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Animés par une même passion, nous sommes un groupe d'amis qui, étudiant à l'université les littératures francophones, avons voulu construire un espace d'analyse et de promotion des diverses créations artistiques francophones venues du monde entier, tout en y intégrant notre regard sur l'actualité.

Nous proposons, à travers ce blog, différentes rubriques enrichies, chaque quinzaine, par un dossier thématique ou portant sur une personnalité francophone. Des indications en tête d'article vous informe sur les différents publics "Tout public" "Didactique" "Analyse" auxquels s'adressent les articles.

Nous espérons ainsi vous faire découvrir et surtout apprécier de nouveaux horizons culturels.

 

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Mardi 15 mai 2007
Ormerod, l’inclassable
 
 
Ormerod.jpgŒuvre à la fois archipelique et cyclonique, Ormerod[1] est une création fragmentaire à la croisée des vents venus d’Afrique caressant les côtes insulaires de ce monde dans lequel se côtoient réalité et imaginaire. Malgré la tentative illusoire de l’éditeur de classifier ce livre dans la grande famille romanesque, il n’en demeure pas moins qu’Edouard Glissant rompt ici avec la notion de genre littéraire, transmuant le supposé roman en une totalité tourbillonnante composée notamment d’une multitude de télescopages spatio-temporels, de récits historiques, de réflexions philosophiques, de dialogues directs avec le lecteur, sans oublier un entremêlement d’ « éléments-ciments » telles que la fiction et l’art poétique.
La forme spiralée d’Ormerod en est d’ailleurs représentative. Selon la table des matières, l’œuvre se divise en effet en six parties respectivement intitulées « Deux prétextes », « Le Piton Flore », « Les Gros Mornes », « Orestile », « Annexes et Affluents », et « Datation ». De la faille originelle pré-textuelle on aboutit ainsi à une mise en relation générale via une suite d’enroulements non seulement historiques mais aussi « géopoétiques ». Cependant, la réalité structurale d’Ormerod semble plus complexe car fondée sur une imbrication de chapitres (titrés ou non) dont la densité fluctue de la goutte d’eau fragile au déferlement de l’océan vengeur. De surcroît, la syntaxe glissantienne elle-même épouse ce modèle oscillatoire puisqu’elle passe de l’écume au déchaînement lexical ponctué d’innombrables virgules, ondulation sémiotique rappelant sciemment l’image du mouvement infini des vagues embrassées par Éole. La circonvolution syntaxique et a fortiori structurelle d’Ormerod symbolise donc l’interpénétration de ces éléments naturels et féconds que sont entre autres l’air et l’eau comme si la fertilité de toute chose ou de tout être ne pouvait émaner que d’un « Chaos-monde » (p.325) primordial, d’une apocalypse révélatrice de l’invisible, du sens existentiel d’un Je en perpétuelle interaction avec autrui depuis les temps anciens « aux temps actuels et déjà futurs » (p.13). Les paroles prophétiques de l’écrivain en témoignent :
 
Bientôt, demain, un monstrueux raclement des plaques d’en dessous provoque – comme une écriture cassée concassée qui d’elle-même s’emporte et se meurtrit – l’apocalypse qui engloutit ces terres et submerge la mer elle-même, dans une furie d’eau sans dimension ni intention, et de vent sans direction. (p.16)
 
A travers la poétique de l’éclatement formel et essentiel, Glissant revêt donc l’habit du conteur qui, d’un cri – celui des origines - dit le monde dans sa globalité. La réminiscence quasi compulsive de l’histoire occultée de la Traite et de la Résistance marronne, la quête des mystérieuses traces constitutives du palimpseste de notre réel, et le refus de la racine unique au profit de la généalogie rhizomique désignent ainsi les quatre membres du corps textuel d’Ormerod. En effet, selon l’auteur, « quand nous dérivons d’un continent à un autre, déportés ou transbahutés, sur le chemin nous enfantons des archipels » (p.221). Glissant définit ici sa conception de la Relation au monde nécessairement intersubjective, médiatrice, et de ce fait garante du droit fondamental qu’est « la liberté de tous » (p.224), ce même droit dont ont été déchus les peuples du Sud au cours des cinq derniers siècles de domination occidentale.
En somme, Ormerod n’incarnerait-il pas la maïeutique glissantienne qui tend à dévoiler l’ensemble des maillons filiaux de l’humanité en devenir ? Page après page, l’écrivain égraine ainsi le chapelet matriciel, et pourtant inaperçu, des diversités de notre réalité, convaincu qu’ « il nous faut regarder partout alentour, dans les recoins des temps, soulever les forêts des Traces et les sables des Salines pour surprendre ce qui s’agite en dessous » (p.49) et appréhender la stratification interculturelle de notre présent. L’œuvre cyclonique se fait donc miroir de l’ambiguïté du rapport à l’autre au fil des âges, ambivalence de l’entre-deux source de passion mais dénuée de morale (cf. p.129). C’est d’ailleurs pourquoi Glissant a volontairement choisi de s’émanciper du carcan romanesque car, d’après ses propres termes, « l’histoire engendre son récit, qui l’entraîne à des profonds nouveaux, la langue du récit hésite au bord de ses obscurités » (p.95). La linéarité étant incapable de représenter la totalité vivante et mouvante du monde, l’auteur y substitue conséquemment et naturellement le mouvement spiralé de la « digenèse[2] », composition mosaïque dont la dimension dépasse celle de la littérature pour susciter en chacun « la révolution de l’esprit » (p.240), c’est-à-dire la prise de conscience de son passé et de ses conséquences actuelles, voire futures, via la quête de la trace et l’établissement d’un véritable dialogue transcontinental.
 
 
Marine Piriou
 
 

[1] Edouard GLISSANT, Ormerod, Paris, Ed. Gallimard, 2003. Toutes les citations extraites de ce livre seront suivies de leur numéro de page entre parenthèses.
[2] Alain MASCAROU, “Traite, traces, tresses: Edouard Glissant, historien des Batoutos”, dans Les Ecrivains francophones interprètes de l’Histoire : entre filiation et dissidence, dir. Beïda Chikhi et Marc Quaghebeur, P.I.E. Peter Lang S.A., Editions scientifiques internationales, Bruxelles, 2006.
par La plume francophone publié dans : N° 13: Métamorphoses du genre
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Mardi 15 mai 2007

                                                          

Mémoire de l’Absent, espace de naissance

 

 

 

 

 

 

            Toutes tentatives de déculturation aboutissent à la naissance d’une nouvelle culture, d’un Nouveau Monde qui se dit et s’écrit de manière autre que celle à laquelle nous sommes habitués jusque-là et dont les prétentions sont, pour le moins, innovantes. C’est cela que Nabile Farès, écrivain né à Collo, en Algérie, en 1940 et actuellement enseignant à l’université Grenoble III, veut nous montrer dans sa trilogie intitulée La découverte du nouveau monde. Après Le Champs des Oliviers, portant sur l’histoire et, particulièrement, sur la guerre d’Algérie, Mémoire de l’Absent[1] « restitue par et dans le langage la cassure mentale et sociologique d’un monde en pleine destruction.[2] »

            Ce Nouveau Monde trouve son signifiant dans la forme inédite du récit qui dit l’Ancien Monde et les blessures qu’il induit. La page porte les rêves de l’auteur mais également ses infirmités. Tout est visible et reflété. La page est avant tout un miroir portant au-delà de l’image un sens en mesure de bouleverser le monde.

 

            Mémoire de l’Absent est le récit d’Abdenouar qui quitte le lycée d’Alger, pendant la guerre d’Algérie, pour partir en exil. Tout le long du récit, « l’Outre » revient tel un motif obsédant. Au commencement du récit se trouve l’arrachement à la terre natale, au « Clos-Salembier », l’exil dans la douleur des cœurs et dans la douleur des membres de la terre. « C’est ainsi. Les hommes vivent à un moment, lorsque le pays commence à avoir mal aux champs aux arbres aux montagnes aux rivières aux routes aux jours aux nuits aux arbres aux désirs, les hommes foutent le camp, partent dans tous les sens. » (p. 10). En remontant du fond de la terre, on arrive à « l’être » et à ses angoisses dans des lieux mal nommés, dans des « endroits mal nourris », où il n’y a pas de vie mais une « sous-vie » (p. 20). Mémoire de l’Absent est avant tout l’activité de la mémoire d’un déshérité qui parcourt, dans tous les sens possibles ou jusqu’à aujourd’hui impossibles, son histoire familiale : père enlevé et torturé, frère exilé, mère en larmes et partant en exil ; le combat et la mort de la Kahéna, le Nadhor – commencement de la généalogie dans Nedjma et Le Polygone étoilé de Kateb Yacine – et la guerre d’Algérie. Dans ce maelström de tragédies, un « je », tantôt surnommé le « Noir » tantôt « le Rouge », qui pénètre par « effraction » dans un autre monde et dans une autre littérature. Si les fins peuvent changer, les moyens, eux, sont toujours les mêmes : « Nous pénétrons par effraction dans cette ville, de la même manière que, voilà déjà quelque temps, nous avions dû tout aussi bien vivre par effraction dans notre première ville. » (p. 24). Il s’agit donc de lever l’interdiction d’être par le texte et dans le texte tout en la donnant à voir, de même que ses effets.

 

 

                                                           JEUX DE LANGUE

 

 

            En fait, il s’agit de faire d’une pierre deux coups, en reconnaissant au texte une valeur double de transcripteur et de foreur, de nuit et de jour, de mort et de vie, pour que dans la rencontre des deux valeurs a priori antithétiques vienne la « sur-vie ». Tout cela est visible dans le nom du récitant Abdenouar : « … le mot double car tu disais cela est ton prénom “Abd-Nouar” Car tu es né sous deux signes, celui de ton esclavage et d’une lumière Ton nom ouvert en deux celui de la généalogie ou de l’histoire… » (p. 98). Abdenouar et, à travers lui, Nabile Farès, s’engage à retranscrire la « cassure » du monde et de l’être. Les phrases ne sont pas achevées, la ponctuation lève le camp et le récit est un polygone de récits. Le délire du narrateur est interrompu par la mémoire qui entre par effraction pour occuper l’espace textuel, avant que l’histoire, de manière tout à fait clandestine, fasse irruption pour rompre le fil de l’histoire. Chuchotements, murmures, cris, tout a son signifiant qui est une écriture en caractères italiques ou en majuscules. Mémoire de l’Absent n’est pas un écrit. Il est un « jeux de langue », un récit de vive voix, vivifiante bien que forcées par le temps à se faire entendre :

                                              

« Si Mahfoud, tu as déjà entendu parler de Si Mahfoud » Je N’AI JAMAIS ENTENDU PARLER DE SI MAHFOUD et je buvais l’eau de mes paroles de leur saloperie J’ÉTAIS NU nu NU HORREUR nu TOUTES LEURS SALOPERIES sur mon corps NU Dahmane tremblait. (p. 18)

 

Abdenouar n’est pas le seul récitant. Il y a également « Jidda », un personnage récurrent dans les contes berbères, et particulièrement kabyles. La Vieille, première figure fondatrice avant même celle de la Kahéna, vient ici comme une mémoire légendaire de l’Afrique du Nord, mais surtout de la première langue, perdue pour Abdenouar.

 Cet effort du Récitant, auquel s’ajoute ses dessins ou encore les deux récits en forme de deux blocs parallèles donnant la parole et son ombre, cet effort est accompli pour se dégager de ses hantises et pour ouvrir « l’énigme », obstacle aux avancées vers le Nouveau Monde :

                                              

                                               C’est ainsi

                                                  :

                                               j’ai beau courir

                                                     mes jambes

                                               sont prises

                                                   dans la peau

                                               de l’Outre. (p. 38)

 

L’Outre, métaphore de l’abondance, est aussi le premier signe témoin monté de la racine de l’arbre généalogique. Son ouverture fera – ne l’a-t-elle pas déjà fait ?– couler la vie. De même, les points d’interrogation envahissants, la parole suspendue avant sa fin, sont marques des infirmités causées par l’histoire, du vide de départ, mais aussi promesse d’une nouvelle naissance :

 

… ce qui m’intéresse moi dans l’écriture, c’est justement l’interrogation (…) qu’est-ce que vous feriez du point d’interrogation, du point de suspension, du point-virgule dans les textes ? C’est à partir de là et dans ce vide que se constitue ce quelque chose qui est porté par la lettre ou porté par différentes lettres. Pour autant qu’on peut écrire et pour autant qu’à remonter aux histoires de fondation, d’appartenance, quelque chose a eu lieu très tôt, très vite dans les ruptures. Si j’avais à me rapporter, comme ça, à l’histoire des ruptures, j’en trouverais plusieurs, pas qu’une. Par rapport à mon histoire, il y en aurait plusieurs et une très grande à mettre ensemble du temps même de l’occupation française. Je ne dirais pas la colonisation, mais l’occupation française, je l’appellerai comme ça maintenant.

En ce temps, il était très difficile d’avoir une mémoire et de la constituer et de se la constituer comme histoire. On était en butte chaque fois avec des mémoires différentes parce qu’on rencontrait des paysages différents, des langues différentes à chaque fois et tout le temps, tous les jours. La rue, l’école, la maison, le champ, la montagne, la colline, le ciel, les oiseaux, tout ça, tout le paysage était constitué de mots, d’histoires et de mémoires différentes. Et il y avait en plus des mémoires interdites, il y avait des histoires interdites, des mots que l’on ne prononçait pas à tel ou tel endroit. Je dis donc quelque chose de plus sûr en disant l’occupation, c’est ça la colonisation, ou la colonisation en Algérie. Cette longue occupation a engendré de très fortes différences qui se sont inscrites dans la géographie, le paysage, l’histoire, la mémoire, l’enfance, les noms. Tout ça a été terriblement touché.[3]

 

Nabile Farès[4], par sa nouvelle langue, constitue un nouveau paysage où l’être puisse habiter « Car il faut bien qu’existe, quelque part un lieu, où nous puissions être, en paroles, actes, et voyages ; à l’abri de toutes destruction. » (p. 176). En effet, en portant atteinte à la construction traditionnelle de l’œuvre littéraire écrite, il escompte, par un effet domino, aller au-delà du littéraire pour toucher le monde. Mémoire de l’Absent est composé des « … restes de la peau d’outre, langage premier d’une histoire en tout point semblable à la douleur d’un homme ou d’un enfant comprenant l’impossible lieu de sa naissance » (p. 217). Autre lieu, autre temps, tirant son origine de l’Outre qui, une fois ouverte, laisse se déverser un nouveau royaume où tout porte un nom.

 

 

 

                                                                                              Ali Chibani

 

[1] Paris, Seuil, 1974.

[2] Op.cit., quatrième de page.

[3] Destinées voyageuses, « La Patrie, la France, le Monde », sous la dir. De Beïda Chikhi, Paris, coll. Lettres Francophones, édition de l’université de Paris-Sorbonne, 2006, p. 223.

[4] Voir également :  http://www.limag.refer.org/Textes/Iti10/Nabile%20FARES.htm

par La plume francophone publié dans : N° 13: Métamorphoses du genre
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Mardi 15 mai 2007

Né en 1965 à Djibouti, Abdourahman Ali Waberi est l’auteur d’une thèse en littérature sur Nuruddin Farah. Actuellement en résidence à Berlin, depuis août 2006, il vivait depuis 1985 à Caen où il enseignait l’anglais. Il enseignera les littératures francophones aux États-Unis à partir de la rentrée prochaine. Nouvelliste au départ, attiré par le fragment, inspiré de contes, son recueil de nouvelles Cahier nomade publié au Serpent à Plumes en 1994 puis réédité en 1999, a reçu le Grand Prix de l’Afrique noire 1996. Cahier nomade est le deuxième recueil d’une trilogie sur Djibouti entre Le Pays sans ombre et Balbala.

 

En 2000, il publie Moisson de crânes chez Le Serpent à Plumes, l’un des dix textes écrits dans le cadre du projet initié par Nocky Djedanoum et proposé à dix écrivains africains non rwandais en 1998 : « Rwanda : écrire par devoir de mémoire ». L’éditeur présente ainsi cet ouvrage, p. 7 : « Saisi par l’urgence de rendre compte, en artiste, du génocide survenu au Rwanda, il a choisi l’essai, le témoignage, mâtiné de fiction. Il s’est pour cela rendu sur place, à deux reprises, en 1998 et en 1999, et il y a vu cette horreur qu’il décrit dans Moisson de crânes : les massacres à la machette, à la grenade, les émasculations, les viols, la mutilation de corps encore vivants, le désarroi, la peur, le dénuement… Une vérité historique quasi indicible dont il restitue les échos avec la force de l’écrivain et du poète ». 

 

Il publie chez Gallimard dans la collection « Continents noirs » Rift Routes Rails, variations romanesques en 2001 puis Transit en 2003. Son dernier ouvrage, Aux Etats-Unis d’Afrique a été publié chez Jean-Claude Lattès en 2006.

 

Abdourahman Ali Waberi, également critique, est signataire du Manifeste des 44.

 

 

 

Il dispose d’une interface web :

 

http://waberi.free.fr/

par La plume francophone publié dans : Dossier n°12 : A. A. Waberi
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Mardi 15 mai 2007


Le miracle de l’écriture ou une poétique de la sécheresse

« Je vous écris d’un pays sans terre… » 
par Sandrine Meslet

 

« Ici, c’est-à-dire Djibouti, mon pays inabouti, mon dessein brouillon, ma passion étourdie […] »

 

 

WABERI-Cahier-nomade.JPGLe recueil de nouvelles Cahier nomade du djiboutien Abdourahman Ali Waberi se penche sur le berceau de la Mère-Patrie, Djibouti, ce morceau de terre improbable où s’échangent et se croisent les destins d’hommes blessés par l’histoire. Traces et Trames constituent les deux parties de ce recueil composé de douze nouvelles, tout entier tourné vers une quête des signes qui annoncent l’avenir et expliquent le passé. Nous orienterons notre lecture vers la constitution d’une poétique de la sécheresse, et tenterons d’étayer le choix de cet éloge paradoxal.

 

 

Circonscrire un sinistre

 

La nouvelle qui inaugure le texte « L’équateur du cœur » se fait l’écho d’une situation paradoxale inhérente à la contrée, à la fois bordée par l’eau et dans un même temps infertile. Le naufragé se présente ainsi comme une métaphore de son propre pays ballotté par une eau qu’il ne réussit pas à maîtriser et qui se contente de le faire dériver selon son désir. Ne charriant plus que des cadavres putréfiés, l’eau sépare, noie, fait disparaître et se présente comme un suppôt de la mort et de la folie « La folie : l’avant dernière porte avant l’antichambre de l’Enfer. » L’écriture se heurte au plein de l’eau mais qui instaure un état de vide, de solitude, elle apparaît à la recherche d’une âme bien complexe : celle d’un pays qui se noie. L’oppression prend ici le visage de l’océan et la question du jaillissement et de surgissement de l’écriture lorsqu’elle se heurte au vide s’impose. Elle se métamorphose en une charge littéraire contre une immobilité, une décadence politique qui violente Djibouti. L’outrage, la violence, le mépris sont alors décriés par l’ironie ; l’écriture de Waberi est incisive, l’ironie distillée dans le texte ouvre sur une nouvelle dimension, celle du non espoir. Car il n’y a rien à épargner, rien à sauver. Le système colonial autant que l’immobilisme des régimes issus de l’indépendance ne sont épargnés, Waberi débusque la moindre silhouette de l’opportunisme et de la lâcheté. Les étudiants revenus au pays après avoir séjourné à l’étranger n’apportent rien, ce sont des cerveaux modelés par un système qui n’est ni celui de Djibouti ni celui de ses réalités. Ils forment une nouvelle horde de colons plus insidieuse, qui ne cherche de solutions qu’en regardant vers l’Occident. La politique tourne en rond et chaque communauté est guidée par son besoin de reconnaissance, de pouvoir « Chaque ethnie a placé au sein et dans les entrailles du gouvernement un porte-parole qui ne doit jurer, prier ou gesticuler que dans sa langue d’origine[1]. » Le parlement ressemble ainsi à une piste de cirque au milieu de laquelle s’agite de tristes animaux politiques « Dés l’ouverture dons le Parlement grouille, chahute, clapote, jure, injurie, crie et pleure dans toutes les langues du pays[2]. » Quant au général qui gouverne le pays, il est représenté sous les traits d’un être lubrique dont la fertilité est apparentée à celle d’un animal « Le président, taureau géniteur de la population nationale[3] ». Cette image sera d’ailleurs reprise par la métaphore de la spermathèque dans la nouvelle « Chronique d’une journée d’Eden », cet établissement fécond dans lequel le pays tente de pourvoir à sa survivance y est célébré sous couvert de dérision. La fécondité verbale et sensuelle tente d’apporter un balancement à l’omniprésence de la sécheresse, symbole d’infertilité où semble réduit Djibouti. La population elle-même est présentée comme hachée, chaque ethnie faisant passer son propre intérêt avant celui de la jeune nation ; les hommes agissent tels des pantins n’agitant que du vent comme semble le dénoncer la nouvelle « L’éolienne ». Waberi ironise ainsi sur l’érection de ce monument devant lequel tous s’extasient « Les femmes et les enfants, coiffés et habillés avec recherche comme seul le bas peuple peut se le permettre, dansaient et chantaient pour accueillir l’organe de presse officiel et les irresponsables politiques[4]. » Et à l’auteur de conclure sur une antiphrase « Que voulez-vous notre peuple a toujours été sensible aux mots, faute de biens[5]. » et de considérer que le faste lié à cet événement ne réussit pas à occulter le caractère satirique des apparences.

Mais la politique n’est pas le seul problème qui pousse le pays vers le désespoir, il y existe des destins brisés auquel s’attache l’auteur. Dans « Une affaire à suivre », une femme prend la parole pour parler des souffrances endurées par les femmes « Il est bien connu le cannibalisme des hommes, ils abusent de nous et ce à tout âge[6]. » Une des principales oppressions que dénonce la narratrice concerne le culte de la virginité qui emprisonne les femmes dans leur corps. Mais elle évoque également la menace sourde qui pèse sur la vieillesse des femmes « Nos tempes blanchissent plus vite et plus sûrement que celles des hommes afin que ces derniers puissent nous rejeter plus vite[7]. » Ainsi le corps féminin est-il l’objet de toutes les dérives masculines, offert à leur moindre caprice « Ames silencieuses face aux cœur fanatiques. Terre de femmes occultées, abusées, contrôlées, excisées[8]. » Ces premières réflexions font place à une confidence inavouable et honteuse que la narratrice a longuement ménagé « Circoncise pour toujours, je porte dans ma chair les épines de la brousse[9]. » La sécheresse fait partie intégrante de ces femmes de Djibouti, elle se cherche un destin au milieu du capharnaüm imposé par les hommes et les éléments.

 

 

En marche vers un destin

 

L’impasse semble guider ces ombres de destins qui planent sur Djibouti, la nouvelle se prête alors au jeu du désenchantement dans Trames le second temps du recueil. La nostalgie y tient une place plus grande et donne un bref aperçu des rares distractions accordées aux habitants de Djibouti. Ainsi les salles de cinéma se présentent comme des lieux en pleine mutation dans lesquels les habitants ne reconnaissent plus leurs anciennes habitudes. La nouvelle « Odéon, Odéon ! » se présente comme un hommage à cet âge d’or du cinéma à jamais perdu. Mais la tombée en désuétude des lieux de l’image dans la capitale sonne surtout la mise à mort de l’imaginaire et marque profondément la société. L’apparition des vidéos annonce la fin de l’essor du cinéma, non épargné par la censure « Par une voie de conséquence, le seul cinéma ne fonctionne qu’une fois par semaine avec l’aide discrète de l’état qui redoute l’équation « un pays sans cinéma = une pays sans âme » mais censure, avec une belle inconstance, la moindre scène d’amour[10]. » Le cinéma se présente comme un art de la construction, de la représentation et le narrateur semble en mesurer l’importance pour pallier à la sécheresse intellectuelle, morale et politique qui règne sur Djibouti « Qui pourrait nous aider à en redessiner les contours sur la nappe du présent[11] ? »

La nouvelle « Ahmet », éponyme du nom du héros, intrigue par sa profondeur, un simple individu se retrouve ainsi mis au centre du questionnement sur la survie de la culture et des traditions du pays. Y est abordée le conflit des origines et de la dimension tragique que celui-ci revêt pour chaque homme « O cruelle parenté ! O destin tragique[12] ». Il tente ainsi d’expliquer le déclenchement des guerres fratricides entre les hommes d’un même clan, d’une même famille. Ahmet, blessé par l’histoire, réfléchit sur son propre drame familial et nous invite à basculer dans les ressorts de la tragédie. Les valeurs traditionnelles renversées laissent l’homme démuni face aux vicissitudes de son temps et dénotent l’obligation qui lui incombe de se positionner face à la dispersion qui semble menacer son univers.

Les figures du savoir sont largement sollicitées dans le texte, elles apparaissent comme des remparts face à la dispersion des richesses, des valeurs et à l’avènement d’une société sans croyance. Dans « Homme lambda et temps atomique », l’individu à la recherche de son identité se trouve écartelé au sien d’une époque où règne la dispersion. La recherche de figures titulaires passe par la célébration du mendiant, étrange passeur :

 


Chaque année, il a encore l’âge de ses rêves. Refusant de conjuguer l’avenir au passé, il tente de percer, pour nous, les longs couloirs du présent obscur
[13]
 

 

mais aussi par celle du père mort comme l’enfant de « Feu mon père revient ». La pureté qui émane de la mort permet à l’enfant de mesurer l’impureté de l’espace vital dans lequel il évolue et qui, plus que la mort, le sépare de son père ; par le biais du paradoxe, la vie devient effrayante à l’inverse de la mort vécue comme rassurante « Ma vie ne tient que sur un fil ténu : j’agonise de peur[14]. » La prière faite au père ne change rien, la fatalité est inscrite dans le destin, nul besoin de fuir « Où que tu ailles, quoi que tu fasses, tu emporteras ton pays sur ton dos et n’en déplaisent à ceux qui veulent se persuader du contraire, on ne peut pas s’exiler de soi-même[15]». L’appel pathétique sur lequel se clôt le texte renvoie le lecteur à la forme même du recueil, voué au morcellement, au fragment « Reviens, mon père, reviens pour recoller les morceaux de mon cahier nomade[16]. »

Le rêve d’un homme providentiel qui ferait le lien entre les cultures et les savoirs, qui les mêleraient jusqu’à les rendre équivalents est appelé de ses vœux par le narrateur de « Face de lune ». Le destin de cet enfant, entièrement tourné vers la cause de son pays, instrument de sa reconnaissance, apparaît comme l’ultime espoir « Elle savait créer un monde-fils à partir du monde-père qu’elle avait connu et choyé pendant une volée d’années[17]. » La solution transparaît dans l’évocation d’un savoir en marche, d’un futur de la connaissance comme le précise le muezzin de « Vues sur un mausolée ». Est-il question de la rencontre avec la mort ? Le narrateur laisse l’interprétation ouverte « Moi je consigne dans mon cahier étroit ce qu’il me fera comprendre[18]. »

Le recueil se clôt sur le portrait des « Gens de D. » dont l’identité ne fait pas de mystère, le pays n’est pas nommé par ce qu’il apparaît non fondé, en attente d’une véritable identité. Pourtant la célébration de la terre passe par l’adhésion de l’homme à sa propre fin, une sorte de memento mori conclue le texte et laisse envisager la mort comme une quête vers laquelle s’oriente la destinée humaine. Cette terre improbable se fait ainsi l’écho d’une réalité humaine, celle de la disparition, de la dispersion, de la sécheresse des corps ; une série de termes poétiques tentant de qualifier l’inqualifiable. La mort pareille à Djibouti se dérobe à l’assaut des mots « Mais l’important c’est la relation entre présence et absence, entre deuil et éveil, la vraie vie, c’est le seuil entre vie et mort[19]. » Sans toutefois basculer dans la mort la description du pays passe par l’évocation d’un état intermédiaire entre vie et mort, étrange lieu où l’écriture doit se frayer un sens entre la tentation de la disparition et celle du silence.

 

 

 

 



[1] Cahier nomade, Le Serpent à plumes « Collection Motifs », Paris, 1994, p.37

[2] Ibid, p.38

[3] Ibid, p.40

[4] Ibid, p.48

[5] Ibid, p.39

[6] Ibid, p.54

[7] Ibid, p.55

[8] Ibid, p.56

[9] Ibid, p.59

[10] Ibid, p.91

[11] Ibid, p.94

[12] Ibid, p.99

[13] Ibid, p.112

[14] Ibid, p.119

[15] Ibid, p.121

[16] Ibid, p.122

[17] Ibid, p.132

[18] Ibid, p.139

[19] Ibid, p.153

par La plume francophone publié dans : Dossier n°12 : A. A. Waberi
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Mardi 15 mai 2007



africa-paradis.jpg
NOUVELLES UTOPIES AFRICAINES

A.A. WABERI – Aux Etats-Unis d’Afrique

SYLVESTRE AMOUSSOU – Africa Paradis

« Le nez de Cléopâtre, s'il eût été plus court, toute la face de la terre aurait changé » (Pascal, Pensées, 90).

 

L’utopie africaine au cinéma

En Février 2007 sortait sur les écrans le film du Béninois Sylvestre Amoussou, Africa Paradis. L’histoire se déroule en 2033, aux Etats-Unis d’Afrique, premier monde prospère. La parcours relaté, c’est celui d’un couple issu d’une France tiers-mondiste – l’ouverture du film dévoile un Paris apocalyptique qui rappelle les faubourgs des Misérables. Le lieu clé, c’est l’Ambassade des Etats-Unis d’Afrique, où les Français se rendent dès l’aube dans l’espoir d’obtenir un Visa. C’est dans une scène cocasse et subversive que l’on découvre Olivier, ingénieur, et Pauline, institutrice, candidats à l’exil. Le chef de l’immigration leur propose des emplois d’ouvrier ou d’employée de ménage – leur précisant que les Etasuniens possèdent déjà de prestigieuses écoles formant ingénieurs et instituteurs. Au même moment, aux Etats-Unis d’Afrique, les députés se rassemblent autour de la Présidente, pour discuter de nouvelles lois sur l’immigration. Dans un amphithéâtre aux allures de vaisseau spatial, deux députés s’affrontent : Yokossi, du parti radical africain, et « extrémiste anti-blancs » ; et Koudoussou, du parti libéral africain, qui souhaite intégrer les européens à la vie citoyenne des étasuniens.

A Paris, le couple, déçu, recourt aux services d’un passeur, et atterrit aux Etats-Unis d’Afrique … aux pieds des gardes-frontières. Ils sont alors transférés dans un camp de transit en attendant leur expulsion. C’est ici que le couple se sépare. Olivier s’enfuit du camp et Pauline décide de l’attendre en France. Cependant, Olivier est la proie d’une chasse à l’homme et Pauline, inquiète, parvient à rester en Afrique et devient l’employée de ménage du Député Koudoussou. Olivier erre clandestinement, jusqu’à intégrer un foyer communautaire où s’entassent les immigrés d’Europe – et où s’organisent des actions militantes en faveur de leurs droits. Evoluant chacun seul, Olivier et Pauline connaissent donc des sorts différents. Pauline est courtisée par le Député, et entame une relation. Lors d’une manifestation pour les droits des immigrés, elle retrouve Olivier. Mais la romance s’achève quand elle choisit d’épouser Koudoussou : Olivier est expulsé hors des Etats-Unis.

 

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            L’utopie africaine dans les lettres

Le film d’Amoussou présente peu d’intérêt du point de vue cinématographique, vu la pauvreté des moyens de la réalisation. En revanche, ce qui séduit, c’est le regard utopique qu’Amoussou porte sur l’Afrique. Posture inédite ? Quelques mois avant la sortie du film, le djiboutien A.A.Waberi publie le roman Aux Etats-Unis d’Afrique. Après le célèbre Cahier Nomade, Aux Etats-Unis d’Afrique est un nouveau récit de voyage : au départ, le nouvelliste cherchait à « fabriquer une mythologie djiboutienne » à partir d’un espace mythique – sable dévorateur, soleil accablant, léthargie fiévreuse des « brouteurs de khat ». Ici, l’écriture cartographique subvertit la mappemonde. Le globe s’est divisé en deux pôles, dominants au Sud (les Etats-Unis d’Afrique) et dominés au Nord (l’Euramérique).

Comme dans Rifts, Routes, Rails (2001) qui portait la mention « variations romanesques », Aux Etats-Unis d’Afrique est un recueil de fragments impressionnistes, épistolaires, ou de pastiches scientifiques ; sans unité propre. Chaque chapitre est le lieu d’un récit où l’utopique rencontre l’absurde, et l’ensemble du roman fonctionne par accumulation et amplification.

Le roman raconte l’exil des Caucasiens, et explique la particularité africaine – le goût de l’archive et le lexique savant sont des traits de l’effet de réel. A la sphère collective des exilés répond le trajet intime de Maya, personnage central absent et muet, sauvée de la misère normande par Docteur Papa, médecin humaniste « […] vaquant dans des dispensaires de bocage en Gironde, en Andalousie ou dans les Carpates portant sur ses épaules toute la misère de Manhattan, menant des campagnes de vaccination, contribuant à l’éradication de la poliomyélite qui fait encore rage dans la lagune paludéenne de Venise […] » (114). Le narrateur, comme s’il était sa propre conscience, raconte l’exil intérieur de Maya : songes, fantasmes, angoisses et souvenirs, toutes les formes de l’imaginaire sont convoquées. Ainsi, le roman alterne entre le drame collectif des exilés d’arrière plan ; et l’odyssée intime de l’artiste Maya.

 

            Le pays rêvé

Comme il figurait un Sahel mythologisé dans la trilogie djiboutienne, Waberi travaille à l’acte d’image, ou la refonte des représentations ; selon l’idée que le monde est une fabrique d’images qui scelle le destin des continents – du réel à la fiction. Ainsi, manipuler l’imaginaire sur l’Afrique, c’est en relire les symboles et les traces qui vont nourrir la fiction utopique. L'utopie se définit comme une fuite du réel vers la représentation d’une idéalité. Dès lors, on s’interroge : la fable utopique est-elle le lieu d’un fantasme irrationnel, ou le miroir inversé d’un réel condamné ? De même, étymologiquement, c’est « ce qui n’a pas de lieu ». Après la trilogie et ses images terrestres, penser l’Afrique dans son rapport au monde conduit à une approche par le regard qui fait chuter le réalisme.

Le siège du Narrateur, c’est Asmara, capitale de l’Erythrée, mais aussi l’Asmara de fiction, la capitale des « Etats-Unis d’Afrique ». Ainsi étendue à l’espace continental, la ville pose le principe d’inversion d’une cartographie imaginée. Dès l’incipit, le regard en contrepoint dépayse et fait sourire :

 

Il est là, fourbu. Silencieux. La lueur mouvante d’une bougie éclaire chichement la chambre du charpentier, dans ce foyer pour travailleurs immigrés. Ce Caucasien d’ethnie suisse parle un patois allemand et prétend qu’il a fuit la violence et la famine à l’ère du jet et du net. Il garde pourtant intacte l’aura qui fascina nos infirmières et nos humanitaires. Appelons-le Yacouba, primo pour préserver son identité, deusio parce qu’il a un patronyme à coucher dehors. Il est né dans une insalubre favela des environs de Zurich, où la mortalité infantile et le taux de prévalence du virus du sida – un mal apparu, il y a bientôt deux décennies dans les milieux interlopes de la prostitution, de la drogue et du stupre en Grèce, et devenu une endémie universelle aux dires des grands prêtres de la science mondiale réunie à Mascate, dans le preux royaume d’Oman – restent parmi les plus élevés selon les études de l’Organisation mondiale de la Santé (OMS), installée, comme chacun le sait, chez nous, dans la bonne et paisible ville de Banjul. Elle accueille également la crème de la diplomatie internationale censée décider du sort des millions de réfugiés caucasiens d’ethnies diverses et variées (autrichienne, canadienne, américaine, norvégienne, belge, bulgare, britannique, islandaise, portugaise, hongroise, suédoise…), sans mot dire des boat people squelettiques de la Méditerranée septentrionale qui n’en peuvent plus de zigzaguer devant les mortiers et les missiles enténébrant les infortunées terres d’Euramérique.[…] Des petits écoliers français, espagnols, bataves ou luxembourgeois malmenés par le kwashiorkor, la lèpre, le glaucome et la poliomyélite ne survivent qu’avec les surplus alimentaires des fermiers vietnamiens, nord-coréens ou éthiopiens depuis que notre monde est monde. Ces peuplades aux mœurs guerrières, aux coutumes barbares, aux gestes fourbes et incontrôlables ne cessent de razzier les terres calcinées d’Auvergne, de Toscane ou de Flandre quand elles ne versent pas le sang de leurs ennemis ataviques, Teutons, Gascons et autres Ibères arriérés. (11-13)

 

De fait, la mimesis subversive contamine discours et symboles ; l’image agit par substitution.

Les Caucasiens sont des marginaux déshumanisés : la posture ironique du Narrateur est la clé des effets. L’incipit raconte l’irruption dans « la cahute de notre pouilleux charpentier[1] germanique […] Il est à mille lieues de notre confort sahélien le plus courant. Qui est le plus éloigné de nous : la Lune astiquée par des astronautes maliens et libériens ou cette créature ? » (14). Les bouviers du Sud, la police montée du Maghreb, les crotales du Tibesti, les sherpas du Kilimandjaro, sont autant de « cavaliers de l’Apocalypse », gardiens des frontières aux « pectoraux gonflés d’orgueil et de préjugés, cervelle au ras de la gamelle.» (45). Le récit collectif s’intéresse aux personnages secondaires qui parasitent le décor ;  hors-temps et hors-monde. C’est le cas des vendeuses ambulantes et des prostituées, femmes réfugiées au corps agonisant, support d’un pamphlet sur les rythmes de l’Histoire. La seule frontière entre les mondes est temporelle :

 

Depuis leur arrivée en Afrique, c’est motus et bouche cousue. Délaissées, les grandes questions qui n’ont pas de réponses immédiates. Oubliées, les interrogations brûlantes du genre qui elles étaient, pourquoi elles étaient ce qu’elles étaient. Elles étaient nées, apprendras-tu plus tard, dans un petit village normand au milieu de frustes cultivateurs. Mais la guerre contre les Bretons, leurs frères ennemis, ravageait cycliquement cette contrée damnée. Tout était bon pour déterrer la hache de guerre : le statut du Mont Saint Michel, le partage des puits et des zones de pâturages, la concurrence des clochers, ou la bataille de la sardine. […] Elles ont mis six ans pour arriver dans ce pays et huit mois pour se retrouver ici même, devant cette banque, au milieu de cette foule qui ne se prosterne que devant le billet vert, la précieuse guinée qui lui permet d’engloutir les Mc Diop par tonnes et la bière Safari par hectolitres. (121)

 

Comme dans le film d’Amoussou, Paris est « la lèpre urbaine, l’architecture de la résignation ». En revanche, l’Ubermensch africain est l’homme au centre du monde – la géocosmogonie pour preuve :

 

Il a mis sur pied une échelle de valeurs où son trône est au sommet. Les autres, les indigènes, les barbares, les primitifs, les païens, presque toujours blancs, sont ravalés au rang de parias. [A l’origine] L’Afrique se trouvait au sud d’un bloc unique appelé le Gondwana. Plus tard, le Gondwana se disloquera en moult continents dérivant, mais seule l’Afrique restera fixe, au centre du monde. Tu retiendras l’essentiel : l’Afrique était déjà au centre, et elle le reste encore. (67)

 

La référence panafricaine

Le procédé d’inversion affecte l’ensemble des signes du réel au point que le roman tend parfois vers la saturation et l’effet « catalogue ». Tout est systématiquement africanisé, comme le carnet de voyage de Maya, « ce genre de carnet de moleskine, muni d’un élastique, rendu célèbre par Aimé Césaire, Chéri Samba, Jean-Michel Basquiat, Farid Belkahia et Kateb Yacine […] ». De même, le récit de voyage d’André Gide, Voyage au Congo, devient « Un soir sur le Danube de Nzila Kongolo wa Thiong’o (1786-1852) » (66). Le poème « Femme noire » de Senghor est revisité : «  Femme blanche, femme pâle / Huile que ne ride nul souffle,  huile / Calme aux flancs du marin […] Mzee Maguilen Joal. » (176). Ainsi, quand « l’exception culturelle africaine » est menacée, les Africans Queens et alii, s’investissent d’une mission patriotique, « Comme de coutume, ils se mettront à geindre que mille hydres enserrent notre civilisation et recommanderont la reconduite à la frontière de ces nymphettes à la blancheur immaculée, striées de vices. » (93)

Lors du voyage à Paris de Maya, l’inversion affecte la langue : c’est le Somali qui est la « langue de la diplomatie et du négoce universel » :

 

 N.B. : Quelques remarques à retenir : 1.Notre son C guttural n’existe pas en français. A tort, cette langue orthographie le son K par la lettre C, voire par la lettre Q. Ce qui manque singulièrement de logique. 2. La lettre X se prononce à peu près comme eks, rien à voir avec notre soyeux X comme dans xarirr. […] 4. Enfin, contrairement à nos langues à tons, à accents et à clics, le français est  une langue monotone, dépourvue d’accent et de génie. […] Une langue en mal d’écriture et de savoirs fixes. Une langue en manque de gloses, d’analyses, de manifestes, de conciles ou de séminaires. Une langue sans revue et, bien entendu, sans académie ni panthéon. Pas étonnant que le moindre de nos infirmiers s’improvise ethnopsychiatre commerçant avec les esprits des bois tout en jonglant avec leurs totems ; que le plus insignifiant de nos clercs se fasse passer pour linguiste expert en langues indo-européennes. (193-194)

 

            De l’utopie à l’uchronie

A l’origine du projet utopique, on hésite : relecture vengeresse des théories de la « table rase » ? Regard lucide et résigné sur l’impossibilité africaine? Invitation à défendre une posture orgueilleuse, comme Senghor érigeant la figure mythique de Chaka Zulu dans l’épopée des Ethiopiques[2]? Comme le mythe, les récits utopiques répondent à un besoin social : y a-t-il une relation possible entre l’Afrique et le Monde ?

Les récits du béninois et du djiboutien ont une posture commune et révélatrice d’une sensibilité nouvelle chez les artistes africains. Tout se passe comme si l’on faisait désormais fi d’un tragique qui colle à l’image de l’Afrique. Le dépassement a pour lieu la métamorphose des imaginaires : il s’agit de remotiver l’orgueil d’un continent.

Pourtant, même si l’Afrique est le premier monde, le monde n’a pas changé pour autant. Il n’y a pas de métamorphose, juste une heureuse inversion. Ainsi, au-delà d’une utopie fantasmatique, Waberi s’abandonne à la spéculation du récit uchronique, qui repose sur le principe du détournement historique, et propose une « histoire alternative » : du non-lieu (u-topie), on glisse vers la non-histoire (u-chronie) : « Et si l’Afrique était le premier monde ? ».

L’uchronie permet certes d’annuler la « table rase » historique. Collecteur et enquêteur, Waberi recense les indices et les noms d’une Grandeur africaine :

 

Les grands noms de l’Histoire fédérale ont quitté leurs postures majestueuses tout en statues, cariatides, obélisques et bronzes érigés aux quatre coins des villes, pour  finir en petits Jésus sous cloches à cinq guinées pièce. […] Cela nous fait de la peine de voir Nelson Mandela, Hailé Sélassié, Zumbi, Julius Nyerere, Sarraouina, Ousmane dan Fodio ou le géant Muhammad Ali captifs dans ces petites boîtes de plastique, dressés sur un minuscule monticule de sable, sans une once de canonisation cosmétique qu’on réserve d’ordinaire aux morts illustres. (ch.11, 72)

 

Pourtant, malgré la défaite occidentale, il y a 23 ports esclavagistes dans le « Nord-Est africain béni par la Providence. » (65). C’est l’occasion de pasticher le Discours sur le colonialisme (Aimé Césaire):

 

Ports enfin nourris, pendant une trâlée de siècles, par le bois d’ivoire en provenance de toute l’Europe, surtout des pays slaves, acheminé jusqu'au cul de l’Afrique en passant par l’Asie Mineure, la Palestine et l’Arabie heureuse. Or donc, de cette traite millénaire, de ces comptoirs, de ces plantations de céréales et de canne à sucre, pas d’échos dans la mémoire. Peu de traces dans la pierre à Asmara, à Massawa, à Obock, à Port-Saïd ou à Benghazi, les plus vieilles cités de la région, d’où la civilisation africaine a envoyé ses soldats et ses missionnaires, ses clercs et ses géographes. (66)

 

Deux postures s’offrent à l’artiste : affronter le « serpent du réel » et être le « greffier du temps » ou bien sortir du réel et se faire « fabricant de mythologies » en s’emparant des territoires de l’imaginaire - comme Maya, personnage à la pensée périphérique et « douée pour le nomadisme fertilisant ». Nécessité salutaire, la fable dans l’œuvre wabérienne est la seule sortie possible de la crise européenne – comme de la détresse africaine : le projet utopique de Maya rejoint le projet réel de l’écrivain djiboutien :

 

Or, ici,