île ou de la colonisation. Raharimanana aborde ces sujets avec un regard qui se nourrit des discussions qui ont lieu dans le monde actuel. Ainsi, au moment d’expliquer les luttes intestines qui opposent les différentes populations de Madagascar ou ces mêmes populations avec l’envahisseur, il propose une réflexion qui se rapproche du discours d’Edouard Glissant[6]. En effet, l’auteur de Nour, 1947 s’interroge sur le droit à la terre, la sacralisation des origines par le biais de récits mythiques et le mouvement en flèche qui caractérise l’expansion des conquêtes. L’auteur analyse et dénonce l’absurdité de certains discours qui ont cherché à justifier les démarches de domination que les différents acteurs de l’histoire, malgaches, ont voulu mettre en place.

Bien que l’exercice de mémoire que le narrateur assume soit fortement marqué par le regard actuel de son auteur, le discours sur l’histoire malgache n’est pas unique. Au contraire, Raharimanana cherche à instaurer une polyphonie dans son texte, qui permet au lecteur d’identifier les différentes voix dans l’histoire de ce pays. Le narrateur cède la parole aux personnages de l’histoire malgache. Pour ce faire, il insère dans son texte la transcription de journaux et de lettres des religieux missionnaires qui s’installent dans l’île au 18ème et au 19ème siècle. Il inclut également les récits de personnages tels que Siva et Jao.

Le parcours des moments de souffrance qui semblent s’enchaîner éternellement n’est pas uniquement lié au désir d’écrire une élégie pour Madagascar. Bien que le narrateur soutienne que la naissance de ce pays est liée à ses multiples morts, il y a dans cette démarche douloureuse un indice d’espoir. Le malheur du peuple malgache semblerait pouvoir s’atténuer avec l’écriture de son passé. Ainsi, le narrateur professe tout au long du texte sa volonté de dire le passé, d’écrire l’histoire cachée du pays pour conjurer sa douleur.

 

 

Nour, une figure matricielle

 

Ce personnage féminin, symbole de la personne aimée, est sans aucun doute l’objet premier de l’élégie. Sa présence dans les premières pages du texte représente la source principale des souffrances du narrateur. La déchirure qui provoque sa mort est pourtant productive dans le roman. Car elle donnera lieu à une analèpse qui permettra de retracer, dans les sept nuits qui composent le roman, la vie et la mort de cette jeune fille. Ce retour dans le temps accompagne l’exercice de mémoire sur l’histoire malgache et le nourrit profondément. Ce personnage permet à l’auteur de mettre en contact fiction et réalité, relation qui enrichit le texte et qui associe Nour à Madagascar.

Le rôle de cette figure féminine ne se limite pas uniquement à son statut de fil conducteur. Nour, en tant que femme, appelle et réunit les différents personnages féminins du texte. La mort de Nour et le deuil que le narrateur vit avec le corps de son aimée le mènent à se confronter toujours à des figures féminines. Ainsi, il doit faire face à Konantitra, cette  vieille sorcière qui guidera les étranges funérailles, pour transformer le corps du narrateur en tombe de son aimée. 

La mort de Nour rapproche également le narrateur de Dziny, personnage mythologique, qui incarne la figure de la mère :

 

Te rappelles-tu de cette femme, Dziny, que l’on nous a raconté née des lumières, surgie de l’horizon, fille de l’eau et du soleil ? L’ombre, créature de la terre et des profondeurs, a enflé son ventre et nous a créés noirs et miséreux. L’ombre, dis-je, a enflé son ventre pour que sur cette île elle mette au monde le premier homme[7].

 

Nour n’est pas ainsi seulement la femme aimée, morte pendant la révolte de 1947. Elle est également la matrice de ce texte qui place la figure féminine au cœur de l’écriture. Le contact du narrateur avec les différents personnages féminins relance son expérience de mémoire et de transcription des histoires.

 

 

Matérialisation de la souffrance : l’écriture aquatique

 

La double élégie pour Nour et pour Madagascar est constamment marquée par la douleur extrême que le narrateur éprouve. Cette douleur est représentée par un élément qui est présent tout au long du roman et qui semble rythmer l’écriture de Raharimanana. Il s’agit de l’eau, et par analogie, de tout élément liquide.

L’eau est un élément omniprésent dans cette île, non seulement représentée par la mer qui l’encercle mais aussi par la pluie qui ne cesse de tomber. C’est un élément qui est connoté d’une façon négative dans le texte. Il apparaît tantôt lié aux moments les plus durs que vit l’amant en deuil, tantôt dans les chroniques des missionnaires, qui subissent le climat pluvieux et maladif de Madagascar.

La connotation négative de l’eau s’intensifie dans l’écriture de Raharimanana par la présence d’autres éléments liquides corporels, presque scatologiques. Ainsi, la sueur, le sang, les larmes, la vomissure et la diarrhée sont des figures centrales dans ce texte, symboles de la déchéance absolue. Le corps en décomposition de Nour se transforme en « eau de mort » pour son amant, figure qui confirme la conception de l’élément liquide dans le texte.

L’eau en tant qu’élément négatif s’impose au narrateur. Pour pouvoir surmonter cet agent de douleur et de maladie, il doit développer une stratégie d’écriture appropriée. C’est en imitant le mouvement de la mer, symbole par excellence de l’eau, que le narrateur réussit à faire face à la douleur et peut continuer son élégie :

 

Je partirai, ma mère. Je partirai. Déchirerai mes rêves et y implanterai mes pas. J’y riverai mes regards et ne n’y arracherai plus.

Je la verrai, elle, ma mère, je la reverrai, nue assise sur son rocher. « Dziny », chantera-t-elle. « Dziny »[8].

 

Le parallélisme syntaxique ainsi que la répétition de mots donnent au passage un rythme particulier, qui imite la cadence des vagues sur la plage. Ce procédé est recréé dans le texte pour imiter également la pluie qui tombe incessamment, imitation réussie par l’absence de connecteurs entre les phrases et la juxtaposition de syntagmes. 

La mimésis de l’eau permet l’existence de l’écriture. Le narrateur semble conjurer les pouvoirs mortifères des éléments liquides en s’appropriant leur mouvement. De cette manière, Raharimanana crée sa forme d’écriture, qui ne sera pas uniquement présente dans Nour, 1947, mais aussi dans ses autres textes.

 

 

Nour, 1947, de Raharimanana se présente au lecteur comme une double élégie qui pleure la perte de la femme aimée ainsi que la naissance douloureuse de Madagascar, faite de multiples morts. Ce roman enferme une charge de souffrances difficilement supportable, non seulement pour le narrateur mais aussi pour le lecteur. Pourtant, les nombreux passages qui pourraient être considérés comme des poèmes en prose permettent l’écriture et la lecture. Cette élégie malgache s’approprie un élément culturel fondamental, l’eau, pour rendre possible l’écriture de l’histoire, de l’amour et de la mort.



[1] RAHARIMANANA, J.-L. Nour, 1947, Paris, Le Serpent à Plumes, 2001.

[2] Ibidem, p. 126.

[3] Ibidem, p. 102.

[4] A ce sujet, consulter le travail de Railovy , « 1947. Le cœur de l’histoire malgache vu par A. Andraina, E. D. Andriamalala et J.-L. Raharimanana », dans RAHARIMANANA, J.-L. Identités, langues et imaginaires dans l'océan Indien, Lecce, Alliance Française, 2003.

[5] Ibidem, p. 25-26.

[6] Il s’agit de notions que ce poète martiniquais présente dans ses Poétiques, notamment dans Traité du Tout-Monde (1997) et dans Introduction à une Poétique du Divers (1996), parus chez Gallimard.

[7] RAHARIMANANA, J.-L. Nour, 1947, op. cit., p. 91-92.

[8] Ibidem, p. 17.

par La plume francophone publié dans : Dossier n°15:J.L. Raharimanana
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Vendredi 15 juin 2007

 

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La France de Makine, entre poussière et cendres…
 
En 2006 de nombreuses initiatives furent mises en place en vue de l’année de la francophonie, comme le Salon du Livre, le printemps des poètes (fêtant Senghor), ainsi que des conférences et des débats…Suite à cette effervescence autour de la question de la francophonie quelques écrivains se sont attelés à livrer des articles voire des ouvrages concernant leurs visions de la France, de cette nouvelle demeure linguistique. Nous pouvons citer pour exemple Anna Moi et son essai Espéranto, désespéranto, aux éditions Gallimard paru en 2006. S’accole à ces initiatives la commande faite à Andreï Makine par son éditeur: écrivez sur la France, parlez-nous de votre rapport avec celle-ci, de ce qu’elle représente à vos yeuxNaît donc l’essai Cette France qu’on oublie d’aimer aux éditions Gallimard, collection Café Voltaire, en 2006. à la lecture de cet ouvrage nous ne pouvons pas nous empêcher de nous dire que c’est une commande a contrario de la volonté individuelle et personnelle de l’auteure que nous avons précédemment citée, Anna Moi. L’écriture de l’essai pour un romancier est un exercice difficile et périlleux certes, mais celui-ci laisse un sentiment étrange dans l’esprit. L’ouvrage nous semble porteur d’une pensée cloisonnée, d’autant plus étonnante que celle-ci vient de la part d’un homme ayant connu les méfaits de l’ex-union soviétique
Nous trouvons cette vision de la France, porteuse de clichés, et cela à titre personnel, utiliser des chemins déjà longuement empruntés par « nos » politiciens français (bien aguerris en cette période de post campagne)
 
L’essai est divisé en 4 parties « Certaines idées de la France, La forme française, Déformation, Voyage au bout de la France ». Nous pouvons établir, à partir de ses seuils, l’idée d’une évolution dans sa pensée. Sa réflexion débute par un catalogue d’une France rêvée « certaines idées », elle est secondée par une analyse littéraire autour de « la forme », elle-même contredite par une « déformation » amenant alors à se pencher sur les causes profondes du mal qui a plongé la France dans l’état dans lequel elle se trouve aujourd’hui. S’ajoute à cette table des matières un épilogue en forme de lettre ouverte au Président de la république française
 
 Il débute son voyage en « francité » dans une petite église de village, plaçant ainsi avec une description pittoresque d’une promenade dominicale. L’auteur s’extasie sur le dallage de l’église marqué par des décennies de prosternation menant à l’autel des sacrifices…Ce sacrifice religieux en appelle un autre, nous assistons alors à un déplacement du regard. Celui-ci est convoqué par le monument aux morts, nouvel édifice sacré sous la plume de Makine. Ces soldats inconnus, dont il cite abondamment les noms, seront dès lors un leitmotiv dans son œuvre, formant ainsi des échos de la France selon Makine. La sortie du sanctuaire le ramène à la « lourde » réalité d’une France contemporaine, oublieuse des temps anciens, vulgaire dans ses nouvelles vénérations, détachée de toute intelligence, impitoyable aux yeux de l’étranger : « l’inévitable syndrome qui frappe tout étranger épris de la France : pays rêvé, pays présent. Ne vaudrait-il pas mieux fermer les yeux sur l’envahissante laideur d’aujourd’hui ? » (Page 19).
Débute alors la résurgence d’un temps bien révolu… L’auteur d’origine russe part de son propre imaginaire pour révéler les filiations multiples entre la France et son pays d’origine. « Cette France » (qu’il désire évoquer), adjectif démonstratif est ici capital, est celle qui a connu l’époque des Lumières avec la figure de Voltaire et les différents penseurs ayant marqué autant les écrivains russes que les princes et princesses russes. Les citations et allusions passéistes sont nombreuses, elles vont de Pouchkine à Tolstoï en passant par Dostoïevski et prennent les contours de Rivarol, Madame de Maintenon et Hugo. Tout ce premier chapitre se trouve augmenté d’anecdotes de rencontres entre des intellectuels français et des dirigeants russes.
Cette entrée en matière appelant les siècles passés en prônant l’intellect français lui donne l’opportunité de fustiger les idéaux de l’intelligentsia de « cette » France moderne (celle dans laquelle il vit depuis 20 ans) (…) :
 
Quelques tics comportementaux qui surprennent tous les étrangers : être (ou se dire) de gauche, « l’intellectuel de droite » étant, en France, une abjecte contradiction dans les termes ; avoir tort avec Sartre plutôt qu’avoir raison avec Aron ; à l’âge de 20 ans se réclamer de Mao, à trente ans de Marx, à 40 ans se gausser des deux ; désigner, pour chaque décennie, une nouvelle victime de l’ordre social (les prolétaires, puis la jeunesse étudiante, enfin, les immigrés) ; persifler l’Académie avant de la rejoindre (la meilleure pique contre la vénérable institution reste, à mon avis, ce mot de Fabre-Luce : « l’Immortel garde, en quelque sorte, son prestige sexuel ») ; au moment d’un conflit armé, distribuer entre ses pairs les pays à défendre, à l’un la Croatie, à l’autre la Bosnie ; exalter la tolérance avec l’intonation intolérante d’un commissaire politique. Mais surtout, et ce trait résume le reste, avoir une opinion définitive sur n’importe quel sujet, être expert de l’univers entier. (Page 41)
 
Cette diatribe sur le présent en contrepoint à un passé glorieux se maintient dans le second et le troisième chapitre en s’appuyant dorénavant sur la langue, représentative de la forme française :
 
La forme française est avant tout une langue. Cette substance impalpable qui épouse les reliefs les plus accidentés de l’Histoire, l’exprime, la pense, lui donne une signification. (Page 55)
 
Cette langue chérie fut dans les temps anciens, ces temps de grandeur, la langue de l’Europe. Comme nous l’avons précisé le passé appelle le présent si difficile à admettre par le romancier, il tente alors, en référence à l’Histoire, d’expliquer et de comprendre le dépérissement de la langue française.
Essayant de dater ce recul, il le situe en 1919 lors du Traité de Verdun qui scella à jamais le monopole de l’anglais sur le reste des langues.
Voilà que l’auteur rappelle au lecteur que non seulement cette langue a sombré de son rang de langue de l’Europe mais qu’elle a aussi intégré de nouvelles tares. Elle n’est plus le siège de débats, de polémiques mais se trouve cernée de tabous, sorte de « mines ». Néanmoins la solution semble se trouver dans la nouvelle France, celle du métissage. Se manifeste alors la description d’une famille représentant cette France multiraciale. Malgré cette richesse, cette nouveauté, cette famille rejette l’Histoire de son pays et cela à travers l’image du grand-père oublié parce que fidèle à Pétain, cela malgré Vichy. Pour Makine l’Histoire d’un peuple se doit d’être construit sur TOUTES les bases historiques même les plus désagréables. Pour le meilleur et pour le pire. Cela expliquerait selon lui le fait que « Juste une chose me manque dans cette France de demain : la parole libre, contradictoire, passionnée » (Page 77), puisque cette parole serait motivée par l’incarnation de toutes les zones obscures de l’Histoire incitant ainsi à la polémique, aux débats.
Nous arrivons dans le dernier chapitre au point central de cet essai, ou plutôt au contexte d’écriture : les « émeutes » de banlieue en novembre 2005. Spectacle d’horreur pour Makine, il s’insurge contre cette jeunesse qui devient la conséquence directe de toute son argumentation :
 
La France est haie car les français l’ont laissée se vider de sa substance, se transformer en un simple territoire de peuplement, en un petit bout d’Eurasie mondialisée. Ceux qui brûlent les écoles, qu’ont-ils pu apprendre de leurs professeurs sur la beauté, la force et la richesse de la francité ? (99)
 
Mêlant les images, imitant les médias, il rapproche notamment le problème des banlieues à la montée de l’islamisme en France, parle d’une communauté nationale qu’il faut retrouver grâce à la francité. Nous ne pouvons que penser aux différents discours de Nicolas Sarkozy qui tout au long de sa campagne présidentielle a cherché à donner foi au langage des médias. Ce langage qui est devenu celui de nombreux français et intellectuels, prônant un retour de l’autorité, de la morale…
L’épilogue étant une lettre ouverte au président de la république française lui demandant de prendre en compte aussi bien l’histoire du soldat inconnu et oublié que la douleur d’une femme ayant perdu son mari dans les émeutes, semble parfaitement correspondre au résultat du 6 mai 2007…
 
Il est dommage de voir que la nostalgie peut amener des auteurs, primés, à devenir des porte-parole de la nationalisation de la société. Si Makine propose un retour au siècle des Lumières il se laisse étrangement guider par une parole tranchant avec cette époque, qui reste celle de l’ouverture d’esprit. Il est concevable de prétendre à un nouveau terrain de discussion qui, nous le pensons également, se trouve absent de la scène française, mais celui-ci ne peut se faire qu’avec TOUTES les tranches de la société. Et il ne nous apparaît pas souhaitable de bannir le cri qu’ont voulu lancer les jeunes des banlieues, car si c’est effectivement dans la discussion que tout se fait, c’est aussi dans la reconnaissance de toutes les douleurs.
 
                                                                                                                      
                                                                                                                      Lama SERHAN
par La plume francophone publié dans : Dossier n°11 : Andreï Makine
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Lundi 4 juin 2007




« L’écriture comme cire chaude entre les cloisons des deux bords 
[1]»