Communication

Présentation du blog

Animés par une même passion, nous sommes un groupe d'amis qui, étudiant à l'université les littératures francophones, avons voulu construire un espace d'analyse et de promotion des diverses créations artistiques francophones venues du monde entier, tout en y intégrant notre regard sur l'actualité.

Nous proposons, à travers ce blog, différentes rubriques enrichies, chaque quinzaine, par un dossier thématique ou portant sur une personnalité francophone. Des indications en tête d'article vous informe sur les différents publics "Tout public" "Didactique" "Analyse" auxquels s'adressent les articles.

Nous espérons ainsi vous faire découvrir et surtout apprécier de nouveaux horizons culturels.

Bonne lecture.

Lundi 21 avril 2008

Analyse

 

 

De la cosmogonie à l’apocalypse : histoire d’un enfant-soldat

 

Par Marine Piriou

 

 

 

          Enigmatique, la singularité bicéphale du titre de la dernière création de Georges Yémy, Tarmac des Hirondelles[1][1], intrigue. Et pour cause. En une sonorité poétique qui transporte déjà le lecteur vers un autre univers – celui de l’Imaginaire - , deux vocables s’y opposent puis fusionnent pour donner naissance à une totalité qui serait celle de notre monde. La friction de ces mots suffit ainsi à rompre la ligne de force manichéenne : la Nature se retrouve tout à coup en interface avec l’artefact ; le ciel estompe la tangente terrestre ; la grâce de l’envol appelle l’angoisse de la chute. Ce titre annonce de ce fait un récit janusien, fondé sur une dualité propre à notre réalité. Le roman s’apprête donc à nous délivrer une histoire ambiguë, oscillant dans l’entre-deux des pulsions antagonistes d’Eros et de Thanatos, comme l’indique subtilement, tel un oxymore, le péritexte de la première de couverture : « Tuer est un jeu d’enfant. Je ne suis pas la mort, madame, je suis même la vie ».

 

Cette citation, marquée d’un certain machiavélisme, contient en son sein les trois éléments primordiaux sur lesquels repose la narration dont l’écho fictionnel nous renvoie indubitablement à la grande Histoire, non seulement du continent africain, mais aussi et surtout de l’humanité dans sa globalité[2][2]. Ces trois piliers, à savoir les guerres fratricides, l’enfance volée et le nécessaire regain, constituent en effet les tristes leitmotivs de notre ère dite civilisée. Yémy nous le démontre ici d’une façon magistrale au point d’en heurter la sensibilité du lecteur qui, affecté par la description de certaines scènes dont la cruauté n’a malheureusement d’égale que le réel des multiples génocides qui ont meurtri l’Afrique depuis le 16ème siècle, se doit de ponctuer sa découverte du texte de moments de réflexion pour mieux en appréhender le dessein. La prise de distance est un précieux outil révélateur de sens. L’auteur l’a lui-même compris ce qui explique l’interpénétration continuelle de la fantasmagorie, de la mythologie et des références historiques tout au long du récit.

 

En définitive, Tarmac des Hirondelles est, à l’instar de Suburban Blues[3][3], une œuvre apocalyptique qui dépeint, et dénonce avec puissance et conviction, la réalité chaotique de

notre temps, en particulier celle d’un royaume d’enfance annihilé par des conflits belliqueux dont les raisons échappent à l’entendement. Cependant, outre la présentation détaillée, pourtant quasi indicible, des traumatismes physiques et psychologiques de l’enfant-soldat prisonnier de l’enfer dictatorial, ce livre dévoile « les prémices d’une nouvelle aube[4][4] » comme en témoigne son excipit lumineux, point d’orgue transcendant d’une quête identitaire jusque-là stérile :

 

… dans ce paysage qui paraissait peu à peu s’organiser en une nouvelle harmonie, se parant d’une beauté dont le sang coulait encore lentement au coin des lèvres. Je soupirai à nouveau. Alors je vis qu’il était marqué dans un coin de l’écorce [de l’arbre du champ forestier], quelque chose que je lus et compris au-delà de ce qui était exprimé. À la lame de quelque canif, il était simplement inscrit :

 

 

Souviens-toi de ce qui vient

Entre et garde foi

Car rose croît[5][5]

 

La filiation biblique du texte de Yémy est par conséquent explicite et ne serait sans rappeler la théorie de la généalogie littéraire de Northrop Frye[6][6]. Un lien intime unit inéluctablement Tarmac des Hirondelles à L’Apocalypse du Nouveau Testament, la révélation - source de régénération - étant la finalité de ces deux livres à la croisée du profane et du sacré. La signature[7][7] de l’auteur n’en est-elle pas d’ailleurs la plus belle preuve?

 

 

 

 

 

 

 



[1][1] Georges YÉMY, Tarmac des Hirondelles, Paris, Ed. Héloïse d’Ormesson, 2007

[2][2] Muna, le personnage principal n’est-il pas albinos, c’est-à-dire un être-mosaïque représentatif non plus d’un peuple sinon de la communauté humaine toute entière ?

[3][3] Id., Suburban Blues, Paris, Ed. Robert Laffont, 2005

[4][4] op. cit., p.13

[4][5] op. cit., p.287

 

[6][6] Northrop FRYE, Le Grand Code. La bible et la littérature, Paris, Ed. du Seuil, 1984

[7][7] α ʊ

 

 

par La plume francophone publié dans : Coups de coeur
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Samedi 5 avril 2008

Enfances


Parler de l’enfance mais aussi de son enfance est intimement lié au travail de l’écrivain qui se présente comme celui qui interroge l’homme aux différents âges de sa vie. L’écrivain francophone n’échappe pas à cette détermination de l’écriture, il met en question l’enfance et surtout l’ensemble de ses apprentissages. Il prend ainsi sa revanche en écrivant, en se remémorant ce qui alors s’exprimait sans mot ; en latin, l’infans est celui qui ne parle pas. Mais l’enfance francophone est semblable à toutes les autres, elle est porteuse des mêmes manques et des mêmes absences, elle s’inscrit par le biais de l’éloge ou bien du blâme. Elle cherche voix et légitimité à travers les voiles du souvenir, de la mémoire ; impalpable, et pourtant souveraine, l’enfance ne s’aborde que par tâtonnements.

par La plume francophone publié dans : Dossier n°28 : Enfances
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Samedi 5 avril 2008

Analyse



Contours du jour qui vient de Léonora Miano, roman de l’éclosion
Par Virginie Brinker




Contours du jour qui vient est le dernier roman d’une trilogie intitulée Suite africaine et a obtenu le prix Goncourt des Lycéens en 2006. Léonora Miano, auteure camerounaise née en 1973, y narre le long périple de la petite Musango, son « voyage au bout de la nuit ». L’enfant a en effet été torturée par sa mère, accusée par elle de tous les maux, y compris de sorcellerie, puis abandonnée, à l’âge de 9 ans, aux vices de la société du Mboasu, pays imaginaire d’Afrique équatoriale en guerre, où règnent cupidité et superstition.

Cette œuvre très riche évoque des thèmes qui trouveraient leur place dans nombre de nos dossiers déjà publiés, tels la place du religieux dans une société en crise, l’étroitesse du lien entre littérature et musique, ou encore le rapport entre la guerre (histoire collective) et l’histoire personnelle[1]. Nous centrerons volontairement ici notre intérêt sur la manière de dire l’enfance.

 

Un roman musical au service du lyrisme 

L’œuvre est explicitement construite comme une composition musicale, entre le jazz et le blues, les quatre parties qui la structurent étant intitulées « prélude », « premier » et « deuxième mouvement(s) » et « coda ». Elles retracent le trajet initiatique de Musango, sa traversée de la nuit, de la douleur et de l’abandon, et son passage de l’ombre à la lumière qui point. Ces champs lexicaux sont omniprésents et rythment à leur manière le roman.

Mais au-delà des effets de structure, l’œuvre nous laisse entendre une voix, celle de Musango, qui s’exprime à la première personne dans un dialogue fantasmé avec sa mère. Cette voix intérieure se fait chant, laissant souvent s’épanouir de grands épanchements lyriques qui savent toucher le lecteur :

 

Le jour se lève et c’est toujours la nuit, puisque tu es encore là. Ma mère haineuse, ma mère assassine, ma mère inconsolable d’une souffrance qu’elle ne peut pas nommer. C’est la nuit dans mon esprit où tu prends toutes les formes du chagrin. Je veux marcher vers le fleuve et m’asseoir un moment sur ses berges. Peut-être que j’entendrai ce que disent ces autres enfants mal aimés, ces oubliés dont nul ne porte le deuil. Comment sommes-nous supposés leur survivre nous qui croyons si fort que les morts sont vivants ?[2]

 

La musicalité de l’écriture est tout à fait sensible dans cet extrait, rythmé par l’anaphore[3] initiale « Ma mère ». On peut aussi noter des effets d’assonances, et de variations sur les sons [e], [é] et [è] notamment, et l’image poétique de la nuit. L’œuvre se fait ainsi poème, et le poème expression du moi profond.

Or, « clamer » l’intime est fondamental en ces temps troublés, et c’est sans doute le seul moyen d’échapper à l’engloutissement : « Taire l’intime nous demande tant d’efforts qu’il n’est pas surprenant que nous soyons à présent à la fois fous et exsangues. La plupart d’entre nous[4] ». Tout le roman semble ainsi s’inscrire dans une dialectique du « je » et du « nous ».

 

 

Musango, allégorie de l’avenir du continent

 

La petite fille, abandonnée par sa mère, échoue d’abord dans une secte spécialisée dans la traite des femmes, véritables esclaves, y compris sexuelles, acceptant avec naïveté privation et rituels humiliants dans l’espoir de « faire l’Europe [5]» alors que ce sont les trottoirs parisiens ou madrilènes qui les attendent.  Ces femmes, que Musango côtoie sans toutefois subir les mêmes traitements, vont lui servir de contrepoints, de même que la figure de la jeune prostituée (p. 139), celle des enfants soldats (p. 197), et celle des enfants des rues (p. 208). Pour les désigner, l’auteur utilise la métaphore de l’ombre, sans cesse associée aux champs lexicaux de la mort et de la guerre. C’est parce qu’elle ne veut pas subir leur sort que Musango parviendra à s’affirmer, grandir et s’échapper. C’est ainsi qu’au terme de son périple, Musango, « la paix » en langue douala du Cameroun, finira par trouver la sérénité, synonyme d’une nouvelle vie. D’où la symbolique du titre. A la fin du roman, le triptyque métaphorique –ombre, mort, guerre-, se trouve donc parfaitement inversé.

Par ailleurs, le motif de la guerre lui-même, thématisé dans le roman via la figure des enfants soldats[6] nous semble parfaitement symbolique. La guerre est avant tout déchirure intérieure et identitaire. Au début du roman, les apostrophes de Musango à sa mère sont violentes, gorgées de ressentiment et d’espoir déçu. Elles sont profondément polémiques au sens étymologique, conflictuelles, et le prénom allégorique de la mère (Ewenji, la « lutte » en douala) renforce cette idée. Mais une fois persuadée d’être quelqu’un et ayant retrouvé les fondements de son identité via l’asile chez sa grand-mère, les propos de Musango s’apaisent.

Enfin, la trajectoire de Musango, sa longue gestation jusqu’à une deuxième naissance, est résolument contre-tragique. La petite enfance du personnage ne laissait pourtant rien présager de bon, on l’accusait même d’être maudite. Une forme de fatalité, liée à une maladie des globules sanguins, semblait la condamner. Or, dès le « premier mouvement », intitulé « volition » le tragique se voit enrayé. La liberté l’emporte : « Ma fin serait de ne rien tenter, de me résigner à ne rien accomplir », peut-on lire à la page 75 ou encore « Cette colère est vaine. Je veux la jeter au loin comme un nègre marron se défait se ses chaînes » à la page 131. Il en va de même pour le continent qui ne saurait sombrer. Comme Musango, l’Afrique pourra éclore une fois son identité retrouvée. C’est la morale du conte, qui a pour sujet le passé colonial du continent, que sa grand-mère lui raconte à la page 235 : « Ce que vous devez faire pour épouser les contours du jour qui vient, c’est vous souvenir de ce que vous êtes, le célébrer et l’inscrire dans la durée ».


Naître, renaître, con-naître

 

L’éclosion, la renaissance, ne peuvent se faire sans la rencontre d’autrui (la « con-naissance », au sens étymologique de « naître avec »). Musango a longtemps considéré sa mère comme « la hachure permanente, le barreau à scier pour atteindre à la vie[7] », mais tout la pousse à sa rencontre. L’attente du lecteur est en permanence relancée par des expressions du type « Attends que je quitte ce trou noir pour te le dire en face » (p. 72), « Je te verrai sou peu » (p. 160)… Mais la rencontre fantasmée avec la mère (« Je te dirai je t’aime, maman[8] ») avorte, puisque sa mère tente une dernière fois de la tuer. Se substitue à cette con-naissance manquée celles avec la grand-mère, Mbambè et le jeune Mbalè. C’est en prenant symboliquement la main de Mbalè à la fin du roman, que Musango renaît à la vie et « étrein[t] puissamment les contours du jour qui vient[9] »

Musango rencontre par ailleurs plusieurs figures féminines et maternelles (Kwin, Ayané, Wensigané et même Kwédi), mais l’une d’entre elle, l’ancienne institutrice Mme Mulonga, incarne l’espoir, l’opiniâtreté, la liberté : « Si notre peuple peut produire des individualités assez audacieuses pour affronter ses errances et ses lâchetés, il lui reste une chance de prétendre à la grandeur[10] ». L’institutrice voue à l’instruction un véritable culte et l’on peut lire que « la langue française était sa religion[11] ». Cette remarque n’est pas anodine sous la plume d’une auteure francophone. Loin de l’afro-pessimisme, l’éclosion paraît permise. La re-naissance du continent semble  possible et verra certainement le jour grâce à une relation apaisée au passé, en particulier colonial, et dans une rencontre renouvelée, une « con-naissance » avec l’Autre, via la langue et la littérature.

 



[1] Sur la place du religieux dans une société en crise, voir dans notre dossier sur le polar francophone l’article consacré à Ken Bugul et intitulé : « Chez Tartuffe, rue Félix Faure, il n’y a pas de crime, il y a un spectacle » :

 http://la-plume-francophone.over-blog.com/article-5841557.html Voir également notre dossier intitulé « Littérature et Musique » : http://la-plume-francophone.over-blog.com/categorie-10159235.html

Sur le rapport entre histoires collective et personnelle via le motif de la guerre, on pourrait avec profit tisser nombre de liens entre l’œuvre de Léonora Miano et le film de Mohamat Saleh Haroun, Daratt (saison sèche) ; même si dans le film le rapport père-fils se substitue au rapport mère-fille évoqué dans le roman. Voir notre article sur le film http://la-plume-francophone.over-blog.com/article-5486051.html.

[2] Léonora Miano, Contours du jour qui vient, Pocket « Jeunesse», 2008, p. 113 (Le roman a été publié pour la première fois chez Plon en 2006).

[3] L’anaphore consiste à répéter le même mot ou la même expression en début de phrase ou de proposition.

[4] Op. cit., p. 177.

[5]Ibid. , p. 48-49: « Faire l’Europe (…) C’est comme ça qu’elles disent toutes, pour parler de ceux qui ont voyagé hors des frontières du continent. C’est comme si l’Occident était une grande guerre à laquelle ne survivaient que les plus méritants ».

[6] Ibid, p. 37 à 40.

[7] Ibid, p. 146.

[8] Ibid, p. 166.

[9] Ibid, p. 248.

[10] Ibid, p. 161.

[11] Ibid, p 153.

 






par La plume francophone publié dans : Dossier n°28 : Enfances
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Samedi 5 avril 2008

 Analyse

Récits d’enfance, Mouvements d’Histoire
Par Camille Bossuet

 

    Paris, 1997. Leïla Sebbar[1], écrivain de langue française vivant en France, mène à publication un recueil de courts récits, de 16 auteurs rassemblés : 16 écrivains algériens ; 16 écrivains d’Algérie ; 16 écrivains francophones, nés en Algérie. Chacun d’eux, installé en France pour y vivre, y écrire, y enseigner, raconte son « enfance algérienne ». Le livre porte ainsi un déplacement double, à la fois temporel et géographique : Textes de France sur la terre d’Algérie ; Voix d’écrivains adultes à la recherche d’une conscience passée.

    L’évocation simultanée d’un temps et d’une terre éloignés fait émerger la parole historique, politique, et les textes assemblés en recueil pourront se lire comme autant de prismes de l’identité algérienne. Ces enfances, toutes situées avant l’Algérie indépendante ou dans un temps charnière entre la présence française et la libération, confèrent au récit mémoriel autobiographique une forte dimension collective, propre à alimenter une mémoire « nationale » ; « bi-nationale » ; « trans-nationale »… 
      En effet le récit d’enfance est celui, par essence, des premières mémoires; c'est l’enjeu central du texte de Nabile Farès, « La mémoire des autres » : « Drôle de truc ! De savoir comment on vous fabrique une mémoire » (p.134). Les procédés de l’anamnèse divergent selon les auteurs [Sebbar entend récolter des traces dans les livres, Malek Alloula, d’une réplique moqueuse, « ‘Trape mon zeb, toi ! », fait un « fil d’Ariane qu’[il] tire pour démailler le tricotage du temps, de [s]on temps ? » (« Mes enfances exotiques », p.11). Chez Jamel Eddine Bencheikh, l’entrée en enfance s’opère magiquement par le rêve, en un surgissement : « Je quitte mon corps pour celui d’un enfant de six, neuf, douze ans. » (« Tlemcen la haute », p.27)], mais chaque fois le texte renoue avec le passé, entamant à sa manière la recréation d’une conscience.

    Le récit d’enfance, comme mise en jeu de la mémoire, anamnèse à l’œuvre, est ainsi susceptible de porter une parole historique. Travail interne au texte qui ferait de la récolte de Sebbar un acte « engagé ».

  

Topoï du récit d’enfance ou l’utopie politique

L’enfance mythique : Babel heureuse

   Les récits de l’enfance heureuse se placent sous le signe de la concorde, de la communion des langues et des religions. Ils s’approchent d’une écriture anthropologique, distillent descriptions de mœurs et paysages urbains. C’est le cas du premier texte, celui de Malek Alloula intitulé « une enfance exotique », qui, d’emblée, brouille les pistes. En effet, quoi d’inconnu ou d’exotique dans cette description d’un bonheur « modestement villageois », presque droit sortie d’un chapitre de Marcel Pagnol ? Un garnement insolent à la fenêtre de la classe interrompt la dictée tandis que, en plein pique-nique des fêtes pascales, des gamins pistent les ébats adultères du massif Paulo et de la frêle Mme Arlette, préposée aux Postes. Dans le récit de Jamel Eddine Bencheikh, « Tlemcen la haute », le grand-père descend majestueusement la ruelle, et converse, selon les rencontres, en trois langues : « la jolie langue de Tlemcen », l’arabe classique ou le français. A l’image d’une société cosmopolite vient s’attacher la profusion des odeurs, les couleurs du marché, la mort même, qui tient en réserve le débordement religieux : « Grand-père mourut le 1er août 1933, vêtu d’une gandoura blanche, la tête nue. Son visage se couvrit d’une légère sueur, il regarda l’assistance, chassa une mouche de son front et s’en fut. » (p.35). La figure du père ou du grand-père s’impose souvent à la mémoire pour dire l’enfant [Fatima Gallaire (« Baï »), Habib Tengour, (« Enfance »)] comme chez Roger Dadoun avec « Hammam », texte empli de bienveillance, entre la chaleur des pâtisseries maternelles du Shabbat, le savoir faire artisanal du père et les vapeurs des bains. Le visage paternel symbolise la cellule familiale protectrice, unitaire.
      Ce n’est que progressivement que la perception enfantine s’ouvre à la société toute entière, dans sa multiplicité. Le mélange ou côtoiement religieux est constamment présent, chaque récit l’abordant à sa manière : Albert Bensoussan, dans « L’enfant perdu » choisit d’évoquer l’amitié fortuite entre deux enfants, l’un juif, l’autre arabe, dans la Casbah d’Alger.

Entre deux mondes

    Dans « Rencontres », Mohammed Dib évoque cette apparition de l’« autre » dans la vie de l’enfant à travers le personnage du médecin, puis de l’instituteur : « à côté du mien vivait un autre monde. » (p.117). Cette rencontre de l’autre va de pair avec la prise de conscience d’une société cloisonnée. Pour Hélène Cixous, la découverte est surtout celle des mots, ceux inscrits sur l'enseigne de la boutique « Aux Deux Mondes ». « Mais jamais je ne sus de façon claire, explicite ni décisive, qui étaient les deux. Le monde était deux. » (« Pieds nus », p.60).

  

La complexité de l’enfance, rumeurs du désenchantement

Duplicité

    Chez Cixous, à Oran, sous Vichy, la culpabilité diffuse défait le mythe de l’innocence enfantine : « les enfants s’efforcent douloureusement d’imiter « l’enfant » qu’ils ne sont jamais et n’y parvenant pas ils simulent et s’emploient à dissimuler cette imposture » (« Pieds nus », p.64). Annie Cohen pour sa part replonge dans l’appartement bourgeois d’Alger (« Viridiana mon amour »), où se vit la transgression mesurée des après-midi de jeux de cartes avec les bonnes : « Voilà comment une femme de ménage peut tout à la fois vous donner le goût de l’ordre et du jeu, du partage et de la compétition, de l’illégalité et de la transgression » (p.78). La figure de l'enfant gagne en complexité.

Les cassures de l’Histoire : fascisme, guerre d’indépendance.

   Dans de nombreux récits, la conscience en formation s’imprègne d’un quotidien politique violent, fait d’assassinats, de mobilisations militaires, de conflits politiques… La violence est d’abord perçue par les mots, leur compréhension progressive : chez Nabile Farès, les paroles se gravent d’elles-mêmes : « Nous entendions tout, sans comprendre (…) » (« La mémoire des autres », p.138). Leïla Sebbar quant à elle rejoue l’enfant à l’affût du sens : « Des mots inconnus : Aurès, des morceaux de mots, le début où la fin mine, d’autres dont je connais le sens gorges et les seuls que j’identifie avec une sorte d’apaisement (…) instituteur, institutrice. » (« On tue les instituteurs », p.211). La conscience neuve de l’enfant est chaque fois matériau perméable, mémoire en construction modelée par la langue : « J’entends encore ces mots, car ils étaient nouveaux à mes tympans, et ils restent à jamais gravés dans ma mémoire » (Jean-Pierre Millecam, « Apocalypses », p.188). Dans le récit de Jean Daniel, « Arrêt sur Images », l’avènement de la violence (la guerre d’Espagne de 1936) signe la rupture avec l’enfance : « En plein bonheur de mes 16 ans, le tragique et l’Histoire sont entrés dans ma vie comme des soleils noirs. » (p.113).
     L’enfance racontée se détourne de l’image d’Epinal, sa mémoration empreinte d’évènements collectifs, politiques : une mémoire sociale et sociétale s’est superposée à la mémoire intime.

  

Mémoire et temporalités plurielles. Les fondations d’une nation?

    Le récit d’enfance s’apparente à une remontée en écriture vers où commence son histoire. Or, ici, l’intime histoire primitive coïncide avec l’« an zéro » d’une nation. L’histoire rencontre l’Histoire dans le mouvement rétrospectif de quête de l’origine.

    L’enfant Hélène Cixous communique avec l’ancien, en totale osmose avec le territoire antique : « Se retrouver ensemble le chaud mélange familier les siècles les morts les maures les enfants les montants les ascendants les descendants tous dans l’accord comme unis en une naturelle alliance, nous ne faisions que continuer. » (« Pieds nus », p.58). La toute-puissance de l’enfant est celle de la légitimité, où l’atavisme supplante la rivalité linguistique ou religieuse. « Le retour des sources », d’Alain Vircondelet, transcrit aussi ce dialogue avec un territoire : « L’Algérie réverbérait obscurément un temps lourd d’autres temps, ignorés et mythiques. L’enfant, grâce à elles se découvrait très ancien. » (p.236). Mais cette ressource intuitive du passé ne constitue pas à proprement parler une Histoire.

   Chez Farès, l’enfance, comme lieu perdu, s’associe à la perte de la mémoire historique, à un héritage en proie au « mutisme » : « La mémoire des autres » tente de dire la coupure, le manque irréparable d’une parole historique en arabe, en hébreu, en berbère. En écho, Mohammed Dib note : « à l’époque, nous ignorions ces mots : Algériens, Algérie, Al djazaïr. » (« Rencontres », p.122). Millecam formule ainsi le mythe biaisé de l’origine : « cette enfance, c’était l’Eden avant la faute. Pourtant, la faute avait été commise quelques cent ans plus tôt. » (« Apocalypses », p.181).

    Dans « Apocalypses » encore, la voix maternelle livre le récit d’un déluge « originel », et, chez Jean Pélégri, le tremblement de terre annonce le changement d’époque à venir (« quand les oiseaux se taisent ») : la métaphore tellurique cherche à dicter une nouvelle cosmogonie, celle d’un individu comme celle d’une nation. Cependant, le titre du recueil de Sebbar fait moins référence à la nation qu’à la géographie, puisqu’à « enfance algérienne » s’ajoutent silencieusement, dès la langue d’écriture et le lieu de publication, « franco-algérienne » ou « algéro-française »…

 

 

      L’écriture de Leïla Sebbar, d’abord tâtonnante, ponctuée de « je ne suis pas sûre » ; « je me trompe sûrement » (p.207), grâce au document historique ‑ une page de journal ‑ s’ouvre à la mémoration ; le temps de l’indépendance est celui de la contradiction, comme le relève l’enfant Mohammed Kacimi, dans « A la claire indépendance » : « Mais pourquoi aller à l’école française, puisque nous sommes libres ? » (p.172). Agée de trente ans, la nation algérienne sera en proie à une « terrible répétition dans l’actuel : bombes, meurtres, découpages, luttes, internements… » (Farès, p.135). La question de sa fondation, des temporalités et des récits qui y auront présidé, se pose alors avec acuité, appelant à visiter la mémoire, à refaire émerger l’Enfance. Une écriture salutaire.

 

 


 

 

[1] Sebbar a dirigé plusieurs recueils de récits d’enfance d’écrivains : Le premier avec Nancy Huston (Belfond, 1993), intitulé Une enfance d’ailleurs, et plus récemment, Une enfance d’outre-mer, Seuil, 2001.

 

 

par La plume francophone publié dans : Dossier n°28 : Enfances
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Samedi 5 avril 2008

Analyse

 

Rêves sous le linceul

Par Célia Sadai

 

 

 « Je viens ô mère, mûr comme le crépuscule, lourd des souffrances du jour, je suis l’enfant tanné par le remords et qui prie la clémence de l’oubli. »[1]

 

 

L’écrivain malgache J.-L. Raharimanana publie Rêves sous le linceul en 1998. Le titre projette un univers apocalyptique restitué dans un recueil de formes brèves. Nouvelles, aphorismes, haïku…sont autant de fragments qui servent un discours brut et pamphlétaire sur l’Histoire des peuples mineurs. Dans son roman Nour 1947, Raharimanana place au centre du récit l’insurrection indépendantiste malgache, systématiquement passée sous silence. Dans Rêves sous le linceul, l’auteur revisite les moments de l’Histoire africaine refoulés par les consciences conquérantes, ou encore malmenés par le pouvoir de l’image médiatique. Notons qu’à l’origine du recueil, il y a le projet « Rwanda, écrire par devoir de mémoire » mené par l’intellectuel tchadien Nocky Djedanoum. Dix écrivains d’Afrique francophone sont conviés en résidence d’écriture. Il s’agit, quatre ans après le génocide, de compenser les silences de l’Histoire sur la tragédie rwandaise. C’est donc à l’apparition d’une nouvelle figure auctoriale, le « tiers africain », que Raharimanana publie Rêves sous le linceul.

 

 

Nouveaux lieux de l’imaginaire : « En live ou en différé ?»

 

Proprement aux codes d’écriture de la nouvelle, la composition du recueil révèle la portée macabre de Rêves sous le linceul. « Le canapé », titre de la nouvelle liminaire, symbolise le « lieu où se fabriquent désormais les imaginaires ». Un lieu saisi en une date qui fait sens : « 29 avril 1994 ». Depuis son canapé, le narrateur assiste au génocide rwandais [2] devant son poste de télévision. Ce qui a effectivement marqué cet épisode historique en terme de cruauté, c’est qu’il a été le premier génocide à être médiatisé – « à être vécu en direct ». D’ailleurs, dans L’aîné des orphelins [3] du guinéen Tierno Monénembo, Faustin manipule les journalistes et simule la restitution du massacre de ses parents devant les caméras, afin d’obtenir de l’argent.

La nouvelle qui ouvre le recueil se construit donc sur une rupture spatiale : l’espace macabre de l’image médiatique, et l’espace de perception, le « tranquille canapé ». Ainsi les Rêves sous le linceul constituent les « Dérives » hallucinées des images projetées sur l’écran – sous le seul contrôle de la télécommande zappeuse.

 

Un enfant dans l’herbe, sur la moquette, on se sent bien ici. Une femme nue – négresse tailladée sur mille injures, sur mille insultes… A violer. A violer le long de ma tombe. De mon canapé. En différé. Dommage. A différer dans mes rêves. […]Et j’efface la femme et je la balaye et je la sombre. Elle disparaît. En direct. […] On est bien ici. 7 heures. Intact canapé que paralysent mes longues jambes. On est bien ici. 8 heures. Bien. Bien. Net et sans bavure. Ni tache de sang. Ni mare d’oubli. De l’aspirine, bordel ! [...]La femme nue sursaute, empoigne son enfant et file au loin. Tout au fond de l’appartement. […] Un bruit. Un massacre. Tout au fond de l’appartement. Des membres qui volent. Qui salissent le mur de l’appartement. Des membres qui volent. Qui atterrissent au pied de mon canapé. Pas d’odeur. Dommage. Pas d’odeur. Vacarme soudain. Des pierres qui volent et des voix et des cris pulvérisés sous les pavés. Des cailloux. Des barres de fer. […] La femme nue cherche son enfant dans le sable des pavés éclatés. Là ! Sur la moquette envahie de langues tirées à vif et de dégueulasses brodequins. J’éteins les cris de la femme et déroule des barbelés sur son passage. Mon canapé est une tranchée inaccessible où il fait bon vivre. Pourpre lumière et nappe de silence, en paix, s’étendent sur lui. Pourpre silence et nappe de lumière. Poudrée d’éclair et goutte de conscience.[4] 

 

A 11 heures, la femme nue et l’enfant sont morts, embourbés dans les barbelés, « dévorés par les mouches » : à 13 heures, le narrateur s’enfonce dans son « canapé tombal », « ce canapé béant qui [l]’ouvre au gouffre des pleurs. »[5]. Les fantômes envahissent peu à peu l’appartement, venant réclamer sa repentance au narrateur, qui les a tués : « [La femme nue] me dit que je me décomposerai vivant dans ce lourd canapé. Elle éteint la télé. Elle ouvre la porte. Pardon madame pardon. S’il vous plaît. » [6]. En restituant la portée médiatique du génocide, J.-L. Raharimanana pose les mêmes questions qui assaillent Hamlet en proie au chant des fossoyeurs : comment survivre à la culpabilité d’être vivant ?

Le recueil déploie donc un réseau à la fois symbolique et pamphlétaire autour du « vaste et inviolable canapé qui s’illumine de toutes les cruautés » [7], lieu de l’aliénation et de la sclérose des imaginaires.

 

 

La matrice des histoires du monde

 

Dans « L’ondine lumineuse », Raharimanana revient sur la Conquista espagnole à travers l’Histoire des Indes[8] de Las Casas et exploite les ressources du montage intertextuel. Le récit change de plan en permanence, et détruit l’ordre chronologique. En Mai 1993, le Narrateur « plane » dans l’écume des vagues et les flots rappellent leur histoire, des boutres arabes au commerce triangulaire. La mer est la matrice des histoires du monde.

 

Dans « Le vent migrateur », le